‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 4)Chapitre 8 sur 17 · AINSI QU'A LA FIGURE · texte numérisé non relu

AINSI QU'A LA FIGURE

Antiquer sur tranche ; c'est faire divers ornements sur la tranche d'un livre.

Armes. On donne ce nom à des fers à dorer, qui se tirent avec la presse et se mettent sur le milieu des plats ou couvertures.

Basane. Peau de mouton passée au tan, que les relieurs emploient au lieu de veau pour couvrir les livres. Il y en a de très bien préparées, et qui imitent assez bien le veau, pour qu'on y soit trompé au premier coup d'oeil.

Bord du carton; c'est l'extrémité de la coupe du carton, tant à la tête et à la queue, qu'au côté opposé au dos.

Bordure du carton ; c'est la partie du carton en dedans de la couverture, qui excède la tranche du livre.

Brocher; c'est, après avoir plié les ficelles d'un livre et les avoir assemblées, les coudre et les couvrir de papier.

Coiffer la tranchefîle ; c'est rabattre dessus le cuir de la tête et de la queue.

CoLLATioNNER ; c'cst parcouHr toutes les feuilles d'un livre depuis la première jusqu'à la dernière, après qu'elles ont été pliées en cahiers, pour s'assurer s'il n'en manque pas, si elles sont bien placées, en un mot si le volume est complet.

Écaille. Nom que l'on donne à la couleur rouge mise sur le cuir veau.

Entre-nerfs. Espace qui est entre chaque nerf sur le dos du livre.

Fers. Nom que l'on donne à des outils en cuivre, qui servent à pousser divers ornements sur la couverture des livres : on leur donne différents noms, selon les places où ils doivent servir.

Fouetter ; c'est serrer le livre couvert de cuir entre deux ais, avec de fortes ficelles, pour empêcher qu'il ne s'ouvre à la chaleur.

Gardes. On appelle ainsi deux feuilles de papier blanc ou de papier de couleur que l'on met à la tôte, avant le faux titre du livre, et à la fin.

Godure. Plis qui se forment sur les feuilles quand elles n'ont pas été battues avec assez de précaution.

Gouttière ; c'est la partie des feuilles par laquelle on ouvre un livre, et qui est opposée au dos.

Grecque. Scie à main avec laquelle on fait, au dos des livres, les entailles dans lesquelles on loge les chaînettes. Ces entailles se nomment Grecqure, et l'opération Grecquer.

Jasper; c'est peindre la tranche ou la couverture des livres en couleur de jaspe.

Maculer; se dit quand un livre ayant été battu trop tôt après être sorti de la presse, l'encre s'étend et fait des taches.

Marge (fausse marge). On appelle ainsi les feuilles d'un livre, qui, avant d'être rognées, descendent moins bas que les autres, et forment des Témoins.

Mors. Ce mot se prend en plusieurs sens : on dit

Fig. 238. — Schéma de quelques termes usités en reliure. (Voir pages 109, 110 et 112.)

donner le mors au carton, lorsqu'on le coupe un peu en biseau. Mors du livre, est la saillie que fait le dos du livre sur chaque côté du plat.

Nerfs; ce sont les ficelles qui sont sur le dos des livres; les petites éminences qu'on y voit portent aussi le nom de Nerfs. — L'espace compris entre deux de ces ficelles s'appelle Entre-nerfs. — La reliure où se voient ces nerfs s'appelle Reliure à nerfs ; celle où ils ne sont point apparents s'appelle Reliure à la grecque.

Onglet. Petite bande de papier qu'on laisse à une feuille pour y ajouter une autre feuille.

Palettes. Fers qui servent pour dorer en appuyant sans pousser devant soi, comme ceux à roulettes.

Parer ; c'est diminuer l'épaisseur des bords de la pièce de cuir qui sert à couvrir un livre.

Plein-or. Fers à dorer qui se tirent avec la presse à dorer.

Tabis. Sorte de gros taffetas onde. On l'emploi quelquefois pour faire les gardes d'un livre.

Tranche; c'est l'extrémité haut et bas et celle opposée au dos des feuillets d'un livre ; en un mot, les trois côtés par où il a été rogné. La tranche opposée au dos s'appelle particulièrement Gouttière.

Tranchefile. Ornement de soie ou de fil de diverses couleurs, qu'on met au haut et au bas d'un livre, il sert à assujettir les cahiers.

Veau fauve. On appelle ainsi le cuir veau sur lequel on n'a mis aucune couleur; il n'a que celle qu'il a prise à la tannerie.

Autrefois le relieur et le brocheur ne faisaient qu'un, c'était le relieur qui devait plier les feuilles dans l'ordre de la pagination, les assembler, les battre, les grecquer, les coudre ensemble et les couvrir provisoirement d'une feuille de papier marbré ou de couleur, quand il travaillait pour les libraires*. Aujourd'hui, la brochure est une profession à part, et les livres qu'on veut faire relier arrivent tout brochés aux relieurs qui sont tenus, il est vrai, de les découdre et de recommencer toute la besogne du brocheur.

« La tranche dorée, écrivait encore Charles Blanc, dans sa Grammaire des Arts décoratifs, ne se pratique que pour les reliures pleines, pour celles qui sont entièrement couvertes de peau, parce qu'on suppose qu'elles devront durer autant que le livre, et qu'on n'aura plus à les refaire, ce qui entraînerait la nécessité d'une seconde reliure. S'il s'agissait d'une demi-reliure, on se contenterait de dorer la tête, qui reçoit la poussière, afin de tenir la tranche propre, et au lieu de rogner la gouttière et la queue, on ne ferait que les ébarber,

* La grecque, est une petite encoche que l'on pratique sur le dos des cahiers, pour y loger les ficelles auxquelles ils doivent être cousus. Les ficelles entrent jusqu'au fond des encoches, et le livre perd, de la marge du fond, toute la profondeur de la grecque. Or, quand le livre a été cousu à la grecque pour la demi-reliure ou le cartonnage, s'il n'a pas été au préalal)le parfaitement plié, il ne peut que très rarement subir une seconde pliure pour être relié définitivement, sans qu'il se trouve des grecques apparentes sur la marge du fond. Dans les ouvrages classiques, comme les dictionnaires, par exemple, qui ont de petites marges, il arrive souvent que certaines feuilles, étant mal pliées, n'ont presque plus de marge près du dos, et que la grecque touche alors au texte imprimé. Les relieurs soigneux se contentent de marquer an crayon la trace de la couture, au lieu de la fixer par une entaille.

