LA GUERRE COMMENCE
a juré^ vous et votre père, de tenir la convention que vous leur avez <c promise; et ils en ont vos chartes. Vous ne la leur avez pas si bien a tenue que vous eussiez dû.
214. ce Ils vous en ont sommé maintes fois^ et nous vous en som- (c mons de par eux^ à la vue de tous vos barons^ que vous leur teniez <c la convention qui est entre vous et eux. Si vous le faites^ cela leur « ira bien ; et si vous ne le faites^ sachez que dorénavant ils ne vous « tiennent ni pour seigneur ni pour ami; mais ils s^efforceront d^avoir (c leurs droits de toutes les manières qu^ils pourront. Et ils vous «( mandent quUls ne feraient mal ni à vous ni à autrui^ avant de
« ravoir défié; car ils ne firent jamais de trahison^ et en leur pajrs * «c ce n'est pas la coutume qu^on en fasse. Vous avez bien ouï ce « que nous vous avons dit^ et vous prendrez conseil ainsi qu'il vous « plaira. »
2 1 5. Les Grecs tinrent ce défi à bien grande merveille et à grand outrage ; et ils dirent que jamais nul n^avait été si hardi qu^il osât défier l'empereur de Constantinople en sa chambre même. L'empereur Alexis fit aux messagers bien mauvais visage^ et tous les Grecs aussi, qui maintes fois Pavaient fait bien bon.
XI^VII. La guerre commence ; les Grecs tentent d'incendier la flotte
des croisés.
2 1 6. Le bruit fut bien grand par là dedans ; et les messagers s'en retournent et viennent à la porte et montent sur leurs chevaux. Quand ils furent hors de la porte^ il n'y en eut pas un qui ne fût bien joyeux ; et ce ne fut pas grande merveille^ car ils étaient échappés de bien grand péril ; et il tint à bien peu qu'ils ne fussent tous tués ou pris. Ils s'en revinrent ainsi au camp, et contèrent aux barons comment ils avaient agi. Ainsi commença la guerre, et mal fit qui put mal faire, et par terre et par mer. Les Francs et les Grecs combattirent en
tiegne; BF, tienent; CDE, ttnnmt, ^ * A, le ieu. — • CE, feront,,*., aront; D, Paraient,
31 5. — * ABE omettent meismes. ^ ' A, li autres,
3 16. — I B, etc., tomerent.,,, vindrent.,», montèrent, ^ ' A, et pris; B omet ces mots; CDEF mal bailli. — * BF, mes onques; D, ne onques.
blerent ensemble que plus n'i perdissent li Grieu que li Franc *. Ensi dura la guerre grant pièce, trosque enz el cuer de l'iver.
217. Et lors se porpenserent li Grieu d^un mult grant enging ; quUl pristrent dix sept nés granz , ses emplirent totes de granz merrienz et d'esprises, et d'estopes, et de poiz, et de toniaus*; et attendirent tant que li venz venta devers aus mult durement. Et une nuit, à mie nuit, mistrent le feu es nés, et laissierent ' les voiles aler al vent; et ii feus aluma ' mult hait, si que il sembloit que tote la terre arsist. Et ensi s'en vienent vers les navies des pèlerins ; et li criz lieve en Tost, et
* saillent as armes de totes parz. Li Venisien corrent à lor vaissiaus, et tuit li autre qui vaissials i avoient; et les comencent à rescore dou feu ^ mult viguerosement.
218. Et bien tesmoigne Joffrois li mareschaus de Champaigne, qui ceste ovre dita, que onques sor mer ne s'aidèrent genz mielz que li Venisien firent *; qu'il sailircnt es galies et es barges des nés, etprenoient les nés totes ardanz * à cros, et les tiroient par ,vive force devant lor anemis fors del port, et les metoient el corrant del Braz % et les laissoient aler ardant contreval le Braz. Des Grex i avoit tant sor la rive venuz que ce n'ere fins ne mesure ; et ère li criz si granz que il sembloit que terre et mers fondist. Et entroient es barges et en salvacions*, et traioient as noz qui resoooient le feu *; et en i ot de bleciez.
