‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 3)Chapitre 14 sur 20 · CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES · texte numérisé non relu

CONSERVATION ET ENTRETIEN DES LIVRES

Comme toute chose, il faut loger, soigner et entretenir les livres d'une manière judicieuse et utile : la maison ou les pièces qui les renferment, l'armoire ou le meuble qui les contiennent, les rayons sur lesquels on les pose, sontdésignés sous le nom de bibliothèques.

Il est d'autres définitions que nous devons indiquer, parce qu'elles sont prises dans un sens abstrait. Ainsi une collection d'œuvres diverses publiées dans un format unique et sur un plan typographique constant, portera le nom de bibliothèque, telles : Bibliothèque elzévierienne. Bibliothèque de poche; une revue ou un périodique embrassant une série d'études déterminées, I i

comme la Bibliothèque de V École des Chartes, la Bibliothèque universelle et Revue Suisse , seront rangés sous le môme terme; enfin, une œuvre de longue haleine, traitant de matières semblables et comprenant un ou plusieurs volumes, sera dénommée de même : Bibliothèque historique de la France, avec notes critiques, par le P. Jacques Le Long, Bibliothèque des auteurs de Bourgogne, en sont des exemples.

Tous les peuples de l'antiquité possédaient des bibliothèques*, et l'on sait l'importance qu'ils y attachaient lorsqu'on voit le roi égyptien Osymandias faire graver ces mots sur la porte de la bibliothèque sacrée qu'il avait placée dans son immense palais de Thèbes : « Remède des maux de l'âme », pensée profonde que Montaigne a exprimée ainsi : « Cettuy cy costoye tout mon cours, et m'assiste partout; il me console en la vieillesse et en la solitude ; il me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des compaignies qui me faschent**. »

Parmi les bibliothèques célèbres, nous citerons celle d'Alexandrie, anéantie lors de la prise de cette ville

* Les plus anciens monuments écrits que l'on possède ont été tracés sur bois. Une inscription gravée sur une planche de sycomore provenant du cercueil du roi Mycerinus, cercueil trouvé en 1837 dans la troisième des pyramides de Memphis, remonte à cinq mille neuf cents ans. — Vers le milieu du I" siècle de notre ère, il existait à Athènes, dans le Prytanée, quelques débris des tables de bois [axones) sur lesquelles, quatre cents ans auparavant, Solon avait écrit ses lois. Ces tables, jointes en forme de prismes quadrangulaires et traversées par un axe, furent d'abord dressées perpendiculairement dans la citadelle, où, tournant au moindre effort sur elles-mêmes, elles présentaient successivement le code entier des lois aux yeux des spectateurs.

•* Cf. Edit. Le Clerc.

par Omar en 640* ; celle de Pergame, fondée par Eumènes, a eu, elle aussi, son heure de célébrité. Strabon affirme qu'elle existait encore du temps de Tibère. Le peuple grec, qui a élevé à un si haut degré les arts et la civilisation, ne pouvait manquer d'avoir des bibliothèques. On dit que Polycrate fut un des premiers à fonder une bibliothèque à Samos, et Pisistrate à Athènes. Celle de Cnide, composée presque exclusivement de livres de médecine, avait une réputation très justifiée. La plupart des philosophes, des historiens et autres savants grecs possédaient une ou plusieurs bibliothèques ; ainsi Aristote, Euripide, Euclide, avaient la leur.

Dans la maison que l'on appelle Villa des Pisons, à Herculanum **, au milieu d'un cabinet d'environ trente

* En G40, la ville d'Alexandrie fut prise après un siège de treize mois, et, suivant une tradition populaire (mais fort discutable), les vainqueurs livrèrent aux flammes la bibliothèque de cette ville. L'Arménien Abulfaradge, historien et médecin arabe, de la secte des chrétiens jacobites, qui mourut évéque d'Alep en 1286, raconte {Histoire dynastique, liv. IX) qu'un grammairien d Alexandrie, nommé Jean Philoponus, entra en négociations avec le général arabe Amrou-ben-Alas, pour sauver la bibliothèque d'Alexandrie; qu'Amrou était disposé à satisfaire le grammairien, mais que sa scrupuleuse intégrité l'engagea à demander au khalife Omar ce qu'il devait faire. Omar aurait répondu: « Si les écrits des Grecs sont d'accord avec le Coran, ils sont inutiles, et il ne faut pas les garder; s'ils s'en écartent, ils sont dangereux, et on doit les brûler. » Cet arrêt aurait été exécuté avec une aveugle soumission : les volumes furent distribués, dit l'historien, aux quatre mille bains de la ville ; et, tel était leur incroyable nombre, qu'on en chaufla les bains pendant six mois entiers. — Cf. : Dissertation historique sur la bibliothèque d'Alexandrie, par M. Bonamy. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1751, IX (M), 597. — Hitschl: Die Alexandrinischen Bibliotheken unterden ersten Ptolemàern, Breslau, 1838.

** Plusieurs des bibliothèques découvertes dans les ruines d'ilerculanum étaient garnies de casiers numérotés renfermant

mètres carrés, il y avait une armoire isolée, et les murs étaient garnis d'autres armoires qui s'élevaient à hauteur d'homme, d'où l'on a tiré plusieurs milliers de rouleaux de papyrus, des copies d'ouvrages anciens, dont un grand nombre est publié. On a pu lire le nom

ryy^-

Fig. 2. — Fragments d'Épicure trouvés à Herculanum.

des auteurs de ces volumes, que l'on catalogue ainsi :

Onze volumes d'Épicure, faisant partie du traité Ilspt

Ouffscoç (sur la Nature), qui était divisé en trente-sept

des livres roulés — volumen, de volvere — comparables aux rouleaux qui existent chez les marchands de papiers peints. Ces casiers sont désignés dans Pline le Jeune sous le nom d'armarîa, dans Sénèque sous celui de loculamenta, dans Martial sous celui de nidi, dans Juvénal, enfin, sous celui de foruli. Chacune des cases, dans les bibliothèques trouvées à Herculanum, a un mètre environ de long. C'est le format des volumes, disposés de manière à présenter aux yeux une tranche ornée d'une carte, pittacium, sur laquelle était inscrit le titre de l'ouvrage. Comme son congénère moderne, le bibliophile romain était prodigue et justifiait les imprécations de la morale stoïcienne. On lit dans Boëce la description d'armaria plaqués d'ivoire, de verre, substance qui était alors précieuse, et de métaux encore plus rares. Il y avait des catalogues, au dire de Quintilien : « Il n'est personne, dit-il, quelque étranger qu'il soit à la poésie, qui ne puisse prendre dans une bibliothèque et insérer dans ses ouvrages le catalogue des poètes ».

livres ; cinq volumes de Démétrius, sur la Géométrie ; deux volumes de Polystrate, le troisième dans la succession des chefs de l'école épicurienne, sur la

Fig. 5. — Fragment de papyrus.

Morale; deux volumes de Colotès, disciple connu d'Épicure, sur VIsis de Platon; un volume de Chrysippe sur la Providence ; un volume de Carniscus, quarantetrois volumes de Philodème sur la Musique et sur la Rhétorique, deux volumes de Phœdrus, ami de Cicéron, sur la Nature des Dieux*. En livres, comme en art,

* Il a été recueilli, comme témoignage de l'existence de livres à Pompéi, des lettres restées sur les cendres d'une chambre où

comme en civilisation, Rome s est enrichie par voie de conquôte. Sylla s'empara de la bibliothèque d'Apellicon, Paul-Émile enleva celle de Persée. Un grand nombre de particuliers avaient de fort belles collections de livres ; leurs bibliothèques s'accroissaient surtout par la copie des œuvres des savants grecs, historiens, rhéteurs , tragiques ou poètes. Afin de posséder plusieurs exemplaires d'un ouvrage facile à collectionner, on plaçait dans une même pièce plusieurs copistes habiles qui écrivaient sous la dictée d'une seule personne.

Les matériaux qui se sont présentés aux inventeurs de l'écriture ont dû être la pierre, le bois* et les métaux qui convenaient à cet art, tant qu'il a été hiéroglyphique ou symbolique. Les deux tables de pierre sur

un volume était tombé. Le papyrus était entièrement consumé, et il n'en existait plus de trace, tandis que les lettres, écrites avec une encre contenant quelque substance minérale, se sont conservées intactes et chacune à sa place sur la cendre durcie, comme serait le report d'un dessin photographique. Ce fragment de cendre durcie se trouve aujourd'hui dans le cabinet des papyrus du Musée de Naples.

