‹ Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques recueillis et publiés (volume 5)Chapitre 5 sur 16 · CHRESTIENNES · texte numérisé non relu

CHRESTIENNES

Composées par Madame

LA MARQVISE DE

RAMBOVILLET

CATHERINE de VIVONNE

Pour son vsage particulier

« Ce titre dont nous reproduisons à peu près la disposition est encadré d'un large filet d'or. Quant au livre lui-même, il se compose de 79 pages in-8, non compris le titre, toutes encadrées d'or, écrites en caractères romains d'une netteté et d'une égalité parfaites, ornées

de titres courants, en-têtes, majuscules, initiales en or et en couleurs.

« La reliure est en maroquin rouge, semée deVentrelacés, rappelant le nom de Vivonne. Des fermoirs dorés et ciselés la ferment. La doublure de maroquin vert est bordée d'une large dentelle entourant un cadre orné aux quatre coins et au milieu des mêmes V entrelacés. Il est inutile d'ajouter que le livre est dans un bel état de conservation.

« Sur une des gardes, en tête du volume, se voit un dessin à la plume au pointillé qui représente dans un ovale le portrait en buste d'une femme d'environ trente ans, coiffée de fleurs et de boucles de cheveux pendantes, aux yeux vifs et gais, à la bouche souriante, et dont l'embonpoint commence à s'accentuer. Si, comme il est probable, ce portrait est l'œuvre de la marquise dont on connaît le talent, il ne peut être que celui de sa fille Julie-Lucie d'Angennes, pour qui fut composée la célèbre Guirlande de Julie. »

Grâce à un travail, publié il y a quelques années avec la coopération d'un de nos savants bibliographes, il nous serait facile de continuer jusqu'à nos jours cet exposé des transformations subies par l'art de la calligraphie.

Les noms de Mlles d'Aligny, Pons de l'Hérault, Sivel ; de MM. Moritz Greiner, H. Delacroix, Baudet, Langlumé, Krause, Le Doux, Laroue, Berliner, Quertinier, dont les travaux sont recherchés, prouvent que les Barbedor, les Pétré, les Allais, les Sénault, les Rossignol, et tant d'autres, ont eu d'habiles successeurs.

Après avoir été oubliée durant trois cents ans, la pein-

turedes manuscrits est enfin étudiée; on sent la nécessité de lui faire occuper, dans l'histoire de l'art, un rang qu'elle ne quittera plus. Un des programmes de l'Institut fut un appel à l'examen sérieux de cet art charmant qui, à l'époque du Dante, et même longtemps après lui, fut une des gloires de la France.

Pour résumer cet aperçu sur l'art d'enluminer les livres, on peut le diviser en deux phases, comme l'a fait M. Lecoy de la Marche. La première, pré-gothique, comprend les entrelacs, les animaux fantastiques ou vrais, les personnages à poses hiératiques, grêles, allongées. La peinture en est cependant belle ; les couleurs, au début, binaires ou ternaires, simples : vert, rouge ou brun, jaune, se décomposent dès que l'azur et le métal sont introduits.

Le pourpre apparaît, l'or charge les fonds, mais tout est plat, sans relief, peu de perspective, en somme l'art n'a pas pris son plein essor.

Il n'en est plus de même dans la période gothique et post-gothique où l'artiste enfante puissamment, modèle et ombre ses personnages ; les couleurs, tout aussi lîrillantes, sont graduées avec les effets de lumière et non plus posées en teintes plates. Les fonds toujours ornés d'azur ou d'or ne sont plus nus : un ornement se répète et par son assemblage, la disposition des pièces, donne l'illusion d'un logis, de l'espace, etc.

Nous conclurons de la sorte, afin d'attirer plus particulièrement l'attention des amateurs et des bibliophiles sur ces transformations.

Fig. 95. — Portulan du rvi* siècle.

America, from Isla da Fortuna to the Island of Sam Joam, and Terra Nova,

Fig. 96. — Portulan du xvi° siècle.

South America, Chili, the Rio delà Plata, the Strecto de Magalanes,

Terra del Fuego, Antartic Continent, both the océans, etc;

with a scale of latitude from Ihe G5th to the 22nd degree of latitude south.

L'Album amicorum, en usage au xvii^ siècle, ressemblait à l'album des autographes d'un collectionneur. Tous les gens d'études se croyaient obligés de faire inscrire quelques lignes, quelques mots sur Tune des pages blanches de leur album.

Un des personnages de la comédie de Saint-Évremont, Sir Politick Would-Be, s'exprime ainsi :

« Lorsque nos voyageurs sont gens de lettres, ils se munissent, en partant de chez eux, d'un livre blanc, bien relié, qu'on nomme Album amicorum, et ne manquent pas d'aller visiter les savants de tous les lieux où ils passent, et de le leur présenter afin qu'ils y mettent leur nom, ce qu'ils font ordinairement, en y joignant quelque propos sentencieux et quelque témoignage de bienveillance en toutes sortes de langues. Il n'y a rien que nous ne fassions pour nous procurer cet honneur, estimant que c'est une chose autant curieuse qu'instructive d'avoir connu de vue ces gens doctes, et d'avoir un spécimen de leur écriture. »

Parmi les documents manuscrits, les Portulans doivent aussi être mentionnés : ce sont d'anciennes cartes qui ont un intérêt indiscutable, ainsi que l'on pourra en juger par les figures 95 et 96.

