‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 5)Chapitre 1 sur 16 · LETTRES CAPITALES ET MINIATURES · texte numérisé non relu

LETTRES CAPITALES ET MINIATURES

Quel est le style ornemental et le caractère propre de l'écriture aux divers siècles ? Comment et par quelles phases successives les primes lettres capitales se sontelles insensiblement transformées en formes élégantes ou bizarres, précédées ou suivies d'ornements qui sont devenus, pour les artistes en miniatures, des procédés d'expression d'art, par la composition des sujets où entraient les êtres animés et où l'homme jouait encore le rôle prépondérant?

Autant de questions que nous allons examiner, ainsi que les procédés multiples mis en œuvre par Yymagier qui dessinait, et par le miniaturiste chargé de l'application des couleurs, des ors et des pourpres intenses.

L'étude paléographique des manuscrits aidant à les lire normalement, à les interpréter d'une manière mé-

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Ihodique, nous en indiquerons les indispensables connaissances générales, qui permettent d'apprécier, plus exactement encore, leur rôle- dans l'histoire et leur côté esthétique dans l'ornementation*. La transformation

* Comme il ne nous serait pas possible de donner l'indication des miniatures qui ornent les milliers de manuscrits conservés dans les bibliothèques publiques ou particulières, nous indiquerons, d'une manière sommaire, les ouvrages les plus remarquables qui traitent de ce genre de peinture :"

D'Agincourt, Histoire de l'Art, section Peinture, qui en publia un grand nombre. Voir surtout les planches xxxii et xxxni.

Discours sur la peinture, par Émeric David, in-8". — Rio, poésie chrétienne, forme de Vart, in-S".

Les divers volumes rédigés par la Porte-du-Theil, intitulés : Notices sur les manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris. Voir surtout le tome VI.

Notice de Gabriel Peignot sur Vingt-deux grandes miniatures d'un manuscrit du xv° siècle appartenant à la bibliothèque de Dijon, précédée de quelques recherches sur l'usage d'enrichir les livres de miniatures. Dijon, 1852, in-S», insérée aux Mémoires de la société des antiquailles de Dijon.

La Bibliotheca Cœsarea de Lambecius et sa continuation par Neyssel (H vol. in-S"), ainsi que la Bibliotheca seguieriana vel Thuana, par le même, renferment beaucoup de planches reproduisant des miniatures de manuscrits très anciens.

Bernard de Montfaucon, dans ses Monuments de la Monarchie française, en a publié plusieurs.

L'ouvrage intitulé : Notices sur les manuscrits français, public par M. Paulin Paris, est très documenté, mais il ne donne pas de fac-similé.

Dibdin, dans ses Voyages en France, t. III et IV, a également signalé et expliqué beaucoup de miniatures des plus beaux manuscrits de diverses bibliothèques de France.

Les deux ouvrages intitulés : Bibliotheca Spenceriana, et Bibliographical Decameron, donnent des spécimens de divers beaux manuscrits de la Grande-Bretagne.

Voir aussi l'ouvrage de G. -F. Rumohr, 5 vol. in-S", Berlin, 1827, intitulé : Italiœnische Forschungen, etc., très estimé et cité si souvent par Rio.

Willemin, Monuments inédits, pi. vi, vu, viii, xxvii, lxix, xcix, CI, cin, civ, cv. Cette dernière est d'une grande importance et une des plus intéressantes de cette collection.

Le Rapport présenté en mai 1856 au ministre de l'intérieur

des écritures aux formes hiéroglyphiques ou hiératiques, en dehors du dessin de la lettre dans chaque alphabet, a été étudiée par un artiste et un érudit, M. Alphonse Labitte *.

« Depuis le Virgile du Vatican du iV siècle, dit-il, le plus ancien manuscrit que nous possédons à peu près

par M. Achille Jubinal, dans lequel il donne l'inventaire des plus beaux manuscrits avec miniatures des bibliothèques de divers couvents de la Suisse. V. surtout p. 8, 9, 10, 12, 15.

Peintures et ornements des manuscrits, classés dans un ordre chronologique, pour servir à l'histoire de Vart du dessin, depuis le W siècle de l^ère chrétienne jusqu'à la fin du xvi". Paris, 1855 à 1845, par le comte de Bastard, plusieurs vol. in-folio.

Librairie de Jean de France, duc de Berry, frère de Charles V. publiée en son entier, illustrée des plus belles miniatures de ses manuscrits ; précédée de la vie de ce prince, et suivie de recherches pour servir à l'histoire de l'art du dessin au moyen âge. Paris, 1854, in-folio. Il en existe 52 planches.