* A Rome, dit Géraud dans son Essai sur les livres dans Vantiquité, avant l'usage des colonnes de bronze, les tables étaient gravées sur des planches de chêne qu'on exposait dans le forum. Les annales des pontifes, où l'on inscrivait jour par jour les principaux événements de l'année, étaient écrites probablement à l'encre noire sur une planche de bois blanchie avec de la céruse et qu'on appelait album. Cette planche était exposée devant la maison du pontife, et des peines sévères étaient portées contre celui qui aurait osé l'enlever ou la changer, en raturer ou en altérer le texte. Les annales des pontifes cessèrent vers l'an 633 de Rome (l'20 ans av. J.-C), mais l'usage de l'album se maintint longtemps encore, puisque nous trouvons dans le Code Théodosien des lois publiées sur une table enduite de céruse. Le bois était encore en usage pour les actes privés; un passage du Digeste prouve que les testaments étaient parfois écrits sur des tablettes de bois.

lesquelles les commandements étaient inscrits nous en fournissent une preuve; elles datent de deux mille cinq cent treize ans après la création. Les plus anciens livres chez les Romains étaient nommés tabulée, parce qu'ils étaient formés de planches. Les œuvres d'Hésiode étaient gravées sur des feuilles de plomb; les habitants de la campagne voisine de l'Hélicon surent les conserver jusqu'au temps de Pausanias, malgré l'altération progressive du métal.

D'après l'histoire, nous savons que le prophète Ezéchiel et Solon étaient contemporains, environ six cents ans avant Jésus-Christ, et que les rouleaux doivent avoir été en usage à cette époque, puisque Ezéchiel en parle dans ses prophéties. Cependant, il est probable que les tables de pierre ou de bois, ou les tablettes, étaient, en général, plus communément employées tant chez les juifs que chez les païens.

L'usage des matériaux pour l'écriture devait appartenir à l'art du graveur plutôt qu'à celui de l'écrivain; et quand nous voyons que l'Ancien Testament était écrit sur la pierre avec un style de fer ou une pointe de diamant, il faut comprendre qu'il y était gravé et non pas écrit, suivant le sens propre de ce mot; dans la suite, on imagina d'écrire sur des feuilles de palmier *.

Les anciennes sibylles avaient coutume d'écrire leurs

oracles sur des feuilles, et les juges de Syracuse, en

Sicile, écrivaient sur celles de l'olivier les noms des

* Pierre de la Valle, (jui voyageait aux Indes il y a deux cents ans, rapporte que les brahmines indiens écrivaient sur des feuilles de palmier, et qu'ils lui firent présent d'un livre fait de ces feuilles.

individus qu'ils condamnaient à l'exil. Les anciens employaient des tablettes de toutes sortes de bois, et particulièrement le buis. Ils le coupaient en petites lames unies, en réunissaient quatre ou cinq pour former

Fig. 4 à 12. — Capsa contenant plusieurs volumina. Tablettes, styles et écritoires découverts à llerculanum et à Pompéi.

le livre et, après y avoir mis un enduit de cire, ils écrivaient dessus avec un instrument appelé style. Ces tablettes furent en usage chez les juifs, au temps de Salomon, qui apprenait à son fils à s'en servir pour écrire ses préceptes, et le prophète Habbacuk reçut l'ordre d'écrire ses visions sur des tables unies, afin de

les faire lire au peuple. Après les tablettes de bois, on lit les livres avec le papyrus et avec des peaux de bêtes préparées pour cet usage. A l'époque où Alexandre faisait bâtir la ville d'Alexandrie, l'emploi du papyrus pour l'écriture était déjà connu dans ce pays, et cette invention prévalut sur tous les autres moyens usités jusqu'alors. Aussi, lorsque Ptolémée Philadelphe conçut l'idée de former une grande bibliothèque, il ordonna que tous les livres en seraient écrits sur cette espèce de papier; on s'en servit aussi dans d'autres contrées, jusqu'à ce qu'Eumènes, roi de Pergame, voulant y ériger une bibliothèque supérieure à celle d'Alexandrie, et ayant fait faire des demandes considérables de papyrus, Ptolémée, pour renverser ses projets, défendit la sortie de cette matière. Les peaux de bêtes préparées vinrent au secours d'Eumènes; et c'est de là que le parchemin fabriqué à Pergame futnommé/^er^amen. Les Égyptiens donnèrent à leur papyrus le nom de biblos. C'était une plante aquatique, à tige unie, environnée d'une grosse touffe (voir figures 15 à 15), dont on faisait sécher l'écorce, et qu'on réduisait en feuilles, en la mettant dans l'eau avec une colle préparée. De là est venue l'expression latine liber, pellicule entre l'écorce et le bois d'un arbre, et dont on a fait ensuite le mot livre. L'usage du papier d'Egypte ayant encore duré quelque temps, on découvrit en Orient la manière d'en fabriquer un autre, qui fit peu à peu renoncer au premier. Il était généralement employé il y a huit cents ans; et, un siècle après, il fut tout à fait abandonné. On ne sait pas au juste par qui, ni où le papier de chiffons a commencé à être employé, mais plusieurs I 2

écrivains conviennent qu'il fut introduit en Europe au xiv« siècle. Ce fut sous le règne de Philippe de Valois, vers 1540, que les manufactures de papier s'établirent en France; les premières furent celles de Troyes et d'Essonnes.

Nos livres modernes diffèrentbeaucoup, pourlaforme, de ceux des Anciens, dont le noiavolumen indique qu'ils étaient roulés, du verbe latin volvere*. Les feuilles en étaient collées, bout à bout, et écrites ordinairement d'un seul côté. On fixait la dernière feuille sur un bâton rond {wnbilicus), qui servait à rouler le livre comme nous faisons aujourd'hui pour les cartes géographiques. Ces sortes de livres étaient de la plus grande incommodité, en ce qu'il fallait les dérouler en entier pour pouvoir lire un passage qui se trouvait à la fin**.

Dans les premiers âges, où l'on n'écrivait que sur la pierre ou les métaux, les instruments qui servaient pour cet usage devaient être analogues à ceux des graveurs; et, nous ferons remarquer que, dans le livre de Job, il est fait mention des plumes de fer, c'est-à-dire d'un outil à graver. Par la suite, l'usage des tables de bois enduit de cire ayant été adopté, on employa une espèce d'aiguille d'acier, de cuivre ou d'os, que les

* Cf. Note des pages 5 et 4.

** Certains volumîna avaient une longueur de près de vingt mètres. Au moyen âge, nous retrouvons cet usage, assez rarement il est vrai : Leroux de Lincy (Bibliothèque de l'École des Chartes, tome V) mentionne un exemple assez remarquable d'un livre de dévotion, du xiv*' siècle, écrit sur un rouleau de parchemin. Ce livre, qui faisait partie de la bibliothèque de Charles d'Orléans, à Blois, est mentionné sous le titre suivant dans le catalogue de cette collection : « La vie de Nostre-Dame, toute historiée, en un roule de parchemin, couvert de drap d'or, en françois ».

Fig. 15 à 13. — Souchet papirier — Cyperus Papyrus. (Linn : Spec. 153.) , ., l En haut :, Coupe horizontale d'une lige de papyrus. A (iroue j g^ j^gg . ^j.Qpj.g réduite en feuille.

Romains nommaient style et les Grecs graphium. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, on écrivait sur le côté des tablettes enduit de cire, et, quand on avait à les envoyer, on les attachait ensemble avec un fil et l'on

Fig. 16 à i-j. — Formes des styles employés par les Grecs.

appliquait un sceau sur le nœud. Le style était façonné comme une aiguille par celle des extrémités qui servait pour l'écriture, l'autre bout était aplati en forme de spatule, pour effacer et corriger. De là le sœpe stylum vertas d'Horace, retournez le style, c'est-à-dire effacez

sans cesse. — « Esclave, dit Properce qui a perdu ses tablettes, cours vite afficher sur quelques colonnes la récompense que je propose, et n'oublie pas d'y ajouter que ton maître habite aux Esquilies. »

1, puer, et citiis hœc aliqua propone coliimna, Etdominum Esquiliis scribe habitare tuum*.