L'ornementation de certains rituels égyptiens écrits sur papyrus remontent à une antiquité très reculée. Si les archives de Bénarès, qui renferment environ 15 000 manuscrits, ou celles de quelque autre ville sacrée de l'Inde nous étaient ouvertes, il est probable que d'antiques peintures ornant les grands poèmes, honneur de VII 15

l'Inde, viendraient accroître nos richesses en ce genre. L'ornementation des livres était pratiquée, dans l'Hindoustan, à une époque que la paléographie orientale ne peut clairement assigner, et jusqu'au moment où quelque artiste hindou fera pour les livres ce que Ram- Ras a fait pour l'architecture, un doute prudent devra,

Fig. 97. — Aurengzèbe et sa suite.

(Manuscrit de la Bibliothèque nationale.)

dans ces matières délicates, diriger les recherches de l'Européen. Nous faisons remarquer en passant, néanmoins, que le climat de la presqu'île de l'Inde est bien moins favorable que celui de l'Egypte à la conservation des livres.

Les grands poèmes, tels que le Mahâbbârata et le Râmâyana, les autres livres sanscrits, tels que les Védas Itihâsas et les Pourânas, se montrent encore aujourd'hui ornés dans ce style essentiellement original, qu'il ne faut pas confondre avec celui des peuples conquérants.

Il en est de môme à l'égard de l'art des Chinois, art bien autrement connu et si vulgaire aujourd'hui, qu'il s'est mêlé comme à notre insu à l'ornementation de nos étoffes et des meubles de nos salons. Les Chinois, comme on sait, possédaient l'imprimerie dès le vii^ siècle de notre ère : c'est, pour ainsi dire, l'époque où commence parmi nous l'ornementation des manuscrits. Un livre d'une étendue considérable pourrait donc être consacré aisément à la paléographie et à la xylographie des Chinois ; disons plus, les noms, ici, seraient peutêtre plus multipliés que dans l'histoire de l'art occidental, et ce qu'il y a de curieux, on pourrait y voir figurer des noms d'artistes français.

Le P. Altiret, mort en Chine en 1768, était un peintre si goûté de l'empereur, qu'il fut sur le point de l'élever à la

dignité de mandarin. Un autre jésuite italien, Castiglione, était dans le même cas.

Il est bon de le rappeler ici, le plus célèbre des peintres chinois dans les temps modernes, Lamquoi, écrivit, vers l'année 1681, un livre intitulé : Le Fan-Qui, dans lequel se trouve analysé le système de la peinture chinoise. Nous renvoyons également à rarticlc que donna jadis, sur les peintures chinoises, u:i

Fig. 98.

Gopis, femme mythique.

Miniature indouc.

Il6 CONNAISSANCES NÉCESSAIRES

sinologue, J. Hager, auteur d'un livre sur les médailles

chinoises du Cabinet national de France.

L'art oriental qui nous est le plus familier toutefois, se présente ordinairement à notre pensée sous la forme que lui ont donnée les Arabes. Il n'est personne qui ne sache aujourd'hui quel degré de magnificence certains

Fig. 99 et 100. — Miniatures persanes.

princes mahométans ont déployé dans l'ornementation du Coran et de quelques autres livres religieux. Casiri nous apprend tout ce qu'il y avait de richesses en ce genre dans les bibliothèques de l'Andalousie. Pour n'offrir ici qu'un exemple du luxe de reliure offert par certains manuscrits des Arabes, nous signalerons l'exemplaire du Coran qui avait été écrit tout entier de la main d'Othman, Ce livre fut porté en Espagne, et Abd-el-Rahman le conservait à Cordoue; il tomba au

Fig. 101. — Miniature indoue.

pouvoir des Almohades, à l'époque où ils firent la conquête de la Péninsule. L'un de ces princes, zélé musulman, fit couvrir le splendide volume de lames d'or enrichies de diamants, et quand les troupes se mettaient en marche pour quelque expédition, dit M. Charles Romey, un chameau, superbement enharnaché, portait devant eux le saint livre, renfermé dans une cassette revêtue de drap d'or. De vicissitude en vicissitude, ce précieux Coran est passé dans les mains des Turcs et fait partie des trésors des sultans. Selon ce que nous raconte un savant orientaliste, l'abbé Barges, ce serait à Maroc que ce Coran magnifique aurait été enrichi de ses joyaux les plus précieux par Abd-el-Moumen-Ben-Ali. Sa reliure n'aurait peutêtre pas reçu des diamants auxquels la taille n'avait pas encore donné leur merveilleux éclat, mais bien des perles fines, des rubis et des émeraudes, les plus belles que le sultan avait pu se procurer. « Les fils et successeurs de ce prince, marchant sur ses traces, se plurent à enrichir la couverture de nouveaux joyaux, de nouvelles pierreries de grand prix, en sorte qu'à la fin les planchettes se trouvèrent entièrement recouvertes d'ornementation. » Durant une bataille sanglante où succomba Saïd, ce livre, qui représentait à lui seul un trésor d'un prix inestimable, tomba entre les mains d'un soldat qui, après l'avoir dépouillé de sa couverture, le jeta comme objet de rebut*.

