LXXI. Défaite de Théodore et de Constantin Lascaris
3ig. En ce temps, ceux qui étaient allés à la cité de PEspigal^ dont Pierre de Bracieux et Payen d'Orléans étaient chefs, fortifièrent un château qu'on appelle Palorme; et ils le garnirent de leurs gens, et puis chevauchèrent outre pour conquérir la terre. Théodore Lascaris s'était procuré toutes les gens qu'il put avoir : le jour de la fête de monseigneur saint Nicolas (6 décembre 1204), qui est devant la Nativité, ils se rencontrèrent dans la plaine d'un château qu'on appelle Pumenienor. Et une bataille s'engagea avec bien grand désavantage pour nos gens ; car les autres avaient tant de gens que c'était une merveille, et les nôtres* n'avaient pas plus de cent quarante chevaliers, sans les serments à cheval.
320. Mais Notre-Seigneur donne les aventures comme il lui plaît» Par sa grâce et par sa volonté, les Francs vainquirent les Grecs et les déconfirent, et ceux- ci y reçurent grand dommage. Dans la semaine on rendit aux nôtres une grande partie de la terre : on leur rendit
en omettant ce qui précède si U prist, et ce qui suit morut, jusqu'à et cil qui, — * A« mori — — * A, desiroit ntult à veoir,
319, — » CE, ki ierent; F omet erent chevetaine. ^^ C^fu en bataille; D, et assamblerent à bataille. — > CE omettent que cil, etc. D omet en outre que iC ère se merveille non,
320. — I ODE, car on leur rendi, en rattachant deden{^ etc. à la phrase précédente.
mult forz chastiaus^ et le Lupaire qui ère une des meillors citez de la terre , et lou Pulinach qui séoit sor un lac * d'aiguë dolce^ un 4es plus forz chastiaus et des meillors que il esteust * querre. Et sachiez que mult fii bien pris à celé gent *; et mult fisent bien en la terre lor volenté par Taïe de Dieu.
321. En icel termine après, par le conseil des Hennins, Henris, li frères Tempereor Baudoin de Costantinoble, parti de la cité d'Avie et la laissa garnie de sa gent ; et chevalcha à une dté que l'en apele PAndremite, qui siet sor mer à deus jomées de la cité d'Avie. Et ele li fu rendue, et il se herberja dedenz; et lors se rendi granz partie de la terre ' à lui ; car la citez ère mult bien garnie de blez et de viandes et d'autres biens. Et lors si tint la guerre * iqui envers * les Griés.
322. Toldres li Ascres, qui ot esté desconfiz vers le Pumenienor, porchaça de gent quanque il en pot avoir; et ot mult grant ost ensemble *, et le charja Costentin son frère, qui ère uns des meillors Griex de Romanie ; et chevalcha vers l' Andremite droit. Et Henris, li frères Tempereor Baudoin, le sot par les Hermines que mult granz oz' venoit sor lui; si atorna son afaire, et ordena ses batailles; et il avoit avec lui ' de mult bone gent. Avec lui estoient Baudoins de Belveoir, Nicholes de Mailli, Ansials de Kaeu, et Tiens de Los *, et Tieris de Tendremonde.
323. Et ensi avint que le semadi devant mi-quaresme, vint Costentins li Ascres à sa grant ost devant l'Andremite. Et Henris, con il sot sa venue, si prist conseil et dist que il ne se lairoit jà laienz enfermer, ainz dist que il istroit fors. Et cil vint à tote s'ost et à granz batailes à pié et à cheval; et cil s'en issirent et comencierent la bataille *. Et i ot grant estor et grant mellée ; mais par l'aïe de Dieu, les venquirent li Franc et desconfirent; et en i ot mult de morz et de pris *, et mult fu granz li gaienz*. Et lors furent mult à aise et mult
320. — » A, lai; E, lais; G, lay, — » A. esseust; CDEF, convenist, — ♦ AE, pris; D, puis; C, que moltfu grant fet et grant hounour ki avint à nostre gent; F, que moût avint bien à celé ^i\ à celé gent, B omet cette phrase.
321. — » CDE, de la gent; F, de la gent de celé terre. ^^ B, la terre, — « ODE, tinrent guerre entre aus et.