M. Silvestre a donné aussi plusieurs beaux fac-similés de miniatures dans son grand ouvrage : La Paléographie et les manuscrits des diverses époques du moyen âge, Paris, 1841, 5 vol. in-folio, dont le texte est de M. Champollion.

On sait que l'abbé Rive projetait la publication d'un ouvrage sur l'étude des miniatures; mais il n'en existe que le prospectus, qui est assez rare et renferme des documents curieux. Quant à son atlas de 26 planches, on ne conçoit pas que l'on mette souvent tant de prix à le posséder ; rien n'est plus mal exécuté. A l'époque où ces planches furent faites, on n'entendait rien à la traduction ou à la copie des miniatures. Ce sont de simples images mal coloriées.

Sur l'étude des miniatures au point de vue artistique, historique et symbolique, voir l'excellent travail signé : Acheri, Annales de philosophie chrétienne, t. XVIII, p. 454 et suiv. ; t. XIX, p. 47 et suiv.; p. 114 et suiv.; p. 201 et suiv. et p. 506 et suiv.

* Cf. Alphonse Labitte, président de la Société des miniaturistes français : Les manuscrits et l'Art de les orner, Paris, E. Mendel, 1880, in-8''. Trois livres composent ce magnifique ouvrage : Le premier est consacré à un aperçu général sur les manuscrits et leur ornementation à toutes les époques. Le deuxième contient des descriptions, fac-similés et spécimens de manuscrits depuis le vui" jusqu'au wu* siècle. Le troisième traite de l'enluminure moderne.

intact, jusqu'à la Guirlande de Julie, que de phases au travers desquelles l'écriture a passé en Europe ! Les ornements innombrables dont nos enlumineurs se plaisaient à orner les livres, les merveilleuses miniatures qui en rendaient la lecture plus agréable, moins banale, font encore de nos jours l'admiration des paléographes. « Les chrysographes du iv siècle jusqu'aux peintres

Flg. 2. — Miniature du iv* siècle, tirée du Virgile du Vatican.

du xvii" s'honoraient d'illustrer et d'embellir de beaux manuscrits, tous ont fait preuve de goût d'art et de sens esthétique souvent admirables. »

« Comme son étymologie l'indique clairement, écrivait M. G. Pawlowski *, le mot manuscrit, en principe, sert à désigner tout ce qui est écrit à la main, par opposition à ce qui est gravé ou imprimé. A la fois substantif et adjectif, il s'applique plus spécialement à tout livre exécuté de cette façon, tandis que les vieux actes,

* Cf. La grande Encyclopédie, au mot Manuscrit.

privés ou publics, ont reçu la dénomination générique de charte. Dès que l'écriture fut inventée, le manuscrit fit son apparition.

« Les instruments dont on se servait pour écrire différaient selon la matière employée.

« Le style ou stylet, tige de métal ou d'os, pointue d'un côté, plate de l'autre pour effacer, servait pour

Fig. 5 et 4. — Formes d'écritoires du vu* siècle.

les tablettes enduites de cire ou formées de lamelles de plomb. Les empereurs de Constantinople signaient avec de l'encre pourpre ; le seing impérial en Chine est peint en jaune. L'or et l'argent étaient usités même pour l'écriture des manuscrits luxueux, mais plus généralement pour la peinture des initiales et la décoration des volumes.

« A l'aide de la règle, on traçait des raies verticales pour établir des marges en limitant l'espace pour

l'écriture, puis des raies horizontales pour la distance des lignes entre elles. Ces raies étaient, pendant longtemps, tracées à sec, au moyen d'un style (ce qui caractérise les manuscrits antérieurs au x'^ siècle); puis, vers le xi° siècle, au crayon; enfin, on régla souvent l'écriture avec des lignes rouges, et cet usage passa ensuite, mais à titre de luxe, au livre imprimé et se maintint jusqu'au siècle dernier. Le grattoir était un des accessoires obligés de tout scribe. La culture

Fig. 5. — Règle d'Anliphonaire.

des lettres, ajoute M. G. Pawlowski, dont les manuscrits constituaient les instruments, et qui, dans l'antiquité, était du domaine public, devint, après l'invasion des barbares, l'apanage du clergé, séculier et régulier. « Ce sont surtout les moines qui furent les agents les plus actifs du maintien de la civilisation littéraire, et la plus grande gloire à cet égard revient aux disciples et continuateurs de l'œuvre de saint Benoît (vi^ siècle), auxquels leur règle monastique imposait la transcription des livres. Cependant le niveau général de la culture baissait de plus en plus, et cet abaissement parvint à son apogée au milieu du vni<= siècle^ L'influence personnelle du grand empereur Charlemagne, admirablement secondé par TAnglo-Saxon

