Ù CONNAISSANCES NÉCESSAIRES
son enfance, ce goût pour les beaux livres, dans les Heures magnifiques que lui avait léguées Henri II. Ce fut sous son règne que les calligraphes réunis en société régulière fondèrent, au mois de novembre 1570, l'Académie d'écriture de Paris.
Papyre Masson nous apprend que ce souverain avait attaché à sa personne l'un des plus grands calligraphes du siècle; c'était ce Pierre Hammon qui, né à Blois, était à la fois un habile miniaturiste, un écrivain instruit, et, nous en avons la certitude, un grand géographe comme son contemporain Guillaume le Testu. Après avoir enseigné le roi, Hammon Blésien, c'est ainsi qu'il se nomme lui-même, eut le sort de Bernard de Palissy, ce maître immortel des ornemanistes de son temps : il fut emprisonné et périt de mort violente.
Étrangement séparé des princes de sa race, par quelques années seulement, durant lesquelles la typographie avait accompli ses plus grandes merveilles, le dernier des Valois avait en si peu d'estime les manuscrits magnifiques légués à la France par ses pères, qu'il en faisait l'objet d'un puéril divertissement. Il coupait sans pitié, dit-on, d'admirables vignettes, peut-être les chefsd'œuvre des Beauneveu, des Foucquet, des Godefroy, et les petites chapelles, les reposoirs de cour, parés journellement de ces ornements sans prix, devenaient ainsi une source permanente de destruction pour les plus riches bibliothèques. Il y avait bien loin, on le voit, de cette pratique bizarre, à la piété touchante qui avait donné lentement naissance aux splendides volumes anéantis ainsi en quelques heures.
Il n'en était pas ainsi de la Péninsule. Depuis Isabelle
Fig. 83. — François I".
Tiré de l'Histoire des rois de France par Dutiliet.
Manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Fig. 8i. — Miniature du xvi* siècle. Portrait du cardinal Sanguin.
la Catholique qui employait, pour peindre ses Heures, l'habile Arias, jusqu'à Philippe II qui prétendait remplir l'Escurial de chefs-d'œuvre calligraphiques, l'Espagne voyait sans interruption se multiplier les beaux livres. Francisco de Holanda, le peintre favori de Charles-Quint, la gloire artistique du Portugal, n'était pas encore oublié. Fray Juan de St-Geronimo venait de s'éteindre avec la réputation d'un saint *, et c'était en 1580 que mourait, dans une des cellules de l'Escurial, ce Fray Andres de Léon, profès de la Mejorada, qui n'avait jamais eu de rivaux en son art.
Un livre écrit à Lisbonne, en 1612, et dédié à Philippe III, surpasse en richesse tout ce qui nous a été transmis par le XV1<^ et le XVU« siècle. Fig. 83. - Macaull lisant
La Genealoqia universal de la ^ François i- sa traduction du
" Diodore de Sicile.
nobilissima casa de Sandoval,
conservée à la Bibliothèque nationale de Paris, est non seulement ornée de belles miniatures, mais, quoique de format in-folio, a été reliée en plaques de vermeil couvertes d'émaux armoriés. Non seulement ce splendide volume fait honneur aux peintres espagnols et portugais, mais il atteste l'incomparable habileté des orfèvres de la Péninsule. L'habile calligraphe auquel
* Cf. Documentos ineditos, t. VIL
on doit celte belle transcription dédiée au duc de Lerme, porte le nom de Duarte Caldeira.
Des premiers parmi les bibliophiles, Van Praët fit une observation que tout le monde peut vérifier aisément. Lorsque le célèbre Colard Mansion, calligraphe et imprimeur à Bruges, imprimait, en grand format, un de ses beaux volumes, vers 1474, « il était dans l'usage de laisser, au commencement de chaque hgne, un espace en blanc, de près de la moitié de la page, afin qu'on pût y peindre des miniatures ».
