‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 5)Chapitre 2 sur 16 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

évangélistes : néanmoins, le portrait de l'empereur est très finement exécuté; 3° un autre Évangéliaire de la même époque : les peintures sont d'un coloris moins beau et l'exécution générale est moins soignée que celle du volume précédent, mais on doit y remarquer la forme des sièges sur lesquels sont assis les évangélistes, et le genre de boîte dans laquelle des livres sont enfermés; 4" la Bible de Metz : on y trouve des peintures de la plus grande dimension connue pour cette époque ; ces tableaux se font remarquer encore par des personnages heureusement groupés et par la beauté des draperies, mais on doit avouer que le brillant des couleurs l'emporte sur la correction du dessin; les personnages nus laissent beaucoup à désirer; le type des têtes est peu varié : ce n'est pourtant pas le même artiste qui a exécuté toutes ces peintures, et il est facile de reconnaître, dans le nombre, une main moins habile que celle qui a peint les principaux sujets. Une de ces miniatures excite un intérêt tout spécial : c'est David au milieu des six prophètes; ce roi des Juifs, représenté une harpe à la main, n'est autre qu'un Apollon antique, autour duquel se trouvent personnifiés la Prudence, le vu 4

Fifr. 12. — La femme de Job.

Miniature byzantine de la fin

du IX* siècle.

(Bibliothèque nationale.)

Courage, la Justice, etc. On remarque, de plus, dans ces peintures, la forme des édifices, des barques, des sièges, etc. Le portrait de l'empereur Lothaire recevant l'hommage de cette Bible est une grande et belle composition qui termine glorieusement le volume; 5" enfin deux Bibles et un livre de prières, qui ont appartenu à Charles le Chauve. Les deux Bibles se recommandent par la riche ornementation des lettres capitales, du genre dit Caroline-Saxonne, et le livre de prières, par un beau portrait du roi Charles le Chauve et par quelques autres peintures et lettres ornées ; l'exécution de ce dernier volume est bien moins satisfaisante que celle des Bibles et de l'Evangéliaire de Lothaire; les draperies y sont, en effet, moins habilement disposées; du reste, ces peintures sont aujourd'hui un peu altérées.

Pendant le x'' siècle, c'est chez les artistes de la Grèce qu'il faut chercher le beau dans l'art de la peinture des manuscrits. Le chef-d'œuvre de cette époque est certainement le Psautier avec commentaires, appartenant à la Bibliothèque nationale.

Les nombreuses allégories païennes dont il est orné en font un monument de la plus grande rareté : on serait disposé à croire qu'il a été peint par un artiste encore attaché aux croyances du paganisme; car cet artiste a personnifié dans ses compositions la Mélodie, la Valeur, la Douceur, la Force, le Courage, la Sagesse, la Patience, la Prophétie, la Nuit, l'Aurore, etc. Le coloris des miniatures, les groupes de personnages, le caractère des têtes, les draperies des costumes, tout montre l'art antique dans sa plus haute expression.

A la Bibliothèque de Stuttgard, se trouve un manuscrit

S^^mm^J

Fig. 13. — Miniature du x* siècle.

Initiales formant le mot Secund(u)m.

Fig. U. — Miniature du x' siècle. Saint Dunstan aux pieds de saint Grégoire.

du x" siècle d'une grandeur extraordinaire, et d'une proportion telle que le vélin sur lequel il est écrit ne peut être que de peau d'âne : il est composé de 40 cahiers de 4 feuilles chacun ; les deux feuillets étant d'une seule pièce, cela fait 8 feuillets, par conséquent 16 pages, et en tout 640 pages.

Il doit y manquer deux feuillets ; l'histoire du déluge est à la première page. Voici l'ordre et le nombre des ouvrages qui y sont contenus; le choix nous en a paru assez extraordinaire pour le donner en entier : — Le Pentateuque — Josué — les Juges — Ruth — Isaïe — Jérémie — Ezéchiel — Daniel, dont les deux derniers chapitres s'y trouvent, — les douze prophètes — le livre de Job — quatre livres des Rois

— livre des Psaumes — autre version de la Vulgate — les Proverbes — l'Ecclésiaste — le Cantique des Cantiques — la Sagesse — l'Ecclésiastique — les deux Paralipomènes — livres d'Esdras, embrassant les deux de la Vulgate, — Tobie — Judith — Esther — deux livres des Macchabées — vingt livres des Antiquités hébraïques de Josèphe. (Cette traduction a beaucoup de passages différents de celle de Gélénius : le célèbre passage sur Jésus-Christ s'y trouve.) — La Guerre des Juifs du même Josèphe. (Cette traduction s'accorde entièrement avec celle attribuée à Rufin.) — Sancti Isidori Epistola ad Branlionem sequilur — Ejusdem etymologia libri XX.