Comme le style pouvait devenir une arme dangereuse dans les mains de gens querelleurs, on cessa bientôt de le faire en acier, et l'on se borna à l'os et à l'ivoire.

Un chevalier romain ayant fait périr son fils sous le fouet, la populace s'empara de lui dans le forum et le tua à coups de styles, malgré l'intervention de l'empereur lui-môme. Prudentius fait la peinture des affreux tourments qu'éprouva Cassanius de la part de ses écoliers armés de styles, dont ils se servaient pour apprendre à écrire **.

Quand on adopta, pour écrire, des matériaux moins

* Properce, vers sur la perte de ses tablettes, III, xxni. Les Esquilies étaient un quartier de Rome situé sur les versants du mont Esquilin. C'est là que demeuraient Properce et Horace.

** Jules César, quand il fut assassiné, se défendit avec son style, et perça d'outre en outre le bras de Casca : Chifflet mentionne plusieurs exemples de gens qui ont été tués à coups de style.

Dans les reproductions que nous en donnons, figures 58 à 66, une chose esta remarquer dans cet instrument, c'est qu'à la surface du côté, il y a plusieurs petites croix bien formées. Quelques auteurs pensent que ce pourrait être un présent que sainte Geneviève aurait fait à Childéric. Ils se fondent sur ce qui est dit dans sa vie, donnée par Bollandus, que le roi Childéric, quoique Gentil, avait pour sainte Geneviève une si grande vénération, qu'ayant un jour résolu de faire tuer plusieurs captifs, il leur conserva la vie à sa considération et à sa prière. Il y a bien plus d'apparence que Childéric, qui était en guerre avec les Chrétiens, roi d'une nation accoutumée au pillage, ait trouvé cette boucle parmi les dépouilles, ou que quelqu'un qui l'avait eue en partage la lui ait offerte. Il pourrait bien se faire aussi

l'ig. 4G à 57. — Styles, écritoire, capsa et tablettes en usage chez les Romains.

durs que la pierre et les métaux, et qu'on employa la seconde écorce des arbres, les feuilles de palmier, les peaux ou enfin le papier d'Egypte, il fallut avoir d'autres instruments que le style. Les joncs ou les roseaux y furent d'abord substitués, et amenèrent ensuite l'usage

Fig. 58 à 66. — Taljlettes et styles trouvés dans le tombeau de Childéric.

des plumes d'oie, de corbeau, de coq, etc. Les plumes d'oie ont été d'un usage fréquent dans toute l'Europe, excepté en Turquie, où l'on avait l'habitude des petits roseaux. Les Persans écrivaient avec un petit roseau de l'Inde, et les Chinois avec des pinceaux.

Les Anciens composaient leur encre avec des ingrédients de différentes couleurs. Leurs lettres étaient

que ces croix ne soient pas une marque de christianisme, mais un pur caprice de l'ouvrier, qui, pour ne pas laisser les losanges vides, aurait mis, pour les remplir, cette figure qui paraît la plus propre à cela. Le grand nombre qui s'y voit fait croire que ce n'était qu'un simple ornement. Plus de cinq cents ans avant Jésus-Christ les Égyptiens avaient des croix sur leurs monuments.

roulées en forme de volumen. La suscriplion placée en lêle portait d'abord le nom de l'écrivain au nominatif, puis, au datif, le nom de la personne à qui la lettre était adressée, accompagne d'une ou deux épithèles. Souvent, pour rappeler certaines personnes au souvenir de celle à laquelle on écrivait, on faisait figurer leurs noms dans la suscription. Cicéron, écrivant à Tiron, joignait à son propre nom, dans la suscription de ses lettres, tantôt les noms de sa mère, de sa femme et de sa fille, tantôt ceux de son frère et de son neveu.

Tous les peuples de l'antiquité possédaient leurs curieux d'autographes : la reine Atossa, reine de Perse, cataloguait un recueil d'autographes*. Apellicon de Téos, péripatéticien plus bibliophile que philosophe, au dire de Strabon**, homme riche qui vivait au commencement du premier siècle avant notre ère, se glorifiait des manuscrits d'Arislote et de Théophraste, par lui achetés des héritiers d'un certain Nélée, qui les avait longtemps laissés pourrir dans une cave, à ScepsisenTroade.

Dans sa lettre*** à Macer, sur la manière de travailler de Pline l'Ancien, Pline le Jeune raconte que son oncle aurait pu vendre quatre cent mille sesterces (84000 fr. de notre monnaie), à Largius Licinius, ses nombreux

* HptoTYiv è7ttc-To)>àç ffvvTclt^ai "Aroffcrav t-})v riepffâv ^oL<n\B\j<roL<7i^ (prjfftv 'EX);âvtxoç. (Strom.,\i\. I, c. xvi, § 7(5.) Clément d'Alexandrie vivait vers la fin dii second siècle et dans les premières années du troisième.

** Strabon, I. xni, p. 608.

*** Le billet s'appelait libellus, la lettre epistola et quelquefois codîcillum. Cicéron écrivait à Atticus : « Accepi à te signatum libellum, quem Anteros attulerat : J'ai reçu le billet cacheté dont tu avais chargé Anteros. Cicéron ». (Ad. Atlicus. V, 2.)

A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE PREMIER. 19 registres autographes, composés de morceaux choisis; ils n'étaient pas alors aussi nombreux qu'ils le furent à sa mort.

En résumé, plus peut-être qu'en toute autre science, il est utile d'avoir, en bibliographie, une idée du livre dès ses origines.

Cependant, alors que les matériaux abondent, nous n'avons fait qu'en effleurer le sujet*.

Il est assez intéressant de remarquer que les progrès faits par la science auront pour résultat (en ce qui concerne les livres), au commencement du xx* siècle, de rendre possible la formation de bibliothèques exclusivement composées de volumina.

« Les historiens d'aujourd'hui, a écrit Jean Frollo dans le Petit Parisien, savent parfaitement où recourir pour se procurer les matériaux de leurs livres; ils ont à leur disposition de vastes bibliothèques, de précieux dépôts d'archives, sans compter les grandes collections privées et les musées spéciaux. M. Boleslas Matuszewski, photographe ordinaire de l'Empereur de Russie, propose de créer à Paris un dépôt de cinématographie historique et de conférer à ce dépôt la même autorité, la même existence officielle, les mêmes facilités d'accès qu'aux autres archives déjà connues.

« Le projet de M. Matuszewski mérite d'attirer l'attention. Il n'a rien de chimérique et n'engagerait que faiblement les finances de l'État. M. Boleslas Matuszewski

* On doit consulter sur cette matière : //is/oire du Livre depuis son origine jusqu'à nos jours, par E. Egger, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des Lettres. Pans, J.Hetzel (s. d.), in-18.

estime fort sagement qu'il suffirait d'assigner, pour commencer, aux épreuves cinématographiques présentant un réel intérêt documentaire une section quelconque ou un rayon d'un de nos grands établissements nationaux.

« Le dépôt officiel en pourrait être installé soit à l'Institut, sous la garde d'une des Académies qui s'occupent d'histoire, soit aux Archives, ou encore au Musée de Versailles. Une fois la fondation faite, ce ne seraient pas les envois gratuits ou môme intéressés qui manqueraient. Le prix de l'appareil de réception cinématographique, comme celui des bandes pelliculaires, très élevé aux premiers jours, diminuerait rapidement et serait bientôt à la portée des simples amateurs. Un Comité compétent recevrait ou écarterait les documents proposés, après avoir apprécié leur valeur historique. Les rouleaux négatifs qu'il aurait acceptés, seraient scellés dans des étuis, étiquetés, catalogués. Le môme Comité déciderait des conditions dans lesquelles les positifs seraient communiqués et mettrait en réserve ceux qui, pour des raisons de convenance particulière, ne pourraient être livrés au public qu'après un certain nombre d'années. Un conservateur de l'établissement choisi prendrait enfin la garde de celte collection nouvelle, peu nombreuse au début et qui ne tarderait pas à se développer et à s'enrichir. Paris aurait ainsi avant toutes les autres villes de l'Europe son dépôt de cinématographie historique.

« Tel est, dans ses grandes lignes, le projet de M. Boleslas Matuszewski. Le grand avantage du cinématographe, c'est l'absolue exactitude de sa documentation.