DÉFAITE DE LASCARlS. igï
Pumenienor qui était un très-fort château^ et le Lupaire qui était une des meilleures cités de la terre^ et le Pulinach qui était situé sur un lac d^eau douce^ un des plus forts châteaux et des meilleurs que Ton dût chercher. Et sachez que très-bien en prit à ces gens ; car ils firent bien leur volonté en la terre par Taide de Dieu.
321. En ce temps après, par le conseil des Hermins, Henri, le frère de l'empereur Baudouin de Constantinople, partit de la cité d'Avie et la laissa garnie de ses gens ; et chevaucha vers une cité qu'on appelle TAndremite^ qui est située sur la mer à deux journées de la cité d'Avie. Et elle lui fut rendue^ et il se logea dedans; et alors une grande partie de la terre se rendit à lui ; car la cité était bien garnie de blés et de vivres et d'autres biens. Et alors il soutînt la guerre là contre les Grecs.
322. Théodore Lascaris, qui avait été déconfit vers le Pumenienor, se procura des gens autant qu'il en put avoir; et il assembla une trèsgrande armée, et la confia à Constantin son frère, qui était un des meilleurs Grecs de Romanie; et il chevaucha droit vers PAndremite. Et Henri, le frère de l'empereur Baudouin, sut par les Hermins qu'une très-grande armée venait sur lui ; il prépara donc son affaire, et ordonna ses corps de bataille; et il avait avec lui de très-bonnes gens. Avec lui étaient Baudouin de Beauvoir, Nicolas de Mailly, Anseau de Cayeux, et Thierri de Loos, et Thierri de Tenremonde.
323. Et il advint ainsi que le samedi avant la mi-carême ( ig mars 1 2o5 ) Constantin Lascaris vint avec sa grande armée devant PAndremite. Et Henri, quand il sut sa venue, prit conseil et dit qu'il ne se laisserait pas.enfermer là-dedans, mais qu'il sortirait dehors. Et l'autre vint avec toute son armée et de grands corps de bataille à pied et à cheval; et les nôtres sortirent et commencèrent la bataille. Et il y eut un grand combat et une grande mêlée ; mais, par l'aide de Dieu, les Francs les vainquirent et les déconfirent; et il y en eut beaucoup de
333. — I CDB, grant gtnt assemblée } F« pourchaça gent tant corne il pot^ et en assembla tant ^neé*estoit merpelle à peoir, — » G, grant gent en ost, — »BCEF ajoutent grant partie. — ♦ B omet et Tierri de Los,
3a3. — ( CDE omctte&t et comencierent la bataille, — > B ajoute moult fu grant la bataiUe, -* * Kfla gaien^.
riche; que les genz del païs ^ se tomerent à aus^ et comencierent à aporter lor rentes •.
324. Or vos lairons de cels devers Costantinople, et revendrons al marchis Boniface de Monferrat qui ert vers Salenique^ et s'en fu alez sor Lasgur, qui tenoit Naples et Corinthe, deus des plus forz citez dou monde. Si les asseja andeus ensemble : Jacques d'Avesnes remest devant Corinthe, et autre bone gens assez * ; et li autre * alerent devant Naples, si' Pasistrent.
325. Lorsavint une aventure el païs; que Joffrois de Vile-Hardoin, qui ère niés Joffroi le mareschal de Romenîe et de Champaîgne *, fils son frère ', fu meuz de la terre de Surie, avec celui passage qui ère venuz en Constantinoble. Si Tenmena venz et aventure au port cfè Mouçon ; et enqui fu sa nés empirie, et par estovoir le convint sejorner Tiver * el païs. Et uns Griex, qui mult ère sire del païs, le sot; si vint à lui et li fist mult grant honor, et ii dist : « Biax sire, li Franc « ont conquis Constantinoble, et fait empereor. Se tu te voloies à moi « acompaingnier, je te porteroie mult* bone foi, et conquerriens 'assez « de ceste terre. » Ensi se jurèrent ensemble li Griex et Joffrois de Vile-Hàrdoin ' ; et conquistrent ensemble grant part de la terre : et trova Joffrois de Vile-Hardoin ou Grieu • mult bone foi.
326. Ensi con les aventures vienent si cum Diex volt, si prîst al Grieu maladie; si fina et morut. Et li fils al Grieu se révéla contre Joffroi de Vile-Hardoin et le traï * ; et se tomeren^ li chasteUqu'il avoit garniz * contre lui *. Et il oit dire que li marchis séoit devant
333. — * C ajoute ;Mzr celle victore. — * B a/oute et gran^ henneurs; CDE, lor avoirs et lorgaains.