Alcuin et ses disciples, non seulement enraya ce mouvement de recul, mais produisit une véritable renaissance intellectuelle. L'école du palais et les écoles monastiques du Nord de la France développèrent ce mouvement progressiste : les moines des abbayes bénédictines et les chanoines des cathédrales se signalèrent par une grande ardeur pour la transcription des manuscrits existants, qui comprenaient encore nombre d'œuvres de l'antiquité classique. Les laïques viennent participer à leur tour à ce mouvement civilisateur, après la création des universités, à partir du xiii*^ siècle. A côté des ateliers ecclésiastiques et monastiques de copistes {scriptoria); il se crée des ateliers laïques dans les centres universitaires. Les scribes, qui dans l'antiquité étaient traités avec beaucoup d'égards, à titre de lettrés, parviennent de nouveau à la considération, grâce à l'appui des souverains et des grands personnages. Les manuscrits se multiplient d'une façon extraordinaire. A côté de simples scribes, gens de métier, il surgit de véritables artistes auxquels nous sommes redevables des chefs-d'œuvre de la calligraphie. Souvent ils les ont signés et nous ont ainsi fait connaître leurs noms. Ce sont Godescalc et Dagulf, sous Charlemagne ; Liuthard et Déranger, sous Charles le Chauve ; Robert de Billing, sous Philippe le Long; Henri de Trévou et Raoulet d'Orléans, sous Charles V ; et tant d'autres dont la liste serait trop longue. L'art de la peinture s'y introduit de plus en plus et le livre ainsi décoré devient un objet de grand luxe, très recherché et coûteux. Il est bon d'ajouter qu'à l'époque mérovingienne et plus tard encore, en raison de la pénurie et

de la cherté du parchemin, on raclait d'anciens manuscrits pour y écrire des textes nouveaux. C'est ce qu'on appelle palimpsestes. Gomme d'habitude les volumes de cette catégorie conservent des vestiges de l'écriture primitive, on est parvenu parfois à la déchiffrer, et on reconstitua ainsi plusieurs œuvres ignorées et importantes de la littérature classique. Cet usage de se servir d'anciens manuscrits sur parchemin, pour en faire de nouveaux, était déjà pratiqué dans l'antiquité. »

Les miniatures proprement dites, c'est-à-dire les rinceaux en plusieurs couleurs sur fond coloré en pourpre ou azur, ou en métallique même*, dont les volutes gracieuses, les pampres, les feuillages frisés, les arabesques se promènent et enguirlandent les marges, envahissant parfois le texte, les scènes à personnages aux poses hiératiques ou naturelles, sont en somme d'assez récente époque. Bien que les anciens aient eu des notions très justes de dessin, il ne nous est parvenu d'eux aucun livre illustré, si ce n'est celui que Lala

* Le fond d'or n'était pas exclusivement adopté par les miniaturistes byzantins. Dans le manuscrit grec n° 580 de la Bibliothèque nationale, manuscrit du xi' siècle, renfermant le t. II des Vies des Saints, de Métaphraste, pour le mois de novembre, les saints figurés au verso du folio 2, dans un tableau où tous ceux du volume sont réunis, se détachent sur un fond bleu foncé*.

L'art d'appliquer sur du vélin, ou sur du papier, de l'or bruni en relief est porté à un très haut degré de perfection dans les manuscrits des xiv» et xv^ siècles; il n'est pas un des moindres ornements de ces chefs-d'œuvre de patience et de goût. On ne doit pas le confondre avec les procédés ordinaires de la dorure des vignettes et des lettres ornées, dont les produits, si remarquables dans quelques ouvrages modernes sur la paléographie, n'ont cependant ni le même éclat ni le môme mérite.

* Cf. BoRDiER : Description des peintures et autres ornements des manu scrits grecs de la Bibliothèque nationale. Paris, s. d., in-8".

de Cyzique a illustré pour les Hehdomades de Varron et le Virgile, cité plus haut*.

La chrysographie ou l'art de tracer les lettres en or, connue des Latins, fut pratiquée surtout par les Grecs du moyen âge chez lesquels les chrysographes formaient une classe particulière**.

