DESCRIPTION DES GAULES. — GUERRE CONTRE LES HELVÉTIENS
COMBAT CONTM ARIOVISTE
(Avant J.-C. 58. ^ An de Rome 696)
César quittait à peine le consulat qu'il obtint le gouvernement de la Gaule cisalpine et de riUyrie. La Cisalpine, traversée par le Pô, se divisait en Gaule transpadane et en Gaule cispadane. La transpadane était bornée au midi par le Pô et à l'ouest par la Yénétie ; la cispadane se voyait entre le même fleuve et le Rubicon. Il joignit bientôt à ce gouvernement celui de la Transalpine, c'est-à-dire de la portion du territoire gaulois appartenant aux Allobroges (Savoie et Dauphiné] et de la partie conquise depuis soixante-sepl ans par Fulvius et Sextius, composée de la Provence et du Languedoc, que les Romains avaient appelée Provincia,
On connaît les bornes de la Savoie, du Dauphiné et de la Provence. Il est utile d'être fixé sur les limites des terres conquises à l'ouest du Rhône : contre le fleuve se voyaient
i LIVRE PREMIER
les Helvii (de Viviers), après eux les Butènes provinciaux, dont la ville principale était Albi ; ensuite les Tolosates (de Toulouse); à Touest étaient les Aquitains de Lectoure, d'Auch et de Conserans; au midi, la Province avait pour limites la Méditerranée et les Ibères, qui en étaient séparés par une ligne tirée de Port-Vendres [Portus Veneris) à Conserans.
César avait désiré joindre la Transalpine à son gouvernement de la haute Italie, prévoyant qu'elle lui donnerait sujet de faire la guerre et de créer une armée brave, aguerrie et dévouée à sa personne. Il ne projetait pas encore de détruire la constitution de son pays, bien qu'elle fût viciée depuis que le sénat subissait le joug des factions. Il enviait seulement la gloire des premiers généraux de la république et voulait les égaler par ses hauts faits, noble ambition que justifieront dix années de rudes travaux et de conquêtes. Pompée vit bientôt qu'il aurait un rival ; de là ses menées près du sénat pour faire rejeter toutes les demandes de César, ne prévoyant pas que par sa haineuse opposition il mettait en jeu sa propre fortune, celle de Rome et du monde entier.
Les entreprises des Helvetii (Helvé tiens ou Helvètes) vinrent heureusement servir le proconsul et contribuer à l'exécution de ses projets. La Gaule ultérieure, dit-il, est divisée en trois parties, composées de l'Aquitaine, de la Celtique et de la Belgique. L'Aquitaine s'étend de la Garonne aux Pyrénées et de la partie de l'Océan qui baigne l'Espagne à la frontière de la Province romaine.
Là Celtique est entre le Rhône , la Garonne , l'Océan , la Seine et la Marne. Ces deux derniers cours d'eau la séparent des Belges. Elle s'étend à l'ouest jusqu'au Rhin , ayant pour limites septentrionales celles des Lingons et des Séquanes (peuples de Langres et de la Franche-Comté).
Les Belges, qui commencent aux frontières des Celtes, s'avancent jusqu'à l'embouchure du Rhin et regardent le nord et l'orient.
Les Helvétiens sont bornés d'un côté par ce fleuve, qui les sépare de la Germanie; d'un autre par le mont Jura, placé entre eux et les Séquanes : qui est inter Sequanos et Helvetios; et enfin parle lac Léman (de Genève) et le Rhône, qui coule entre THelvétie et la Province romaine : tertia lacu Lemano et flnmine Rhodano qui Provinciam nostram ab Helvetiis dividit.
Cette description est positive , et il nous importe surtout d'établir que les Helvétiens possédaient la portion de territoire comprise entre le Jura, le lac de Genève et le Rhône, c'est-à-dire les plaines qui s'étendent du côté de Gex, de Coppet, et courent, en se rétrécissant, jusqu'au Pas-de-la- Cluse, maintenant le Fort-de-l'Écluse.
Le Rhône séparait dans ces contrées les Helvètes des
Allobroges : Helvetiorum inter fines et Allobrogum
Rhodanus fluit. Ceux-ci faisaient depuis peu de temps partie de la Province , nom que les Romains donnaient à tous les pays conquis qu'ils annexaient à leur république. Ceci s'accorde avec ce que vient de dire l'historien : que la Gaule celtique indépendante ne commençait qu'au Rhône.
Genève était , vers le nord , le dernier oppidum des Allôbroges. Le pont de cette ville touchait au territoire des Helvètes : Extremum oppidum Allobrogum est proximum-
que Helvetiorum finibus Geneva ex eooppido pons ad
Helvetios pertinet. Ces détails^ géographiques serviront à l'intelligence de ce qui va suivre.