pour ménager de la marge à une reliure ultérieure et définitive. Ce genre de demi-toilette est donc censé provisoire ; aussi, ne met-on que du papier marbré sur les plats, réservant pour le dos seulement, quelquefois pour les coins, le veau et le maroquin. La dorure sur. tranche est susceptible de quelques variantes. On la fait unie ou ciselée, avec ou sans marbrure, quelquefois sur peinture. La plus simple est à notre avis la meilleure, parce qu'elle ne présente aucun relief, et que tout relief arrêtant la poussière est de sa nature salissant. Pour qu'il soit facile, en réalité comme en apparence, de tourner les feuilles, il faut que la tran he soit unie, et cela suffit pour condamner la tranche ciselée, qui a pour effet de rendre raboteux ce qui doit être lisse, et qui fait ressembler le livre, quand il est fermé, à une boîte contenant un autre livre. Mieux avisés furent les anciens relieurs, lorsqu'ils inventèrent de marbrer la tranche, dans la pensée que cet ornement empêcherait les taches d'être aussi visibles, pendant que la dorure donnerait de la force aux arêtes des feuillets; quant aux dessins compliqués et coloriés, tels que paysages, fleurs ou figures que l'on imprimait avec un fer chaud sur les tranches, ce sont d'inutiles enfantillages et l'on a bien fait d'y renoncer, par la raison que lorsqu'on a les yeux sur la gouttière d'un livre, c'est qu'on veut l'ouvrir, et le plus pressé alors est de satisfaire l'esprit. Les amateurs qui veulent la tranche dorée demandent quelquefois, pour plus d'élégance, qu'on y fasse paraître des figures de fantaisie, des branches de fleurs, par exemple, ou des paysages, ou des personnages. Ces figures se font avec de petits fers

Fig. 259 à 261. — Exemple de la décoration d'une tranche ciselée

en harmonie avec celle de la .reliure et des gardes.

(Livre octogone.)

Fig. 262 à 270. — Exemples de la décoration de tranches ciselées, en harmonie avec celle de la reliure.

émoussés qu'on pique sur la dorure en poinlillant les contours de l'image : c'est ce que nous appelons antiquer sur tranche. Les livres du xvi'' siècle sont presque tous antiques de cette manière, mais c'est là un enjolivement dont les reliures sans prétention se passent fort bien. Ce qui est indispensable, c'est la cambrure du livre ; Cambrer, cela signifie produire un peu de convexité sur les plats de la couverture, de façon que les feuillets tout le long de la gouttière soient d'autant plus serrés. Ici encore, il y a une intention de grâce qui est motivée par l'utile, car non seulement on corrige ainsi la platitude des ais de carton qui forment les plats du livre, mais encore on s'oppose à la tendance qu'auraient les coins à se relever en dehors et à quitter les tranches, qui alors seraient bien vite écornées et salies. Et quelle différence, pour un homme de goût, entre un livre qui montrerait sa couverture déjetée, ses tranches avachies, ses feuillets froissés, et un livre hermétiquement clos par sa couverture et dont les feuillets, bien serrés, sans le moindre entre-bâillement, sans le moindre pli, semblent contenir jalousement des trésors d'imagination et de pensée. »

Ainsi que nous l'avons déjà dit, les livres arrivent presque toujours brochés chez le relieur, et sa première opération consiste à découdre le volume et à le collationner. Après le collationnement, il faut battre le livre, mais en observant si l'encre d'impression est assez sèche pour ne pas produire de maculatures, ou bien avoir soin d'intercaler entre les feuilles du papier blanc qui recevra la décharge de l'encre. Puis, quand le livre a été battu, soit à la main et au marteau, soit à la machine,

lorsque les feuilles, bien aplaties par le battage, ont rendu le livre facile à ouvrir, il faut le coudre sur nerfs ou le coudre à la grecque. Ce dernier genre de couture n'est pas le bon, pour les relieurs qui veulent un travail solide, durable; et leur préférence pour la couture surnerfs, surtout pour la couture à nerfs fendus, se justifie par cette excellente raison que chaque cahier est cousu sur toute sa longueur et à point arrière, le

fil faisant un tour sur chaque nerf, autrement dit sur chacune des ficelles du cousoir.

Le livre bien cousu, il faut le passer à la colle, préparer l'endossure, faire les mors, épointer les ficelles, c'est-à-dire les remettre en chanvre, rogner les bords du carton, les affiner, passer en carton à deux trous au moins, ce qui signifie attacher les cartons au livre avec le bout des nerfs de la couture, battre les ficelles afin de masquer les trous où elles ont passé, de façon que leur épaisseur ne soit apparente ni au dedans, ni au dehors. Viennent ensuite l'arrondissement du dos*, qu'il faut coller et tremper, la mise en presse, la mise en paquets, laquelle consiste à placer en ligne plusieurs volumes à la fois, chacun entre deux ais, pour

* Il est admis, croyons-nous, que pendant le cours de la reliure on doit laisser au livre la liberté de prendre la forme qui lui plaît, et qu'il prend alors la forme bombée. On afflrme même que cette forme cintrée est une absurdité antédiluvienne, pieusement conservée. Nous reproduisons (fig. 271) un volume à dos rond, relié il y a évidemment plusieurs siècles; pendant la reliure on

Fig. 271. — Livre ancien dont le dos était primitivement rond.

les serrer avec des cordes à fouet (les fouetter), de telle sorte qu'ils ne puissent s'ouvrir lorsqu'on les aura exposés à un feu éloigné et doux pour les faire sécher. Après l'endossure, qui doit se faire « avec parchemin et non papier », aux termes des anciens règlements, le relieur pose les gardes de couleur, prépare les rognures en affleurant les extrémités des feuillets, équerre le livre en tous sens, rogne en tête et en queue en descendant les chasses, berce la gouttière pour la faire remonter de nouveau et la rogner, dore ou fait dorer sur tranche, ajuste et coud la tranchefile, adapte les signets, et rabaisse les bords du carton sur la gouttière, en leur donnant juste autant de saillie qu'en ont les chasses de la tête et de la queue.

On prépare la couverture, en coupant ,1e cuir et en purifiant les cartons de toute inégalité, de toute bavure, on pare le maroquin ou le veau, en amincissant les bords qui doivent être retournés sur le revers du plat et n'y former qu'une demi-épaisseur, on colle les peaux sur le carton sans le moindre pli, enfin on coiffe la tranchefile, c'est-à-dire qu'on la protège, en faisant remonter un peu le cuir du dos pour le rabattre dessus, à la hauteur des chasses.

Après ces explications techniques, nous allons nous occuper de la décoration de la reliure.

Cette dé coati on peut être riche, mais il faut, là comme ailleurs, que l'ornement ne fasse pas oublier la

l'avait laissé faire à sa guise, et ce qui est plus curieux il avait continué depuis à suivre ses idées premières. Le croquis nous montre ce volume dans ses dispositions actuelles, et après l'avoir examiné, on doit douter du bien fondé de laisser un livre (comme tant d'autres) suivre son penchant naturel.

chose ornée, que l'aspect magnifique ou discret, élégant ou grave, splendide ou délicat, de la reliure, soit en rapport avec la nature de l'ouvrage, avec l'importance de l'auteur, avec le caractère de ses pensées. Le sentiment des convenances suffit pour guider en cela le relieur, quand il est libre, ou l'amateur, quand il veut rester maître de son choix; il suffit, en tout cas, pour leur faire éviter les plus lourdes fautes.