En offrant son beau livre de la Pénitence d'Adam, qu'il avait illustré de cette manière, et dont il fit hommage au seigneur de la Gruthuyse, le bibliophile le plus zélé de son siècle, Colard Mansion ne trompait fig. 86. — Initiale d'un manuscrit plus personne : la typogra-
aux armes du doge Barbarino.
(XVI* siècle.)
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Fig. 87. — Léon X — Miniature du xvi* siècle.
Fig. 88. — Miniature initiale de la commission d'Antonio Venier, podestat de Citadella (1550;.
phie naissante avait accompli sa révolution. Mais, à l'origine de l'imprimerie, les inventeurs de cet art prodigieux eurent d'abord un but, celui de faire croire à la multiplicité infinie des copies de certains livres, obtenues d'habiles calligraphes, disait-on, et cependant répandues au delà de ce qu'on peut attendre de la patience humaine. Ils eurent surtout une espérance, celle de faire payer un très haut prix l'objet d'art, multiplié secrètement par un procédé mécanique. Dès lors, tout ce qui se rattachait à l'ornementation des manuscrits dut être, nécessairement, appliqué à l'ornementation des livres. On y fut trompé d'abord; par la suite on en fut charmé.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, les premiers monuments de l'imprimerie, ceux qui précèdent l'invention à jamais mémorable, où le sublime ouvrier procéda par l'emploi des caractères mobiles, la Biblia pauperum, VArs memorandi notabilis per figuras Evangelistarum, le Spéculum humanse salvationis, etc., sont autant de monuments xylographiques, ainsi que la petite grammaire d'uElius Donatus, et son pendant, le petit vocabulaire désigné sous le nom de CathoHcon.
Ces livres, car ce sont des livres, ont été exécutés grâce au procédé de la gravure sur bois, qui a été mis en œuvre avec date certaine, en 14J8, si l'on admet comme authentique le spécimen reproduit par Reiffenberg (voir tome V, fig. 2), ou en 1423, lorsque l'on considère comme premier type le Saint Christophe portant l'Enfant Jésus (voir tome V, fig. 5).
Ainsi que Paul Lacroix et F. Séré l'ont fait observer, « dans ces livres, véritable transition entre l'art de la VII 43
gravure et celui de l'imprimerie, simple acheminement vers la typographie, c'est toujours l'image qui l'emporte et prend tout l'espace; le texte ne se dégage encore qu'à grand'peine du dessin et n'en est même, le plus souvent, que le pâle corollaire ». Il est bien prouvé aujourd'hui, et les judicieuses observations de Marie Guichard doivent confirmer les bons esprits dans cette pensée, que l'impression en caractères mobiles une fois découverte, « on la fit servir concurremment avec l'impression tabellaire* ».
Quelques-uns des monuments xylographiques parvenus jusqu'à nous nous offrent des modèles accomplis de l'art. Les plus grands maîtres, Albert Durer et Holbein, ne dédaignent point ce moyen de manifester leur pensée. La Danse des morts est en réalité un des plus beaux monuments typographiques qui nous aient été légués par la Renaissance, et il semble que l'artiste, à l'heure où il comprenait mieux l'immense popularité que son œuvre allait acquérir, ait redoublé de génie pour imprimer aux nations une crainte salutaire, un dédain absolu des choses mondaines, qui en fait un peintre réaliste d'une incomparable vérité.
Bientôt la France possédera, dans ce genre de l'ornementation xylographique, des hommes du talent le plus éminent. A partir de 1470, où Ulrich Gering publia les Épitres de Gasparin de Bergame, premier livre imprimé à Paris, jusqu'au début du xv« siècle, des hommes d'un goût éprouvé se succédèrent en ce genre. Antoine Vérard , Kerver, Simon Vostre surtout ,
* Cf. Livre d'or des Métiers et Notice de Guichard sur le Spéculum humanœ salvationis.
Fig. 89. — Miniature du xvi* siècle, par Guilio Clovio. (Archives de Ravenne.)
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Fig. 90. — Miniature du xvi' siècle, par Giulio Clovio. (Archives de Ravenne.)