— Isagogœ Joannicii, Johannis Alexandnni discipuli Tegni Galieni dePliysicâ ratione — AEvangelia — Acla apostolonim — Epistola Jacobi — Pelri duse epislolse — D. Johannis très epistolœ : In prima sic habet Celeber locus et spiritus est qui testifîcalur quia Christus est

Veritas, quia très sunt qui testimonium dant, Spiritus, aqua et sanguis et très uniim sunt. — Epistola beati Judse Apocalypsis — Pauli Epistolse ad Romanos, ad Corinthios diise, ad Galatas, ad Ephesios, ad Philippenses, ad Tessalonicenses duse, ad Colocenses, ad

Timoteum duœ, ad Titum, ad Philemonem, ad Hebrœos, ad Laodicenses :

on sait que cette dernière est apocryphe. A la suite de cet ouvrage est une confession écrite en lettres rouges sur un fond brun ; elle parle d'une infinité de péchés abominables, sans en dire le nombre ni détailler les circonstances ; cependant, on y lit : Peccavi in fornicatione diverse! cum animalibus multis, excepta cane.

Vient ensuite un exor- Fig.i5.- Frontispice de manuscrit, ^ismc Superstitieux. —

a aspect arcintectural (ix'-x' siècle). I '■

Cosmœ pragensis chronica Bohemise libri très — Monasterii Bremnoviensis, et in Bramow Martinus abbas misit hune codicem Pragam versus 1594. Il n'y a pas de doute que ce manuscrit n'ait été pris par les Suédois à Prague, et qu'il ne vienne de ce couvent. On litjdans le calendrier : Sanctus Benedictus, en grosses lettres, ce qui donnerait lieu de croire que le couvent où il a été déposé était de l'ordre

Fig. 16. — Miniature du xi' siècle. (Bibliothèque de Munich.)

Fig. 17. — Minjatiire d'iispecL architectural {xV siècle). Évanséliaire de Lu.xeuil.

de S. Benoît. S. Adalbert est écrit en lettres de fêtes; S. Stanislas ne s'y trouve pas. La Visitation, la commémoration des morts et la fête du S. Sacrement y manquent, la fête de Pâques et la Pentecôte s'y trouvent; ainsi, ce manuscrit est postérieur à l'établisseinent des fêtes mobiles, qui datent de 1260 environ — Il y a de plus une liste où plusieurs princes et seigneurs ont écrit leurs noms.

Les livres manuscrits du x'= siècle, exécutes en France et ornés de miniatures, sont assez rares. Deux célèbres ouvrages de cette époque sont conservés à la Bibliothèque nationale : l'un est la Bible de Saint- Martial de Limoges, si riche en ornements d'une élégance remarquable ; et l'autre, la Bible, dite de Noailles, dans laquelle un grand nombre de dessins au trait et enluminés offrent des armes, des meubles, des ustensiles, des costumes religieux, civils et militaires. L'exécution de ces dessins annonce une grande décadence de l'art : les figures sont représentées habituellement de face, quoique le bas du corps soit de trois quarts ; le dessin est très incorrect ; les teintes et les draperies sont des plus plates.

Un autre manuscrit, contenant le commentaire d'Harisson sur Ézéchiel, renferme aussi trois pages peintes, dignes d'attention : l'une d'elles représente le siège d'une forteresse. Il faut donc mentionner ce

YII 5

Fig. 18. — La plus

ancienne

figure héraldique

du griffon.

manuscrit parmi les curieux monuments exécutés en

France au x'' siècle.

Au commencement du xi^ siècle, en France, le clergé prêchait la fin du monde pour le premier millénaire qui allait s'accomplir. On fut donc occupé à tout autre chose, qu'à orner des livres. Aussi, ce siècle est-il celui qui nous a légué le moins de monuments de peintures chrétiennes ou autres ; le volume n» 821 de la Bibliothèque nationale nous représente le dernier degré de l'abaissement de cet art. Rien au monde n'est plus barbare ; rien n'est plus éloigné du sentiment du beau et môme de l'idée du dessin.

L'ornementation saxonne s'était cependant maintenue assez belle, quoique déjà sous des formes très lourdes ; on peut citer, pour ce genre d'ornements, le Sacramentaire n" 987 de la Bibliothèque nationale, et celui d'iEthelgar, conservé à la Bibliothèque de Rouen. Dans les manuscrits du xu'' siècle, on sent l'influence nouvelle des croisades et l'heureuse amélioration introduite par ces expéditions lointaines, dans les sciences, les lettres et les arts.