Plus le livre est sérieux, plus il est séant de lui faire un vêtement simple en sa dignité. Les coquetteries de la dorure, les entrelacs, les mosaïques, les tranches gaufrées ou ciselées ne conviennent pas, ce nous semble, à un Montaigne, à un Pascal, à un Bossuet.

Les philosophes, les moralistes, les docteurs en théologie ou en droit seraient surpris de voir leurs œuvres habilléesdetons voyants, enjolivées de dentelles ou ornées à la Grolier.

Les anciens maîtres de la profession l'avaient senti quand ils inventèrent tout exprès pour les écrivains de Port-Royal la reliure janséniste, qu'on a souvent appliquée depuis aux ouvrages austères. Un ton noir ou un ton brun, raisin de Gorinthe, pas de dorures, tout au plus quelques filets à froid, une peau de chagrin non écrasée ou du maroquin non poli, une tranchefile unie et sombre : voilà quels sont les traits distinctifs de la reliure janséniste.

Sans tomber dans l'excès du renoncement, on peut et il faut donner un certain air de sévérité, ou de gravité du moins, au vêtement des livres qui élèvent la pensée, qui réconfortent l'esprit. Il est délicat, sans aucun doute, le rapport de convenance à saisir entre le

Fig. 272 à 273 — Types de décoration à attributs, dans le goût moderne. (Dos de volumes sans nervures.)

Fig. 276 à 278. — Types de décoration à attributs, dans le goût moderne. (Dos de volumes sans nervures.)

caractère de la reliure et celui du livre. Pour peu que l'on ait du goût, on sentira qu'il ne faut rien serrer de trop près en ces sortes d'analogies.

Plusieurs amateurs, prenant au pied de la lettre le conseil que donne le simple bons sens d'assortir l'habillement à la chose habillée, ont fait ciseler des cuivres ou, comme disent les relieurs, des fers, représentant des figures symboliques, par exemple un bonnet de la liberté, un caducée, une chouette, un trident, des palmes, des couronnes, des aigles, des masques comiques et tragiques.

Ces figures diverses, imprimées sur le plat des reliures, servent à distinguer les livres avant même qu'on ne les ait ouverts.

Le caducée est réservé pour les œuvres des orateurs, le trident est pour les livres concernant la marine, et l'oiseau de Minerve est estampé sur les écrits des philosophes.

Les masques sont frappés, cela va sans dire, sur tous les livres de littérature dramatique; et, dans leur logique inexorable, ces amateurs font appliquer, sur la reliure des ouvrages de médecine, les attributs d'Esculape, le serpent enroulé autour d'une baguette ou d'une patère.

Le goût est inséparable du sentiment de la mesure, mais l'abus d'une chose ne doit pas empêcher qu'on en use avec discrétion. Puisque la reliure est l'habit du livre, il doit en être de cet habit comme du costume qui distingue les nations en général et, en particulier, les diverses conditions dans chaque pays. Le costume est plus que l'habillement du corps : il est aussi le véle-

ment des idées. Or, cela doit ôtre vrai surtout de la reliure, qui revêt justement les idées écrites, les sentiments imprimés. Autrefois, il est vrai, les costumes étaient plus variés qu'aujourd'hui, non seulement de peuple à peuple, mais d'homme à homme. Cependant, il y reste encore assez de différence pour qu'on les imite dans l'habillement des livres. Il y a tant et tant de manières de nuancer des reliures qui paraissent devoir être semblables, étant faites avec les mêmes éléments : du cuir et de la dorure!

Et d'abord, un moyen de varier les caractères de la couverture, c'est la couleur du cuir. La basane, le veau, le chagrin, le maroquin sont susceptibles de recevoir toutes les teintures qui réussissent sur la laine et la soie, mais les plus variées et les plus riches se donnent au maroquin.

Par la mise en couleur des peaux de bouc, de chèvre, de menon, de bouquetin, on obtient des maroquins rouge, vert myrte, bleu de ciel, bleu de roi, indigo, vert de mer, vert olive, vert anglais, tirant sur le soufre, violet, gris de souris, gris perle, La Vallière foncé, La Vallière clair, c'est-à-dire jaune plus ou moins brun, orangé, bouton d'or, citron, grenat, tête de nègre, etc.

Il serait utile de pouvoir distinguer, dans une bibliothèque, les ouvrages de chaque classification systématique et on y parviendrait en' les faisant relier de couleur différente. Ainsi le noir serait réservé aux ouvrages de théologie, le brun et ses nuances diverses à la philosophie et toutes ses parties; le rouge avec ses teintes variées, servirait spécialement pour tous les ouvrages

Fig. 279à Î84.

Types de décoration à atlribuls, dans le goût moderne (Dos de volumes sans nervures.)

Fig. 28o à 289. — Types de^décoralion à attributs, dans le goût moderne. (Dos de volumes sans nervures.)

scientifiques : médecine, sciences naturelles, physiques et chimiques, etc., le vert avec ses nuances serait consacré à la littérature, etc....

« On peut même pousser plus loin, croyons-nous, écrivait un bibliophile genevois, M. Alfred Cartier*, la préoccupation de l'harmonie à établir entre le livre luimême et sa parure extérieure. N'existe-t-il pas, en effet, un rapport subtil et délicat entre les couleurs et le style de chaque écrivain? Il y a, n'est-il pas vrai, une gamme du style, comme il y en a une des sons et une des couleurs, et toutes trois ont entre elles des harmonies cachées mais certaines.

« Cela étant, ne sentez-vous pas que le même maroquin ne saurait convenir au grand Corneille, par exemple, et au tendre Racine? Au créateur du Cid, à son vers héroïque, éclatant comme un appel de trompettes, tout frémissant du bruit des armes, des hautes pensées, des grandes ambitions, il faut le rouge, couleur royale, superbe, sonore et vibrante comme un coup de clairon. Au peintre incomparable des passions et des faiblesses du cœur, au chantre des larmes d'Andromaque et d'Iphigénie, doivent être réservés des tons moins éclatants, harmonieux et fondus comme une symphonie d'instruments à cordes.

« Nous revêtirons d'un brun mordant le livre impitoyable de l'auteur des Maximes; nous sauverons par les gaietés et la franchise d'un maroquin orange ou citron les grivoiseries de La Fontaine, ou le sottisier de Voltaire ; enfin les teintes les plus foncées, relevées

* Cf. Alfred Cabtier, De la Décoration extérieure des livres, Genève, 1885, in-S».

tout au plus d'un filet d'or, pourront seules convenir aux oraisons funèbres de Bossuet ou aux sermons de Bourdaloue. »

Cette idée a été exprimée à plusieurs reprises et un amateur, doublé d'un profond érudit, M. Ambroise Firmin-Didot, écrivait, dans un rapport sur la reliure que : < Gomme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres, plus ou moins claires (pour les reliures) devrait toujours être approprié à la nature des sujets traités dans les livres.

« Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine, ainsi qu'on le faisait dans l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes, vêtus de pourpre, chantaient l'Iliade et, vêtus en bleu, chantaient l'Odyssée?