Parmi les anciens manuscrits qui nous sont restés, il en est un très grand nombre dont les lettres initiales,

* Martial nous révèle, écrivait M. Johanet, que déjà de son temps, on mettait le portrait de Virgile en tète de ses ouvrages (Épigr. XIV, 86). Or le plus ancien manuscrit de Virgile, qui est à la bibliothèque du Vatican, donne un portrait du poète. Évidemment, dit M. Ampère, ce dessin n'a pu être imaginé au moyen âge; il a dû être copié sur de plus anciens manuscrits remontant peut-être à l'époque même de Virgile. Suivant Visconli, l'auteur de l'Iconographie romaine, la véritable physionomie du poète pourrait bien être celle qui nous est transmise par l'artiste ignoré de S. Denis; le manuscrit vient en effet de cette célèbre abbaye : Codex Vaticanus, manuscrit 5225. « Ante omnes codices veneranda vetustate », dit Heyne. Ce manuscrit, qui est en assez mauvais état, a été publié plusieurs fois sous ce titre : Antiquissimi Virgiliani codicis fragmenta et picturee ex biblioth. Vaticana ad priseas imaginum formas a Petro Sancte Bartholi incisse, Roma, 1741, 1670-1700, et 1782, in-4''. Après ce manuscrit, Heyne en signale un autre au Vatican : c'est le Codex dit Romanus, n" 3865. Il est moins ancien, bien que le P. Ambrogi, auteur du commentaire accompagnant les planches de Bartolé, le fasse remonter au ii" siècle! La première édition de Virgile fut publiée à Rome en 1467 ou 1469.

a Dans ce vénérable volume, écrit M. Beulé, Virgile porte le costume grec; les cheveux, assez courts, tombent sur le front comme sur le front d'un diacre; la figure est rasée, le nez assez mal dessiné, l'expression générale est douce et tranquille. Ce manuscrit est de l'école byzantine, et le personnage qu'on donne pour Virgile a un caractère sensiblement byzantin. On a dû, faute d'un meilleur modèle, accepter ce type, d'après lequel l'art moderne essaye de reconstituer l'image de Virgile. Dans l'antiquité même, Caligula, par folie, avait fait détruire les images de Virgile. Après lui, on rechercha cependant les traits du poète et on lui dressa des statues. •

** Sur la Clmjsographie, ou l'art d'écrire en lettres d'or, consul-

les vignettes et les encadrements sont ornés d'encre d'or, plusieurs même sont entièrement écrits avec cette encre précieuse, et l'on en peut voir de tels dans les vitrines de la Bibliothèque nationale.

L'encre d'argent, qui a le défaut de noircir, fut d'un usage plus rare. On cite parmi les plus célèbres monuments de ce genre d'écriture le Codex argenteus et le Psautier de saint Germain, évêque de Paris, conservé à la Bibliothèque nationale*.

Dans la préface du livre de Job, saint Jérôme écrivait : « Se donne qui voudra d'anciens livres écrits en or ou en argent! Les miens et moi nous nous contentez l'extrait du manuscrit n» 5178 de la Bibliothèque nationale, donné par Fabricius ; Bibliolheca grseca, t. XII.

Les Grecs se servaient d'encre d'or, beaucoup plus souvent que les Latins. La Bibliothèque Médicéenne possède plusieurs manuscrits dont non seulement les titres, mais des pages entières sont écrites avec cette encre, et qui sont ornés en outre de miniatures exécutées en or et en couleurs, représentant les sujets mentionnés dans le texte.

Il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit en grec vulgaire et de très basse époque, intitulé Ilzçi\ -/pvo-oypatAixiaî, dans lequel on indique la fabrication de l'encre d'or. On trouve aussi dans Lambeccius : Bibliolh. Cesarea Vindobomensis lib. VII, p. 95, la mention d'un manuscrit intitulé Katasy-suY) tti; ^pupoY^acpiaî, qui semble traiter de la même matière que le manuscrit de la Bibliothèque nationale *.

* Sur les ustensiles nécessaires pour écrire, le plomb arrondi en cylindre qui servait à tracer les lignes des pages, la règle qui guidait le plomb, les récipients pour l'encre, les roseaux fendus à leur pointe et bien taillés, le canif qui taillait les roseaux, la pierre ponce sur laquelle on aiguisait le bec émoussé du roseau, l'éponge qui effaçait les mots défectueusement écrits, la boîte à compartiments renfermant tous ces ustensiles, consultez les Êpigrammes de l'Anthologie citées par Montfaucon dans la Paleogràphia grseca.

* Cf. BAJiDiNi : Fascioulus reruin grsecarum ecclesiaslicarum, Florentise. 1763, in-S"; et, Placentinius, iJpitoJîie grœcœpaleographiœ, Romœ,! 735, in-4.

tons de feuilles modestes, et nous recherchons dans les livres la correction plutôt que la magnificence. » Mais, cette austérité trouva peu d'imitateurs parmi les copistes des livres saints. Si la règle de Cîteaux défen-

enujfx

^A^fVjjnjïr^-t. M.rAFlT.Mn^i^'

Fig. 6. — Figure tirée d'un

manuscrit du vi* siècle (Bibliothèque du Vatican).