De tous les peuples orientaux, les Persans sont bien certainement ceux chez lesquels la calligraphie est le plus en honneur. Cet amour pour les beaux livres et les

* Cf. Histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen. Paris, 4868; in-S».

splendides ornements de l'écriture remonte même à une haute antiquité. Manès ou Many, l'hérésiarque qui fut mis à mort par ordre de Behram en 274, doit être inscrit en tête des calligraphes célèbres, de la Perse. On ferait un livre s'il fallait dénombrer ici tous les artistes fameux en ce genre que nomment avec orgueil les Persans, en y ajoutant ceux qu'a vus naître l'empire musulman du Mogol. Les plus beaux spécimens hindo-persans que l'on possède à Paris, sont conservés à la Bibliothèque nationale, section des estampes. Deux volumes surtout sont dignes d'admiration. L'un est intitulé : Dames et Seigneurs de la Perse; l'autre, qui renferme les portraits des souverains mogols, porte le nom de Manuci, le savant voyageur qui le rapporta des Indes. Manuci était un habile médecin vénitien, qui, après avoir parcouru l'Extrême-Orient au xvii'^ siècle et avoir été attaché au service de la cour, revint en Italie, vers l'année 1691.

En tout ce qui regarde les arts du dessin, les Persans ont un grand avantage sur les Arabes et sur les Turcs. Ils sont Schiites, et par conséquent ils ne craignent pas de faire intervenir la représentation de la figure humaine parmi les ornements les plus délicats de la calligraphie. Par l'ensemble de ces ornements eux-mêmes, il y aurait une curieuse étude à faire des allégories que les Orientaux emploient dans leurs œuvres d'art.

Pour ne parler que des fleurs et des oiseaux qui reviennent si souvent dans la peinture des livres, la rose est l'image de la divinité, le narcisse est le symbole de celui qui se consacre à Dieu, l'âme pieuse est représentée par la violette, le rossignol cache une allégorie

d'un ordre plus élevé, c'est encore l'âme, mais elle aspire à se réunir au Très-Haut. La littérature si riche des Persans a fourni des textes nombreux propres à exercer le talent des calligraphes et des illuminateurs. La grande épopée, connue sous le nom de Shah Nameh, ou le livre des rois, le poème de Medjnoun et Leïla, qu'a traduit avec tant de charme M. de Chezy et qui est dans la mémoire de tous les Orientaux, Youssouf et Zuleïka dont la renommée n'est pas moindre, les poésies mystiques de Saadi et tant d'autres, sont illustrés par les pinceaux les plus habiles.

Chez les Orientaux, le xV et le xvi*^ siècle paraissent avoir été l'époque brillante de la peinture des livres. On se tromperait si l'on supposait que cet art s'est éteint en Perse. Il est en honneur, plus que jamais, à Téhéran. Vers le milieu du xix« siècle, Nacir-Eddine- Shah, qui était un appréciateur du goût le plus délicat, en tout ce qui regarde l'ornementation des livres, avait fait écrire par M. Alex. Chodzko, un manuscrit unique, reproduisant les contes des Mille et une Nuits et enrichi de beaucoup de poésies qui ne se trouvent pas dans le texte arabe. Ce livre merveilleux, confié aux calligraphes en renom, a coûté vingt-sept années de travail assidu et la somme qui y a été consacrée équivaut environ à 800 000 francs.

Pendant la période du moyen âge, on entourait les manuscrits précieux d'un très grand culte ; et une excommunication frappait, à la Vaticane, le téméraire qui aurait osé transporter la Divine Comédie, enluminée par Guilio Clovio, hors de la place qu'elle occupe. « Que

si quelqu'un se permet de manquer de respect à ce livre, qu'il soit anathème ! » disent des inscriptions placées en tête de plusieurs manuscrits anciens.

La fameuse Bible d'Ariastein, conservée au British iNIuseum, plus farouche encore, se défendait par une terrible imprécation.

« Si quelqu'un dérobe ce livre, qu'il meure de mori violente, qu'il soit rôti dans la poêle, que les fièvres et le mal caduc le dévorent! Qu'il soit roué et pendu ! Ainsi soit-il ! »

Une fois déposé dans la librairy du souverain, de la ville, ou de la corporation qui les avaient acquis, les manuscrits précieux passaient à l'état de reliques et d'objets sacrés.

Les soins dont on devrait entourer ces reliques sont, la plupart du temps, dérisoires, et les observations que lun des libraires les plus érudits du xix^ siècle, M. Edouard Didron, a faites à ce sujet, doivent être un enseignement pour les bibliophiles, ajoutons aussi pour les bibhothécaires.