« Je me rappelle avoir vu dans la belle bibliothèque de mon père un magnifique exemplaire de l'Homère de Barnès, dont le volume de l'IHade était relié en maroquin rouge, tandis que l'Odyssée l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres de grands dignitaires de l'Église, le noir à celles des philosophes, le rose aux poésies légères, etc., etc. Ce système offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. On pourrait aussi désirer que certains genres d'ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur l'Egypte, par exemple, appartient à l'époque pharaonique ou arabe, ou française, ou turque ; qu'il en fût de même pour la Grèce antique, la Grèce byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des papes. »

Toutefois, l'adaptation de cette classification aux ouvrages d'une grande bibliothèque présenterait de grands inconvénients. En effet, la gamme des nuances d'une couleur ne suffirait pas à exprimer toutes les subdivisions d'une science, et l'influence de la lumière sur le dos des livres transformerait, dans un temps relativement court, les teintes primitives colorées en nuances neutres, uniformément pareilles dans les gris ou gris pâle, brun ou brun pâle, rouge clair ou rose, etc.... La nuance exacte serait absolument grisâtre, comme lavée.

Au contraire, dans une petite bibliothèque d'amateur, dont les rayons sont abrités de la trop vive lumière, l'effet de ces teintes diverses serait heureux et agréable.

Pierre Jannet, pour le classement de ses nombreux manuscrits, notes et brochures curieuses, avait fait confectionner une certaine quantité de boîtes, formant volumes, qui toutes, portaient des étiquettes inscrites sur le dos. Il avait adopté divers formats et diverses couleurs. Nous en donnons ci-dessous la désignation :

Boîtes format grand in-^. — Vert foncé : Beaux-arts et arts divers ; histoire ; art héraldique ; archéologie . — Bleu foncé: Sciences sociales; bibliographie; imprimerie; librairie. — Chocolat: Histoire naturelle. — Orange : Linguistique ; poésie ; philologie.

Boîtesgrand in-S. — Vert : Religion ; sciences occultes ; sciences sociales ; agriculture; zoologie; géologie ; botanique; acclimatation. — Vert foncé -.Médecine, beauxarts; écriture; mathématiques; arts divers. — Maroquin vert : Philologie. — Bleu : Romans et nouvelles; IV 17

satires; facéties; théâtre; poésies; biographie; histoire littéraire; bibliographie; propriété littéraire. — Citron : linguistique; langue universelle; généralités; langues sémitiques ; Chine ; Océanie ; Indoustan ; langues de l'Inde ; Arménien; Géorgien; orientalisme; Amérique; Afrique; Europe. — Orange : Histoire; France; provinces de France; Europe; Imprimerie.

M. Noilly, dont la collection de livres fut vendue en 1886, avait choisi la couleur bleue pour les romans intimes; le vert, pour les voyages et les romans champêtres; le La Vallière, pour les mémoires et la correspondance; le jaune ou le citron, pour les ouvrages spéciaux, les satires, les épigrammes, les parodies; le violet, pour les ouvrages religieux; l'orangé, pour les ouvrages sur les mœurs; le fauve, pour les sujets populaires; le rouge, pourlapoésie, les beaux-arts, le théâtre, l'histoire, les biographies et les romans à tendance de réforme sociale.

Les brochures parlantes ont fait, de tout temps, l'objet d'études intéressantes; et, il y a quelques années, dans ses Notes sur les couvertures illustrées, M. Olivier de Gourcuff écrivait que le goût d'ornementer, d'historier la façade des livres date du romantisme. « L'élégant xvni« siècle ne l'a pas connu, ajoute le même auteur, il a même ignoré la simple couverture imprimée dont aucun brochage actuel ne se passerait; quand le libraire d'alors ne vendait pas au client le traité de philosophie en vogue et le dernier roman relié en veau (le parchemin avait disparu avec les majestueux in-quarto de l'âge précédent), il les revêtait d'un affreux papier gris d'emballage, que l'épicier du

coin dédaignerait aujourd'hui pour ses cornets, ou d'un bariolage plus laid encore, d'un papier strié de raies ou zébré de spirales multicolores. Les premières couvertures où se détachèrent, en belles majuscules, le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur, remontent à moins d'un siècle, au début de la Restauration. Il y a loin de ces couvertures rudimentaires d'un blanc passé, d'un jaune indécis, où se trahit, dans le manque de proportions et le tracé maladroit des compartiments, la main inexpérimentée de l'ouvrier, au beurre frais, au rose tendre ou au bleu pâle dont quelques éditeurs habillent leurs collections; il y a plus loin encore de ces primitifs essais aux enveloppes artistiques qui sont, nous l'avons dit, une des conquêtes du romantisme.

« Mais il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette petite conquête, en confondant, sur des indications de catalogues, les vignettes des titres avec les vignettes des couvertures. Celles-ci, dans la période qui va de 1825 à 1840, sont peu nombreuses, en somme; la bibliographie minutieuse qui termine le livre de M. Champfleury. Les vignettes romantiques, n'en mentionne pas plus d'une dizaine, et encore fait-elle les honneurs de la citation à la couverture « quadrillée, tirée en rouge brique » d'un roman de Burat de Gurgy. A défaut de la quantité, nous avons la qualité, deux types du genre étant assurément la vignette de couverture des Saynètes de Paul Foucher qui reste, dans son romantisme à outrance, une des plus fines productions de Tony Johannot, et surtout le frontispice où le spirituel crayon d'Henry Monnier a fait grouiller des écrivains

à tous les étages d'une moderne tour de Babel, publication de la Société des gens de lettres. Les temps qui suivirent n'accentuèrent pas ce minuscule mouvement artistique, — au contraire. Malgré son prix élevé, le roman in-octavo de George Sand dédaigna tout ornement extérieur. Balzac n'eut, en fait de vignette-enseigne, que le zigzag de la Peau de chagrin; Alexandre Dumas se présentait, dans le plus simple appareil, à ses lecteurs ravis d'avance. Seul des libraires du second Empire, Dentu risqua discrètement des dessins sur quelques volumes brochés des Contes de Paul Féval et de Michel Masson, il demanda môme un bout de croquis à Cham pour la couverture des Mémoires de Thérésa. Les lettrés, les poètes les moins austères se contentaient du petit poulet [gallus inale sedens), marque parlante de Poulet-Malassis, ou du petit laboureur — première manière — que son successeur, Alphonse Lemerre, venait d'emprunter ingénieusement au vieux typographe Jean Maire, deLeyde*.

