‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 7 sur 326 · SUR LA PRESENTE EDITION · texte numérisé non relu

SUR LA PRESENTE EDITION

'édition de Ville-Hardouin donnée par Du Cange' est si connue, elle résout si bien la plupart des difficultés qui peuvent arrêter le lecteur, qu'on jugerait volontiers comme inutile et téméraire d'en préparer une autre après lui. J'ai besoin de rappeler tout de suite que dom Brial en 1822, M. Paulin Paris3 en 1 838 et Buchon '' en 1840, ont essayé successivement d'améliorer le travail de leur illustre devancier, et que probablement ce n'est pas sans motif sérieux qu'une telle entreprise s'est renouvelée trois foisdans l'espace de moins de vingt ans. Du Cange, en effet, n'a connu qu'un manuscrit de Ville-Hardouin sur les six que possède la Bibliothèque

1 Histoire de l'empire de Constantinople ; Paris, 1657. in-fol.

- Recueil des historiens de France, tome XVIII, p. 43 i.

:l De la conqueste de Constantinople , par Geoffroy de Ville-Hardouin et Henri de Valenciennes; Paris, J. Renouard, in-8.

4 Recherches et matériaux pour servir à une histoire de la domination française en Orient, — 2e partie, Chronique des empereurs Baudoin et Henri de Constantinople, par Geoffroy de Ville- Hardouin et Henri de Valenciennes; Paris, Aug. Desrez, in-4.

Xi) NOTICE

nationale; dom Brial en a connu trois, mais il a considéré comme tout à fait secondaire celui que Buchon a choisi depuis comme le meilleur; M. Paris à son tour en a préféré un autre, qui était resté inconnu à dom Brial , et que Buchon a critiqué comme renfermant le plus contestable de tous les textes. En un mot, Du Cange a manqué des ressources qui lui eussent permis d'améliorer son édition, et ses trois successeurs, en recourant à de nouveaux manuscrits, n'ont pu se mettre d'accord pour déterminer celui qui renferme le véritable texte de Ville-Hardouin.

Ce n'est pas sans raison que je parle du véritable texte de Ville-Hardouin. J'ose dire qu'il est difficile de trouver un passage de quelque étendue qui se ressemble dans les trois dernières éditions, en sorte qu'au lieu d'un Ville-Hardouin nous en avons trois : celui de Du Cange amélioré par dom Brial, celui de M. Paulin Paris et celui de Buchon. Quand on examine de près ces différences, on reconnaît bien vite qu'elles ne tiennent pas au caprice des éditeurs, mais aux manuscrits qui ont servi de base à leur travail, et l'on acquiert en même temps la certitude que le texte de Ville-Hardouin est un de ceux qui ont été le moins respectés. Une orthographe transformée, des expressions changées, des phrases abrégées ou allongées, le sens quelquefois dénaturé, telles sont, outre des lacunes causées par l'inadvertance des copistes , les causes de la diversité des éditions ; tels sont en même temps les défauts que je me suis efforcé de faire disparaître ou d'atténuer.

La première difficulté que j'avais à résoudre, c'était de sortir de l'incertitude où me laissait le dissentiment des derniers éditeurs sur la valeur réelle des manuscrits. Je les ai collationnés depuis le premier mot jusqu'au dernier; j'en ai noté toutes les différences, et j'ai comparé entre elles les fautes que j'y avais relevées. Les détails de cet examen sont consignés dans le recueil connu sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits (t. XXIV, 21' partie, p. i); je me contenterai d'en faire connaître ici les résultats principaux, qui importent seuls à la plupart des lecteurs.

Les six manuscrits dont j'ai à parler appartiennent à la Bibliothèque nationale; pour abréger, je les désignerai chacun, comme c'est l'usage, par une lettre de l'alphabet, que je rapproche dans la liste suivante de leur cote actuelle, puis de leur cote ancienne placée entre parenthèses :

A, ms. fr. 4972 (ancien fonds 9644); D, ms. fr. 12203 (supplément 455);

B, ms. fr. 2137 (ancien fonds 7974); E, ms. fr. 24210 (Sorbonne, 397);

C, ms. fr. 12204 (supplément 207) ; F, ms. fr. i5ioo (supplément 687).

SUR LA PRESENTE EDITION. xiij

Dom Brial a connu les manuscrits A, B et C, il a pris le premier pour base de son édition. M. Paris a connu en outre les manuscrits D et F, qu'il a jugés préférables aux trois autres ; c'est le dernier surtout qu'il regardait « comme la copie exacte d'une bonne leçon contempo- « raine de l'historien champenois ». M. Buchon enfin s'est attaché à reproduire le manuscrit C , mais en ajoutant à son édition , sous forme d'appendice, le texte du manuscrit D. Le manuscrit E leur était inconnu.