Il est très vrai que ce simple ruban de celluloïd impressionné, où une scène se compose de mille clichés, et qui, déroulé entre un foyer lumineux et un drap blanc, fait se dresser les absents et les morts, constitue une parcelle d'histoire vivante. « L'histoire est là, endormie à peine, dit M. Matuszewski, et, comme à ces organismes élémentaires qui, vivant d'une vie latente, se raniment après des années sous un peu de chaleur et d'humidité, il ne lui faut, pour se réveiller et vivre à nouveau les heures du passé, qu'un peu de lumière traversant une lentille au sein de l'obscurité ! »

Le livre pouvant être comparé à une créature vivante, animée de sensibilité, de caprice ou d'originalité, exige une manipulation habile, une conservation soignée, une sollicitude de tous les instants.

L'aptitude psychique pour composer une bibliothèque dite d'amateur est, pour ainsi dire, aussi diverse qu'il y a de personnes ; chacun de nous a la sienne propre qui répond à son « moi » intime et qui n'est nullement la même que celle de son voisin le plus direct.

L'amour des livres se ressent de cette aptitude, et le choix diffère en raison de la variété des goûts et du sens esthétique. Tout amateur doit s'astreindre, et cela en dépit de ses tendances, à faire comme tout bon ouvrier et se procurer des outils. Ces outils sont les manuels spéciaux, les ouvrages de références, les dictionnaires encyclopédiques; nous en donnons la liste à la fin de notre Chapitre quinzième sur la Classification systématique des Livres. On ne peut se passer de ces ouvrages, on doit les considérer comme la base première

de toute bibliothèque, qu'elle soit utilitaire ou de pur agrément. En dehors de cela, toute latitude, toute liberté peuvent être laissées pour la composition de la bibliothèque. Une seule condition doit être observée dans le choix des livres : il faut en éliminer impitoyablement toutes les vulgarités.

On doit s'entourer de renseignements exacts et agir avec prudence en collectionnant des éditions déterminées, dont le titre ne répond nullement à l'ouvrage et où une fausse indication de révision de texte n'exempte pas ce dernier de fourmiller d'erreurs.

Êtes-vous poète ? Vous pourrez choisir sainement et avec fruit dans toute la pléiade de poètes que la France a produits depuis plus de six siècles.

Êtes-vous philologue ou archéologue? Il existe des traités fondamentaux en toutes langues sur ces intéressantes sciences, et les recueils abondent en ces matières.

Les amateurs sont de deux sortes : 1° l'éclectique qui recherchera, outre la bonté de l'édition, les beaux livres, ceux faits avec luxe, avec un grand soin de corrections, aussi les grandes raretés bibliographiques, les reliures soignées, quoique signées de noms peu ou pas connus; 2" le spécialiste, travailleur ardent, chercheur et curieux, qui ne s'occupera que de sa science favorite, l'approfondissant et ne prenant, par conséquent, que les ouvrages qui lui sont nécessaires, délaissant tous les autres livres quels qu'ils soient. Le premier est bibliophile par instinct, il le deviendra tout à fait par goût, par travail ; mieux que le second, il arrivera à une science du livre plus précise et possédera une bibliothèque de choix. C'est avec

passion que doivent se former les véritables bibliothèques d'amateurs*.

L'amateur doit prendre garde de tomber dans le travers qui consiste à ramasser les livres un peu au hasard, à droite ou à gauche, pour le seul plaisir de remplir une bibliothèque **. Suétone nous a dépeint ces gens qui, par simple ostentation, tapissent leurs appartements de livres :

« C'est ainsi que bien des gens, qui n'ont pas même autant de littérature que les esclaves, ont des livres non comme objets d'art, mais pour en orner leur salle à manger. Qu'on n'achète pas de livres plus qu'il n'en faut, jamais par ostentation. « Mon argent, « dis-tu, sera plus utilement employé à ces dépenses « qu'en vases de Gorinthe ou en tableaux. » En toutes choses l'excès est un vice. Qu'y a-t-il donc qui te rende si indulgent pour un homme qui s'attache aux armoires de cèdre et d'ivoire, qui fait des collections d'auteurs inconnus ou méprisés, bâille au milieu de cette foule de livres, et n'apprécie dans tous ces volumes que le dos et les titres? Ainsi, c'est chez les hommes les plus paresseux que tu trouveras tout ce qu'il y a d'orateurs et d'historiens, et des rayons élevés

* « ...Il n'y a de véritable bibliophile que celui qui a déjà lu tous les livres qu'il possède, et qui, pénétré, ravi de cette lecture, en reporte le charme sur la forme extérieure elle-même. » (Tenant de Latour, Mémoires d'un bibliophile.)

** L'une des pièces les plus rares de l'œuvre de Jean Le Pautre est une caricature du bibhophile français au xvn" siècle. Elle n'a pour titre que ce quatrain :

C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature Que celui qui se plaist aux livres bien dorez, Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, Et ne les voit jamais que par la couverture.

jusqu'au toit. Car aujourd'hui, même dans les bains, dans les thermes, on trouve une bibliothèque, ornement obligé de toute maison.

« Je le pardonnerais sans doute si cela venait d'un excès de zèle pour l'étude; mais, à présent, on ne recherche ces beaux génies, on n'achète leurs œuvres admirables, ornées de leurs portraits, que pour la décoration et l'embellissement des murailles. »

La vie d'un homme se reflète dans sa bibliothèque, qui, comme les styles, peint l'homme et son siècle; c'est là que l'on sait quel a été le but de ses études : Dis-moi quel livre tu lis, je te dirai qui tu es.

€ La bibliomanie, selon le savant libraire et bibliophile A. Claudin, c'est la passion des livres poussée jusqu'à son dernier paroxysme ; c'est la folie littéraire ; celui qui en est atteint est un monomane ou un ignorant. Le monomane et l'ignorant achètent et accaparent les livres rares sans discernement ; l'un par manie et par aberration d'esprit; l'autre, doctuscum libro, pour suivre la mode du siècle, a amassé, à force d'argent, une collection où resplendissent l'or et le maroquin, pour faire parade de connaissances qu'il ne possède pas.... »

Il n'existe pas de bibliophiles, nous écrivait en 1877 M. Paul Lacroix*, l'érudit et regretté conservateur de

* Aucun nom n'est mieux connu de tout ami des livres; nulle existence n'a été plus complètement dévouée au plus opiniâtre des labeurs, et nous ne croyons pas qu'il soit possible de rencontrer une aptitude aussi prompte à s'appliquer à des productions aussi nombreuses que variées.

Tout dévoué à l'étude, absorbé jour et nuit dans les livres qu'il feuilletait sans cesse et qu'il aimait avec passion, le bibliophile Jacob (Paul Lacroix) avait su se tenir sagement à l'écart des luttes politiques et des intrigues diverses. Le travail était son bonheur ; il faisait consister son loisir à varier les objets

la Bibliothèque de l'Arsenal, là où l'on ne daigne pas se soucier de la valeur intrinsèque du livre, là où l'on ne s'intéresse qu'à son contenu. Les savants, les érudits, les lettrés peuvent être assurément de sincères, d'estimables amis des livres, mais ce ne sont pas des bibliophiles. Aux premiers appartiennent les grandes bibliothèques formées exprès pour l'étude et le travail. Les autres, qui font leurs délices d'un petit choix de livres charmants, ont des goûts plus délicats et des jouissances plus raffinées : ce qu'ils aiment dans le livre, c'est le livre lui-même, comme objet d'art, comme relique du passé, comme monument littéraire et historique.

Le bibliomane thésauriseur est heureux de posséder ses livres, parce qu'il les aime avec jalousie.

Le bibliomane vaniteux a de belles éditions, desplendides reliures, une bibliothèque bien choisie et bien rangée : il dépense des sommes énormes pour la compléter ; c'est un soin dont il se remet entièrement à un bouquiniste intelligent, à un bibliographe officieux; du reste, il ne lit pas, et souvent il n'a jamais lu ; il collectionne des livres comme il collectionnerait des tableaux, des coquilles, des minéraux, des herbiers.