Les Helvètes, trop à l'étroit sur leurs terres, avaient depuis plusieurs années conçu le projet d'aller s'établir dans la Gaule. L'ambitieux Orgétorix, l'un de leurs principaux citoyens, les entretenait dans cette idée, espérant arriver à la royauté. Ayant eu mission de rechercher l'alliance des nations voisines : adeas res conficiendas Orgétorix diligitur, il passa en Séquanie et persuada à Casticus, fils de Catamantalède, qui avait régné sur ce pays, de succéder à son pèro- H alla nouei* les mêmes intrigues chez les Éduens, près de Dum-
norix, frère de Divitiacus, premier magistrat de lajjité, et lui donna sa fille en mariage. Ces projets devaient assurer à chacun la domination de son propre pays, et leur triumvirat celle de toute la Gaule. Les Helvètes, avertis du dessein d'Orgetorix, le mettent en prison et l'obligent à se justifier. Le feu doit être la peine de son crime. Ses partisans se réunissent et veulent le défendre ; il meurt sur ces entrefaites, soupçonné de s'être donné la mort.
Les Helvètes n'en persistent pas moins dans leur projet d'émigration; ils amassent, à cet effet, des vivres et passent deux ans à faire les préparatifs de leur départ , qui devait s'effectuer dans la troisième année.
Pour s'ôter toute espérance de retour, ils détruisent les blés qu'ils ne peuvent emporter et brûlent jusqu'à douze villes, quatre cents villages, sans compter les maisons des particuliers : vicos ad qitadragentos , re ligua privata œdifida (1) incendunt. Ils persuadent aux Raurad^ aux Tulingi et aux Latobriges (2), leurs voisins, de se joindre à eux et obtiennent le même succès près des Boïens, qui avaient passé le Rhin pour aller s'établir dans la Norique (3). Leur réunion se montait à trois cent soixante-huit mille âmes.
Ils n'avaient que deux chemins pour sortir de leur pays : duo itinera ex domo [i] exire passent ^ l'un passant par les terres des Séquanes, étroit et difficile, courant entre le Rhône et le Jura , et dans lequel un chariot aurait eu peine à passer : Erant omnia itinera duo, quibus itineribus domo exire possent , unum per Seguanos, angustum et difficiley inter montem Juram et flumen Rhodanum^ guo vix singuli
(4) Il est évident que, dans cette phrase, œdificia privata se rapporte aux maisons des particuliers répandues çà et là dans les champs. César emploie souvent le mot œdificia seul. Nous ne croyons pas devoir le traduire par le mot granges comme l'a fait M. de Saulcj.
(2) Peuples de Bâle, de Dultingen et du Brisgau.
(3) Bavière et Autriche.
(4) Le mot domua signifia généralement pays dans le.s Commentaires.
PREMIÈRE GÀMP4GNE 7
carri ducerentur. Il était dominé par une haute montagne, de sorte qu'avec peu de monde on pouvait facilement y arrêter une armée : Morts autem altissimus impendebat , ut facile pauperd prohibere passent.
On peut aisément se rendre compte de cette route, puisqu'elle courait entre le Rhône et le Jura : c'est évidemment celle qui passe au pied des montagnes, par Saint-Genis, Collonge, Bellegarde, et franchit le Pas-de-la-Cluse où Tarmée des Helvètes pouvait être facilement arrêtée par les Séquanes.
La seconde voie qu'ils pouvaient suivre empruntait la Province romaine. Elle était plus facile et plus expéditive que l'autre; car, sur plusieurs points, ils pouvaient franchir à gué le Rhône, qui séparait leur pays de celui des AUobroges nouvellement pacifiés : Alterum per Provinciam nosiram, multo fadlius atque expeditiuSy pr opter ea quod Helvetiorum inter fines et Allobrogum, qui nuper pacati erantj Rhodaniis finit ^ isque nonnullis locis vado transitur. Entrés chez les AUobroges, ils auraient tourné le Jura et traversé la Province par Condate (Ghana), Augustum (Aoste, près Chambéry), Vienna (Vienne), Revessio (le Puy), Anderitum (Mende), Divona (Cahors) et Vesunna (Périgueux), pour se rendre chez les Santons (de Saintes).
Ils ne pouvaient pénétrer dans la Gaule que par l'une ou l'autre de ces deux voies. Il s'en trouve d'autres, il est vrai , dans les montagnes, mais ce serait une erreur de croire qu'elles fussent praticables alors.
Ils choisissent celui de la Province, comptant user de persuasion avec les AUobroges, peu afiectionnés au peuple romain, se réservant d'employer la forcé au besoin : Allôbrogibus sese vel persuasuros^ quod nondum bono animo in populum romanum viderentur existimabantj vel vi coacturos, ut per suos fines eos ire paterentur. Ils arrêtent, à cet effet, de se réunir à jour fixe sur les bords du Rhône, nécessairement en face et au-dessous de Genève. Ce jour était le 28 mars de l'année 58 avant notre ère.
César, ayant appris leurs projets, quitte Rome, se dirige à grandes journées sur la Gaule et arrive à Genève : In Galliam ulteriorem contendit et ad Genevam pervenit. Nous lui ferons prendre, après avoir quitté Milan, la voie antique de Novare, de Vercellœ (Verceil), d'Eporedia (Ivrée), iïAugusta Prœtoria (Aoste), de Durantia (Moutier, capitale de la Tarantaise) , de Casuaria (Conflans) et de Bautœ (Vieil-Annecy).