« En règle générale, écrivait M. Edouard Didron*, tout curieux, tout studieux est l'ennemi naturel et direct des livres imprimés ou manuscrits, des images gravées ou originales qu'on livre à ses études ou à sa curiosité. C'est un fait : tout consommateur est l'ennemi né des objets dont il use.

« Mais les miniatures surtout excitent une foule de mauvaises passions; si l'on divise en soigneux, en négligents, en curieux, en envieux, en fanatiques reli-

* Cf. Des Manuscrits à miniatures. Annales archéologiques, tome II, 1845.

vu 16

gieux et politiques, en voleurs, tous ceux qui viennent les étudier ou les regarder, on verra à quels désastres sont exposées ces gracieuses images.

» Un soigneux arrive, auquel on prête un beau manuscrit à miniatures. D'abord il cherche un lieu convenable pour placer son immense in-folio ; et, comme d'ordinaire il n'y en a pas, il faut qu'il se mette à côté d'un paléographe ou d'un érudit qui embarrassent les tables de leurs paperasses ou de leurs bouquins, et qui ont près d'eux un encrier pour copier des textes et prendre des notes. La plume d'un paléographe crache très souvent, comme on sait, et crache de l'encre très noire sur les vignettes du miniaturiste au désespoir. Mais ce n'est là que de la rosée, et l'on est trop heureux lorsqu'on ne renverse pas des flots d'encre sur les miniatures, en renversant l'encrier sur la table, comme j'en ai été témoin dans une très grande bibliothèque de France. Est-ce la faute du paléographe? non pas; mais bien celle des administrateurs qui devraient fixer les encriers, les incruster dans les tables et non les laisser mobiles et peu solides de base. On devrait réserver exclusivement pour les miniatures une table où n'arriverait jamais un encrier. Au département des estampes de la Bibliothèque royale, il n'est permis de dessiner et de prendre des notes qu'au crayon ; au département des imprimés, une grande table est affectée spécialement aux lecteurs de livres à planches, et de cette table sont bannis encriers, plumes et portefeuilles à encre. Est-ce que les estampes, qui sont dans le commerce et qu'on peut remplacer presque toujours ; est-ce que les planches des imprimés, qui abondent en exera-

plaires, sont plus précieuses que les miniatures qui sont toutes uniques, sans exception?

« Survient un négligent, auquel on confie un volume de miniatures. Comme ces volumes sont le plus souvent d'une grosseur énorme, et qu'il n'y a pas de pupitres pour dresser ces pesantes masses, on est bien forcé, pour travailler, étudier ou même voir tout simplement, de se faire un pupitre artificiel. On entasse deux ou trois volumes l'un sur l'autre, et on adosse à ce monticule le volume à miniatures. Mais celte colline est souvent formée, elle aussi, de volumes à vignettes; je vous laisse donc à penser ce que le volume de dessous, sur lequel pèse une masse de plusieurs kilogrammes, devient en pareille circonstance. Les plus belles miniatures s'écrasent, surtout celles qui sont à fond d'or et en relief, pour ainsi dire; car une pâte, sur laquelle s'étend une couche épaisse de couleur, fait saillir les figures, comme celles des jolis bas-reliefs du tombeau de Louis Xll à Saint-Denis. Il n'est pas rare d'entendre un craquement dans l'intérieur de ces volumes : c'est tout simplement une série de cinquante ou cent tableaux qui cèdent à la haute pression exercée sur eux, et qui se réduisent en poudre. Ces tableaux sont broyés, par les volumes qui les étouffent, comme une route est broyée par les roues d'un chariot qui passe dessus. Il n'y a pas de manuscrit qui ne présente une certaine quantité de miniatures ainsi écrasées : sous le doigt, les couleurs s'écaillent; au souffle, elles s'envolent en poussière. Les inconvénients de l'encre, que n'avait pu éviter le soigneux, sont provoqués par le négligent. Comme ce dernier est horriblement gêné pour prendre des

noies, il pose son papier sur le parchemin, sur la miniature môme; alors la plume qui crache, cl la plume qui est trop remplie d'encre font des pâtés à couvrir souvent toute une figure.

« Je ne parle pas des négligents qui prennent du tabac et n'usent pas à temps de leur mouchoir.

« Un curieux, un antiquaire négligent ou soigneux, peu importe, tient en main des miniatures. En sa qualité d'antiquaire, il est d'une curiosité hardie, insatiable et même immorale. En Egypte, il a violé les tombeaux pour voir comment on embaumait les morts. En Grèce, il a passé sa main calleuse sur la poitrine de la Vénus de Milo pour s'assurer que le marbre était bien poli. En France, dans les églises, il touche les vases sacrés pour les examiner de plus près; aux statues les plus révérées de la Vierge, à celles de Chartres ou du Puy, il commet de véritables inconvenances pour étudier le style, l'âge et la matière dont la figure est faite. Vous devez donc pressentir son peu de respect pour les miniatures qu'il étudie. Comme un grand intérêt le pousse à savoir comment on peignait sur parchemin, quels apprêts on faisait subir au subjectile, par combien de degrés successifs une miniature passait pour arriver du croquis el du simple dessin au tableau colorié et terminé, l'antiquaire commence par enlever l'or et la couleur, puis la pâle qui rehaussait Tor, et enfin le trait et la ligne où s'encadraient les teintes diverses. Il veut surprendre la nature sur le fait, comme ces naturalistes qui ouvrent l'estomac d'un animal vivant pour contempler de leurs yeux la digestion et la sécrétion des humeurs ; quand l'expérience est faite, l'animal