Le bibliomane envieux désire ce qu'il ne possède pas, et dès qu'il possède, son désir change de but. Sait-il

vers lesquels se portaient ses études. Nul écrivain en France, et ne craignons pas de le dire, en Europe, n'a mieux mérité de la bibliographie, n'a rendu plus de services à cette science des livres qui est la base des autres sciences. Il n'imitait pas J.-Ch. Brunet et Quérard, ces athlètes de la bibliographie, mais qui ne sortaient pas de ce domaine : Paul Lacroix y avait joint les recherches de l'histoire et les œuvres de l'imagination; il avait su réunir des qualités dont l'assemblage est chose rare. On lira, avec intérêt, la notice que M. Octave Uzanne lui a consacrée dans Nos Amis les livres.

que tel livre existe chez un amateur avec lequel il rivalise, aussitôt sa quiétude est aux abois, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne vit plus que pour la conquête du bienheureux livre qu'il convoite ; il emploie tout, jusqu'à l'intrigue et la sanction, pour attirer

à lui le bien d'autrui et le conserver : les refus ainsi que les difficultés augmentent son irritation ; bientôt il sacrifierait sa fortune entière à un seul instant de possession ; mais un rien, la découverte d'un second exemplaire du même livre, une critique en l'air, une réimpression, voilà cette impatience qui s'abaisse et cette ardeur qui se glace : tout à l'heure l'envieux souhaitait la mort du maître de ce livre afin de s'enrichir aux dépens du défunt ! Ce bibliomane est malheureux, comme tout envieux doit l'être, et son malheur recommence à chaque nouveau désir : c'est le Lovelace des livres, il en devient amoureux, et les poursuit avec acharnement jusqu'à ce qu'il les ait entre les mains; alors il les dédaigne, les oublie, et finalement il cherche une autre victime.

Le bibliomane fantasque n'adore ses livres que pour un temps; il les recueille avec curiosité, il les habille

Fig. 07. — La Mort et le Bibliomane, d'après Schellenberg.

avec générosité, il les installe avec honneur, il les entretient avec faveur. Tout à coup l'amour se lasse, se refroidit, s'éteint; le dégoût a commencé ! Adieu, beaux livres ! Mais demain il en achètera d'autres, qui auront pour lui le charme du caprice et de la nouveauté. Le bibliomane exclusif ne fait cas que d'un certain ordre de livres, et ne courtise ni les plus rares ni les plus singuliers ; il a une collection, c'est là son dieu et son âme. Tout ce qui est en dehors de sa collection ne l'intéresse pas ; il consacrera son temps, son argent et sa santé à l'entassement d'une bibliothèque toujours curieuse, mais aussi toujours monotone : ici,

. Fig. 08. — Le fou bibliomane.

Pétrarque se multiplie en Gravure tirée de la Nef des folz.

douze cents volumes ; là,

ce sera Voltaire en dix mille pièces réunies une à une. En un mot, la bibliomanie la plus relevée et la plus illustre n'est pas exempte de manie, et dans chaque manie on aperçoit aisément un grain de folie.* « L'amour des livres, écrivait d'Alembert, quand il n'est pas guidé

* V. G. R. passe toute sa vie à ce qu'on appelle vulgairement bouquiner, c'est-à-dire à chercher de vieux livres. Il est habile dans la connaissance des meilleures éditions ; il vous marque parfaitement bien la différence qu'il y a des unes aux autres; il n'en ignore point le prix. Sa science s'étend jusqu'à la généalogie des livres. — Un tel auteur, dit-il, relié en' maroquin, lavé et réglé, et à double tranche-fil, vient de M...., qui l'avait acheté

par la philosophie et par un esprit éclairé, est une des passions les plus ridicules. Ce serait à peu près la folie d'un homme qui entasserait cinq ou six diamants sous un monceau de cailloux.... L'amour des livres n'est estimable que dans deux cas : 1° lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent, et qu'on les lit en philosophe pour profiter de ce qu'il peut y avoir de bon et rire de ce qu'ils contiennent de mauvais ; 2" lorsqu'on les possède pour les autres autant que pour soi, et qu'on leur en fait part avec plaisir et sans réserve....

« J'ai ouï dire à un bel esprit qu'il était parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque très choisie, assez nombreuse, et qui pourtant n'occupait pas beaucoup de place. S'il achetait, par exemple, un ouvrage en douze volumes où il n'y eût que six pages qui méritassent d'être lues, il séparait ces six pages du reste, et jetait l'ouvrage au feu. Cette manière de former une bibliothèque m'accommoderait assez. »

Le bibliomane poursuit le livre pour lui-môme, sans souci bien souvent de ce qu'il renferme. D'autre part, atteint d'une idée fixe, il recherche une édition singulière, un livre rare ou curieux, mais avec fautes ou gravures spéciales.

Il est encore « bibliotaphe », si nous pouvons faire revivre ce mot, presque oublié aujourd'hui. C'est bien

tant ; je l'ai eu de sa défroque pour la moiHé. — On vient d'imprimer un ancien historien avec des notes et des commentaires très curieux et très instructifs : V. C. R. n'en veut point ; il ne demande que l'ancienne édition, quoiqu'il sache bien qu'il n'y trouvera point les augmentations que porte la nouvelle. V. C. R. est-il sçavanfi non; il est brocanteur. (Lettres de Guy Patin.)

un tombeau des livres que son réduit ou sa bibliothèque : personne que lui n'y va, personne ne verra ses livres sa vie duran *.

Les amateurs zélés et éclairés, les bibliophiles sérieux, les littérateurs et savants de tout ordre ont flétri énergiquement ce défaut, qui n'est qu'un vice d'avarice. Ce n'est pas l'argent que thésaurise le bibliotaphe, c'est le livre, et pour ne pas lire. La bibliomanie poussée jusqu'à ce point est assez rare ; elle tend du reste à disparaître. Le bibliophile n'a que faire d'avoir des livres à soi, puisqu'il les aime pour eux-mêmes,

* J'ai connu un bibliomane qui avait la manie d'accaparer, aux enchères publiques, tous les exemplaires des livres qu'il savait très rares, et qui se plaisait à les enfouir dans les recoins de sa bibliothèque. Comme il prêtait peu, la vente publique de ses livres a remis en circulation maint volume qui, jusque-là, était resté inutile sur les rayons bien clos de son cabinet d'étude. C'est pour les amateurs de cette famille que l'on a inventé le nom expressif de bibliotaphes. Il pourrait s'appliquer à bien des variétés d'enterreurs de livres, depuis celui que décrit plaisamment La Bruyère dans son chapitre De la Mode, jusqu'à ce comte d'Estrées dont Saint-Simon nous raconte la singulière manie. Dans l'antiquité, ce travers étrange était connu et condamné comme un crime. Témoin Isidore de Péluse, auteur chrétien du V* siècle, qui, dans une lettre à Simplicius, reproche à son ami de n'acheter des hvres que pour les « enterrer » dans un réduit où ils ne servent qu'à nourrir les vers au lieu de servir à l'instruction des honnêtes gens. Paris en a vu un (c'était un ancien notaire, M. Boulard) qui, dans son ardente passion, accumulait sans cesse des livres de toutes conditions et de tous formats, au point que sa maison s'en trouvait remplie, du rez-de-chaussée au grenier. Chaque année, l'excellent homme réduisait ainsi la pari de sa femme et de ses enfants, dans cette maison qu'envahissait l'innombrable famille de ses livres. Le catalogue qu'on en dressa, pour la vente publique, forme douze volumes. Honorons, au contraire, le bibliophile opulent, et en même temps curieux de toute espèce de lectures, connaissant plusieurs langues, et par là même séduit à lire des productions d'autant de littératures, dans leurs langues originales. (E. Egger, Histoire du Livre depuis son origine jusqu'à nos jourK. Paris, (s. d.) in-18.)

avec dévouement, avec sympathie, avec calcul; tout beau et bon livre a des droits infaillibles à son usage, à son admiration, il les connaît par leurs qualités, par leurs défauts, et ne se contente pas de les juger à l'extérieur, de faire sonner le papier sous ses doigts, de détailler les perfections de la reliure en connaisseur, d'examiner le titre, la date, enfin d'ensevelir dans un coin ce diamant inutile; non, il creuse jusqu'au fond d'un ouvrage, il en exprime le suc, il le loge dans sa mémoire plus volontiers que sur les rayons de sa bibliothèque.