11 ordonne de couper le pont de Genève : pontem qui erat ad Genevam jubet rescendiy et de faire des levées dans la Province , car la Gaule ultérieure ne possédait alors qu'une seule légion.
Il paraît clair que les Helvètes n'étaient pas réunis avant son arrivée ; autrement , rien ne leur eût empêché de franchir le pont et d'entrer chez les Allobroges. Ils ne tardèrent cependant pas à se présenter, et lui envoyèi*ent les chefs Naméius et Yerudoc pour réclamer la permission de passer par la Province, promettant de n'y faire aucun dégât.
L'intention bien arrêtée de César était de leur interdire cette voie. Voulant néanmoins donner le temps d'arriver aux soldats mandés de la Province , probablement pendant qu'il traversait les Alpes, il dit aux députés qu'il déUbérerait sur leur demande et qu'ils eussent à se représenter le treizième jour du mois d'avril pour avoir sa réponse. Il gagnait ainsi quinze jours, puisque les émigrants lui députèrent dès leur arrivée, qu'ils avaient fixée eux-mêmes au 28 mars.
Pendant ce temps-là, avec la légion qui est près de lui et les recrues qui lui arrivent de la Province, il fait élever, sur une longueur de 19,000 pas (un peu plus de 28 kilomètres) : milita passuum decem novem , un mur haut de seize pieds, muni d'un fossé, depuis le lac Léman, qui se jette dans le Rhône, jusqu'au mont Jura, qui divisait alors les Helvétiens des Séquanes : a lacu Lemano^ qui in flumen Rhodanum influitj ad montem Juram, qui fines Sequanorum dividit, 11 flanque ce boulevard de corps de garde et de redoutes :
ex opère perfecto prœsidia disponit, caste Ha community travaux qui le mettent en mesure de repousser Tennemi sll tente de passer le fleuve.
Les députés des Helvètes s'étant représentés le jour convenu , il leur dit que les Romains n'avaient pas coutume de livrer passage sur leurs terres , et que s'ils voulaient le faire de force il était résolu de s'y opposer.
Il est surprenant qu'une armée si nombreuse soit restée plus de quinze jours inactive, voyant surtout arriver journellement des recrues à l'armée romaine et s'élever tant de travaux importants. €ésar, il est vrai, avait agi de ruse envers eux, car sa première entrevue avec leurs députés avait été plutôt de nature à leur donner des espérances qu'à leur faire craindre un refus.
Alors, détrompés, ils essayent de passer le Rhône tantôt de jour, mais le plus souvent de nuit, les uns sur des radeaux ou des barques jointes ensemble , les autres à gué aux endroits où il était le moins profond : Helvetii ea spe dejecti^ navibus junctisqiie compluribus factis^ alii vadis lihodani qua minima altitudo fluminis erat, nonnumquam interdiu, sœpius noctUy si perrumpere passent. Bientôt repoussés sur tous les points par les forts et les traits des soldats, ils se voient contraints d'abandonner leur entreprise : Conati ope-ris munitione et militnm concursu, et telis répulsif hoc conatu destiterunt.
Il est clair que César ne s'était préoccupé que de défendre le pays des Allobroges, c'est-à-dire la Province, laissant ouverte la route difficile qui menait chez les Séquanes par le Pas-de-la-Cluse , aussi ne doit-on chercher les traces de ses travaux que sur la rive gauche du Rhône, depuis Genève jusqu'au mont d'Arèze, qui n'est séparé du Jura que par le fleuve, et qu'on pouvait considérer alors comme faisant partie de la même chaîne de montagnes.
La position de ce boulevard n'est-elle pas confirmée de la manière la plus positive par le texte ci-dessus? En effet, du
moment où les Helvétiens tentent de passer le Rhône , soit à gué , soit sur des barques ou des radeaux , et sont repoussés par ceux qui gardent la fortification, on ne peut douter que cette fortification n'ait été sur la rive opposée ; ce serait donc une puérilité, une vaine dépense d'érudition que de combattre, armé de toutes pièces, Topinion de ceux qui placent ces travaux sur la droite du fleuve.
11 restait aux Helvétiens à prendre la route difficile du Pas-de-la -Cluse ; mais ils ne pouvaient le faire sans la permission des Séquanes : Relinquebatur una per Sequanos via qxm^ Sequanis invitis, propter angustias ire non poterat. Ils expédièrent des messagers à TÉduen Dumnorix, ami de cette nation , qui la leur fit accorder.
César connut bientôt le résultat de ces démarches qui durent employer un certain nombre de jours pendant lesquels les deux armées restèrent en présence. Il sut aussi que les Helvètes projetaient, après être passés chez les Séquanes et les Éduens , d'aller s'établir sur les terres des Santons (Saintes), voisines de la Province : Cœsari nuntiatur Belvetiis esse animo per agrum Sequanorum et jEduorum iter in Santonum fines facere, 11 laissa à Labiénus la garde de son retranchement : munitioni prœfecit, et quitta l'armée pour se rendre en toute hâte en Italie, il y leva deux légions et tira de leurs quartiers d'hiver les trois qui campaient auprès d'Aquilée (1) : drcum Aquileiam hiemabant. Tout porte à croire qu'il n'alla pas les enlever lui-même de leuis quartiers et qu'il les attendit à Milan.