334. — I B, etc., omettent et autre bcfnegens asse^. ^ >BCÛE ajoutent qui estaient avec lui, -^ * B ajoute VasaiUirent et.
fa5. — I D omet de Romenie; CEF, Jofroi de Romenie le mariscalde Campaingne. — > CDE omettent//^ son frère, — ' CDEF ofnettent l'iver, — * B ajoute grant enneur e/. — » A omet U
BONIFACE ATTAQUE LÊOSGUR. 19^
tués et de pris, et le butin fut bien grand. Et alors ils furent bien à l'aise et bien riches; car les gens du pays tournèrent de leur côté, et commencèrent à apporter leurs rentes.
LXXII. Boni£aice attaque Léosgiir; il est rejoint par Geofïroi de Ville-
Hardouin le neveu.
324. Nous ne vous en dirons pas plus de ceux de Constantînople, et nous reviendrons au marquis Boniface de Montferrat, qui était vers Salonique, et s'en était allé contre Léosgur, qui tenait Naples et Corinthe, deux des plus fortes cités du monde. Il les assiégea toutes deux ensemble : Jacques d'Avesnes resta devant Corinthe, avec assez d'autres bonnes gens ; et les autres allèrent devant Naples, et Tassiégèrent.
325. Alors advint une aventure au pays; car Geoffroi de Ville- Hardouin, qui était neveu de Geoffroi le maréchal de Romanie et de Champagne, fils de son frère, partit de la terre de Syrie avec ce passage qui était venu en Constantinople. Le vent et Paventure l'emmenèrent au port de Moton; et là sa nef fut endommagée, et par nécessité il lui fallut séjourner Thiver au pays. Et un Grec qui était un grand seigneur du pays, le sut; il vint à lui et lui fit grand honneur, et lui dit : <c Beau sire, les Francs ont conquis Constantinople et fait ce un empereur. Si tu te voulais associer à moi, je te garderais bien « bonne foi, et nous ferions assez de conquêtes en cette terre. » Ainsi se jurèrent alliance le Grec et Geoffroi de Ville-Hardouin ; et ils conquirent ensemble une grande partie de la terre; et Geoffroi de Ville- Hardouin trouva en ce Grec beaucoup de bonne foi.
326. Mais comme les aventures adviennent ainsi que Dieu le veut, il prit au Grec une maladie ; et il finit et mourut. Et le fils du Grec se révolta contre Geoffroi de Ville-Hardouin et le trahit; et les châteaux où il avait mis garnison se tournèrent contre lui. Il ouït dire
Criex, etc. Ce Grec était Léon Chamaritus^ seigneur de Lacédémone. — *Â, en Crieu; B oraet ou Grieu,
326. — « CDE, Voutra ; B, retreit. — » CDEF^ conquis; B, gaaingnié, — » F, e/ se toma tout mehUenant encontre lui, etfist lorner tous tes chateaus quUl avoient conquis entre lui et son père; quant Gif roi Ht ce, si en fu moût cOrrouciés,
Naples : à tant de gent com il pot avoir, si* s'en vait contre lui. Et chevaucha par mult grant • péril bien six jomées parmi la terre ; et vint à Tost, où il fu multvolentiers veuz, et fii mult honorez del marchis et des autres qui i estoient; et il ère bien droiz; quar il ère mult preuz et mult vailanz, et bons chevaliers •.
327. Li marchis li volt assez doner terre et avoir* por ce qu'il remansist avec lui : il n'en volt point prandre ; ainz parla à Guillaume de Chanlite qui mult ère ses amis, et li dist : « Sire, je vieng d'une « terre qui mult est riche, que on apele la Morée. Prenez de gent ce (c que vos em porroiz avoir, et partez de ceste ost, et alons par l'aie de « Dieu et la conquérons * ; et ce que vos m'en volroiz doner de la « conqueste, je le tendrai de vos, si en serai vos hom liges. » Et cil qui ' mult le crut et ama, ala al marchis, si li dist ceste chose; et li marchis li abandona qu'il i alast.
328. Ensi se partirent de l'ost Guillaumes de Chanlite et Joffrois de Vile-Hardoin, et enmenerent bien cent chevaliers avec als, et de serjanz à cheval grant part ; et entrèrent en la terre de la Morée, et chevalchierent trosque à la cité de Monçon. Michalis oï qu'il estoient à si pou de gent en la terre ; si amassa grant * gent, et ce fu une mervoille de gent*, et chevaucha après aïs, si cum cil qui les cuidoit avoir toz pris et avoir en sa main.
