‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 218 sur 326 · NOUVEAU REFUS DES LOMBARDS · texte numérisé non relu

NOUVEAU REFUS DES LOMBARDS

582. « Pour Dieu, seigneurs, hàtez-vous de répondre tôt; car l'em- « pereur est là dehors au Corthiac, où il n'a pas tout ce qu'il vou- « drait. Et sachez bien, Dieu me pardonne! que c'est grande honte à « vous quand l'empereur est hébergé là dehors par votre faute. Et s'il « mourait de misère par quelque mésaventure, seigneur comte, le « péché en serait vôtre , et vous en seriez au moins accusé de trahison. « Pour grande que soit la détresse où vous le savez, ne le repoussez « pas de tout accord; mais pour Dieu assemblez votre conseil entre « vous, et faites en sorte que l'honneur de l'empereur y soit sauf, et « que vous n'y perdiez pas. »

583. Alors le comte rassembla son conseil entre lui et ses Lombards. Là fut Aubertin, et le comte de Travas Renier, et Pierre Vent ; et il y eut aussi d'autres Lombards que je ne vous sais pas nommer. Ils parlèrent ensemble et dirent : « Seigneurs, il se trouve « que nous avons là l'empereur dehors. Voici donc tout le conseil : « gardez que nous ne fassions nul arrangement, si nous n'avons toute « notre demande entièrement; et tenons-nous à cela. » Et ils s'accordent tous à cet avis, et puis se séparent.

584. Et alors nos messagers furent rappelés, et le comte lui-même leur répondit ce qu'il avait trouvé en son conseil : « Seigneurs, fait le « comte, notre conseil nous montre que nous voulons avoir toute la « terre de Duras d'ici à Macré, et toute la terre de Léosgur et tout ce « qui en dépend , et toute l'île de Grèce. Nous voulons aussi avoir « Corinthe, et que Michalis et tous ses barons nous fassent hommage; « et nous voulons aussi avoir la Verre et la Ferme, et toute la terre « jusques à Finepople. Si l'empereur nous l'octroie ainsi , nous vou- « Ions bien le recevoir céans, et autrement non. »

saige s'en alerent en Salenike et parlerait au eonte Je Blandras et aus Lombars, mais ni porrent trouver raison. Car li Lombart disoient que il avaient la terre conquise sans l'aide de l'empereour, et bien le garderaient sans lui à l'aide de Dieu. Au (terrains, après moût de belles paroles que Quennes de Betune leur avait dites de par l'empereour, li Lombart respondirent que à nule pais il ne s'asentiroienl. se il n'avaient la terre des [de) Duras toute jusques à la Maigre, et la terre Largur . et les apandances de l'isle de Crète I Grèce ) , et la Ferme et toute la terre jusques à Phinepovle.

356 HISTOIRE DE l'eMPEREUR HENRI.

585. Et quant Cuenes de Biethune oï ceste response, molt li torna à grant anui , et ne se pot tenir ke il au conte ' ne desist : « Com- « ment, sire cuens, n'i devons nous riens avoir? N'i venismes nous « mie ensamble comme compaignon ? Et i avommes autresi bien en- « durées les paines et les travaus por nostre Segnor comme vous « avés. Par Diu, sire cuens, il ne m'est pas avis ke il ait en vostre « requeste raison2, ne ke vous mie deussiés tel coserequerre à bre- « giers. Ke vous volés avoir3 les chités et les castiaus, et toute lese- « gnorie de le terre, sauf chou kenous n'i partons4; et si avons esté « en toz les pi us grans besoins"' de le conquestetout adiès. Par me foi « dont, n'i sai-jou autre cose, mais kenous nos aparellons por labou- « rer ensi comme vilain.

586. « Sire cuens, sire cuens, fait soi1 Cuenes de Biethune, se « nous demenommes ensi li un les autres et alommes rancunant, « bien voi ke nous reperderons toute le tierre; et nous-meismes « serommespierdu, se nous ensi morons-, car nos morrons-en haine « mortel li uns viers l'autre. Et se nous nos entreguerrions dont pri- « mes seront Grifon lié3. Por Diu! cuens, che n'a mestier. Nous vous « prions mierchi de par no segneur l'empereur, ke vous por Diu « li fachiés raison. Et si retenés 4 encore assez de le soie tierre-"'. Ciera tes molt est laide cose et vilaine ke il est de chaiens fourclos; et « molt iest grans li mesproisonspor vous0 et li desraisons, de cheke « il onkes le fu7.

587. « Ke vaut chou? Jou voi bien ke nos ne faisons riens chi. « Sire cuens, or vous dirai encore ke vous ferés, se il vous plaist. « Parlés encore à vostre conseil, et faites si, por Diu! s'il estre puet « ne doit, ke ceste pais viegne entre nous. Car se nous metons' ar- « riere dos le paour de Nostre-Segneur, en tel manière ke nos de mal « faire ne le cremons, et nos commençommes guerre li uns viers l'au-

585. — 1 C, à çou; F, encontre. — - C, Mil/e raison. — 3 C. que vous aiiés. — 4 C, partirons de riens. — 5 C, toutes les plus grans hesoignes.