A UN BIBLIOPHILE. — CHAPITRE DOUZIÈME. 101 publièrent des ouvrages de la plus élégante exécution. Philippe Pigouchet, qu'employait de préférence Simon Vostre, n'a pas de rival pour ses livres d'Heures, ornés d'encadrements gravés sur bois.
Pigouchet avait si bien le sentiment de sa supériorité, qu'il vante, avec un naïf orgueil, à la fin de ses livres, l'élégance suprême de ses impressions. Simon Vostre devint lui-même imprimeur en l'année doOO. C'était le moment où allait briller de tout son éclat un autre artiste vraiment admirable, Geofroy Tory.
Pendant les guerres de religion qui eurent lieu à cette époque, les livres se multiplièrent, mais l'art des manuscrits eut à en souffrir. La corporation des libraires jurés, qui comprenait dans son sein la section des escrivains, était trop vivace et avait été trop féconde, pour s'arrêter tout à coup. Il y eut çà et là quelques beaux volumes, quelques Missels qu'on peut comparer, sans peine, à ceux des âges précédents, puisque plusieurs d'entre eux sont l'œuvre de Louis Duguernier, artiste enlumineur fort renommé à cette époque; mais, à l'exception des livres réservés aux têtes couronnées, la décadence se fit sentir visiblement dans tous les États de l'Europe.
C'est, sans doute, un splendide volume que le livre d'Heures de Henri IV, mais l'art délicat du peintre n'a pas fait les frais de sa magnificence. Ce n'est pas, d'ailleurs, un simple livre d'Heures; la sollicitude maternelle de la reine Marie de Médicis ne lui avait donné tant d'éclat que pour appeler, sur ses majuscules dont l'ensemble forme un alphabet, les yeux d'un royal enfant. Les miniaturistes habiles, cependant, ne
manquaient complètement encore ni au temps de Henri IV, ni à celui de Louis XIII; il suffit de jeter un coup d'œil sur la magnifique collection de vélins, honneur de la bibliothèque du Jardin des Plantes, pour s'en convaincre. Nicolas Robert, le peintre en titre de Gaston , y a répandu tout le prestige d'un talent consommé. En ce temps, l'enlumineur de livres ne s'enfermait plus dans le cloître, il voyageait. L'habile compagnon de Tournefort, Aubriet, consacrait uniquement son pinceau à reproduire les merveilles de l'histoire naturelle.
Pérugin et Raphaël avaient peint des manuscrits; ainsi que nous l'a fait voir M. Vitet, l'immortel Lesueur ne dédaigna pas de consacrer son talent à l'illustration d'une thèse*. Nicolas Poussin eut la même condescendance, bien que son génie indépendant en souffrît, comme il nous l'apprend dans ses lettres.
C'était encore un hommage rendu à l'ornementation des livres que ces efforts du grand artiste, travaillant à donner des patrons majestueux, que les relieurs du roi devaient mettre en œuvre.
Que devenait alors la calligraphie proprement dite? La suprême élégance qu'elle montrait encore au xvi" siècle, les gracieux caprices dans lesquels on la voyait se jouer, ce goût varié qui savait si bien choisir, entre les traits les plus hardis, la pieuse majesté de ses majuscules, tout avait disparu. Ce n'était pas l'imagination qui entraînait la main de l'artiste, c'était le compas qui régularisait son travail monotone.
Une lourdeur systématique pesait sur ces prétendus chefs-d'œuvre des maîtres écrivains. La merveille
* Cf. Revue des Deux Mondes, l" juillet 1841.
Fig. 91. — Miniature du xvr siècle, par Guilio Clovic (Archives de Ravenne.)