ost mort et la miniature détruite. Lorsque notre curieux, en effet, a passé de cette sorte sur un tableau, le tableau a disparu complètement : sa main est une éponge, son doigt est un grattoir, son ongle une râpe qui, à plusieurs reprises, finissent par tout enlever. Je pourrais citer plusieurs manuscrits et des plus beaux, ainsi gravement endommagés; je pourrais rouvrir des blessures qui ne se cicatriseront jamais au cœur des conservateurs, lesquels n'ont vu ces mutilations que trop tard pour les empêcher.

« A côté d'un antiquaire curieux est placé quelquefois un antiquaire envieux. Ce dernier détruit tout ce qui n'est pas à lui, pour que d'autres n'en profitent pas. Numismate, il fond une pièce unique dont seul il a le double pour donner plus de valeur à la sienne. Collecteur d'objets de l'art, qu'il ne soit pas introduit dans une galerie analogue que vous aurez amassée vousmême, autrement il vous volera ce qu'il n'a pas, il vous volera surtout ce qu'il a, pour qu'on ne dise pas qu'un autre possède une pièce qu'on voit chez lui. Bibliomane, il met dans sa poche un Elzévir qui appartient à un ami ou à une bibliothèque publique; il couve de l'œil toute édition rare, toute reliure précieuse. Miniaturiste, il étudie les vignettes, il en dessine de très belles, d'uniques, pour un ouvrage sur les costumes, par exemple. Mais, comme il ne pourrait pas aisément les enlever, il cherche au moins à les détruire ; il les coupe autant que possible, il les gratte à la sourdine, ou bien il renverse un plein encrier dessus. La vignette ainsi anéantie ne servira plus à personne ; lui seul l'aura vue, lui seul la possédera par le calque ou le dessin. On se rappelle

la fameuse tache d'encre qui rendit célèbre Paul-Louis Courier. L'helléniste découvrit à la Laurentienne de Florence un manuscrit de Longus, renfermant un passage que ne mentionnait aucun autre manuscrit. Courier copia le passage avec un soin extrême; puis il rendit invisibles les lignes précieuses du manuscrit, en les barbouillant d'encre. Du reste, Courier emportait dans sa poche le fac-similé de ces lignes, dont il était désormais l'unique propriétaire.

« Le fanatique est malfaisant aux miniatures. Les plus gracieux manuscrits, ceux des xiv« et xv" siècles, sont remplis de détails étranges sur les mœurs légères de cette époque qu'on peut appeler la régence du moyen âge. Le fanatique s'effarouche de ces peintures sémillantes. Lorsqu'il tombe sur un manuscrit orné de quelque nudité, d'une Eve, par exemple, qui étale une beauté florissante et sans voiles, telle qu'elle sortit du côté d'Adam ; lorsqu'il voit la luxure personnifiée dans une belle femme que Satan agace à la bouche de l'enfer; lorsqu'il rencontre une gracieuse sainte Agathe à laquelle on arrache la poitrine; au lieu de tourner la page et d'aller plus loin, ce qui serait tout naturel, notre homme mouille son pouce avec de la salive, et il efface la belle forme. Il ne veut pas que d'autres, qui pourraient feuilleter le même manuscrit, soient exposés comme lui. Un exemple entre mille. A la Bibliothèque royale, le manuscrit du fonds Français, n" 6875, renferme les Triomphes de Pétrarque ; c'est un des plus beaux livres de cette admirable collection. Chacun des six Triomphes est accompagné d'une miniature qui peint ce que décrit le texte. Toutes les miniatures, hors

A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE DOUZIÈME. 127 une, sont en place et révèlent la finesse de l'art du xv« siècle. Celle qui manque montrait le Triomphe de r Amour : on l'a déchirée, quoiqu'elle dût être fort innocente, à en juger par les peintures de ce triomphe qu'on voit dans d'autres manuscrits. On doit cette mutilation à quelque pauvre homme d'un petit esprit et d'un cœur très mou. Mais c'est particulièrement aux nudités faites à plaisir, sans autre motif que la fantaisie, et qui remplissent beaucoup de manuscrits des deux derniers siècles du moyen âge, que rarement on a fait grâce. Quand certaines gens ont passé sur un livre d'heures ou une Bible en figures du xv« siècle, c'est absolument comme quand un troupeau de ruminants a passé dans un pré ; ils en ont brouté marguerites et pâquerettes, pavots et bleuets. Toutes les fleurs ont disparu, et la belle prairie est tondue à ras.

