‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · LES LIVRES AVEC GRAVURES CARTONNÉES · texte numérisé non relu

LES LIVRES AVEC GRAVURES CARTONNÉES

C'est ainsi que la présence ou l'absence d'épreuves cartonnées, augmente ou diminue la valeur d'un exemplaire, comme aussi les gravures en premier état, couvertes ou découvertes.

Gomme exemples, nous citerons :

La Bible dite de Mortier, qui est ornée de superbes planches in-folio. En voici le titre : Histoire du vieux et du nouveau Testament^ par David Martin, enrichie de plus de 400 figures gravées en taille-douce. Anvers (Amsterdam), Mortier, 1700, 2 vol. in-folio. Cette Bible n'a été imprimée qu'une seule fois; mais tous les exemplaires ne sont pas du même prix; il y en a sans les clous ou avec les clous. La dernière planche, celle de l'Apocalypse ayant été brisée pendant le tirage, on répara cet accident en clouant ensemble les deux moitiés, mais les clous paraissent dans les épreuves, et dénotent par conséquent qu'elles sont postérieures à celles sans clous, ce qui diminue la valeur des exemplaires avec les épreuves dites avec les clous.

Selon De Bure, l'estampe de la page 276 de Phaedri Fabularum jEsopiarum libri v, cum notis integris et observationibus variorum, ex editione J. Laurentii, cum figuris seneis. Amstel. Waesberge, 1667, in-8, est sujette à se trouver gâtée ou déchirée.

* Voir explication du terme Cartonné, t. III, page 165.

Parmi les autres livres à pgurcs cartonnées signalons encore le recueil publié par Perrault : Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle. Paris, 1696-1700, 2 vol. gr. in-fol.

La censure exigea la suppression des portraits d'Arnauld et de Pascal : on mit à leur place, pour combler la lacune, ceux de Thomassin et de Du Gange ; plus tard, il fut permis de remettre en place les deux images proscrites pour cause de jansénisme*.

Quelques estampes gravées pour les Contes et Nouvelles en vers de La Fontaine, édition des fermiers généraux que nous avons déjà citée, furent refusées ou supprimées; d'autres ont subi des modifications; elles donnent une valeur particulière aux très rares exemplaires qui les contiennent.

Parmi les 60 figures gravées par Bloemaert, pour le Tableau du Temple des Muses, avec les descriptions, remarques et annotations, par l'abbé de Marolles. Paris, 1655, in fol; celle de Salmacès a été remplacée par une autre estampe sur le môme sujet, gravée par Poilly.

Citons aussi, comme ouvrage à figures cartonnées, l'édition du Temple de Guide de Montesquieu, 1772, in-8, figures gravées par Lemire, d'après Eisen.

Ajoutons que, dans quelques exemplaires de l'édition variorum des Fables de Phèdre, Amstelodami, 1667, in-8", la planche de la page 267 est parfois enlevée, grattée ou barbouillée d'encre par des lecteurs peu scrupuleux. Mais, combien d'ouvrages il nous faudrait

♦ Une description de ce Recueil se trouve dans le Peintre graveur français, de M. Robert DumcsniL

décrire, pour publier une étude intéressante sur celte branche curieuse de la bibliographie, travail que seul, parmi les bibliographes contemporains, M. Fernand Drujon pourrait entreprendre.

EXEMPLAIRES AVEC AQUARELLES, ILLUSTRATIONS OU ORNEMEiNTS PLACÉS DANS LE TEXTE OU SUR LES MARGES

L'usage d'illustrer les livres sur les marges est très ancien; on sait le soin que mettaient les imagiers et les enlumineurs à orner, avec une profusion de couleurs rehaussées d'or et d'argent, les naïves scènes de la vie qu'ils retraçaient dans les textes des légendes saintes, des prouesses d'amour et de guerre des chevaliers, et les fleurs si finement détaillées au pinceau, dont les livres d'heures et de piété comportaient l'emploi.

Au xv« et au xvi*^ siècle, avec l'imprimerie et les gravures sur bois, les beaux livres d'heures acquirent une grande renommée, et une réputation nullement usurpée.

