‹ Conquête de Constantinople (volume 2)Chapitre 3 sur 309 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

personne nous est moins connue. Sur la foi de Du Cange, le plus illustre de ses éditeurs, on s'est accordé pendant longtemps à lui donner pour père un seigneur du nom de Guillaume, qui Jigure dans les chartes du comte Henri le Libéral, de ii63 à i ijg, avec le titre de maréchal de Champagne. Guillaume était mort vers 1180, et l'on savait que l'existence du ^Is illustre qu'on lui attribuait se termina de 121 2 à 1218. Du père au fils V intervalle était convenable, et le titre de maréchal, qu'ils avaient porté successivement^ ne pouvait être {on le croyait du moins) qu'un fief héréditaire. Mais, de nos jours, le savant historien des comtesse Champagne, M. d'Arbois de Jubainville, a démontré que ce Guillaume, surnommé le Roi, fut la tige d'une autre famille, de celle des le Brebant de Provins, et probablement l'aïeul du Milon le Brebant dont Ville-Hardouin parle en plus d'un passage de son histoire. Notre grand historien n'a donc pas de généalogie; heureusement pour lui, il est de ceux qui peuvent s'en passer.

Il naquit vraisemblablement dans le château dont quelques vestiges subsistent encore au petit village de Ville-Hardouin, dans l'arrondissement de Troyes; mais on ignore en quelle année. M. d'Arbois de Jubainville a rencontré son nom pour la première fois dans deux chartes de Marie, comtesse de Champagne, datées de l'an 1 185. On en peut conclure qu'il avait dès lors atteint l'âge de la majorité, et que, par conséquent, il était né au plus tard en 1164.

Le même savant a bien voulu me signaler un autre fait dont il faut tenir grand compte y quand on recherche la date probable de la naissance de Ville-Hardouin. Geoffroi de Ville-Hardouin , prince d'Achaïe, neveu de l'historien, avait pour fils un autre Geoffroi, qui scellait avec son père une charte donnée à Corinthe en 1216. Ce fils était donc déjà majeur, en sorte que le prince d'Achaïe ne pouvait avoir moins de quarante-trois ans. Donc le père de ce prince d'Achaïe, c'est-à-drre le frère de notre Ville-Hardouin, en aurait eu au moins soixante-cinq.

Ce n'est pas tout ; en comparant le sceau bien connu de l'historien avec ceux que son nepeu et son petit-neveu apposèrent à cette même charte de 1216, on reconnaît que le chef de la maison de Ville- Hardouin était alors le prince d'Achaïe, parce que lui seul, à l'exclusion de son Jils et de son oncle, portait des armoiries sans brisure ni différence, armoiries qu'il tenait de son père, et qui ne pouvaient appartenir qu'au représetttant de la branche aînée. Ces armoiries, dont la gravure est mise sous lesyeux du lecteur (n" i).

consistent dans une croix recercelée. Le fils du prince d'Achaïe, auquel l'usage ne permettait pas, tant que son père vivait, déporter exactement les mêmes armoiries, les différenciait de deux manières : d'abord en retranchant un cerceau à la branche dextre de la croix, et un autre à la branche supérieure; ensuite en ajoutant une burette qui traverse cette branche supérieure (n' 2). Or il résulte de deux sceaux apposés par l'historien au bas de deux chartes (l'une de 1202, l'autre de i2oy), qu'il différenciait aussi les armoiries de la famille, d'une part en retranchant les mêmes cerceaux que son petit-neveu, de l'autre en ajoutant un petit écu à dextre, dans le canton supérieur (n' 3). Il ne représentait donc que la branche cadette, et si l'on place la naissance de son frère aîné aux environs de l'an i iSi, on pourra supposer que la sienne est comprise entre l'an 11S2 et l'an 1164, seconde limite que les actes de 1 185, cités plus haut, ne permettent pas de dépasser. Ces données ne s'éloignent pas beaucoup de celles que fournit un texte dont je dois la communication à M. Auguste Longnon, édi-

iv PREFACE.

teur du Livre des vassaux du comté de Champagne. Depuis la publication de son ouvrage, ce jeune savant a découvert une liste des vassaux de la châtellenie de Troyes, dressée vers 1172, et sur laquelle figure un Geoffroi de Ville-Hardouin. Si ce personnage était notre historien, il y aurait lieu de reculer sa naissance jus-quà V-an ii5o, et de reporter un peu en arrière celle de son frère aîné.

Quoi qu'il en soit, l'année 11 Sa est une limite extrême qu'aucun de ses biographes n'a été tenté de franchir; et la raison en est facile à concevoir. Quiconque lira la suite de ses récits, et le verra tour à tour chargé de missions lointaines ou prenant une part active à tous les combats, sera naturellement amené à croire qu'il était encore dans la force de Vâge, et capable de supporter les fatigues de la guerre. D'un autre côté, la confiance qu'il inspirait à ses compagnons d'armes, son influence dans les conseils, son habileté comme négociateur, montrent asse\ qu'il devait être en pleine maturité, en sorte que c'est se maintenir dans la vraisemblance que de placer la naissance de Geoffroi de Ville-Hardouin entre les années II Sa et 1164.

Après avoir exposé ce qui est possible ou probable, j'en reviens à ce qui est certain et incontestable. Je rappelle que Geoffroi de Ville-Hardouin, en admettant qu'il ne faille pas le reconnaître dans le vassal inscrit en 1 172 sur la liste de la châtellenie de Troyes, était du moins majeur en 11 85, et âgé de trente-cinq ans quand il se croisa, en 1199, au tournoi d'Écry-sur- Aisne. Il n'était donc pas de ceux qui avaient pu céder satis réflexion à la voix d' un prédicateur éloquent. Arrivés à cet âge, les hommes d'un cœur ferme et d'un esprit éclairé ne font rien à la légère, et n'obéissent pas à la foi sans consulter la raison. On comprend mal l'histoire en général et les croisades enparticulier, quand on se figure des générations entières agissant à l'aveugle et se plaçant comme en dehors du sens commun. Sans doute ce n'étaient pas les calculs d'une politique réfléchie qui conseillaient et préparaient ce$ lointaines expé-

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