« Mais un autre genre de fanatiques renchérit encore sur ces vandales imbéciles. Il ne peut pardonner aux miniatures qui précipitent en enfer des membres du clergé : un pape, un cardinal, un moine, comme il y en a presque toujours. De plus, le diable lui est personnellement odieux; il croit le tuer lui-même et sa puissance, en l'efTaçant d'un manuscrit. Or, beaucoup de manuscrits sont religieux et présentent, en plusieurs scènes, le prince des démons, Satan, entouré d'une cour de diables : aussi beaucoup d'entre eux. ont-ils souffert de cette haine insensée, qui s'attaque aux images au lieu de s'en prendre aux choses mêmes. Entre autres victimes de ce fanatisme bizarre, je citerai la Bible historiale, n" 6818 de la Bibliothèque royale. Un très long et très magnifique diable qui figure dans une vignette

des psaumes a perdu, sous le doigt mouillé d'un stupide ennemi, sa queue redressée comme elle se redresse aux lions en colère, son buste, sa jambe droite et une partie de sa tête. Le genou gauche, les cornes du front ont à peine résisté; mais tout le reste n'est plus qu'une plaque noire et informe; tout son corps n'est plus qu'une plaie.

« Le fanatique fait encore la guerre aux sujets païens qui décorent assez souvent des manuscrits chrétiens. Les sirènes qui accompagnent une scène de baptême, ou bien, dans les signes du zodiaque, le Verseau de janvier et les Poissons de février; les Satyres qui s'enroulent en arabesques, sur des encadrements et des chapiteaux de colonnes; les fleuves qui, par une métaphore pittoresque, sont changés en jeunes hommes ou en vieillards barbus, et sont accoudés sur une urne d'où coule la source; la lune, qui est métamorphosée en femme coiffée d'un croissant, et le soleil en jeune homme couronné de rayons ; tout ce paganisme adopté par l'art chrétien est traité comme le diable de tout à l'heure. Fleuves et sirènes, soleil et lune, tous sont impitoyablement effacés, comme seraient tués Apollon ou Diane s'ils revenaient sur la terre et quittaient l'Olympe pour se montrer dans une église.

« Ces fanatiques austères sont doublés des fanatiques puérils qui en veulent aux bourreaux des martyrs, au traître Judas, aux Juifs qui crucifient Jésus ou lapident saint Etienne, aux soldats qui éventrent les saints Innocents. Ces mutilateurs, tombés en enfance, torturent les bourreaux à leur tour; ils les rayent de l'ongle, les effacent du doigt, les grattent du canif, leur percent

les yeux, leur coupent le cou. Ce genre de mutilations est des plus fréquents. Il semble qu'il y ait une foule d'hommes-enfants qui se passionnent pour ou contre un personnage acteur dans une scène peinte en miniature, et qui déchirent d'une main un être méchant, un persécuteur en peinture, pendant que de l'autre ils caressent le persécuté. C'est ainsi qu'au théâtre le peuple prend parti pour la victime contre l'oppresseur. Je me rappelle qu'étant un enfant de sept ans et apprenant à lire, on me donna un abécédaire précédé d'une image en gravure sur bois, qui représentait Jésus trahi par le baiser de Judas ; le jour ne se passa pas sans que Judas, égratigné, mordu, abreuvé de salive, eût complètement disparu. — Après les manuscrits à nudités, les plus maltraités sont assurément ceux qui renferment des bourreaux; ce sont surtout les Miroirs historiaux; car, aux chapitres des persécutions, ils sont (ou plutôt ils étaient) couverts de tortureurs.

« A ces bizarres vandales, il faut associer les fanatiques politiques, les jacobins, les sans-culottes, les républicains en général. Plusieurs manuscrits, que décorait un écusson armorié, ont été tailladés, découpés, crevés, effacés à l'armoirie, parce qu'ils avaient appartenu à un roi, à une reine, à un prince, à un grand seigneur. Les fleurs de lis, qui rappellent incontestablement le despotisme le plus affreux, ont été biffées sur plusieurs écussons. Malheureusement leur ruine a entraîné celle de leurs tenants, qui étaient souvent des anges ravissants ; celle des timbres, des lambrequins et des pavillons. Quelquefois, comme dans un incendie, la fureur a gagné de proche en proche jusqu'aux tableaux dont vu 17

130 COiNNAISSANGES NECESSAIRES

l'écusson n'était qu'un ornement et qu'un chiffre. A la Révolution, pour abattre la couronne d'un roi ou la mitre d'un évoque, on a coupé souvent la tête tout entière. Le Jacobin est radical quand il détruit : il renverse tout un monument pour une partie qui lui déplaît, il efface toute une pag^e en miniature pour un point qui le contrarie. C'est surtout en province que les septembriseurs de miniatures écussonnées ont sévi avec le plus d'acharnement. Dans les cathédrales de Noyon et de Châlons-sur-Marne, les révolutionnaires n'ont pas laissé une seule statue, pas môme la plus humble statuette. Dans plusieurs localités, les bibliothèques ont eu le môme sort que ces deux pauvres églises.

