DEBARQUEMENT A CHALCÉDOINE
1 3 i . « Il y a des îles ici près que vous pouvez voir d'ici, qu'habi- « tent des gens, et qui produisent blés et vivres et autres biens. Allons « là prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays; et « quand nous aurons recueilli les vivres, allons devant la ville, et fai- « sons ce que Notre-Seigneur aura disposé. Car plus sûrement guer- « roie celui qui a des vivres que celui qui n'en a pas. » A ce conseil se rallièrent les comtes et les barons, et ils s'en retournèrent tous, chacun à leurs nefs et à leurs vaisseaux.
XXVII. Les croisés débarquent à ChalcéJoine et à l'Escutaire.
1 3 2. Ils reposèrent ainsi cette nuit. Et au matin, le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en juin ( 24 juin i2o3), furent dressés les bannières et les gonfalons sur les châteaux des nefs, et les housses ôtées des écus, et les bords des nefs garnis. Chacun regardait ses armes, telles qu'il les devait avoir; car ils savent pour sûr que bientôt ils en auront besoin.
1 33. Les mariniers lèvent les ancres, et laissent les voiles aller au vent; et Dieu leur donne bon vent tel qu'il leur fallait. Ils passent ainsi jusque par devant Constantinople, si près des murs et des tours qu'on tira contre maintes de leurs nefs. Il y avait tant de gens sur les murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y en eût pas ailleurs.
134. Ainsi Dieu Notre-Seigneur leur fit-il changer le dessein qui fut pris la veille de tourner vers les îles, comme si chacun n'en eût jamais ouï parler. Et maintenant ils vont à la terre ferme aussi droit qu'ils peuvent; et ils prirent port devant un palais de l'empereur Alexis, en un lieu qui était appelé Chalcédoine; c'était en face de Constantinople, de l'autre côté du Bras, devers la Turquie. Ce palais
phrase il met laissent au présent, comme CE. — - BCE ajoutent ici ensi s'en passent, et D, ensi s'en passèrent, mots qui ne devraient être, comme dans A. qu'en tête de la phrase suivante. — S BD. et iou si] passèrent, mots que CE omettent ici ; F conlirme la leçon de A. — 4 CDE. de maintes de !<>r nefs i traisisi on; F. qu'em peust trêve Jésus et seur les tours. — > F abrège ainsi cette phrase : et sembloit qu'el mande n'eust gent se là non.
i'} t. — l B. destourna. — - CE umettent le conseil : DF omettent cette phrase. — 3 CD, ki ert ou estoit.
delitablcs que unques oel peussent esgarder, de toz les deliz que il covient à cors d'orne , que en maison de prince doit avoir.
1 35. Et li conte et li baron descendirent à la terre, et se erbergierent1 el palais et en la vile entor; et li plusor tendirent lor paveillons. Lors furent li cheval trait fors des vissiers, et li chevalier et li serjant descendirent2 à la terre à totes les armes, si que il ne remest es vaissiaus que ; li marinier. La contrée fu bêle et riche et planteurose de toz biens, et les moies1 des blez (qui estoient messoné) parmi les champs5; tant que chascuns on volt prendre si en pristfi, con cil qui grant mestier en avoient7.
i36. Ensi sejornerent en cel palais l'endemain, et al tierz jor lor dona Diex bon vent; et cil marinier resachent lor ancres et drecentlor voiles al vent. Ensi1 s'en vont contremont- le Braz, bien une lieue3 desor Constantinople, à un palais qui ère Tempereor Alexi, qui ère apelez l'Escutaire''. Enqui se ancreerent les nés et li vissier et totes les galies; et la chevalerie qui ère erbergie el palais de Calcédoine, ala encoste"' parterre.
107. Ensi se herbergierent sor le Braiz Saint-Jorge, à TEscutaire et contremont1 , l'os des François. Et quant ce vit l'emperere Alexis, si fist la soe ost issir de Costantinoble; si se herberja sor l'autre rive, d'autre part, endroit als ; si fist tendre ses paveillons , por ce que cil ne peussent prendre terre par force sor lui. Ensi sejorna l'os des François par nuef jorz; et se pourchaça de viande cil qui - mestier en ot; et ce furent tuit cil de l'ost.
1 38. Dedenz cel sejor ', issi une compagnie de mult bone gent por
i35. — 1 C, se logierent. — - A. descent. — ;1 C. et cl navie remesent; D. si >/«.' el navie nedemourerent fors que. — * B, masses. - I et orent des ble\ qui estoient demorés es mesons et es chans. — |; 1 ). si en ut aucuns tant comme il en vaut prendre ; si en frisent. — ~ I.cs mots suivants, omis plus haut dans 1S. s'y retrouvent ici : Car la contrée fu bêle el riche, et plenleureuse de tou\ biens.