Les siècles suivants n'ont rien à envier aux premières périodes de l'imprimerie : les gravures sur cuivre et sur métal, les dessins des artistes, étaient poussés à un point extrême, et l'eau-forte donnait sa gamme de tonalités si surprenantes chez Durer et Rembrandt.

Le xix'^ siècle n'aura rien à envier aux siècles passés, et si ses débuts ne furent pas féconds en livres illustrés avec soin et avec goût, • — en laissant de côté ces gravures sur cuivre et sur acier, bien exécutées, il est vrai, mais dont la banalité de composition est désespérante — avec la renaissance de la gravure sur bois, les

artistes intelligents, observateurs, ont conquis une grande place dans Tornementation du livre. La vie s'est intimement liée au texte avec les spirituelles vignettes de l'époque romantique, si largement prodiguées dans les publications de luxe comme dans les autres. Les ouvrages illustrés de cette phase éphémère d'art, de ce symbole gothique si bizarrement exprimé, ont souvent un cachet à part et qui est appréciable.

Et plus lard, le bois se prête à toutes les fantaisies, à l'humour la plus invraisemblable de l'artiste. Peut-on oublier, lorsqu'on les a vues, ces scènes d'Espagne, si extraordinairement interprétées par Gustave Doré?

Les tendances du goût moderne ont accentué l'illustration variée, et les procédés de coloration, appliqués soit mécaniquement, soit au patron*, ont permis de la

* « Le coloriage au patron, écrivait Octave Uzanne dans son Dictionnaire Bihliophilosophique, est l'art de colorier des gravures au trait à l'aide de tons mis à i)lat, à travers des poncifs ou patrons découpés dans du zinc. Il faut toujours un et quelquefois deux patrons par couleur selon les épargnes et les difficultés du modèle.

« Le coloriage au patron était connu jadis sous le nom de coloris oriental, à cette différence qu'il n'y avait pas d'impression sur le papier ou le parchemin qui devait recevoir l'enluminure; de nos jours, tout le travail est limité par l'impression, et le coloriste découpeur n'a qu'à suivre les traits indi^iués, sur les épreuves qui lui sont remises, pour circonscrire nettement ses couleurs.

« Ce procédé est et a été surtout employé depuis des siècles pour la mise m couleur d'images enfantines à Metz, Épinal, Pont-à-Mousson; il n'y a guère qu'une quarantaine d'années que ce genre est exploité à Paris, et l'on peut dire que depuis dix ans seulement il est entré dans le domaine du livre d'art. Nous estimons ([u'aucun procédé de tirage polychromique ne peut rivaliser avec le coloris au patron, que nous patronnons et patronnerons avec insistance; — le patron bien ordonné, ingénieusement exécuté, peut reproduire avec fidélité les plus

transformer. La chromolithographie d'abord, la zincographie, l'héliographie et l'impression chromotypographique ont fait avancer l'art dans la décoration du livre.

Une exigence s'est manifestée sous une forme spéciale, absolument propre à notre époque*.

Les bibliophiles de la fin du xix® siècle sont préoccupés par le désir d'avoir des exemplaires uniques. Quelques auteurs, et aussi quelques amateurs, veulent avoir un exemplaire spécial, soit de leur œuvre, soit de celles de leur auteur préféré**.

Au sujet de ces exemplaires uniques, M. Jules Claretie a publié, dans la Gazette des Beaux-Arts, une intéressante étude relative à L'Affaire Clemenceau, peinte et illustrée,

subtiles aquarelles, et de plus en plus la librairie de luxe à petit nombre usera de ce mode de mise en couleur, qui devient impossible et onéreux dès qu'il s'agit de gros tirages au-dessus de deux à trois mille. »

* Notons cependant que des artistes, au xviir siècle, ont illustré les marges de quelques volumes.

L'exemplaire du Livret des Saloiis de 1769, qui se trouve au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, a une très grande valeur, eu égard aux croquis dont Gabriel de Saint- Aubin Fa enrichi (voir fig. 79).