Fig. 7. — Figure tirée d'un

manuscrit du vi* siècle (Bibliothèque du Vatican).

dait aux religieux d'employer, pour la confection des manuscrits, l'or et l'argent, et de les orner de vignettes, saint Boniface engageait une abbesse à transcrire les épîtres de saint Pierre avec de l'encre d'or, et cela joar* respect pour les saintes Écritures. On sait au surplus que nos manuscrits les plus remarquables, par le luxe

et les ornements, sont des Bibles, des Évangéliaires, des Psautiers et des Livres d'Heures.

On prodigue l'or sur les manuscrits byzantins, et cette mode en honneur au vin^ siècle continue jusqu'à la fin du x"^ siècle ; si ce précieux métal est moins employé

Fig. 8. — Pupitre à écrire (viii' siècle). Bibliollièquc nationale.

dans les majestueux ornements des majuscules, il brille avec éclat dans les fonds.

Struve est l'un des premiers qui aient signalé, pour cette époque, l'emploi de lamelles d'or extrêmement ténues, que l'on fixait avec beaucoup d'adresse, au moyen d'une eau gommeuse, sur le parchemin, et qui recevaient souvent, par le polissoir, l'éclat de l'or bruni.

Avant l'invention de l'imprimerie on mettait, en tête de chaque paragraphe des missels ou autres livres liturgiques, de grandes lettres qu'on ornait d'arabesques avec des enroulements et des feuilles comme celles des pampres de vigne. On finit par décorer les livres de sujets peints, qui reçurent les noms de vignettes ou de miniatures, parce qu'elles tenaient la place des lettres faites avec du minium ; et c'est à tort que plusieurs auteurs font dériver mignatures de mignon.

La miniature nous vint de la Grèce et passa par l'Italie. Ce fut en France et en Flandre qu'elle fut exercée avec le plus de succès et qu'elle atteignit à la perfection. Elle fit de grands progrès sous Charles V, 1564- 1580. On connaît fort peu de noms d'auteurs, parce que la plupart vivaient dans des cloîtres. Nous pouvons pourtant en citer quelques-uns qui nous sont parvenus et parmi lesquels on remarque Oderic de Gubio, chanoine de Sienne, vivant en 1255, et cité par le Dante; Guido de Sienne et Simon Mennin, qui vivaient à la même époque; François de Bologne, élève d'Oderic, 1250; Cito, moine du xiv^ siècle; D. Lorenzo, Fra Bernardo, lioO; Gherardo, mort en 1470; Barthélémy délia Gatta, 1480; Agosto Decio, J.-B. Stefaneschi, Pierre Cesarei de Pérouse, Fouquet, miniaturiste de Louis XI ; Antoine de Compaigne, Jules Clovio, mort en 1518; Jérôme Fecino, 1550; Jacques Argenta de Ferrare, 1561; Valentin Somellino, 1560; Anne Seghers, 1550, et Jean Mielich, 1572. Le bon goût que l'on remarque dans les miniatures continua jusqu'au x*^ siècle et ne reparut que vers le milieu du xiV". La miniature fut abandonnée à l'époque de la découverte de l'impri-

merie. Les miniaturistes firent alors des petits sujets gracieux, que l'on encadra, puis des portraits dont on orna des boîtes, des bonbonnières, des bracelets, des tabatières et des éventails. Les artistes les plus célèbres dans ce genre furent, du xvii<= à la fin du XYiii*^ siècle, André de Vito, 1610; Isaac Oliver, mort en 1617; Jean Gerva, mort en 1620; Jacques Ligozio, mort en 1627; François et Michel Castello, 1636; Jean-Guillaume Bauer, Saint-Laire, mort en 1640; Louis du Guerrier, mort en 1659; Ph. Fruitier, mort en 1660; Balth Gerbier, mort en 1661 ; B. Bisi, mort en 1662; Jeanne Garzoni, morte en 1670; Jacques Bailly, mort en 1679; Elisabeth-Sophie Chéron, morte en 1711 Jeanne-Marie Clementina; Jacques-Philippe Ferraud mort en 1753; Klingslet, mort en 1734; Félicité Sartori, et Marie FéHcité Tibaldi, morte vers 1740 Jacques-Christophe Leblon, mort en 1741; J.-A Arlaud, mort en 1743; Rosalba Carriera, Vénitienne morte en 1757; Ismaël Mengs, mort en 1764; Joseph Camerata, mort en 1764; Baudoin, mort en 1770; Jean- Étienne Liotard, mort en 1776.