Fig. 92. — Frontispice d'un Manuscrit de Jarry. (Bibliothèque Mazarine.)
suprême, le dernier effort du maître d'écriture, car le maître d'écriture était né, ce fut d'imiter, d'une manière souverainement régulière, les caractères de la typographie. Alors, naquirent les traits à main levée, les majuscules de forme absurde, réel effroi des gens de goût. Bien qu'ils aient reçu sous ce rapport une atteinte de leur siècle, Jarry et Rousselet se présentent à notre souvenir comme une exception, et ils ne travaillèrent guère que pour les têtes couronnées.
Julie-Lucine d'Angennes, fille de la marquise de Rambouillet, et, plus tard, duchesse de Montausier, inspira un livre charmant, dans lesquels furent déposés les hommages d'une société d'élite, adressés à l'une des femmes les plus aimables de son temps. Le dernier monument de la calligraphie ornée, qui ait conservé une renommée populaire, ne fut pas, comme on le voit, un de ces livres que l'on garde dans le trésor des rois, La Guirlande de Julie, destinée à perpétuer le souvenir d'un amour profond, qui avait emprunté au siècle son caractère cérémonieux et chevaleresque, la Guirlande de Julie conserve, après deux cents ans, une réputation incontestée. Ecrite par Nicolas Jarry, en 1641, reproduisant ces lettres italiques régulières, irréprochables qu'on pourrait comparer à celles qu'employaient les Aide, bien longtemps avant, si elles n'avaient moins d'élégance, elle donne parfaitement l'idée d'un art devenu tout exceptionnel. Trois copies in-folio du classique chefd'œuvre furent faites par Jarry en la même année, mais une seule, transcrite en lettres rondes, sur vélin, renfermait les figures. C'était, on le comprend aisément, l'exemplaire de choix, destiné à une présentation solen- VII 14
nelle. Les fleurs en avaient été peintes par Robert. Le
duc de Montausier put l'olTrir le 1'='^ janvier 1642.
Reproduisons ici la description qu'en a faite M. Livet,
l'un des écrivains qui ont su le mieux faire revivre
Fig. 94. — Miniatures sur un éventail (xviii' siècle).
les galantes délicatesses de ce monde choisi. Vingtneuf fleurs seulement la formaient, « et pour chacune il y eut au moins un madrigal et souvent plusieurs, puisque ces petites pièces sont au nombre de
soixante-une, outre la dédicace.... Le corps de l'ouvrage était précédé de huit feuillets dont les trois premiers et le sixième sont restés blancs ; le quatrième contient le titre ; sur le cinquième est peinte une guirlande qui entoure ces mots : La Guirlande de Julie; une miniature finement exécutée sur le septième feuillet représente Zéphyre entouré d'un nuage, tenant dans sa main droite une rose et dans sa main gauche une guirlande de fleurs, qu'il souffle légèrement sur la terre ».
Jarry n'était plus même un de ces calligraphes enlumineurs comme il y en avait encore cinquante ans avant lui; sur la fin de sa carrière, il avait reçu de Louis XIV le brevet d'Ecrivain et de Moteur de la musique du roi; ce célèbre calligraphe marchait de pair avec les artistes les plus en renom.
Le baron Pichon avait eu la bonne fortune de retrouver un autre livre exécuté par Jarry pour la mère de .Julie : Catherine de Vivonne. Un érudit, M. Prosper Blanchemain, en a fait la description suivante dans nos Miscellanées bibliographiques * :
« M. Paulin Paris, écrivait-il, invita les possesseurs de livres écrits par le fameux Jarry à rechercher si, parmi ces bijoux graphiques, ne se trouveraient pas les prières de la marquise de Rambouillet, mais personne ne répondit à son appel et le livre semblait à jamais perdu.
« C'est à un de nos plus aimables et plus savants bibliophiles, à un chercheur persévérant et habile, qui flaire le livre, si j'ose le dire, comme les bons chiens
* Cf. Miscellanées bibliographiques. Paris, Edouard Rouveyre, 1878, in-8°.
de chasse éventent le gibier, qui le poursuit à travers mille obstacles, le saisit et ne l'abandonne plus, c'est à mon excellent ami le baron Jérôme Pichon qu'il appartenait de mettre la main sur les :
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