219. La chevalerie de l'ost, erraument qu'ele ot oï lé cri, si s'armèrent tuit; et issirent les battailles as champs, chascune endroit soi, si con ele ère hebergie * ; et il doutèrent que li Greiu ne les venissent assaillir par devers les champs.
220. Ensi sofTrirent cel travail et celé angoisse trosque à cler jor; mais par l'aïe de Dieu ne perdirent noient li noz, fors que une nef de Pisans^ qui ère plaine de maarchandise; icele si fu arse del feu. Mult orent esté en grant péril celé nuit; que ^e lor naviles fust ars, il * aussi 6. — « CDE, que li Grieu n'en eussent lepieur,
217. — * A, d'estopiaus; B, de tonniax; C, de tonniaus plains d'esioupes, en omettant de poi\; DE, d*estoupes et de tonniaus; F, tonniaus pui{; G, li Grec emplirent, une nuit^jusques à XVII nés de bûche sèche et d'estoupes et de pois, et dé toutes autres choses qui bonnes sont pour feu enpanre, — ' A, laissent; C, taisent, — » A, allumer; G, alume, — < AF omettent io«/ni.
LA FLOTTE ÉCHAPPE A l'iNCENDIE. 127
maint lieu ; jamais^ Dieu merci ! ils ne combattirent ensemble sans que les Grecs y perdissent plus que les Francs. Ainsi dura la guerre grand temps^ jusqu'au cœur de l'hiver.
217. Et alors les Grecs eurent la pensée d^un bien grand engin; car ils prirent dix-sept grandes nefs^ et les emplirent toutes de bois grps et menu^ et d'étoupes^ et de poix^ et de tonneaux ; et attendirent que le vent soufflât de devers eux très-fortement. Et une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux nefs, et laissèrent les voiles aller au vent ; et le feu s^alluma bien haut, en sorte qu'il semblait que toute la terre brûlât. Et les nefs s'en viennent ainsi vers la flotte des pèlerins; et le cri s'élève dans le camp, et on court aux armes de toutes parts. Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux, et tous les autres qui avaient des vaisseaux ; et ils commencent à les retirer du feu bien vigoureusement.
218. Et Geoffroi le maréchal de Champagne qui dicta cette œuvre, vous témoigne bien que jamais gens sur mer ne s'aidèrent mieux que ne firent les Vénitiens; car ils s'élancèrent dans les galères et les barques des nefs, et prenaient les nefs tout enflammées avec des crocs, et les tiraient de vive force hors du port devant leurs ennemis, et les mettaient dans le courant du Bras, et les laissaient aller brûlant en aval du Bras. Il était venu tant de Grecs sur la rive que c'était sans fin ni mesure; et le cri était si grand qu'il semblait que la terre et la mer s'abîmassent. Et ils entraient en barques et en nacelles, et tiraient sur les nôtres qui combattaient le feu; et il y en eut de blessés.
219. Les chevaliers du camp, aussitôt qu'ils eurent ouï le cri, s'armèrent tous; et les corps de bataille sort;irent en plaine, chacun devant soi, selon qu'ils étaient logés; et ils craignirent que les Grecs ne les vinssent assaillir par devers la plaine.
220. Ils endurèreht ainsi ce travail et cette angoisse jusqu'au grand jour; nuds par l'aide de Dieu les nôtres ne perdirent rien, hors une nef de Pisans, qui était pleine de marchandises ; celle-là fut consumée par le feu. Ils avaient été en bien grand péril cette nuit; car si leur
3 18. — I A seul donne que H VeniAen firent. — > A omet totes ardan{. ^ > C,pâr vive force apal le Brach, — « BF omettent et en salvacions. — ^ CDE omettent et entroient^ etc.