« Sans que les Parisiens s'en doutent, écrivait M. Edouard Didron*, il existe à Paris, rue Richelieu, dans la Bibliothèque royale, un musée de tableaux plus anciens, plus nombreux, plus variés, plus nationaux, presque aussi précieux que ceux de notre Louvre : c'est la collection des manuscrits à miniatures, disséminés, étouffés, cachés, perdus parmi les autres livres, rouleaux ou cartons qui composent le département des

* Cf. Des manuscrits à miniatures [Annales archéologiques). Paris, 1845.

manuscrits. Bien que moindres en nombre et en valeur, des musées semblables existent dans plusieurs grandes villes de France, telles que Rouen, Lyon, Amiens, Troyes et Reims.

« Comme les miniatures ne sont que des vitraux sur parchemin, ou, pour mieux dire, des cartons à vitraux, il m'a paru nécessaire de comparer les miniatures avec les verrières pour faire ressortir l'importance inconnue de celles-là par l'importance avérée, et incontestée, de celles-ci.

« Sauf la transparence, qui est une qualité propre aux verres, les miniatures ne sont que des vitraux, des vitraux opaques, qui réfléchissent la lumière au lieu de la réfracter. A cette translucidité près, une miniature est en réalité une peinture sur verre. Aussi est-il arrivé quelquefois que le môme artiste était peintre sur verre et peintre sur parchemin, comme le prouvent certains textes; comme le démontrent des compositions identiques, à mêmes personnages, mêmes sujets, mêmes costumes qu'on retrouve sans cesse dans les manuscrits et sur les verrières. Qu'importe en effet qu'on vous donne une plaque de verre ou une feuille de parchemin à enluminer? Le procédé est le même ou à peu près pour étendre la couleur; seulement, dans le premier cas, c'est le feu de la moufle, et, dans le second, le feu du soleil qui séchera vos hachures et votre modelé. Voilà toute la différence, différence purement technique, qui regarde le préparateur des couleurs, le chimiste et non l'artiste. Une différence encore consiste dans les dimensions. Assurément il y a des miniatures qui ont presque la taille des petits sujets encadrés dans ces

médaillons si nombreux au xiii« siècle; mais, d'ordinaire, le vitrail est géant et la miniature naine. Qu'importe encore? le géant n'a rien de plus que le nain : le nain, comme le géant, a deux bras, deux jambes, un torse et une tête, et le tout est disposé dans le même ordre, modelé sur les mêmes formes. La miniature est un vitrail vu par le petit bout d'une lorgnette, le vitrail est une miniature regardée par l'autre bout. Il n'y a rien de fondamental dans cette différence; le triangle equilatéral, dont l'aire est de trente mètres, n'a pas plus de valeur scientifique qu'un triangle equilatéral de trois mètres en surface. Une miniature est si bien un vitrail, qu'un des plus curieux manuscrits de la Bibliothèque royale, qui a pour titre Emblemata biblica, donne une série de quatre cent quatre-vingt-douze colonnes occupées toutes en entier par quatre médaillons comme ceux de la Sainte-Chapelle ; ces médaillons reposent sur un fond en mosaïque bleue et rouge, analogue au fond qui tapisse les beaux vitraux de Saint- Louis. Tout de suite les yeux les moins exercés sont saisis par la ressemblance.

« Les miniatures ont donc une importance égale aux vitraux eux-mêmes. J'ajoute qu'elles ont un intérêt bien plus haut; car elles sont plus anciennes, plus nombreuses, plus variées, plus explicatives, plus complètes et plus parfaites que les vitraux.

« Elles sont plus anciennes : nous n'avons pas en France un seul vitrail antérieur à la fin du xii« siècle. Ceux de Saint-Maurice d'Angers, du rond-point de Saint-Denis, du portail royal de Notre-Dame de Chartres, de Saint-Remi de Reims, quelques-uns de Saint-

Julien du Mans, sont les plus anciens que l'on connaisse, et pas un ne remonte à 1100, on pourrait même soutenir qu'ils sont presque tous des dernières années du XH^ siècle. Au contraire, nous possédons beaucoup de manuscrits à miniatures qui datent du ix'", du viii'= et même du v"^ ou \i'^ siècle de notre ère; d'année en année, pour ainsi dire, ils descendent jusqu'au xvn sans interruption. Or, puisque les miniatures sont des vitraux en carions, des vitraux sur une petite échelle, nous pouvons reculer ainsi de six ou sept siècles l'histoire de la peinture sur verre, cet art tout à fait propre au christianisme et dont il doit être si fier; cet art français d'origine et d'exécution, le plus beau fleuron de notre couronne de gloire.