Jugeant alors que le plus court chemin pour se rendre dans la Gaule ultérieure était de franchir les Alpes : qua proximum iter in ulteriorem Galliam per Alpes erat ^ c'est-à-dire qu'il était moins long que celui qui traversait l'Apennin et passait par Antibes, Fréjus, Aix et Avignon, il s'y engagea avec ses cinq légions en suivant le cours du
(1) ViUe du Frioul vénitdon détruite par Attila. (Greg. Tur., lib. ii.)
PÔ. Il ne redoute pas les neiges et ne se préoccupe que de prendre la voie la plus courte, ce qu'il avait déjà fait lors de sa première apparition à Geneva.
Les Centrons , les Garocelli et les Caturiges , peuples des montagnes, tentent de l'arrêter ; mais, après les avoir battus dans plusieurs rencontres, il arrive à Oce/Zï/m (Exiles), dernière ville de la Province citérieure : quod est citerioris Provinciœ extremum.
Ocellum appartenait aux Garocelli. Ils étaient donc allés au-devant de Tarmée romaine avec leurs voisins les Caturiges (d'Embrun) et les Centrons (de la Taran taise), puisqu'il ne pénètre dans cette ville qu'après avoir battu ces deux derniers peuples et sans être entré sur leurs terres.
Il partit de suite d' Ocellum et arriva le septième jour chez les Voconces, de la Province ultérieure : in fines (1) Vocontiorum ulterioris Provinciœ die septimo pervenit ^ passant par les Alpes cottiennes , Brigantio (Briançon) , Geminœ (Mens), Lucus Augusti (Luc) et Dea (Die), ville principale des Voconces.
Il est surprenant qu'il n'ait pas pris la route de Grenoble, menant plus directement à Vienne que celle de Die. Il faut qu'elle n'ait pas été praticable , car nul autre motif ne le forçait à ce détour, surtout alors qu'il connaissait la marche des émigrants sur le pays éduen.
De chez les Yoconces il entra sur les terres des Allobroges, dont la ville principale était Vienna (Vienne), et de là chez les Ségtisiaves, les premiers au delà du Rhône, en dehors de la Province : Ab Allobrogibus in Segusianos exercitum ducit, . . hi sunt extra Provinciam primi.
(4) Nous ferons remarquer que le mot ^nes désigne toujours dans les Commentaires le territoire d'un peuple, ^nee medii le centre du pays, et fines extremi les frontières. Nous ne connaissons qu^une seule exception à cette règle : c^est quand César dit que Cavarinus, roi des Senons, fut poursuivi par ses sujets jusqu'aux frontières de son pays, usque ad fines insecuti, regno domoque eœpulerunê (lib. y). Son continuateur Hirtius en a fait le même usage.
Les Scgusiaves , peuples du Lyonnais , avaient pour ville principale Feurs [Forum Segusianorum). Leur port, sur la Saône, était Lugdunum , où ils tenaient leurs navires. Quelques-uns leur donnent des terres sur la rive gauche , peutêtre d'après ce passage de Strabon : a Le Rhône , après être descendu des montagnes de la Germanie , coule entre les terres des Ségusiaves et des Allobroges, puis devant Lyon après s'être joint à la Saône : KaTeXôàw 8à eiç t» iç6S(a tyîç j^wpaç
TYJç jiXXoêpiYcuv xa\ Seyo^iavc^v aufA^aXXei T(p 'Apapi xaT& AouySouvov ic<SXiv T(ov Se^oviavcov. »
Ce texte est implicitement corroboré par cet autre du même auteur, disant que la Saône, qui prend sa source dans les Alpes , sépare les Séquanes des Éduens et des Lingons :
*PêT hï xat ô 'Apap Ix t(5v ''AXirecov, ôpiÇoiv 2Y)xoavobç Te xoii ABououç
xal Aiyxoc(t{ouç. Il est évident que si à la suite des Éduens il n'a pas cité les Ségusiaves , c'est que de son temps la Saône coulait à travers les terres de ces derniers. Il n'en était pas de même à l'époque de la conquête , puisque César dit que le Rhône sépare les Séquanes de la Province romaine, c'està-dire des Allobroges : quum Sequanos a Provinda nostra Rhodanus divideret.
Les Séquanes ou leurs clients s'étendaient donc au midi jusqu'au Rhône, et touchaient vers l'ouest à la Saône. Alors César ne dut pas camper sur la rive gauche de cette rivière, qui n'appartenait pas aux Ségusiaves, bien que ce soit de ce côté qu'il attaquera les Helvètes. Nous pensons que, après être entré à Lugdunum ^ il s'établit à 5 kilomètres à l'ouest de cette ville, sur le territoire accidenté des communes d'ÉcuIly, de Tassin et de Craponne, où existent les restes du seul camp romain qui se voie chez les Ségusiaves et que l'on doit attribuer à ce passage de César, puisque ni lui ni ses lieutenants n'y ont jamais séjourné à aucune autre époque.