Les religieux de Souvigny, avant la révolution de 1789, possédaient une fort belle Bible écrite pendant le xn"^ siècle, et que l'on conserve actuellement dans la bibliothèque de Moulins. Le manuscrit, de 592 feuillets, est plus grand que la Bible d'Alcuin, offerte à Charlemagne le jour de son couronnement, en 861. Il est sur très beau vélin format grand aigle, à deux colonnes, à larges marges, d'une écriture très lisible et d'une grande netteté. La Bibliothèque nationale n'offre pas un manuscrit de la Bible qui puisse lui être comparé.

Le texte est entrecoupé de nombreuses miniatures, dont les brillantes couleurs sont enrichies par le contraste de l'or et de l'argent qui les accompagnent. Sa couverture, que le temps a fortement endommagée, est ornée de bandes de différents métaux et d'animaux fantastiques. *

Enfin, au xni'' siècle, ainsi que VHorlus Deliciarum nous en fournissait la preuve**, l'art sarrazin ou

* Celte Bible, qu'on prétend avoir été consultée, lors du concile de Bàle, pour l'exactitude de son texte, fut proposée en échange de huit mille volumes à la Bibliothèque nationale; mais les habitants de Moulins ayant réclamé, il fallut renoncer à cet échange. L'Allier conserva donc ce monument ancien qui peut-être ne fut pas fait en Bourbonnais, mais il est privé d'ouvrages modernes qui auraient pu donner plus de variété à sa bibliothèque départementale, composée, pour plus des deux tiers, de livres de théologie.

** Les nombreuses miniatures de ce célèbre manuscrit du xii" au xiii" siècle, représentaient toute la vie extérieure du moyen âge et étaient de la plus haute importance pour l'histoire de la symbolique chrétienne, de l'architecture, des costumes, des écritures, des instruments, des arts et métiers connus au xiii" siècle*. On y trouve aussi plusieurs exemples d'armes et armures, la figure de l'Antéchrist, un banquet ou repas, le jeu, dit ludus monstrorum, ou les marionnettes, le chariot de la Luxure, le combat des Vertus et des Vices, l'échelle mystique, un calendrier pascal, la vie des religieuses, etc.

Ce précieux manuscrit, qui appartenait à la bibliothèque de Strasbourg, fut détruit en 1870. Quelques-unes des miniatures ont été copiées et publiées en 1810 par Engelhardt, de Stuttgard, les planches sont dessinées et gravées par Willemin, au nombre de 13 à 20, et forment un volume petit in-folio, sans texte.

On trouve dans le I" volume des Monuments inédits de Willemin quelques figures tirées de ce manuscrit; ce sont des rois

* M. Potlier parle avec le plus grand intérêt des miniatures de ce précieux volume, dans son texte de l'ouvrage de Willemin, t. I, p. 48; M. Lenoble, dans le premier volume de la Bibliothèque de l'École dex chartes, p. 239, en donne une description assez étendue au point de vue scientifique. Voir aussi ce qu'en dit M. l'abbé Cahier dans le 19* volume des Amiales de philosophie chrétienne, p. &4 et suiv.

gothique domine presque partout en Europe ; en France surtout, il déploie ses proéminences les plus aiguës, dans l'écriture comme en architecture. Dans le dessin, tous les personnages prennent des formes grêles et allongées ; les blasons envahissent le domaine des miniatures : on y admire les coloris les plus beaux et les plus purs; l'or, appliqué avec une rare habileté,

Fig. 19 et 20. — Sujets tirés de l'Apocalypse, d'après une minialure de Vllortus Dcliciarum (xiii' siècle).

se détache en relief sur des fonds d'un bleu admirable, qui de nos jours n'a rien perdu encore de sa vivacité primitive.

Le manuscrit le plus important par ses miniatures, celui qui surpasse, pour ainsi dire, tous les autres du même siècle, est, sans contredit, un psautier à cinq

jouant de divers instruments de musique. V. les pi. xix et lxxvii. On y trouve un tableau de la généalogie des sciences. V. la publication d'Engelhardt et le t. XIX des Annales de philosophie chrétienne, où il est reproduit avec soin, p. 54.

Fig. 21. — Miniature du xiii' siècle, Horlus Delieiarum. — Les supplices de l'enfer.

Fig. 22à25. — Miniatures du xiii* siècle, Hortus Deliciarum

A. — Le crucifieinent (fol. 150 R«). ~ B. — L'église chrétienne (fol. 225 V*)

Page 1