« Le goût des vrais écrivains est aussi délicat maintenant qu'il était naguère ; mais celui des éditeurs, complice des préférences du public, a varié, et l'éditeur actuel, qui n'a rien sollicité des artifices un peu vulgaires de la couverture illustrée, est presque une exception. Verrons-nous dans cette transformation extérieure du livre, amené à tirer violemment l'œil de l'acheteur, avant de parler à son esprit, une mode de provenance étrangère? Le goût français, si dépravé qu'on l'ait rendu, répudie ces cartonnages enluminés, aux tons criards et heurtés, qui forment l'enveloppe

* Voir Tome deuxième, flg. 145.

de certains romans; entre ces bariolages et les plus hautes en couleurs de nos brochures illustrées, il y a autant de différence qu'entre l'ancienne imagerie d'Épinal et les vignettes enfantines, finement coloriées, que publie l'ancienne maison Quantin. L'imitation, si elle a existé, a été bien lointaine; nous la trouverions plus sensible dans la vogue persistante de la chromolithographie, dans l'affiche murale, qui est devenue comme le pavillon éclatant de tout roman à effet signé d'un nom connu, et encore le rouge cru, le bleu brutal de l'affiche anglaise ne ressemblent-ils guère aux nuances savamment agencées de ces compositions intéressantes qui ont appris à la rue les noms de Dennery et de Richebourg, les titres de Germinal ou de la Terre. On a fait un livre sur les murailles révolutionnaires de 1848; les murailles artistiques de 1888 pourraient tenter un historien de l'estampe française.

« Revenons aux couvertures illustrées, des dames de plus haut parage, mais de toilette aussi provocante que leurs cousines germaines, les affiches. Selon le mode d'impression et le procédé de gravure qu'elles arborent, noir ou couleur, bois ou zinc, fusain ou eauforte, on pourrait les diviser en une foule de catégories et employer, pour les classer en genres, les grouper en familles, toutes sortes de mots techniques finissant en typie ou en graphie. Comme nous n'avons pas plus d'intentions méthodiques que de prétentions érudites, nous nous bornons à de fugitives remarques sur ce qui n'a été, au début, qu'un caprice ou une réclame isolés, et ce qui est devenu un besoin de notre époque pressée, le besoin de pénétrer dans l'esprit par le chemin des yeux.

« Les éditeurs, avons-nous dit, ont presque tous recours à cette amorce, et les publications du luxe le plus raffiné ne la négligent pas. Le temps est loin où les seuls livres peints au dehors étaient la Cuisinière bourgeoise et le Secrétaire des amants.

« Mais les opulences typographiques ne réclament pas de privilège exclusif, elles ne tirent pas — qu'on nous pardonne l'expression vulgaire — la couverture de leur côté. La couverture, semblable au soleil, luit pour tout le monde; elle communique son rutilant éclat aux grands et aux petits magazines, aux fascicules d'un prix modique, aux romans surtout, et elle rehausse bien souvent la médiocre élucubration d'un écrivain du prestige d'un talent exercé de vignetliste. Il y a des livres qu'on achète pour la couverture, il y a des couvertures qui sont ce qu'il y a de meilleur dans un livre.

« Bibliophiles, ne dédaignez pas les couvertures illustrées; les plus modestes auront un jour leur prix, et vos successeurs chercheront un musée non dans le livre, mais sur le livre. »

En ce qui concerne la couleur des peaux, le relieur, ayant à sa disposition des tons clairs ou sombres, brillants ou sévères, des rouges exaltés ou rompus, des jaunes intenses ou légèrement verdis, des bleus froids, des verts tendres ou profonds, des violets sourds, sans parler des nuances qui varient les expressions de gaieté ou d'austérité, de richesse ou de modestie, propres aux couleurs, peut exercer son goût dans le choix des teintes convenables au caractère du livre. Vient ensuite la dorure qui s'applique à la tranche et au cuir. La durée des cuirs et peaux, employés pour la reliure,

étant très variable, leur résistance à l'usage dépend autant de la manipulation du livre que de la bonne préparation du cuir. La basane, reliure d'une jolie apparence, s'use promptement. La reliure en veau est d'une grande solidité, mais a un inconvénient cependant : elle a une tendance à se dessécher à la suite du temps, et cette siccité la rend cassante. On Le remarque dans les bibliothèques où dominent les ouvrages reliés en veau. Les mors se brisent toujours. On n'ignore pas l'engouement de beaucoup d'amateurs anglais pour cette reliure, laquelle, il faut le constater, est d'un admirable travail. La reliure en maroquin, reliure brillante, doit s'employer pour les ouvrages de luxe, les éditions de bibliophile. Le chagrin, peau grenue, de même provenance à l'origine que le maroquin, mais exécuté aujourd'hui artificiellement, bien qu'on en fasse d'aussi magnifiques reliures qu'avec le maroquin, n'a pas la même solidité.

Avec la fin du xix« siècle, la reliure s'est relevée sensiblement, et tend de nos jours à acquérir sa splendeur passée, mais avec le goût et les modes modernes. Plus que dans aucune époque peut-être, les relieurs sont puissants, maîtres dans leur art, instruits et aptes à bien faire. Cependant, de même que ceux des périodes antérieures, ils se spécialisent encore, vivant dans une sphère d'exécution restreinte, mais atteignant à la perfection dans cette partie. Tel relieur fait admirablement les livres recouverts de veau, tel autre les habille en maroquin uni ou coloré, un autre a la charge des cartonnages élégants, des mosaïques, tandis que les doreurs se partagent entre eux les plats, les dos

OU les titres des livres. A part quelques exceptions, il existe peu de relieurs-doreurs.

« Ne regrettons pas énormément les vieux, tout à fait vieux livres, a écrit Jules Richard*, ces monuments de la bibliographie que l'on a d'ailleurs réédités lorsqu'ils offraient un intérêt historique ou littéraire. Et lorsque nous ne pourrons plus nous délecter avec les jolies éditions du xvni« siècle, lorsqu'elles seront toutes classées et qu'elles n'apparaîtront que rarement dans les ventes, nous nous consolerons facilement avec les belles éditions du xix*'.

« Sans doute ces dernières pèchent quelquefois un peu par la gravure. Les procédés actuels sont plus expéditifs que ceux d'autrefois ; mais nos artistes ont plus de brio, plus d'entrain ; d'ailleurs il faut être de son temps, et si j'éprouve une vraie joie à manier de beaux livres provenant des collections de Grolier, ou dont les plats sont rehaussés parla salamandre de François I", le double croissant d'Henri II et de Diane de Poitiers, la tête de mort de Henri III ou l'écusson double de Henri IV ; si je m'arrête en saluant devant les trois abeilles du président de Thou et les trois tours de la marquise de Pompadour, je ne dédaigne pas un joli livre daté de l'an dernier, relié par un artiste du jour. »

L'art bibliopégistique a éprouvé une grande décadence chez les Parisiens; mais les relieurs actuels espèrent, et déclarent même avec une certaine assurance, que leur art n'éprouvera ni une chute absolue, ni une décourageante dégradation et en cela ils raisonnent

* Cf. Jules Richard, L'art de former une bibliothèque. Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond, 1882, in-S» écu.

Fig. 290. — Type de décoration à attributs, dans le goût moderne. (Le dos est avec nervures.)

Fig. 291. — Type de décoration à attributs et à monogrammes

dans le goût moderne.