Certes, il estime, il respecte ces bijoux typographiques, il est un admirateur pour les gravures avant la lettre, pour les exemplaires sur vélin, pour les éditions rares, pour les arabesques des anciennes reliures, pour les simples et nobles vêtements des nouvelles; il ne foule pas aux pieds ces brimborions de prose et de vers aussi mauvais que mal imprimés, mais recommandables par leur rareté, par leur curiosité : le bibliophile est indulgent aux faiblesses de ses semblables.

Mais, s'extasier devant une faute d'impression qui distingue une édition d'une autre, crier merveille à la conservation de quelques passages supprimés dans la plupart des exemplaires, se désoler pour une piqûre de vers, une tache d'eau, un vice dans la pâle du papier, ce n'est pas affaire à un véritable bibliophile, qui ne fonde guère la gloire de sa bibliothèque sur l'ignorance d'un prote, sur l'imprévoyance d'un censeur royal ou sur l'heur d'un hasard extraordinaire.

Tout le monde peut être bibliomane, mais n'est pas bibliophile qui veut. En général, les bibliomanes le sont

devenus par ennui, et sur le tard, lorsque l'âge a moissonné les passions qui ont leur racine dans le cœur et semé des goûts dans l'esprit le moins cultivé ; mais le bibliophile naît et grandit avec son amour des livres, amour fougueux et sage, éclairé et constant, insatiable et patient, amour aussi varié et aussi nombreux que la bibliographie.

Une bibliothèque se compose de la réunion toujours incomplète des ouvrages, imprimés ou manuscrits, sortis de l'esprit humain à toutes les époques. Suivant le goût, les facultés, les occupations de celui qui l'a formée, elle contient une série plus ou moins considérable de livres, sur la théologie ou la jurisprudence, les sciences ou les arts, ou bien encore sur les lettres ou l'histoire. On y trouve généralement les chefsd'œuvre des littératures anciennes et modernes. Une bibliothèque doit encore renfermer des biographies, des dictionnaires, des manuels, dont il est impossible de se passer, non seulement si l'on veut se livrer aux travaux de l'esprit, mais encore faire quelque lectures sérieuses ou profitables. Sur un pareil plan, il est bien difficile de n'admettre que des livres de choix : aussi Ton pardonne au bibliophile, qui se fait une bibliothèque, des exemplaires médiocres, même défectueux, surtout quand ces exemplaires complètent une série d'ouvrages rares, curieux, nécessaires à ses travaux. Un cabinet se compose aussi de livres anciens et modernes en diverses langues. Seulement le nombre en est plus restreint que dans une bibliothèque ; les livres, plus choisis, ne doivent jamais être d'une condition médiocre. La majeure partie doit se faire remarquer ou

i)ii CONNAISSANCES NECESSAIRES

par la rareté, ou par l'impression, ou par la reliure; il faut même que plusieurs volumes possèdent ces trois qualités réunies. Tout livre, pourvu qu'il soit beau, peut entrer dans un cabinet d'amateur. Les bibliophiles choisissaient naguère encore les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, Homère, Virgile, Horace, chez les anciens; Dante, Boccace, Arioste, chez les modernes; et en France, Corneille, Racine, La Fontaine et Molière. Aujourd'hui, le goût a changé : sans exclure le moins du monde les œuvres des grands génies que nous venons de nommer, les amateurs recherchent les anciennes chroniques, les mystères, les romans de chevalerie, surtout les vieux poètes, les facéties et les livres illustrés des xyiii*^ et xix« siècles.

Généralement celui qui compose un cabinet cherche une série d'ouvrages assez restreinte, ou bien encore toutes les œuvres composées par un seul homme, et s'applique pendant toute sa vie à les rassembler, n'acceptant jamais que des exemplaires de choix et dans un état parfait de conservation. Ici nous voyons sourire ceux de nos lecteurs qui ne comprennent rien aux innocents plaisirs de la collection, et le mot de .fti6/iowame est sur leurs lèvres; sans doute, c'est de la bibliomanie, mais cette passion peut avoir aussi son côté utile : grâce à la persévérance de certains chercheurs obstinés, toutes les éditions de nos meilleurs écrivains ont été poursuivies, étudiées, comparées entre elles. Les éditions originales de Corneille, de Malherbe, de Bossuet, de La Fontaine, de Molière, sont maintenant classées avec soin et mises au nombre des livres les plus précieux. On le voit, la bibliomanie,

dont beaucoup de gens aiment tant à se moquer, peut aussi rendre quelques services aux lettres. Néanmoins, il serait téméraire de vouloir poser des

•»wiii(ippea«on»B»t« c»(wcd te b«ie «itKnbari fiBU-uemiBctfall ««etln|jotmt»tomittg«numpbiïUS«ttrfuttf(iUi»pbllcfïFèUpiiil <lfUtptt<fttfput!{\(B>miaoit^trAiatt<l.«MirMm

Fig. 69. — Titre de la Summi phîlosophoœ pvicipis Aristotelis, dont , les pages sont couvertes de notes attribuées à Melanchton. '^'^f (Haut., 0,27. - Larg., 0,19.)

principes, de dicter des lois, là où il n'existe que des contrastes. N'avons-nous pas, parmi les savants et artistes anciens ou modernes, l'alliance des deux formules dans leurs goûts? Hobbes ne possédait point

de bibliothèque, il avait très peu lu dans son enfance, et souvent il disait à ses amis : » Depuis l'âge de seize ans, je n'ai pas ouvert un livre ». Ou bien encore : « Si j'avais lu autant de livres que tels et tels, je serais aussi ignorant qu'ils le sont. » *

Melanchton avait une bibliothèque composée de quatre auteurs : Pline, Plutarque, Ptolémée et Aristote**. Quatremère de Quincy achetait tout, lisait tout, au moins ce qui l'intéressait, mais il ne négligeait pas de choisir les belles et bonnes éditions, de remplacer ses ouvrages défectueux au fur et à mesure que l'occasion s'en présentait.

L'illustre Chevreul était un collectionneur de tout ouvrage traitant du merveilleux : alchimie, sciences occultes ou autres; la richesse de sa bibliothèque dans ce genre d'ouvrages était unique en France; mais, comme dans celle de Quatremère de Quincy, on trouvait quelques exemplaires incomplets ou défectueux et que ce savant n'avait jamais pu remplacer.

Nous citerons aussi Henri Pille, qui légua sa

* Dans la Médecine des Passions, J.-B.-F. Descuret écrivait avec raison : « Gardons-nous de confondre avec les bibliomanes ces hommes, doués d'esprit et de goût, qui n'ont des livres que pour s'instruire, que pour se délasser, et qu'on a décorés du nom de bibliophiles.... Le bibliophile devient souvent bibliomane quand son esprit décroît, ou quand sa fortune augmente.... Le bibliophile possède des livres, et le bibliomane en est possédé. — Parmi toutes les manies de collections, celle des livres m'a paru tout à la fois la plus répandue, la plus séduisante, et la plus lentement ruineuse.... »

** Nous possédons un volume d'Aristote, dont les pages sont couvertes de notes attribuées à Melanchton ; nous en donnons le titre et la première page (fig. 69 et 70) en fac-similé réduit. Le nom grec Melanchton, comme celui de Terranera, sous lequel un libraire de Venise publia les Loci communes theologici, sont la traduction de Schivarzerde, véritable nom de l'ami de Luther.

Fig. 70. — Première page de la Summi philosophoœ pricipis Arisiotelis,

dont le3 pages sont couvertes de notes attribuées à Melanchton.

(Hauteur, 0,27. Largeur 0,19.)

A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE PREMIER. 37 bibliothèque à la Société des Artistes français. Cette collection compte de fort beaux livres modernes; elle est surtout curieuse par des documents bizarres, mais tous artistiques, croquis de toute nature, gravures anciennes, estampes, journaux de modes, prospectus, notes d'hôtel, recueillis par lui durant ses séjours en Allemagne et en Suisse, notamment à Nuremberg, Munich, Bâle, Leipzig et Zurich.

II serait difficile de trouver un ensemble de documents, touchant les xv« et xvi^ siècles allemands, plus complet que celui qu'avait réuni Henri Pille, et à cet égard son legs est précieux pour la Société des Artistes français.

La bibliothèque de M. Charles Blanc, qui contenait des exemplaires précieux d'ouvrages d'art et une série importante de publications spéciales à l'histoire de l'art qui la rendent unique, n'a pas été dispersée ; elle a été léguée à l'Institut.