« Elles sont plus nombreuses : les cathédrales de Bourges et de Chartres renferment à elles deux la valeur de 8 000 figures peintes sur verre; les autres cathédrales de France, celle du Mans exceptée, ne sont pas à comparer pour cette richesse. Eh bien! un seul manuscrit de la Bibliothèque royale, le môme dont je parlais tout à l'heure et qui est intitulé Emblemata biblica, renferme 246 feuilles. Chaque feuille se partage en deux colonnes, je dirais volontiers en deux verrières, car ce sont de véritables verrières, quant à la forme générale, quant au champ, aux ornements et aux médaillons : en tout, 492 colonnes. — Vous figurezvous une cathédrale percée de 492 fenêtres remplies de verres coloriés, et à sujets? — Dans chaque colonne s'étagent quatre médaillons, ce qui les fait monter au nombre de 1 968. Dans un médaillon, terme moyen, sont peintes cinq figures humaines, neuf ou dix très souvu 3

vent, et jamais moins de trois. Ce manuscrit nous donne donc 9 840 figures, en laissant de côté l'ornementation, les rinceaux, les plantes, les fleurs, les animaux. C'est 1 800 de plus qu'à Bourges et Chartres réunis. Notez que ce sont à peu près les mêmes sujets qu'à Chartres et Bourges; que le manuscrit est du second tiers du xni'^ siècle, comme Chartres tout entier, et comme Bourges en grande partie.

« Il y a mieux. Un autre manuscrit de la Bibliothèque royale, ayant pour titre Biblia sacra et pour numéro 6 829, renferme 577 pages. Chaque page est divisée en deux colonnes : 754 colonnes. Dans chaque colonne sont peints quatre tableaux : 5 016 tableaux. Dans chaque tableau du manuscrit, terme moyen, il y a cinq figures; ce qui donne 15080 personnages, la moitié peut-être de ce qui reste peint aujourd'hui dans toutes les cathédrales de France. A la bibliothèque de l'Arsenal, le manuscrit intitulé Spéculum humanse salvationis renferme 160 tableaux qui comprennent 590 figures; et tous ces tableaux sont attribués à Taddeo Gaddi, élève de Giotto. Le Musée du Louvre ne possède pas un seul Taddeo Gaddi.

« Ainsi donc, pour la quantité, un seul manuscrit vaut autant presque toujours, et plus très souvent, que tous les vitraux d'une cathédrale. Mais les basiliques à vitraux sont très faciles à compter en France : quand vous aurez pris quatre ou cinq cathédrales au nord, cinq ou six à l'ouest, autant à l'est, une dizaine dans le centre, et Auch qui est dans le Midi, ce qui fait une vingtaine environ, il ne vous restera plus que des lambeaux de verrières disséminées en quelques endroits,

plus OU moins endommagées, plus ou moins raccommodées ou retournées par les vitriers, plus ou moins semées de verres blancs pour faire clair. Au contraire, les manuscrits à miniatures dont je parle sont nombreux. Il paraît qu'on peut les porter à 10000 à la Bibliothèque royale ; car à elle seule cette bibliothèque est plus riche en manuscrits à miniatures que toutes les bibliothèques réunies de l'Europe. Ce fait, je le tiens de M. le comte Auguste de Bastard, qui vit dans les miniatures depuis vingt ans, et qui les reproduit pour son magnifique ouvrage. Reims n'a qu'une cathédrale et une abbatiale à vitraux, tandis que la bibliothèque de cette ville possède plus de cent manuscrits à miniatures. Lyon n'a que d'assez pauvres morceaux de verre à sa cathédrale de Saint-Jean, tandis que la grande bibliothèque, déposée dans les bâtiments du collège, et celle du palais Saint-Pierre, sont plus riches en miniatures que la bibliothèque de Reims. On aime autant, pour la quantité, les belles figures des manuscrits montrés avec orgueil aux étrangers par le savant bibliothécaire de Rouen, que les vitraux de Saint-Ouen, de Saint-Vincent, de Saint- Godard ou de Saint-Patrice. »

Ainsi, pas une ville, ayant une cathédrale à vitraux, qui ne possède dans sa bibliothèque quatre ou cinq fois la valeur de ces vitraux, en miniatures sur parchemin; et la Bibliothèque nationale renferme, on peut le dire, au moins un million de ces figures.

Dans les manuscrits qui datent du xii^ siècle, les fonds d'or sont souvent guillochés et présentent à l'œil de petits disques, des points ornés, des espèces d'asté-

risques, une sorte de gaufrure, qui ne peuvent guère être obtenus que sur une épaisseur assez solide de la surface métallique.