II apprit bientôt que les Helvétiens avaient franchi la route difficile du Jura, traversé les terres des Séquanes, d'où
ils étaient passés sur celles des Éduens dont ils ravageaient les campagnes : Helvetii jam per angustias et fines Sequor norum transduxerant ^ et in JEduorum fines pervenerant^ eorumque agros populabantur.
Les Éduens , voyant qu'il leur était impossible de se défendre, envoient des messagers à César pour lui demander assistance et lui exposer que, ayant toujours été alliés du peuple romain, ils voyaient avec peine que leurs champs étaient ravagés, leurs enfants emmenés en esclavage, et \Q\yv% oppida attaqués à la vue d'une armée romaine : ^dui cum se suaque ah his defendere non passent ^ legatos ad Cœsarem mittunt^ rogatum auocHium. Itase omni tempore de populo romano meritos esse, ut pêne, in conspectu exer^ citus nostriy agri vastari , liberi eorum in servitudinem abduci, oppida exptignari non debuerint.
Arrivent après eux les Ambarriy amis et de même sang que les Éduens. Ils disent que leurs champs sont ravagés, et que, dans le triste état où ils sont réduits, ils peuvent à peine défendre leurs oppida : Eodem tempore quo jEdui, Ambarri quoque, necessarii et consanguines Mduorum, Cœsarem certiorem fadunt se se, depopulatis agris, non facile ab oppidis vim hostium prohiber e.
A leur tour, les Allobroges, ayant leurs bourgades et leurs maisons au delà du Rhône, viennent se réfugier auprès de César et lui exposent qu'il ne leur reste plus rien que le sol : Item Allobroges y qui trans Rhodanum vicos possessionesque habebanty fuga se ad Cœsarem recipiunt, et démonstrant sibi prœter agri solum nihil esse reliqui.
César, touché de ce qu'il apprenait, ne crut pas devoir attendre pour y remédier que la ruine de ses alliés fût consommée et que l'ennemi fût arrivé chez les Santons : in Santones Helvetii pervenerint.
Nous n'avons que la combinaison de ces deux derniers textes pour comprendre la marche des Helvétiens depuis
leur départ de Genève, car les plaintes des peuples successivement ravagés indiquent la route qu'ils ont dû suivre.
Les Âllobroges de la rive droite du Rhône, étant les plus éloignés, arrivent les derniers et se plaignent de maux passés : il ne leur reste plus rien que le sol. Donc les émigrants étaient entrés sur leurs terres et les avaient pillées depuis le Pas-de-la-Cluse jusqu'à Belley.
Les Éduens et les Ambarri, encore aux prises avec les Helvètes, étaient nécessairement venus les premiers, se trouvant les plus rapprochés du camp romain. On connaît la position des Éduens. Si maintenant pour arriver chez eux, après avoir quitté les Allobroges d'outre-Rhône, les émigrants passent chez les Ambarri, ces derniers étaient donc fixés dans la Bresse méridionale, entre Belley et la Saône, et non, suivant quelques géographes, dans le Charolais, car on ne verrait pas trop pourquoi les Helvètes auraient suivi la droite du Rhône jusqu'à Belley pour remonter, de là, devant Châlons.
César qualifie les Ambarri du titre d'amis et de frères des Éduens : necessarii et consanguinei \Mduorum , ce qui ne veut pas dire clients , car alors il se serait servi des expressions clientes^ sub imperio ou conjuncti. Celle d'amis et de frères fait seulement comprendre que les Ambarri , anciens peuples éduens, étaient passés, depuis un temps plus ou moins long , sur la rive gauche de la Saône, où ils étaient devenus Séquanes. Ils ne sont pas, en effet, cités parmi les clients des Éduens lorsque ceux-ci vont au secours à' A lesta (lib. vu).
Leur point de départ est indiqué chez les Éduens par le village d'Ambérieux, situé au-dessous d'Anse [AssaPaulini)^ dans le Beaujolais qui semble avoir été leur berceau. On s'explique leur extension à l'ouest de la Saône par les noms d'Ambérieux et de Bérieux, et leur plus forte agglomération sur la gauche de l'Ain, par ceux des localités d'Ambérieux, d'Ambatrix, d'Ambronay et de la rivière Albarine.
PREMIÈBE CAMPAGNE 15
Tout porte à croire que, après avoir traversé le pays des AUobroges d*outre-Rhône, les Helvétiens arrivèrent à Saint- Rambert, où ils entraient chez les Ambarri. Là , deux chemins s'offraient à eux pour gagner la Saône : l'un allait, par Meximieux, Villars, Ambérieux et Trévoux, devant Villefranche; l'autre se dirigeait, par Bourg, en face de Mâcon. Tout chemin intermédiaire était impossible, le pays étant coupé par cinq rivières, une foule d'étangs et de marais. La suite prouvera qu'ils prirent celui qui menait devant Villefranche. Les Séquanes,en leur permettant de traverser leurs terres, le leur avaient peut-être imposé , car il passait chez les Ambani qui pouvaient être impunément pillés, n'étant pas leurs frères.