Voici le passage du testament relatif à ce legs :

« Je laisse tous les livres de ma bibliothèque à la bibliothèque de l'Institut, en priant M. le bibliothécaire en chef de remettre à la bibliothèque de l'École des Beaux-Arts ceux de ces livres dont il n'aurait pas besoin. « Fait à Deuil-Montmorency, le 12 février 1879. »

Armand Cigongne, ancien agent de change, décédé en 1859, dont la collection fut acquise par Mgr le duc d'Aumale, avait depuis de longues années consacré une bonne part de ses revenus à l'achat de livres précieux. Vers la fin de sa vie, sa collection était de beaucoup le plus riche cabinet parisien; on y remarquait des

manuscrits sur vélin ornés de miniatures, comme on n'en trouve plus, des livres imprimés sur vélin, des xylographes, des livres gothiques, les poètes principaux des xvi^- et xvn^ siècles en éditions originales, un choix d'ouvrages sortis des presses elzévieriennes. La provenance de ces volumes ajoutait à leur valeur, tous étaient des débris de ces collections splendides qui ont eu nom : bibliothèques Grolier, Maioli, François I*"", de Thou, d'Hoym, de Préfond, de Rothelin. M. Arm. Cigongne prêtait quelquefois ses livres, mais il fallait compter parmi ses amis les plus intimes.

Claude Gros de Boze, membre de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, garde des médailles du Cabinet de France et inspecteur de la librairie, était un savant et un bibliophile. « Il ne lui suffisait pas, en effet, dit M. Maurice Tourneux dans une de ses études sur les collections et catalogues au xviii'' siècle, qu'un livre fût utile à ses travaux, pour qu'il vînt prendre place sur ses tablettes si bien nivelées, il le lui fallait en grand papier, à toutes marges, et revêtu d'une de ces reliures qui défient les outrages des ans et les caprices de la mode. De plus, — faveur qu'il dut sans doute à sa haute situation dans la hiérarchie scientifique, — il put voir imprimer à l'Imprimerie Royale l'inventaire des richesses patiemment accumulées et choyées avec tant d'amour, inventaire rédigé par Jean Boudot et ainsi intitulé : Catalogue des livres du cabinet de M. de Boze, 1745, in-folio, 4 ff. non chiffrés, 332 et xxxi p. »

Ces savants, cet artiste et ces érudils étaient des amis des livres; et, en les citant, on ne peut assez

insister sur les qualités nécessaires à un bibliophile et sur les nuances qui le séparent du bibliomane, homme peu sympathique.

Dans son ouvrage : Des livres modernes qu'il convient d'acquérir*, M. Henri Bouchot écrivait que l'on naît bibliophile et qu'on ne le devient pas.

« Et, pour parler de choses moins sérieuses, ajoutet-il, quelle distance entre nos amoureux modernes du livre, nos collectionneurs frénétiques, et les fermiers généraux d'avant, retenus, compassés, presque timides! La passion éminemment française de former des bibliothèques n'est pas chez nous l'apanage des lettrés ou des désœuvrés, c'est un sport qui tend à se répandre comme celui des courses de chevaux ou celui de l'escrime.

« Il serait utile, sinon d'enrayer le mouvement excellent en soi, au moins de lui donner une direction rationnelle, basée sur l'expérience. Bien que pénétré de cette opinion éclectique résultant d'observations nombreuses, que tout est bon à collectionner, et que les objets les plus futiles d'apparence ont ou auront leur heure d'engouement, nous jugeons en toute humilité et franchise l'instant propice de ramener les exaltés à la saine appréciation. C'est aux amoureux du livre que je veux m'adresser, à ceux qui amassent pour jouir, pour satisfaire un sens, et non aux bibliophiles maniaques ou thésauriseurs, plus occupés de finance que de littérature ou d'art. Par sa nature même, sa diffusion quotidienne, le livre du jour est pour le chasseur

* Cf. Henri Bouchot. Des livres modernes qu'il convient d'acquérir. Paris, Edouard Rouveyrc, 1891, in-I8.

une proie facile; la tentation est grande de ne rien laisser passer de ce qui paraît, quand on n'a qu'à vouloir pour avoir. Les « chercheurs de vieux » bénéficient de la rareté des offres, ils ont loisir de mettre un peu de réflexion sur leur feu. Au contraire, les autres, sollicités parles catalogues, pressés d'être les premiers sur les rangs, se jettent tête basse, acceptent bon ou mauvais, et souvent, en dépit de leurs « Japon » ou de leurs « Chine », enclosent précieusement les pires misères qui se voient.

« Il faudrait un grand tact et le jugement sûr pour ne pas s'égarer en pareille matière, d'autant qu'il est très difficile de donner sur le sujet des lois immuables. Les curieux du livre proscrivent aujourd'hui de la pratique courante les caractères elzévieriens, avec la même hauteur qu'ils mettaient naguère à les louer, à les proclamer inimitables. La mode est à l'impression Didot, large, bien écrite, agréable. Voilà donc qu'il est passé dans le monde spécial des collectionneurs de faire la moue aux impressions maigres, et de sourire gentiment aux grasses. La vérité n'est point intransigeante; elle prend en chaque chose le bon qu'elle y trouve, et s'il est sage de ne pas s'exagérer les mérites du vieux type de Leyde, souvent employé hors de propos, un peu malingre aussi, il serait peut-être naïf de proscrire un beau livre ouvré de la sorte, quand il est habillé de vignettes délicates, soigné comme texte, et méritant à tous les autres points de vue.

a L'amoureux du livre n'a guère de buisson tout fait, il quête à la façon des vieux veneurs qui ne prennent point le contrepied et ne s'embarquent pas sur un

marcassin. Son gibier est de tout poil, pourvu qu'il soit en bon point et vaille la peine. Rien ne l'émeut de ce qui tourmente les novices. Il ne prend pas un Elzévier sur ce que l'éditeur lui aura assuré que « les tirages « blonds sont préférables » , phrase charmante à mettre tout près de l'annonce célèbre du chocolat, « le seul « qui blanchisse en vieillissant » ; mais s'il en trouve de bien timbrés, de délicatement historiés, il n'hésitera pas, parce qu'elzéviers. Réciproquement le Didot ne lui en imposera pas, et il saura le refuser, quoique Didot, si la mise en œuvre laisse à désirer. »

Le temps des grandes bibliothèques est passé sans retour. Est-ce un progrès? est-ce une décadence? toujours est-il que les grandes bibliothèques, comme celles de De Thou, de Colbert, de Falconnet, de d'Estrées, du cardinal Dubois, de La Vallière, etc., ne sont plus à refaire et ne se referont jamais. Les gros livres encombrants, les collections volumineuses, les classiques grecs et latins {cum commento, disait Rabelais), les innombrables historiens de tous les temps, de tous les pays, de toutes les villes, de toutes les églises, tout cela est à jamais banni des bibliothèques d'amateurs et relégué dans les bibliothèques publiques, sous la sauvegarde d'une poussière qui devra être séculaire, hélas!

Ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ignore, c'est que les bibliophiles du dernier siècle, hormis quelques-uns, étaient bien ignorants ou bien insouciants quant à la condition matérielle des livres et à leur valeur intrinsèque. La plupart de ces bibliophiles se préoccupaient surtout d'avoir beaucoup de livres, et de remplir, d'une manière intelligente, avec de bons exemplaires, les dif- I 6

férentes séries delà bibliographie méthodique; mais, pourvu que ces livres fussent propres et de bel aspect sur les rayons d'une bibliothèque, c'était assez, et l'on ne demandait pas autre chose.