(Le dos est avec nervures.)

bien. Avec un peu de soin et en accordant un peu moins à la vanité nationale, ils ne tomberont pas à un tel degré d'infériorité. Autrefois, les Français éclipsaient tout le monde en reliure, c'est ce que prouvent les exemplaires des collections de Préfond, de Boze, Gaignat, et môme de La Vallière. Les noms qui surnagent parmi ceux des relieurs des xvi^, xvii"^ et xviii^ siècles, sont ceux de N. et Clovis Eve, de Ruette, relieur en litre de Louis XllI et de Louis XIV, de Le Gascon, de Du Seuil, de Boyet, de Padeloup, de Derome*. Les reliures de Le Gascon sont de véritables objets d'art; les armoiries qui décorent souvent les plats des reliures dues à Boyet, Du Seuil, Padeloup, en font aussi des objets d'art. Leur principal relief est pourtant la simplicité. Ces relieurs étaient des artistes qui possèdent, de nos jours, une considération méritée, et dont les reliures obtiennent souvent le prix d'une toile de maître, mais qui ne jouissaient pas du même crédit du vivant de ceux qui les ont faites **.

Durant une vingtaine d'années, Cape fut le grand maître de la reliure française; Bauzonnet ne venait

* Cf. L. Derôme. Le luxe des livres. Paris, Edouard Rouveyre, 1879, in-12 carré.

** A l'égard de ces relieurs, on pourra consulter l'important travail : Manuel historique et bibliographique de l'amateur de reliures, par LÉox Gruel, relieur. Paris, 1887. In-i» cavalier, orné de nombreux bois et fac similés, et enrichi de 66 planches de reliures inédites, dont 58 sont reproduites par l'héliogravure et 8 par la chromolithographie; ainsi que Les relieurs français (1500- 1800), biographie critique et anecdotique, précédée de l'Histoire de la Communauté des Relieurs et Doreurs de la ville de Paris et d'une étude sur les styles de reliure, par Ernest Thoinan, Paris, 1893, in-8'' raisin, orné de nombreuses illustrations dans le texte, et d'un ancien plan de Paris hors texte.

qu'après, à une assez longue distance. La gloire de Cape est en décadence; ses reliures, qui ont toujours le don de charmer les amateurs, ont cependant diminué de prix; on a cessé de se les disputer avec autant d'acharnement. Bauzonnet avait repris la corde avec Trautz et Lortic; Niédrée a eu son heure, Belz également, ainsi que Hardy; Duru est passé de mode, sans être expulsé des bibliothèques d'élite. On y substitue, chaque année, de nouvelles réputations qui se lèvent à l'horizon et brillent aux yeux d'un public restreint d'initiés.

Le relieur moderne est devenu un artiste comme le peintre, comme l'architecte, comme le compositeur de musique. En tous pays, il y a des écoles dans l'art de la reliure comme dans les autres arts*. Les maîtres qui ont acquis de la réputation ont un atelier renommé au même titre que les ateliers de peinture ; ils font des élèves, ont une manière, des secrets professionnels; ils mettent leur signature aux œuvres sorties de leurs mains, et quand ils négligent de le faire les amateurs le leur demandent.

« L'histoire de la Reliure décorative contemporaine en France a été fréquemment et sérieusement écrite; un bibliophile distingué, M. Henri Béraldi**, y consacra

* Cf. La dorure sur cuir, reliure, ciselure et gaufrure en Allemagne. Époque ancienne, parle D''J. Stockbauer. Époque moderne, par J. Maul. Paris, Edouard Rouveyre, 1889. 2 vol. in-4'> jésus.

** Henri Béraldi. La reliure du xix° si'écie. Véritable Manuel à l'usage des collectionneurs et des relieurs. Collection de 285 reproductions de reliures les plus typiques de notre siècle, montrant le décor des reliures avec texte explicatif et anecdotique pouvant servir à l'Histoire de la bibliophilie. Dix tracés de dorure, dix fac-similés d'autographes. Paris, librairie L. Conquet, 1895-1897, 4 vol. petit in-4", imprimés par Lahure.

môme plusieurs volumes largement illustrés de spécimens hors texte, et il nous est arrivé, en ce qui nous concerne, de publier sur la reliure d'art moderne et la décoration extérieure des livres, tant en France qu'à l'étranger, deux volumes et nombre d'articles successifs. Le sujet cependant semble inépuisable, car nous nous trouvons actuellement en pleine évolution ornementale, et l'art de la dorure sur maroquin, longtemps sobre, traditionnel, cantonné dans des limites rigoureuses de petits fers à variantes et de combinaisons alternées, s'est résolument engagé dans une nouvelle voie. On ne peut prévoir où s'arrêtera l'imagination des novateurs, qui, aujourd'hui, abordent avec passion la reliure-tableau, d'esprit symbolique, symphonique, emblématique, la reliure sculptée en bas-reliefs, modelée sur cuir, rehaussée de couleurs, palinée, la reliure bibelot en un mot, qu'il faut le plus souvent mettre sous vitrine et qui ne pourrait toujours s'adapter à la mise sur champ des rayons de la bibliothèque*. »

Les progrès réalisés par les relieurs modernes ont été constatés et analysés par M. Pierre Dauze, dans un intéressant travail publié sous ce titre : La Reliure

* Cf. Octave Uzanne, La décoration des livres aux expositions de 1898, dans : Art et décoration, Revue mensuelle d'art moderne. Comité de direction : MM. Puvis de Cliavannes, Vaudremer, Grasset, J.-P. Laurens, Cazin, L.-O. Merson, Frémiet, Roty, Lucien Magne. Paris, Emile Lévy, éditeur, — in-i» (paraît depuis 1897).

Cette publication est honorée d'une souscription du Ministère de l'instruction publique et des beaux-arts. Chaque livraison de la Revue, tirée sur papier spécial, comprend 52 pages de texte accompagnées de nombreuses illustrations en noir et en couleurs. La Revue forme, chaque année, deux beaux volumes renfermant plus de 500 illustrations et documents entièrement inédits.

aux Salons en 1899*. « S'il est des industries artistiques en décadence, écrivait ce bibliographe, nous croyons qu'il serait quelque peu téméraire de faire figurer la reliure d'art parmi les délaissées, et l'exposition à laquelle donne lieu le « Salon », ou « les Salons » présentement ouverts en la peu pratique galerie du Champde-Mars, en fournit une preuve palpable, tout au moins visible. Nous retrouvons en effet, sous le gigantesque hall, près de l'École militaire, la plupart des artistes que nous y avons vu figurer l'an dernier, à l'exception de M. S, David qui seréserve, paraît-il, pour 1900, et qui se trouve remplacé par un nouvel exposant, M. Carayon, infidèle, cette fois, à ses élégants cartonnages.

« Nous n'avons pas l'intention d'entretenir nos lecteurs des nombreuses couvertures de livres, exhibées par-ci par-là et qui concernent moins la reliure que l'article mode ou de Paris. Ces exposants sont d'ailleurs des amateurs, se bornant à caresser timidement un cuir quelconque, et à l'enjoliver d'un pinceau plus ou moins heureux.