Pendant qu'ils cheminaient sur la rive droite du Rhône, Labiénus, que nous allons bientôt voir avec César, devait les suivre de flanc avec sa légion , pour les empêcher de franchir le fleuve et d'entrer chez les AUobroges. Nous le ferons passer par Condate (Ghana), par E tanna (lenne), Augmtum (Aoste), Bergusium (Bourgoin), Vienna et Lugdunum^ où il dut rencontrer son général.
La position que César occupe près de Lugdimum est parfaite. Il peut y être rejoint par Labiénus, recevoir les députés des Éduens, des Ambarri et des AUobroges, surveiller les mouvements de l'armée ennemie et lui couper, au besoin, le passage chez les Santons. Ajoutons que son voisinage de la Saône lui permet de faire charger sur des navires les blés nécessaires à la nourriture des troupes tant qu'elles ne s'éloigneront pas trop de la rivière.
Pressé par cette foule d'alliés qui lui promettaient des vivres, il résolut d'entrer de suite en campagne. Le succès le rendait maître de leurs destinées. Rien ne flattait mieux les vues ambitieuses du futur conquérant.
Il apprit alors par ses éclaireurs que les Helvétiens traversaient la Saône sur des radeaux et des barques jointes ensemble : IdHelvetii ratibusac lintribus junctis transitant;
16 LIVBE PBEMIER
que les trois quarts de leur armée ravaient déjà franchie^ et qu'il ne restait plus que l'autre quart sur la rive gauche : Vbi per exploratores Cœsar certior factus est très jam copiarum partes Helvetios id flumen traduxissey quartam vero partem citra flumen Ararim reltquam esse. Deséclaireurs ne peuvent guère être envoyés à plus de cinq ou six lieues de leur corps d'armée ; c'est précisément la distance qu'il y avait du camp de César à Jassans et à Beauregard, villages qui se trouvent sur les bords de la Saône^ au-dessus de Trévoux.
Il quitte ce camp dès la troisième veille (après minuit] avec trois légions, et arrive devant la partie des Helvétiens qui n'avait pas encore passé le fleuve : De teriia vigilia cum legionibus tribus e castris profectuSj ad eam partem pervenit quœ nondum flumen transierat.
Il se met en route après minuit, dit-il, passant nécessairement la Saône à Lyon puisque l'ennemi qu'il veut attaquer est sur la rive gauche. Peut-on tirer d'un départ si matinal la conséquence qu'il avait fait une marche forcée d'une douzaine de lieues? Non, car il se serait servi de l'expression magno itinere^ qu'il emploie pour une de ses longues étapes sur l'Aisne (lib. n). Il n'aurait pas fait, d'ailleurs, parcourir tant de chemin à ses troupes, ayant le projet de livrer bataille en arrivant en face de l'ennemi. Or, s'il part dès la troisième veille, c'est qu'il veut le surprendre au point du jour, après une simple marche de six lieues, et cette marche le conduit au-dessus de Trévoux. Nous ne croyons donc pas avec M. de Saulcy (1) que les Helvétiens étaient campés à quelques lieues au dessus de Mâcon. Il aurait fallu que César fît une trop longue étape pour les y rencontrer, et franchît une foule de rivières et de terrains marécageux qui existaient entre Trévoux et cette ville, lesquels ont con-
(1) Hevue archéologique, septembre 4860.
traint de faire passer la voie gauloise sur la rive droite de la Saône.
Les émigrants, embarrassés de bagages et pris à Timproviste, furent tués ou dispersés dans les bois voisins : Eos impeditos et inopinantes aggressus magnam partem eorum concidity reliqui sese fugœ mandarunt atque in proodmas silvas abdiderunt. Ils appartenaient au canton de Zurich, qui antérieurement, sorti seul de son pays, avait vaincu Cassius et fait passer ses soldats sous le joug. César éprouva d'autant plus de plaisir à les battre qu'un aïeul de son beaupère, lieutenant de Cassius, avait été tué avec ce général.
Il est à croire que les quatre-vingt dix mille Helvètes qui furent attaqués au moment où ils pillaient les Ambarri n étaient pas entassés sur les bords de la Saône, et qu'on fut ojpligé d'aller les chercher un peu plus loin; aussi placeronsnous le champ de bataille sur les territoires de Juis et de Mizerieux où passe la rivière de Toublain, dont le voisinage était nécessaire pour une si grande réunion d'hommes, et près des bois d'Ambérieux, où ils durent se sauver après leur défaite. Quelques-uns ont parlé de la plaine de Bierse, sans réfléchir qu'elle n'était alors qu'un marais impraticable comme l'indique son nom Biertia , d'après notre savant du Cange.