Avant d'indiquer la valeur relative de ces différents manuscrits, telle que j'ai pu la déterminer après l'examen dont je viens de parler, j'ai besoin de rappeler que Du Cange a connu seulement le manuscrit A , et qu'il l'a employé d'une manière accessoire, se contentant d'en inscrire les variantes sur les marges de son édition. Du reste, il était peu nécessaire qu'il agit autrement, parce qu'il s'est attaché à reproduire la seconde édition de Ville-Hardouin , donnée à Lyon en 1601, édition qu'il estime avoir été faite d'après ce même manuscrit. L'édition de Biaise Vigenère, publiée à Paris en 1 58 5 , et des notes de Pierre Pithou écrites sur un exemplaire de cette édition que possédait la bibliothèque des Jésuites du collège de Clermont à Paris, fournirent aussi à Du Cange des variantes qui lui permirent d'améliorer, dans une certaine mesure, le texte de l'édition de Lyon. Toutefois, de la combinaison attentive et judicieuse de ces éléments, il ne résulta que des modifications de peu d'importance, et le récit de Ville-Hardouin resta, dans l'édition d'ailleurs si précieuse de Du Cange, tel à peu près qu'on avait pu le lire dans celle de Lyon. La raison en est que la collation du docte éditeur porta sur des textes dérivant de la même source que le manuscrit A.

Quel est donc ce manuscrit A ? Il renferme un texte copié par un Italien, sous le règne de Philippe de Valois, conservé longtemps à Venise, et appartenant depuis plus de deux siècles à la Bibliothèque nationale. Un autre manuscrit semblable, dont M. Paul Meyer a bien voulu collationner pour moi des passages tout à fait caractéristiques, et qu'il attribue à la même main , appartient à la bibliothèque d'Oxford. C'est l'un de ces deux manuscrits, ou un manuscrit équivalent, qui a servi de base aux éditions de 1 585 et de 1601 , puisque la collation du manuscrit A, due aux soins de Du Cange, n'a pas sensiblement modifié, même dans ses détails les moins importants, le texte que ces deux éditions avaient fait connaître. Je puis ajouter qu'en reprenant la même collation, j'ai acquis la certitude que ce l'ait ne saurait être contesté.

NOTICE

Le Ville-Hardouin de Du Cange, amélioré par dom Brial, dérive donc d'un manuscrit du quatorzième siècle, copié en Italie et probablement à Venise. Le principal défaut de ce manuscrit, c'est qu'on y remarque un grand nombre d'omissions et plusieurs mauvaises leçons, dues à l'inadvertance du copiste ou à l'imperfection du manuscrit plus ancien qu'il avait sous les veux. Toutes ces lacunes et toutes ces fautes, qui se retrouvent dans les trois premières éditions, fournissent autant de preuves évidentes de leur unité d'origine. Dom Brial a constaté, à l'aide des manuscrits B et C, plusieurs de ces imperfections, dont la plupart n'avaient pu être soupçonnées par Du Cange; mais le nouvel éditeur s'est presque toujours astreint à signaler seulement dans les notes ce qui manquait au texte primitif. Il était convaincu en effet que le manuscrit A , malgré tous ses défauts , valait mieux que les autres , et il aurait craint de ne pas le respecter assez en voulant trop l'améliorer.

Cette supériorité du manuscrit .4 , que dom Brial appréciait d'une manière générale sans avoir pu la vérifier par le détail, doit être attribuée, non à l'habileté, mais à la sincérité du copiste. Il a omis des mots par étourderie, sans jamais se permettre aucun retranchement volontaire; il en a estropié qu'il lisait mal ou qu'il ne comprenait pas, sans essaver de les remplacer par des expressions qui lui fussent plus familières; il a méconnu de temps en temps les règles de l'orthographe française, sans y substituer svstématiquement celles de l'orthographe italienne. Tel est le jugement que je crois pouvoir porter sur ce manuscrit, que j'ai lu et relu, en le comparant aux autres, avec toute l'attention dont je suis capable, et en relevant, à l'appui de ce jugement, toutes les preuves nécessaires pour le justifier.

Le copiste du manuscrit D manquait certainement de cette sincérité qui donne tant de prix au manuscrit .4. On peut lui reprocher d'avoir habituellement abrégé les phrases, remplacé par des synonvmes certaines expressions du texte original, et modifié l'orthographe en la conformant aux usages de son temps et de son pays '. Il faut reconnaître néanmoins qu'il ne manquait ni démesure ni d'intelligence, et que le texte de Ville- Hardouin, ainsi écourté et rajeuni, conserve encore bien des traits de sa véritable physionomie. Plus heureux que Buchon, qui déclare n'en avoir tiré aucun fruit pour son édition , j'ai pu m'en servir quelquefois pour améliorer la mienne. Je me suis convaincu , en résumé, que le ma-

1 Son travail me parait avoir été exécuté vers le commencement Ju quatorzième siècle, et plutôt dans l'Ile-de-France qu'ailleurs.

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