586. — 1 C dist. — - C. ensi faisons et en ce morons, car nous moriemes ; F, marions, qttar

INSTANCES DES MESSAGERS. ïbj

XVII. Nouvelles instances des messagers de l'empereur; ils échouent.

585. Et quand Conon de Béthune ouït cette réponse, cela lui causa un grand ennui, et il ne put s'empêcher de dire au comte : « Com- « ment, sire comte, n'y devons-nous rien avoir? N'y vînmes-nous « pas ensemble comme compagnons? Et nous y avons aussi bien « enduré les peines et les travaux pour Notre-Seigneur. Par Dieu ! « sire comte, il ne m'est pas avis qu'il y ait raison en votre re- « quête, ni que vous dussiez requérir pareille chose à des bergers. Car « vous voulez avoir les cités et les châteaux, et toute la seigneurie de « la terre, à condition que nous n'y partagions pas; et pourtant « nous avons toujours été dans tous les plus grands besoins de la « conquête. Par ma foi donc, je n'y sais pas autre chose, sinon que « nous nous préparions à labourer comme des vilains.

586. « Sire comte, sire comte, fait Conon de Béthune, si nous « nous traitons ainsi les uns les autres et allons nous gardant ranci cune,je vois bien que nous reperdrons toute la terre; et nous-mêmes « nous serons perdus, si nous mourons ainsi; car nous mourrons en « haine mortelle l'un contre l'autre. Et si nous guerroyons entre « nous, avant tout les Grecs seront joyeux. Pour Dieu! comte, ce « n'est pas nécessaire. Nous vous crions merci de par notre seigneur « l'empereur, afin que pour Dieu vous lui fassiez raison. D'ailleurs « vous retenez encore assez de sa terre. Certes c'est bien laide et vi- « laine chose qu'il soit exclu de céans; et c'est une bien grande faute <c à vous et une grande déraison, qu'il ait jamais pu l'être.

587. « A quoi bon ce discours? Je vois bien que nous ne faisons « rien ici. Sire comte, or je vous dirai encore ce que vous ferez, s'il « vous plaît. Parlez encore à votre conseil, et faites en sorte, pour « Dieu ! si cela peut et doit être, que cet arrangement se fasse entre « nous. Car si nous mettons arrière la crainte de Notre-Seigneur, en « telle manière que nous ne craignions pas de mal faire, et que nous

nous morrions. — 3 C ajoute etjoiant. — ' DE, recheve's. — 3 CEF omettent lierre. — 6 CE, sour vous. — " C, là hors le laisie's ; F, il einsiest hors demoré. 587. — 1 C, entre nous et vous melons.

« tre, je vos di2 ke toute le tierre en sera pierdue et3 destruite, et i « pierderons cankes nos i avommes conquis'1.

588. « Et s'il est ensi toutes voies ke nous nos entrochions en « tel manière, dont n'i a plus mais ke nous avant renoions Nostre « Segneur. Et mal ke mal, encore nous vaurroit-il mius ke nous « nos enfuissons hors dou païs. Por Diu! sire cuens des Blans-Dras, « ne suefre mie ke nous ensi nous destruisons par te coupe; mais « pren les biaus offres ke nous ichi t'offrons1. Et por Diu! pour chou, « se tu ses- les grans3 malaises ke nous soufrons là hors, por chou « ne nous destraing4 mie à che ke nous faisons cose ki nos tourt à « honte ne al descroissement de l'ounour de l'empire :\

589. « — Sire Cuenes, dist Aubretins, or saciés bien ke nous ne « nos assentirons ' à nul consel ke nous vos lassons2 point de le nostre « tierre, ne de le demande3 ke nous vos avons faite. Et se vous ensi « ne le faites, assés poés là fors sejorner por nous; car chaiens ne me- « terés-vous les pies.

5go. « — Et se1 nous n'avons nul tref ne nul aucube, dist Pieres « de Douay, ù nous nos puissons hierbregier2, girons-nous dont « as cans ausi comme mastin3? — Vos girés, dist Aubretins, au « mius ke vous pores et ke vous sarés; car s'il ne fait ensi comme « vous avés oï, jà chaiens ne serés herbregié. — A chou nous as- « sentons-nous, dist li cuens, ne jà de nous vous n'emporterés autre « cose. — Segneur, fait mesire Cuenes, et nous retornerons dont « arrière, por dire à mon segneur chou '' ke nous avons trové; et chou « ke il nousr' respondera, nous le vous lairons à resavoir chaiens, u « par nous u par autrui. »

5qi. Dont montent1 et revienentà2 l'empereour; et li ont dit3 toz

587. — 2 c ajoute etfai à savoir. — 1C omet pierdue et. — 4 C,piecha conquesté à si gravit paine; F, et si reperdrons quanque nos avons gaaignié et conquis.