Les noms de Juis et de Mizerieux ne rappelleraient-ils pas d'ailleurs le souvenir de Jules et celui de ce combat où tant de malheureux Helvétiens tombèrent sous le fer des légions, opinion d'autant plus admissible que la tradition du pays porte que cette bataille se livra en face de Villefranche, c'est-à-dire au-dessus de Trévoux?
Cette affaire terminée. César songea à poursuivre ceux qui avaient passé la rivière. Il y fit jeter un pont et la franchit avec ses troupes: Pontem ad Arare faciendum curât ^ atque ita exercitum transduxit. Nous lui ferons prendre position sur la rive droite du côté de Villefranche, où il dut être
rejoint par ses trois dernières légions conduites par Labiénus.
Les Helvétiens, surpris qu'il eût opéré ce passage en un seul jour quand il leur en avait fallu vingt pour arriver au même but, lui firent demander de les établir là où il le voudrait, sinon qu'il se souvînt des victoires qu'ils avaient plus d'une fois remportées sur les légions. Il leur répondit que, quand même il consentirait à oublier leurs anciennes injures, ils devaient se rappeler qu'ils venaient de. ravager les terres des Éduens, des Ambarri, des AUobroges, et qu'ils avaient tenté de passer de force par la Province : qiwd ex invitOj iter per Provinciam per vim tentassent ^ quod JEduoSj quod Ambarros, quod AUobroges vexassent; qu'il était prêt néanmoins à traiter avec eux pourvu qu'ils consentissent à lui donner des otages et à réparer le tort qu'ils avaient fait à ses alliés. Le chef de la députation répondit que les Helvétiens n'avaient pas l'habitude de livrer des otages et se retira.
Ces nombreux émigrants, suivis d'une foule considérable de chariots, durent, en présence de l'armée romaine, s'engager sur le chemin qui leur paraissait le plus facile. Ils en avaient deux à leur portée, l'un gagnant la Loire par les défilés du Morvan et passant par Beaujeu et Charlieu, l'autre allant directement de Lyon à Châlons. En suivant ce dernier, ils avaient l'avantage d'éviter les montagnes et de passer sur les terres des Éduens, où ils étaient appelés par la faction qui leur avait fait ouvrir la voie de la Séquanie.
Ils décampèrent dès le lendemain et, comme ils étaient à quelque dislance des légions. César envoya sa cavalerie pour voir définitivement quelle route ils prendraient : qui videant quas in partes hostes iterfadant. Ils s'étaient donc groupés à trois lieues au moins de lui, vers Belleville, après avoir rappelé ceux de leurs compatriotes répandus dans toutes les directions sur les terres des Éduens.
César, ayant su qu'ils prenaient la voie de Mâcon, de
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Tunirtium (Tournus) et de Châlons, les suivit et campa chaque soir derrière eux. Les noms des villages de Julliéy de Julliénas, de Montbellet [M(ms Belli\ qui se trouvent sur cette route, ne rappelleraient-ils pas quelques-uns de ses campements?
La cavalerie envoyée en reconnaissance se composait de quatre mille hommes, les uns fournis par toute la Province, les autres par les Éduens et leurs alliés : quem ex omni Provincia et JEduis atque eorurn soctis coactum habebat. Elle fut battue par cinq cents cavaliers helvétiens, ce qui augmenta leur assurance et les rendit plus entreprenants.
Comment se fait-il que cinq cents cavaliers de cette nation battent les quatre mille de Tarmée romaine? Liscus, souverain magistrat de Bibracte, l'apprendra dans peu de jours à César : c'est que ceux-ci étaient commandés par un ami des Helvétiens, gendre d'Orgetorix, l'Éduen Dumnorix, dont la fuite sur le champ de bataille avait donné lieu à celle des autres : Initium ejus fugœ a Dumnorige atque ejus equitibus factum esse, eorumque fuga reliquum esse equitatum perterritum.
Reste à savoir comment la cavalerie éduenne se trouvait avec César. S'il Teût mandée , à jour fixe , sur la droite de la Saône , c'eût été livrer le secret de sa marche aux Helvétiens , dont elle n'aurait pu traverser l'armée sans danger. Nous préférons croire qu'elle avait escorté les députés éduens venus dans le camp romain pour réclamer le secours des légions et qu'elle s'y était ralliée aux cavaliers de la Province.
Après cette malheureuse rencontre , César crut devoir suivilB les émigrants sans combattre, n'occupant les siens qu'à les serrer de près pour les empêcher de courir et de piller. Ils marchèrent durant environ quinze jours, de sorte que leurs dernières troupes n'étaient qu'à 5 ou 6 milles (8 kilomètres environ) de son avant-garde : Ita dies cirdter
quindedm iterfecerunt uti inter novissimum hostiiim agmen, et nostrum primum, non amplius quinis aut sertis millibus passuum inter esset.