** A l'occasion de la vente de Goncourt, qui a obtenu un gros succès d'argent, on a fait quelques remarques curieuses concernant les rapports entre gens de lettres, éditeurs, imprimeurs, etc. C'est sur la bibliothèque moderne qu'elles portent et tout spécialement sur les ouvrages à dédicace; ceux-ci étaient en très grande quantité, quelques-uns ornés de portraits, d'aquarelles, etc ; ils ont produit plus de 70000 francs, ce qui est considérable. A citer parmi les prix élevés : V Assommoir, édition originale, avec le portrait de Zola peint à rhuile, par RaffaëlH; 680 francs; VArt du dix-huitième siècle d'Ed. et J. de Goncourt, exemplaire unique avec une suite de planches illustrant le livre, par Bracquemond, J. de Goncourt, etc., 4000 francs; VHistoire de Marie- Antoinette, des mêmes, avec encadrements à chaque page, par Giacomelli, et une série de douze planches hors texte, 700 francs, etc.

« M. Alexandre Dumas fils, écrivait réminent académicien, vit, un malin, entrer dans son cabinet de travail un amateur de beaux livres qui avait eu l'idée de peindre et de dessiner en marge d'un exemplaire de V Affaire Clemenceau^ tiré sur papier de Hollande, les principales scènes et les types originaux du roman. Cet amateur était à la fois un bibliophile et un curieux. Il se composait ainsi lui-môme — et pour lui-môme — un livre unique dont il offrait, avant de le faire relier en maroquin plein pour sa propre bibliothèque, la primeur à l'auteur de l'ouvrage, en lui demandant un autographe.

« Ce fut pourtant cette visite et l'entreprise de cet inconnu qui donnèrent à M. Dumas l'idée de rassembler à son tour, sur un môme exemplaire de son livre, une certaine quantité de dessins, d'aquarelles, de sépias, de gouaches, de coups de crayon et de coups de pinceau, de manière à former une sorte de Musée spécial, en raccourci, un Salon en petit format, une rareté artistique et bibliographique qui tînt du livre et de l'album, et groupât, s'exerçant à l'envi sur un môme sujet, la plupart des artistes de ce temps, les plus distingués, les plus illustres et les plus rares.

« La première édition, aujourd'hui introuvable, de VA /faire Clemenceau, avait eu un tirage spécial de cent exemplaires sur papier de Hollande. M. Alexandre Dumas prit le n° 10 de ces exemplaires de choix, et, envoyant ou portant tour à tour chaque feuillet détaché à quelqu'un de ses amis, il réunit, avec les années, un nombre considérable d'oeuvres d'art sur ce livre, qu'il se décide enfin à donner au relieur, et qui est un V 2i

monument d'art tout à fait exquis, un trésor sans prix, comme toutes les choses sans pair.

« L'exemplaire de VA /faire Clemenceau de M. Alexandre Dumas fils est célèbre dans les ateliers. C'est un honneur pour les artistes d'avoir signé quelque invention charmante en marge d'une page du maître écrivain. Ce beau roman, qui parut au mois de juillet 1866, en pleine guerre austro-prussienne, et qui fit du bruit, même dans le retentissement du canon de Sadowa, n'avait pas besoin pour durer de l'enrichissement de ces petites merveilles artistiques; mais il est bien certain qu'un tel livre, admirablement commenté, orné, caressé ainsi par tant de mains célèbres, aura un jour, et a dès aujourd'hui une valeur considérable, inappréciable. C'est une œuvre magistrale illustrée par des maîtres. M. Dumas avait eu déjà un de ses ouvrages, la Dame aux Camélias^ interprété par Gavarni d'abord, puis par M. Eugène Lami, dans une suite d'aquarelles tout à fait supérieures. M. Henri Didier possédait un Musset unique, avec des aquarelles de Lami intercalées dans les volumes de la grande édition Charpentier. En ce genre de l'illustration directe, — j'entends du livre orné de la sorte par des artistes à la façon des missels, — on cite également un exemplaire du volume de M. Paul de Saint- Victor, Hommes et Dieux, dont un feuillet entre autres, le chapitre relatif à Gil Blas, a figuré à la première Exposition des aquarellistes, avec un lumineux encadrement de M. Louis Leloir: des bandits espagnols attendant, l'escopette au poing, un voyageur qui passe. Vint ensuite un homme d'un vrai talent, M. E. Guillaume, non pas le sculpteur, mais un peintre qui

Fig. S.>. — Le cimetière Monlmarlre.

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