Il y avait alors, dans chaque hôtel de l'aristocratie nobiliaire, politique ou financière, une belle salle ou môme une vaste galerie, appelée la bibliothèque, avec des armoires plus ou moins somptueuses, souvent ornées de sculptures, de marqueteries et d'ornements décoratifs en cuivre, tantôt fermées hermétiquement par des portes pleines, tantôt garnies de glaces, selon le caractère ou plutôt selon les intentions des gens : car il suffisait d'avoir une bibliothèque quelconque ou seulement de passer pour en avoir une; c'était là le nécessaire, l'indispensable, chez un homme du monde qui tenait à être considéré, non pas comme un lettré ou un savant, mais comme un homme bien élevé et de bonne compagnie *. Aussi, dans bien des cas, la bibliothèque de l'hôtel ne se composait que d'armoires vides, toujours closes, où l'on n'eût pas trouvé un seul livre : on y mettait sous clef les confitures, les vins fins et les liqueurs. Mais, généralement, la bibliothèque existait, telle qu'un libraire l'avait formée, moyennant un prix convenu d'avance, et d'après un modèle bibliotech-

* A bien considérer les choses, écrivait M. Ph. van der Haeghen, nous regardons la bibliothèque particulière comme le meuble le plus typique d'un appartement, d'un hôtel, d'un palais. Cette vérité est absolue, si la collection a été rassemblée par une seule individualité; si au contraire elle est le résultat des soins de plusieurs générations, la bibliothèque devient une sorte de fief caractéristique, dont les tenanciers successifs peuvent bien n'être pas des savants, mais qui perdent rarement l'amour de la science et l'honneur de protéger ceux qui s'y consacrent.

nique qui se rapportait à ce prix, lequel ue devait point être dépassé. C'est ainsi, par exemple, que s'étaient faites les bibliothèques de la comtesse de Verrue, de Mme de Porapadour et de la comtesse Du Barry. Et certes, ces bibliothèques n'étaient pas à dédaigner! Les libraires, une fois le prix débattu et fixé, avaient fait la bibliothèque selon le goût de leurs clientes. La comtesse de Verrue préférait des romans; la marquise de Pompadour, des romans aussi et des pièces de théâtre; Mme Du Barry, qui lisait peu et qui à cette époque savait lire à peine, ne désigna aucune espèce de livres, et le libraire fit pour le mieux. Cependant les bibliothèques de la comtesse de Verrue et de la marquise de Pompadour étaient nombreuses, choisies et classées avec beaucoup d'intelligence, et très belles d'apparence, quoique le libraire eût ramassé à la hâte bien des exemplaires mouillés, tachés, môme incomplets, pour les faire relier aux armes de ces dames. Quant à la bibliothèque de Mme Du Barry, elle ne comprenait que 1068 volumes, de tout format, ayant coûté 5008 livres, et le relieur Redon n'avait fait payer les reliures que 281'2 livres et 15 sols, c'est-à-dire à peu près 2 fr. 75 par volume, l'un dans l'autre.

M. de Sainl-Genais, dans son travail sur les Couvertures et feuilles de garde des vieux livres et des manuscrits^ que nous avons publié en 1874, se plaisait à croire que ceux qui aiment les livres pour l'agrément qu'ils peuvent y puiser sont en plus grand nombre. « Il en est, ajoutait-il, qui les aiment non pas seulement pour le mérite de leur contenu, mais souvent pour certaines particularités tout à fait étrangères à la

valeur même du texte. Tel se passionne pour les Aides et les Juntes, tel pour les Ulric Zel, les Martens ou les Caxton, tel encore méprise un ouvrage qui ne porte pas une date antérieure à 1500, enfin vous en trouverez dont la face s'épanouira de contentement à l'aspect d'une réclame ou d'une signature trouvée à une époque où l'on ne se servait pas encore de ces signes de concordance. D'autres poussent la manie plus loin et ne font cas d'un incunable qu'autant que ses marges aient un nombre voulu de centimètres. Une reliure remarquable par son antiquité ou son exécution, un nom célèbre inscrit sur une feuille de garde, un titre orné du cartouche de quelque imprimeur renomme, sont d'autres mérites encore pour lesquels s'enthousiasment certains amateurs. On en rencontrerait même, si le comte de Fortsas * n'était pas un personnage inventé par un

* Mystification bibliographique qui fit quelque bruit dans le monde des amateurs de livres. En 1840 parut à Mons un Catalogue très court imprimé par Hoyos et annonçant la vente d'une très riche, mais peu nombreuse collection de livres, provenant de la bibliothèque de feu M. le comte J.-N.-A. de Fortsas, vente qui devait avoir lieu à Binche, le 10 août 1840, à onze heures du matin, en l'étude et par le ministère de maître Mourlon, notaire. Ce Catalogue était précédé d'une notice biographique sur Jean-Népomucène-Auguste Pichauld, comte de Fortsas, né le 24 novembre 1770. On y lisait que ce personnage, bibliomane excentrique, n'admettait sur ses tablettes que des ouvrages inconnus à tous les bibliographes, à tous les catalogueurs. C'était sa règle invariable : sitôt qu'il apprenait qu'un ouvrage jusqu'alors ignoré avait été signalé quelque part, l'eùt-il acheté au poids de l'or, il l'expulsait impitoyablement de ses rayons.

Des notes traîtresses, des détails de la plus perfide vraisemblance, aiguisaient !a curiosité, aiguillonnaient le désir.

Ce Catalogue, tiré à une centaine d'exemplaires sur papier ordinaire et à cinq sur papier de couleur, est devenu fort rare. M. Jannet le réimprima en 1850 dans le Journal de l'Amateur de

homme d'esprit, qui se déferaient de chacun des livres de leur bibliothèque dont ils supposeraient qu'un second exemplaire pût se trouver dans une autre collection. »

Toutefois, en fait de livres comme en toute autre chose, il ne faut donc pas discuter des goûts : les bibliothèques choisies des bibliographes ne sont pas toujours les bibliothèques choisies des bibliophiles, et il y a peut-être autant d'avis sur la manière d'en choisir une qu'il y a d'hommes capables de s'occuper de ce choix avec inteUigence. Il n'y a pas deux caractères, deux genres d'esprit qui se ressemblent parfaitement; el le choix d'un livre, la composition d'une bibliothèque est, comme nous l'avons dit précédemment, l'expression infaillible du caractère de l'homme qui l'a formée.

« Un livre, a dit Ruskin*, est par excellence non une conversation, mais une chose écrite, et écrite non en vue d'être simplement communiquée, mais d'être permanente. Le livre de conversation est imprimé seulement parce que son auteur ne peut parler à des milliers d'hommes à la fois; si c'était possible, il parlerait; le volume ne sert qu'à multiplier sa voix. Vous ne pouvez causer avec votre ami, qui est aux Indes; si c'était possible, vous causeriez; vous écrivez à la place; votre lettre ne sert qu'à porter votre voix. Le livre est écrit non pour multiplier la voix simplement, mais pour la

livres, pages 141-152. M. de Fortsas et sa bibliothèque n'avaient jamais existé que dans l'imagination d'un bibliophile érudit qui s'était avisé de cette plaisanterie, une des meilleures de ce genre. On en fait honneur à M. Chalons, de Mens.

* Il faut lire Ruskin, pour la transparente honnêteté de son intention et la haute portée de ses idées; Carlyle, pour son aversion du faux et la mâle vigueur de son style; Mill, pour la lucidité el le calme de son raisonnement.

conserver. L'auteur a quelque chose à dire qui lui paraît vrai et utile, ou beau d'une beauté bienfaisante. A sa connaissance, nul ne l'a dit encore; à sa connaissance, nul autre ne peut le dire. Il est né pour le dire, clairement et mélodieusement s'il le peut, clairement en tout cas. Dans le cours total de sa vie, c'est la chose ou l'ensemble de choses qui s'est manifesté à lui; c'est la part de vraie science, c'est la perspective que sa portion de soleil et de terre lui a permis d'embrasser. Volontiers il fixerait cette chose éternellement, volontiers il la graverait sur le roc s'il le pouvait, disant : Voici le meilleur de moi-même; pour le reste j'ai mangé, j'ai bu, j'ai dormi, j'ai aimé, j'ai haï, comme un autre ; ma vie était une vapeur et n'est plus ; mais ceci, je l'ai vu; ceci, je l'ai connu; ceci (si quelque chose de moi mérite qu'on s'en souvienne) est digne de votre souvenir. Voilà son écrit; voilà, dans sa petite sphère humaine et quel qu'ait été son degré d'inspiration vraie, son inscription, sa signature. Voilà ce que c'est qu'un livre. »

Par l'opinion môme des auteurs de toutes les époques, on se formera un jugement équitable et c'est en lisant leurs ouvrages, où bien souvent ils confessent comment cette bonne et saine passion du livre leur est venue, de quelle manière ils l'ont perfectionnée, c'est en suivant les conseils qu'ils exposent, que le goût des amateurs de livres prendra une utile et intéressante direction.

Comme un être animé, le livre ressent les effets du milieu où il habite ; il ne veut être renfermé ni dans l'obscurité, ni dans un lieu humide; il y perd de sa

Page 1