« Enfin, comme toutes les choses précieuses, les miniatures sont exposées aux voleurs, et aux voleurs de plusieurs classes sociales. Les plus distingués sont de certains touristes de l'Angleterre, qui se désennuient en ennuyant les autres, et surtout en les volant. Ils achètent bien quelques curiosités çà et là, mais ils en volent davantage encore. Tous les possesseurs de collections savent ce que leur coûte la visite d'un amateur anglais qui se promène par curiosité ou par désœuvrement. Ces touristes ont de petits instruments d'acier finement trempés, faits exprès, et à l'aide desquels ils enlèvent très adroitement des carrés de parchemin où sont peintes des miniatures. Mais il y a des voleurs plus ignobles, de vrais voleurs, qui dérobent, en arrachant ou en coupant, les plus belles miniatures ; ils les vendent ensuite et vivent de ce commerce infâme. Depuis quelque temps surtout, depuis que l'art chrétien est <M\ faveur, les miniatures sont en hausse ; ce n'est pas

un genre d'industrie sans profit que celui dont je parle en ce moment. Ainsi, dans ces dernières années, a été déchiqueté et vendu vignette à vignette, page à page, un magnifique missel italien du xin*= siècle, qui avait appartenu au pape Boniface VIII. Les miniatures avaient été peintes par Odevigi d'Agobbio, ami de Giotto; comme les membres d'Orphée, elles sont aujourd'hui disséminées dans tous les quartiers de Paris- On dit qu'elles ont fait la fortune de deux bouquinistes. — Sur cent manuscrits, quatre-vingts au moins portent aujourd'hui les marques de ces dernières mutilations.

« Voilà les sept classes de bêtes malfaisantes qui piquent, rongent et dévorent nos belles miniatures. Qu'un môme manuscrit passe successivement par les mains de ces différents amateurs, de frais, de complet, de splendide qu'il était, il en sortira fané, exténué, dépareillé. Le soigneux n'aura pu empêcher une tache d'encre qui, comme une tache d'huile, se sera étendue et multipliée sous la main du négligent. Écrasée par ce dernier, la môme miniature sera écaillée par le curieux en plusieurs endroits ; défigurée par l'envieux, effacée par le fanatique, elle sera volée par le touriste, pour peu qu'il en reste encore un lambeau. Ce que je dis d'une môme miniature appliquez-le à tout un manuscrit et au plus beau (car on s'attache toujours aux plus beaux de préférence), et vous aurez l'histoire des mutilations diverses qu'ont éprouvées nos manuscrits de France, qui sont les plus beaux de l'Europe à ce qu'on dit.

« D'autres causes de destruction se joignent encore à toutes celles que je viens d'énumérer. Il est tel manuscrit qui a des miniatures à chaque feuille, l'une sur le

verso, l'autre sur le recto. Dès lors ces miniatures, qui se regardent l'une l'autre, se frottent continuellement. Il aurait fallu imiter ce que fit un célèbre miniaturiste du ix^ siècle, Théodulphe, évêque d'Orléans. Comprenant la valeur des miniatures parce qu'il en peignait lui-même, l'évêque mit entre les feuilles de son manuscrit célèbre de la fine étoffe de laine ou de soie, de la gaze transparente, sur laquelle reposaient et reposent encore les tableaux qu'il a exécutés. Eh bien! chez nous il n'y a que fort peu de manuscrits auxquels on ait fait ce lit de repos ; dans la plupart de ces livres, les miniatures se frottent l'une contre l'autre.

« Or, comme les miniatures du xiii« siècle sont en relief, avec des dépressions et des saillies; comme, d'un autre côté, le meilleur moyen d'user un corps dur est de le frotter par lui-même (car le marbre se polit avec du marbre, le diamant se taille et ne peut se tailler qu'avec de la poudre de diamant), il en résulte que le frottement d'une miniature sur une autre miniature polit et taille à merveille; c'est-à-dire qu'il use, écaille et détruit la peinture.

« Il est encore une source de dommages qu'on pourrait tarir : c'est le prêt des manuscrits à miniatures. Bien qu'on ne permette leur sortie des bibliothèques qu'avec la plus grande difficulté, cependant certains privilégiés, et ils sont nombreux en province, ont le droit ou la grâce d'en emporter chez eux. Que, dans le trajet de la bibliothèque à leur demeure, un manuscrit tombe dans la rue, au milieu des boues, que le feu prenne chez eux; qu'un enfant mette la main au manuscrit prêté pour voir des images; qu'une cuisinière le

touche avec des mains beurrées, une femme de chambre avec des doigts pommadés, alors adieu les plus belles vignettes, adieu les fraîches miniatures, adieu le manuscrit entier. — De plus, presque tous les manuscrits sont mutilés, et comme leur état n'est pas constaté, comme on n'a pas dressé un inventaire des mutilations on peut quand on les a chez soi et qu'on n'est pas un parfait honnête homme, couper des miniatures, soit pour grossir une collection, soit pour faire un trafic honteux. Le manuscrit rendu est visité avec grand soin, c'est vrai; mais il est presque impossible d'apercevoir les mutilations nouvelles, car les récentes se confondent avec les anciennes. Les gens sans conscience savent parfaitement qu'il n'existe aucun inventaire où soit constaté l'état des manuscrits.