329. Et quant cil oïrent dire que il venoit, si bordèrent Monçon *, qui de lonc tens iert abatue, et i * laissierent lor bernois et lor menue gent. Et chevauchierent par un jor, et ordenerent lor bataille de tant de gent cum il avoient : et fu à trop grant meschief ; que il n'avoient mie plus de cinq cens homes à cheval, et cil en avoient ' bien plus de cinc mil. Ensi cum les aventures avienent si con Dieu plaist *, se
Sad* — * A omet si, — * A, chevauchent par mult grant; B, chevaucha par nuit en grant, — • B, etc. omettent et bons chevaliers.
327. — » A, doner terre et avait asse^ doner terre et avoir. — > A, e/ conquérons, — ^ \, et celui que.
GEOFFROI DE VILLE-HARDOUIN LE NEVEU. 19S
que le marquis assiégeait Naples : avec autant de gens quMl en put avoir, il s'en va vers lui. Et il chevaucha en bien grand péril pendant six journées à travers le pays; et vint au camp, où il fut vu volontiers, et fut très-honoré du marquis et des autres qui y étaient ; et c'était bien juste; car il était bien preux et bien vaillant, et bon chevalier.
LXXIII. Exploits de Guillaiime de Champlitte et de Geoffroi de Ville-
Hardouin le neveu en M orée.
327. Le marquis lui voulut donner assez de terre et d'avoir pour qu'il restât avec lui : il n'en voulut point prendre; mais il parla à Guillaume de Champlitte qui était fort son ami, et lui dit : <c Sire, je <c viens d'une terre qui est bien riche, qu'on appelle la Morée. Prenez a ce que vous pourrez avoir de gens, et quittez cette armée ; et allons ce avec l'aide de Dieu et la conquérons ; et ce que vous me voudrez « donner de la conquête, je le tiendrai de vous et en serai votre homme <c lige. D Et Guillaume qui le croyait et l'aimait beaucoup, alla au marquis, et lui dit la chose; et le marquis lui permit d'y aller.
328. Ainsi partirent du camp Guillaume de Champlitte et Geoffiroi de Ville-Hardouin, et ils emmenèrent bien cent chevaliers avec eux, et un grand nombre de sergents à cheval; et ils entrèrent en la terre de Morée, et chevauchèrent jusqu'à la cité de Moton. Michalis apprit qu'ils étaient avec si peu de gens dans le pays ; et il amassa beaucoup de gens ( et c'était une merveille de gens ), et il chevaucha après eux, en homme qui pensait les avoir tous pris et les avoir en sa main.
329. Et quand ils ouïrent dire qu'il venait, ils fortifièrent Moton, qui depuis longtemps était sans murs, et y laissèrent leur hamois et leurs menues gens. Et un jour ils chevauchèrent, et ordonnèrent leurs corps de bataille avec tout ce qu'ils avaient de gens : et c'était à bien grand désavantage ; car ils n'avaient pas plus de cinq cents hommes de cheval, et les autres en avaient plus de cinq mille. Mais comme les aven-
328. — « CDE, une grant partie de; F. moût grant plenté if. — » CDEF omettent et ce fn, etc.
329. — » C, horderent un vies castiel. — * A, orent abatue et il — * A, avoit; C, et lor anemis estaient. — * CDE, ensi corne les grâces de Dieu avienent et les aventures.
combatirent as Grieux, et les desconfirent et vainquirent. Et i perdirent mult li Grieu ; et cil gaaignierent assez chevaus et armes, et autres avoirs ' à mult grant plenté. Et lors s'en tomerent mult lié et mult joiant à la cité de Moçon.
330. Après chevauchierent à une cité que on apele Corone, qui sor mer estoit * ; si Tasistrent. Et n'i * sistrent gaires longuement, quant la citez lor fu rendue; et Guillaumes la dona Joffroi de Vile-Hardoin, et cil en devint ses hom,et la garni de sa gent. Après alerent à un chastel ' que on apele la Chalemate, qui mult ère fors et biais ; si Pasistrent. Icil chastials les travailla mult ^ longuement; et tant i sistrent que renduz lor fu. Adont se rendirent plus des Grex à als del païs * que il n'avoient fait devant.