« Donc, nous ne nous occuperons ici que de la reliure proprement dite et cela nous permettra de constater que les spécimens exposés ne semblent pas indiquer des évolutions bien marquées dans le goût des amateurs. Les reliures que nous qualifierons de symétriques ne se font guère remarquer que par leur absence; ce sont par contre les reliures décoratives qui continuent à monopoliser les recherches de nos grands

* Cf. Revue biblio-iconographique publiée sous la direction (ie Pierre Dauze, pour la partie moderne, et d'Eylac, pour Ja partie ancienne (Publication mensuelle). Paris, 1899, in-8°.

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Fig. 292.

Type de décoration à attributs, dans le goût moderne. (Le dos est avec nervures.)

Fig. 293. — Type de décoration à attributs, dans le goût moderne. (Le dos est avec nervures.)

artistes. Il résulte de cette orientation une certaine monotonie, non dans l'aspect des objets exposés, mais dans le genre du décor, dont les différences consistent surtout dans la matière employée et dans le travail de leur mise en œuvre. Malheureusement, aux expositions où le visiteur est réduit à la vue seule, et oii le toucher lui est interdit, il paraît assez délicat de se prononcer sur le mérite comparé de telle ou telle reliure, parce que ce mérite lient principalement au résultat, et plus encore à la difficulté vaincue pour l'obtenir.

« Cette réserve faite, et nous laissant un peu guider aussi, nous l'avouons, par ce que nous connaissons des procédés d'exécution de chaque artiste, nous ne croyons pas trop nous avancer en attribuant la palme du concours bibliopégique à M. Marins Michel, car il a su réunir la forme au fond et un décor parfait sur un corps d'ouvrage impeccable. Sa vitrine n'est pas encombrée, loin de là, mais ses trois rehures sont exquises avec leur sobriété de bon goût. Un « François Villon », de maroquin La Vallière, s'offre à décor de feuilles et fleurs mosaïque, et tons divers en réserve, dans un grand entrelac aux courbes simples et majestueuses. Puis, vient un exemplaire de « Mireille » maroquin vert, décor formé par une branche de pivoine à fleurs de deux tons, avec feuillage vert clair, touiours en réserve, dans un grand entrelac.

« Voici, enfin, un exemplaire de « Sonnets et Eauxfortes », même type d'ornementation que la reliure précédente, la pivoine étant remplacée par des fleurs de cypripedium (orchidée), ton orange clair, avec une lyre comme motif central; le plat opposé à peu

près pareil, mais avec une autre gamme de couleurs mauve et jaune sur fond vert.

« L'école de Nancy ne présente cette fois qu'un seul exposant, M. Victor Prouvé; M. Wiener n'a pas fait d'envoi, et M. Martin n'est plus de ce monde. Inutile d'ajouter que M. Prouvé est de force à soutenir seul l'étendard lorrain. Nous avouons admirer beaucoup les trois échantillons qu'il a envoyés cette année, et qui recouvrent les trois volumes des « Trois Contes » de Flaubert, édition Ferroud. Les plats, en cuirs ciselés, encastrés dans la reliure, forment de superbes mosaïques, artistiquement montées par M. Carayon, qui nous paraît devoir se lancer définitivement et avec succès dans les « pleins maroquins ». Il est assez embarrassant de choisir entre ces trois pièces, d'un art si sûr et si vigoureux, où le cuir incisé présente des rehauts dorés parfaits d'harmonie, s'étampant délicatement sur fond verdâtre. Notre préférence irait cependant, et si nous avions à nous prononcer, au « Saint- Julien l'Hospitaher » : dont les deux plats, différents, atteignent une réelle perfection ; nous aimons moins le dos, il faut le dire. Dans « Hérodiade », le décor paraît, de prime abord, un peu confus, mais l'œil ne larde pas à le dégager et l'on reconnaît combien était considérable la somme de travail, M. Prouvé obtenant uniquement ses effets par l'aspect nuancé à l'infini que le cuir fauve revêt en pleine mosaïque.

« Avec M. Ruban, nous revenons à la reliure usuelle, en plusieurs spécimens d'une ornementation très agréable et d'excellent goût. Nous citerons particulièrement un décor en mosaïque de myosotis, bleu et

blanc, se détachant sur fond bleu plus foncé, exécuté pour M. Raymond-Claude Lafontaine; une doublure en maroquin crème, encadrement de filets brisés et chaînons dorés, avec contour mosaïque de nuances finement assorties et fondues; un exemplaire « Féminies » maroquin citron, encadrement de feuillages et fleurs dorés et mosaïques; un autre exemplaire du même livre, un peu plus léger de composition; une « Tunisie » de Yuillier, vrai modèle de dorure à décor orienlal; enfin trois maroquins pleins, fond bleu, avec branches de feuillages et fleurs, semis mosaïque, que nous jugeons d'une irréprochable facture.

« Le représentant de la jeune école, M. Charles Meunier, s'assagit visiblement et, tout en conservant ses qualités novatrices comme ornemaniste, il nous paraît s'assimiler davantage les bons principes de l'ancienne tradition, nous ne pouvons que l'en féliciter. Sa vitrine est moins largement garnie cette année, et la symphonie en blanc qu'il nous présentait jadis est remplace par quatre reliures, dont les plats sont constitués par des cuirs incisés, relevés en couleur. Nous n'avons pu voir que le plat intérieur de la première, en maroquin mosaïque, passiflores et ronces sur fond bleu, ornant un exemplaire de 1' « Effort », d'Haraucourt. La doublure d'une seconde reliure est à large encadrement de feuilles de vigne et grappes de raisin se détachant en nuances bien accentuées sur fond jaune vif. Un exemplaire des « Contes » d'Edgard Poe, nous offre sur cuir incisé un scarabée et branche de chardon, en reliure maroquin, tôle de nègre. Sur un second volume du môme ouvrage, apparaît un singe accroché égale-

ment à une branche de chardon (?) qui forme le sujet. Ces quatre reliures, dont deux sont à mosaïques sans or, constituent un lot digne d'attention ; elles prouvent que M. Charles Meunier continue à progresser et à mériter l'intérêt que lui portent nombre de distingués amateurs.

« C'est à la catégorie des cuirs modelés, teints et peints qu'appartiennent les reliures décorées par MM. Rudeaux père et fils, une série de six pièces montées et ornées en maroquin plein par M. Carayon déjà cité. A M. Rudeaux père reviennent : un « Villon », décor fait de pendus et fort suggestif, avec fers gothiques dorés sur le dos et sur les plats; plus, un exemplaire de « Notre-Dame de Paris » en cuir modelé et teint, sur maroquin olive, fers gothiques dorés. M. Rudeaux fils, à ses débuts, croyons-nous, expose l'ornementation des reliures, pour « Foires et Marchés », décor de pommiers, pour « Lumen » et « La fin du monde ». Ces deux dernières pièces nous plaisent mieux que la première; nous goûtons surtout leur bonne tonalité, les trouvant toutefois manquer un peu de nerf dans l'exécution. Les décors de M. Rudeaux père sont d'une excellente qualité, et comme fond et comme forme. Nous parlons du décor et non de la reliure, car la part prise par M. Carayon à leur sertissement doit être remarquée et par suite nos éloges doivent se diviser pour aller à qui de droit.