« On ne devrait jamais prêter à qui que ce soit, même pour les meilleures raisons du monde, un manuscrit à miniatures. Est-ce qu'on prête les tableaux de Lesueur, de Poussin, de Raphaël? Est-ce qu'on permet de les emporter chez soi et d'en faire ce qu'on veut? Les conservateurs des antiques, à Paris, ne vous permettent pas même de toucher les médailles du cabinet ou les objets d'antiquité qui ne peuvent se détériorer par le contact; à plus forte raison vous refusent-ils d'en emporter. Lorsqu'on veut étudier la numismatique, il faut venir au cabinet, être présenté au conservateur en chef, il faut avoir à ses côtés un conservateur qui veille sur vous des deux yeux de chair que lui a donnés la nature, et des cent yeux de l'àme que peuvent allumer en lui l'amour et la passion des médailles. Et pourtant les médailles sont presque toutes en double, en triple, en

•décuple, tandis que les miniatures, sans exception, sont uniques comme les tableaux ; cependant même dans le commerce, une médaille est loin de la valeur d'un manuscrit à miniatures. »

Il est donc utile que, tout en donnant les plus sévères garanties de conservation, on rende les dépôts de manuscrits accessibles à tous. Il est vrai que le nombre des travailleurs ira se multipliant dans une proportion considérable, mais c'est un petit malheur. A quoi bon une bibliothèque si on ne peut pas s'en servir? Il y a dans les manuscrits des trésors abondants en renseignements historiques de toute nature, artistiques de toute valeur; il ne faut pas qu'ils moisissent sans profit. Ces armoires renferment un aliment sans fin à la plus avide curiosité; il ne faut pas que nous mourions d'inanition au sein de cette fabuleuse abondance. Nous ne sommes plus sous Charles X; à cette époque, on nomma un conservateur dans l'une des bibliothèques de Paris : c'était un ancien garde des parcs et jardins royaux, qui veillait sur les lièvres pour les empêcher de sortir, sur les arbres fruitiers pour en écarter les enfants. Lorsqu'il demanda à quoi l'obligeaient ses nouvelles fonctions, on lui répondit que la garde soigneuse des livres lui était confiée et qu'on lui recommandait la plus vigilante conservation de ces précieux bouquins. En ce cas, ne craignez rien, répondit-il : on n'y touchera pas, je vous en donne ma parole d'honneur. En effet, il ferma les portes des armoires, et mit les clefs dans ses poches. Dorénavant on put regarder les livres, mais on n'y touchait que des yeux. — Or, il ne faut pas que les bibliothécaires et certains privilé-

g-iés soient comme sous Charles X, dans les parcs; il faut que tous les dépôts publics soient ouverts, abordables et faciles à tous. Les bibliothécaires doivent être non seulement généreux, mais encore libéraux à confier leurs beaux manuscrits : la générosité implique faveur, la libéralité annonce une espèce de droit. Tout le monde a le droit de faire des études sérieuses, san& le moindre obstacle.

Mais on dit que les miniatures courront alors plus de dangers qu'auparavant; autrefois, à la Bibliothèque royale, par exemple, on ne montrait les manuscrits à miniatures qu'avec la plus grande difficulté : une vignette était une relique qu'on ne découvrait qu'aux privilégiés. Cependant, c'est alors que se commirent presque toutes les mutilations dont il a été fait mention. Aujourd'hui on est assez libéral : ni temps, ni peine ne coûtent aux conservateurs pour tâcher de vous servir à souhait.

Cependant les manuscrits n'ont jamais "moins souffert qu'aujourd'hui. C'est que les conservateurs veillent avec soin, nous dirions volontiers avec tendresse, sur les miniatures. Que les provinces se modèlent donc sur Paris, que Paris se perfectionne encore, et nous serons bien près d'arriver à la solution de ce problème : conservation parfaite et libéralité extrême.

Si on ajoute, à ces paternelles précautions, des tables exclusivement réservées pour les lecteurs de manuscrits à miniatures, des tables sans encriers, des tables à pupitres tournants, pour qu'on puisse y placer trois ou quatre manuscrits à la fois, afin de les comparer sans les frotter ni les superposer; si dans le nombre des

conservateurs, vous en désignez un que vous chargiez de la conservation spéciale des miniatures, un conservateur qui en ait fait une étude particulière et qui puisse guider dans les recherches, ou donner des renseignements à tous ceux qui, pour un but ou pour un autre, pour un costume ou un trait de mœurs, pour un fait historique ou un renseignement archéologique, viendront consulter les vignettes; si enfin, et surtout, vous obligez ce conservateur à rédiger un catalogue qui enregistre toutes les miniatures par ordre chrono- • logique, par ordre géographique, par ordre de matières ou de sujets, vous atteindrez alors le vrai but d'une bibliothèque, qui est de propager la science en conservant d'une main et en donnant de l'autre les monuments mêmes de cette science.

Fig. 102. — Chaire et pupitre à écrire. Figure d'applique (travail français du xiii' siècle).

style Ornemental

Caractères de l'écriture

Décoration des Manuscrits

et des Lettres Capitales

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