LES CROISES VONT JL'SQU A L ESCUTAIRE. 77
était un des plus beaux et des plus délicieux que jamais yeux eussent pu regarder, avec toutes les délices qui conviennent aux hommes , et qu'il doit y avoir en maison de prince.
1 35. Et les comtes et les barons descendirent à terre, et se logèrent au palais et dans la ville à l'entour; et la plupart tendirent leurs pavillons. Alors les chevaux furent tirés hors des huissiers, et les chevaliers et les sergents descendirent à terre avec leurs armes, en sorte qu'il ne resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et riche et plantureuse en tous biens, et les blés (qui étaient moissonnés) en meules parmi les champs; tant que chacun en voulut prendre il en prit, comme gens qui en avaient grand besoin.
1 36. Ils séjournèrent ainsi en ce palais le lendemain, et au troisième jour Dieu leur donna bon vent; et les mariniers lèvent leurs ancres et dressent leurs voiles au vent. Ils s'en vont ainsi en contremont du Bras, bien une lieue au-dessus de Constantinople, jusqu'à un palais qui était à l'empereur Alexis, et qui était appelé l'Escutaire. Là ancrèrent les nefs, les huissiers et toutes les galères; et toute la chevalerie qui s'était logée au palais de Chalcédoine , alla le long du rivage par terre.
1 3j. L'armée des Français se logea ainsi sur le Bras de Saint- Georges, à l'Escutaire et en contremont. Et quand l'empereur Alexis le vit, il fit sortir son armée de Constantinople; et se logea sur l'autre rive , d'autre part, en face d'eux ; et il fit tendre ses pavillons , pour qu'ils ne pussent prendre terre de force contre lui. L'armée des Français séjourna ainsi pendant neuf jours; et ceux-là se procurèrent des vivres qui en avaient besoin; et ce furent tous ceux de l'armée.
XXVIII. Les fourrageurs des croisés défont les Grecs. 1 38. Pendant ce séjour, une compagnie de très bonnes gens sortit
i36. — 1 A, cnsi qu'il. — - AD. contreval. -3B, vers une abaîe. — * D, lo Scutharie. — ■ A. costoiant Coslanlinople.
.1 ?-. — < C, à VEscutarie contremont ; D. et tout contremont le palais, en omettant Vos des François, — 2 A. que.
i3S. — 1 A, cejor.
garder l'ost, que on ne li feist mal ; et li forier cerchierent2 la contrée. En celé compagnie fu Odes li Champenois de Chanlite et Guillaumes:1 ses frères, et Ogiers de Saint -Cheron, et Manassiers de l'Isle, et li cuens Girarz'1 (uns cuens de Lombardie qui ert de la maisnie le5 marchis de Monferrat) ; et orent bien avec als quatre-vins chevaliers de mult bone gent11.
i3q. Et choisirent el pie de la1 montaigne paveillons bien à trois Hues de l'ost; et ce estoit li megedux- Fempereor de Constantinoble, qui bien avoit cinq cenz chevaliers3 de Grius. Quant nostre gent les virent'1, si ordenerent lor genz en •' quatre batailles; et fu lor conselx tielx que il iroient combatre à els. Et quant li Grieu les virent, si ordenerent lor batailles, et se rengierent pardevant lor'1 paveillons et les attendirent; et nostre gent les alerent ferirmult vigueroisement.
140. A l'aïede Dieu Nostre Seignor, petit dura cilestors, et li Grieu lor tornerent1 les. dos; si furent desconfit à la première assemblée, et li nostre les enchaucierent - bien une liue grant. Là gaaignerent assez chevaus et roncins et palefroiz, et muls et mules, et tentes et paveillons, et tel gaing con à tel besoigne aferoit 3. Ensi s'en '' reviendrent en l'ost, où il furent mult volentiers veu5, et départirent lor gaing si con il durent.
141 . A l'autre jor après, envoia l'emperere Alexis un message1 as contes et as barons et ses letres. Cil messages avoit nom Nicholas Rous, et ère nez de Lombardie; et trova les barons el riche palais del Scutaire où il estoient à un conseil, et les salua de par l'empereor Alexi de Constantinoble, et tendi ses letres le marchis Boniface de Monferrat; et cil les reçut. Et furent leues les letres- devant toz les
i38. — 2 A. et lesforiers et cerchierent; B. et lijburier cerchierent ; CDE, s'en issi une cornpaig nie de l'ost pourjburer et cherkierent : F. issi une compagnie de nostre ost pour aler enfuerre et cerchierent. — :l B. Guij li .un;ne;. — i A, Cras ; C. Graus; E. Gras; BD, Girarj, Gerars. — :; A. qui ert del. — 6 F. XII. C. que chevaliers que serjans.
i3y. — ' B. en Ai ; C, au piê d'une, — -li. meghedeus; C. miegheduus ; 1). megheduus : E. meghedttiS; F. megedus; G. megidus. Le titre de cette dignité a cté très altéré par les chroniqueurs