« Comme conclusion, nous n'en voyons qu'une seule à tirer, puisque nous n'avons pas, comme nous l'avons dit au début de cet article, à nous préoccuper ici du corps d'ouvrage, c'est que la reliure ne nous semble pas accuser, cette année encore, des tendances bien

nouvelles. Les compositions ornementales ou symboliques s'accusent toujours en faveur. Les dispositions géométriques, à compartiments, à semis, etc., brillent, en effet, par leur absence; on en fait certainement, mais on ne les expose pas. Donc, aucun changement apparent, pour le moment, dans le goût des amateurs ».

En résumé, l'art de la reliure est en pleine évolution; les relieurs professionnels, sans dédaigner aucune des lois traditionnelles, sans abandonner la dorure, inclinent chaque jour davantage vers la grande décoration d'art ; d'autre part, les décorateurs ont adopté le livre comme objet d'art décoratif; ils y viennent chaque année en plus grand nombre, apportant leur ingéniosité, leurs dessins, leurs modèles, leurs ciselures et aussi leurs patines, ils en font de plus en plus des œuvres rares, des pièces de vitrine; les deux groupes sont à la veille de fusionner, les artistes iront aux relieurs ou les relieurs aux artistes, si ceux-ci ne montrent ni trop de vanité, ni trop de prétentions*. Lorsqu'on regarde en quel état précaire était la Bibliopégie il y a seulement vingt ans, on a lieu d'être pleinement satisfait des témoignages de rénovation qui sont actuellement sous nos yeux.

Avec Octave Uzanne, le rénovateur de la reliure moderne, nous ne saurions trop engager les bibliophiles, qui sont gens de savoir et de goût, à tenter des coups

* Sur la Décoration d'Art moderne, appliquée à la reliure, on devra consulter : L'Art dans la décoration extérieure des livres en France et à l'étranger .Les couxeriures illustrées. Les cartonnages d'éditeurs. La reliure d'art, par Octave Uzanne. Paris, Société française d'éditions d'art, L. -Henry May, 1898. In-S", jésus. Cet ouvrage, des plus intéressants, est illustré de 400 reproductions.

d'audace pour la reliure de leurs livres modernes. C'est d'eux , en définilive, que dépend la solution de la question, car les relieurs font moins ce qu'ils veulent que ce qu'il leur est ingénieusement commandé et pour ainsi dire imposé, avec la perspective de voir leur labeur largement rétribué. Il n'est point de mosaïques, d'effets nouveaux, de petits fers originaux, de gravures finement exécutées, sans argent largement dépensé. Les collectionneurs soucieux de leur renom ne doivent pas hésiter à se lancer dans l'individualisme absolu de leurs reliures.

Ajoutons, en terminant, que M. Albert Maire a donné, dans un ouvrage dont le succès a confirmé l'utilité*, de nombreuses indications en ce qui concerne la reliure des livres pour une bibliothèque publique.

Ce sont les grands amateurs qui toujours ont créé les grands relieurs; Grolier, Longepierre, d'Hoym et tant d'autres étaient les surintendants passionnés de leurs bibliothèques ; c'est à leur initiative ardente que nous devons les beaux livres qu'ils nous ont légués et dont on trouvera quelques spécimens dans l'album qui fait partie du Tome sixième.

Le Recueil des Styles dans la décoration de la reliure.

* Cf. Manuel pratique du Bibliothécaire, bibliothèques publiques, bibliothèques universitaires, bibliothèques privées, suivi : 1° d'un Lexique des termes du Livre, 2° des Lois, Décrets, etc., concernant les Bibliothèques Universitaires de 1837 à 1894. Avec un plan, 64 figures et de nombreux tableaux, par Albert Maire, ancien élève de l'École des Hautes-Études, Sous-Bibliothécaire à la Sorbonne. Paris, Alphonse Picard et fils, 1896. In-8°.

que nous allons présenter aux Amateurs, aux Bibliophiles, aux Libraires et aux Relieurs est, en quelque sorte, une histoire de la reliure par la reliure ellemême. Cette collection se compose de la reproduction de reliures de diverses époques; les unes remontent à plusieurs siècles en arrière, ce sont ces diptyques, œuvres de sculpteurs qui décoraient des livres liturgiques; les autres révèlent toute l'habileté des artistes relieurs des siècles suivants. Ces planches offrent des points de comparaison d'un vif intérêt, et nous aimons à croire qu'on y puisfera d'utiles enseignements.

DES STYLES DANS LA DECORATION DES RELIURES

Les documents qui vont suivre enseigneront, par Vimage^ les divers styles qui se sont succédé dans l'Art de la Reliure, depuis le ii"^ jusqu'à la fin du xix^ siècle. Nos reproductions ne donnent que des reliures décoratives; celles de provenances célèbres, et portant sur le dos ou sur les plats, des armoiries ou des marques de possession, sont placées à la suite du Chapitre Dixième, Tome Sixième [Reliures aux Chiffres, à Monogrammes, aux Armes, et Ex-Libris).

On sait que c'est à M. Molteley que revient V honneur d'avoir le premier conçu l'idée d'un musée public de reliure; nous disons public, car tous les bibliophiles ont noum, plus ou moins, l'idée de faire un m,usée particulier en ce genre; et M. Libri devait l'ignorer, lorsqu'il a écrit qu'en composant sa magnifique collection de reliures, son intention avait été de poser la première pierre du futur musée, destiné spécialement à une branche si importante de l'ornementation. Eh 1852, le gouvernement impérial, longtemps incertain s'il refuserait ou s'il accepterait le musée Motteley, alors d'une valeur de 100 000 francs et qui de nos jours aurait atteint une estimation beaucoup plus considérable, se décida enfin pour l'affirmative et plaça cette collection à la Bibliothèque du Louvre, où elle fut détruite en mai 1871.

Signalons qu'un Musée du Livre, dû à l'initiative de M. Arnold Muller, est en voie de formation à Paris. Ce musée comprendra tous les documents intéressant les arts et les industries du Livre, tels que livres, machines, outils, appareils, spécimens, produits, publications, planches, etc., capables d'éclairer l'histoire de ces arts et de ces industries, et jugés dignes dépasser à la postérité.

DES STYLES DANS LA DÉCORATION DES RELIURES DEUXIÈME SIÈCLE

Fig. 293. Diptyques en ivoire. Fig. 293a.

Les reliures de provenances célèbres se trouvent classées, par ordre chronologique, dans le Tome Sixième.

DES STYLES DANS LA DECORATION DES RELIURES TROISIÈME SIÈCLE

Fig. 296. — Diptyques en ivoire.

Les reliures de provenances célèbres se trouvent classées, par ordre chronologique, dans le Tome Sixième.

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