588. — 1 C, souffres... la vostre... prendés... vous faisons. — - D, tu ne souefres. — 3 C ajoute liascies et les grans. — ■'■ C, se vous savés... destraingiés. — 5 C. descroisement de l'empire ne de le hounour l'empereour.

DURETÉ DES LOMBARDS. 35g

(f commencions la guerre l'un contre l'autre, je vous dis que toute « la terre en sera perdue et détruite, et que nous y perdrons tout ce « que nous y avons conquis.

588. « Et s'il est ainsi toutefois que nous devions nous entre-tuer « en telle façon, alors il ne nous reste plus qu'à renier auparavant « Notre-Seigneur. Et mal pour mal, encore vaudrait-il mieux que « nous nous en allassions hors du pays. Pour Dieu! sire comte de « Blans-Dras, ne souffre pas que nous nous détruisions ainsi par ta « faute; mais prends les belles offres que nous t'offrons ici. Et pour « Dieu ! si tu sais les grandes misères que nous souffrons là dehors, « ne nous force pas pour cela à ce que nous fassions rien qui tourne à « notre honte et au décaissement de l'honneur de l'empire.

58g. « — Sire Conon, dit Aubertin, sachez bien que nous ne con- « sentirons à aucun projet qui nous fasse rien laisser de notre terre, ni « de la demande que nous vous avons faite. Et si vous ne le faites « ainsi, vous pouvez séjourner bien longtemps là dehors en nous at- « tendant, car vous ne mettrez pas les pieds céans.

5cjo. « — Et si nous n'avons nulle tente et nul pavillon, dit Pierre « de Douai, où nous nous puissions loger, coucherons-nous donc aux « champs comme des mâtins? — Vous coucherez, dit Aubertin, le « mieux que vous pourrez et que vous saurez; car si cela ne se fait « ainsi que vous avez ouï, vous ne serez pas hébergés céans. — C'est « de quoi nous sommes d'accord, dit le comte; et de nous vous n'em- « porterez pas autre chose. — Seigneurs, fait messire Conon, nous « retournerons donc en arrière, pour dire à monseigneur ce que nous « avons trouvé; et ce qu'il nous répondra, nous vous le ferons savoir « céans, ou par nous ou par d'autres. »

XVIII. L'empereur subit les conditions des Lombards. 591. Alors, ils montent à cheval et reviennent à l'empereur; et ils

589. — 1 C, assentiriestnes. — 2 c, laisomes ; E, latssonmes. — 3 C, toute la demande.

590. — 1 C , biau signor, fait dont Pieres de Douay, et se. — - C omet ù nous nos, etc. — 3 C, chiens mastins. — U C, monsigneur l'empereour tout chou. — 5 C omet nous.

591. — 1 C, dont sont tourné arrière et montent sor ior chcvaus. — - C ajoute lor signor — 3 C ajoute et conté.

36o HISTOIRE DE L EMPEREUR HENRI.

les respons et toutes les demandes ke li Lombart lor4 orent faites. Quant li empereres oï chou, s'il fu dolans che ne fait mie à demander. Dont dist as messages : « Certes, segneur, il me requièrent si grant « tort, comme vous-meismes le savés bien ; et jà, se Diu plaist, che ne « ferommes. Or est ensi ke il sont laiens en grant solas et en grant « déduit; et por chou k'ilsevent ke jou sui à si grant meschief, voe- « lent5 ke jou me déporte de toute ceste tierre. Por Diu! comment « feroie-je chou, ne comment m'i porroie-jou acorder?

592. « — Sire,porDiu!siferés, dient si home, u se che non véés nous « chi toz1 mors et honnis; car il fait si fort tans et si cruel, comme « vous-meismes le véés et le sentes. Et d'autre part, nous ne savom- « mes ke mengier, et si n'atendons nul secours- de nulle part. Se « nous sommes chi tant seulement cinq jours sans autre secours de « viande3, grans mervelle iert se nous ne sommes tout mort4; car « nous n'arons nul confort d'eus5. Et d'autre part1', nous sommes chi « ausi comme prison. S'il nos font faire etotriier7 par forchecoseke « nous ne doions8, en non Diu li forche paist le pré, et on doit molt « faire por issir hors de prison °. Ne jà por chou ne feriesmes desloiauté, « de requerre apriès nostre raison, fust hui u demain, se nous en « poiesmes venir en point l0. Mais porquerés" messages hastéement « ki bien sacent cest message furnir. »

593. Apriès tout chou, respondi li empereres, ki mervelleusement estoit dolens et courechiés, et dist : « Segnor, fait-il tout en plou- « rant1, jou puis avoir en moi-meismes molt grant duel et molt grant « despit, quant Lombart m'ont emprisonné, si comme vous poés « veir, et sour tout chou me requièrent ke jou lor laisse Estives tout « quitement, et Negrepont, et toute le tierre ki est de Duras juskes « à Macré. Et bien tient, che k'il me demandent, vint grans jornées « u plus.

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