Au XIII® siècle, les ors brunis des fonds sont encore très éclatants. Les petits disques sont abandonnés pour faire place plus fréquemment à des arabesques tracées légèrement au burin ; les ornements empruntés au règne végétal commencent à prendre de la prépondérance. Le paysage proprement dit n'est pas encore employé dans les fonds, comme cela aura bientôt lieu ; les arbres, lorsqu'on les introduit, sont encore d'une forme conventionnelle; l'or, alternant avec des couleurs diverses disposées en petits carreaux réguliers, forme une sorte d'échiquier assez uniforme dans sa disposition, quoique varié dans ses détails, sur lequel se détachent les figures des miniatures, et dont on retrouve l'emploi un peu au delà du xiv'' siècle *.

Au moyen âge, l'art des miniatures et des manuscrits fut très variable, M. Aimé Champollion-Figeac en a signalé ses principales phases de perfectionnement et de décadence, principalement en France.

« On doit faire remarquer d'abord, écrivait-il, qu'on possède encore des miniatures de manuscrits, qui appartiennent au iii'^ou au iv'^ siècle de notre ère, c'està-dire au commencement même du moyen âge. Elles existent dans un livre, dès longtemps célèbre parmi les savants pour l'autorité de son texte : c'est le Virgile, de la Bibliothèque du Vatican, qui nous a

* Cf. Ferdinand Denis, Histoire de V ornementation des manuscrits. Paris, Edouard Rouveyre, 1878, in-S" jésus. Orné d'un grand nombre de lettres et de figures gravées sur bois et empruntées aux manuscrits les plus célèbres.

conservé un exemple de peintures de celte ancienneté et de ce mérite.

« Mais la France peut revendiquer l'origine d'un autre manuscrit latin, également orné de peintures et non moins célèbre que le précédent, quoique moins ancien d'un siècle environ. Son texte contient aussi les oeuvres du poète de Mantoue. Longtemps avant que ce précieux volume ne traversât les Alpes pour être offert en hommage au chef de la chrétienté, il était un des plus beaux ornements de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Denis en France. Ses peintures, comme celles du Virgile du iv^ siècle, sont évidemment des copies de plus anciens modèles : telle est, du moins, l'opinion des maîtres de la science, opinion confirmée par l'exécution des dessins, par la forme des temples, des édifices, des vaisseaux birèmes, des bonnets phrygiens et autres costumes ou objets d'un usage vulgaire, qui y sont représentés. Ainsi donc, ces deux Virgile peuvent à eux seuls constater l'état de la peinture dans les manuscrits, dès l'origine du moyen âge.

« Il serait difficile d'indiquer des livres à miniatures du vi^ ou du vn^ siècle, dont l'exécution peut être attribuée à des artistes français : tout au plus, pourrait-on signaler des lettres majuscules, ornées de quelques traits de plume, dans un précieux manuscrit sur papyrus contenant les œuvres de saint Augustin (vi« siècle), et dans d'autres sur vélin, comme le Grégoire de Tours et le saint Prosper du vn<= siècle; mais ce sont plutôt des enjolivements calligraphiques.

« Au vni« siècle, au contraire, les ornements se multiplient déjà, et quelques peintures assez élégantes

peuvent être indiquées. Si leur exécution est remarquable et le dessin correct, on peut naturellement en conclure que l'artiste était contemporain de Charlemagne. C'est à ce règne, en effet, qu'il faut rapporter une renaissance momentanée dans les arts en France, comme aussi la réforme de l'écriture latine qui était devenue illisible : à la fin du vin'' siècle et au commencement du ix% la peinture et l'écriture cherchèrent de nouveau à se régler sur les beaux modèles de l'antiquité. »

Le premier manuscrit qui paraît constater un progrès sous Gharlemagne, serait le Sacramentaire de Gellone, dont les peintures allégoriques, pleines d'intérêt, sont dignes d'une étude spéciale pour les amateurs de la symbolique chrétienne. Un magnifique Évangéliaire, orné de peintures, que la tradition dit avoir appartenu à Gharlemagne, serait un nouveau et plus positif témoignage de la renaissance des arts du dessin. Puis, viendraient, pour le ix^ siècle, dans l'ordre des temps et du mérite d'exécution : 1" l'Évangéliaire, donné par Louis le Débonnaire à l'abbaye Saint-Médard de Soissons, dans lequel on remarque des têtes d'un très beau type, des ornements d'une grande finesse, et le style byzantin dans toute sa pureté ; 2" l'Évangéliaire de l'empereur Lothaire dont l'élégante ornementation l'emporte sur la correction des peintures représentant les

, Fig. 9. — Lettre tirée d'un Évangéliaire de Gharlemagne.

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Fig. 10. — Miniature du ix* siècle, représentant l'empereur Charles II. (Monastère de Saint-Calixte, à Rome.)

Fig. 11. — Miniature du x' siècle.

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