Il s'aperçut alors qu'il allait bientôt manquer de vivres; car les Éduens ne s'empressaient pas de lui envoyer ceux qu'ils lui avaient promis, et il ne pouvait compter sur la moisson qui était loin d'être prête (on était donc dans les premiers jours de juillet), ni sur le blé qu'il avait fait conduire parla Saône, puisque l'ennemi, qu'il ne voulait pas perdre de vuej, s'en était éloigné : Eo autem frumentOy quod flumine Arari navibus subvexer at, propterea minus uti poterat ^ quod iter ab Arare Helvetii averterant^ a quibus discedere nolebat.
Ces deux derniers textes peuvent nous instruire de la marche des légions, si l'on se rend compte d'avance que César approchait du lieu où il livrera bataille aux Helvétiens et que ce lieu , comme la science moderne l'a prouvé , existe sur les territoires d'Ivry et de Cussy-la-Colonne , villages situés à 7 lieues au nord-est d'Autun.
Pour y arriver, les Helvétiens avaient donc suivi les bords de la Saône jusqu'à Châlons, d'où, tournant à gauche, ils s'étaient engagés sur la route d'Arnay-le-Duc ; ce fut, par conséquent, à Châlons que les Romains abandonnèrent leurs navires, ce qui les priva de blés à mesure qu'ils s'en éloignèrent.
Il y a 7 lieues de Cussy-la-Colonne à Châlons, 12 lieues 1/2 de Châlons à Mâcon, par conséquent 19 lieues 1/2 de Cussy à cette dernière ville. Si l'on suppose, avec M. de Saulcy, que les Helvétiens aient passé la Saône à 2 lieues au-dessus de Mâcon et que César les ait trouvés réunis à i lieues plus loin, il faudra adopter Tournus pour lieu de leur concentration. Or, Tournus n'étant qu'à 13 lieues de Cussy, ils auraient donc , chose inadmissible , employé quinze jours pour franchir une distance si co^i^e, tandis que s'ils sont partis de Belleville, comme nous l'avons établi, ils auront fait 27 à 28
lieues pendant ces quinze jours, nombre satisfaisant pour une pareille foule.
César, allant bientôt manquer de blés, rassembla les chefs éduens qui étaient près de lui. Nous citerons Liscus, vergobret ou souverain magistrat de la cité , et Divitiacus , un des principaux du pays. Divitiacus était druide , preuve que ces prêtres, qui décidaient presque toujours de la paix et de la guerre, étaient partisans de Talliance romaine.
Il se plaignit à eux de n'être pas secondé pour une guerre entreprise dans leur propre intérêt et dans le seul but de les délivrer. Liscus le tira en particulier et lui apprit qu'il y avait deux partis à Bibracte , que Dumnorix , frère de Divitiacus, homme hardi et entreprenant, tenait toutes les fermes du pays à vil prix , ce qui lui permettait d'être en grand crédit près du peuple par ses libéralités : Complures annos portoria reliquaque omnia Élduorum vectigalia parvo pretio redempta habere : propterea quod ille licente contra liceri audeat nemo. Ce texte prouve que les revenus publics étaient affermés dans la Gaule et qu'il y en avait de diverses natures.
Liscus ajouta que ce factieux, qui entretenait un corps de cavalerie toujours à sa suite, avait plus de pouvoir que le souverain magistrat et persuadait au peuple par ses discours séditieux que si les Éduens ne pouvaient être maîtres, il valait encore mieux se soumettre à des Gaulois qu'aux Romains , enfin que , étant allié des Helvètes , il avait été cause, par sa fuite, de la dernière défaite de la cavalerie.
César, avant de passer outre, fait venir Divitiacus, qu'il savait attaché au peuple romain, et sans autre interprète que Valérius Procillus, Thomme le plus distingué de la Province gauloise , l'instruit de ce qu'on vient de lui dire de son frère. Divitiacus ne put nier les menées de Dumnorix, son ambition et son désir de se faire roi à la faveur des Helvétiens , mais il pria César de lui pardonner, parce que \ s'il le punissait personne , à cause de la bienveillance dont
il l'honorait, ne pouirait croire que ce fût contre sa volonté et qu'il serait odieux à toute la Gaule.
Touché de ses raisons et de ses larmes , César lui prend la main et le rassure, puis fait venir Dumnorix, et, en présence de son frère, lui déclare les sujets de plainte qu'il a donnés tant aux Romains qu'à ses propres concitoyens. Il lui pardonne en considération de Divitiacus, le renvoie, mais fait pourtant épier ses discours et ses actes.
Il apprend, le même jour, par ses éclaireurs que les Helvétiens s'étaient postés au pied d'une montagne située à 8 milles (3 lieues) de son camp. L'ayant fait reconnaître, il sut qu'on pouvait la gravir aisément, et envoya Labiénus, vers minuit, avec deux légions guidées par les mêmes éclaireurs, avec ordre de s'établir au sommet de la montagne ; lui-même part trois heures après, précédé de toute sa cavalerie. Cosidius , qui passait pour un général expérimenté , avait la conduite des éclaireurs.
Labiénus occupait le poste qui lui avait été assigné, et César n'était qu'à 5/1 de lieue de l'ennemi lorsque Cosidius accourut à toute bride pour lui dire que les Helvétiens étaient maîtres de la montagne. Il n'avait pas reconnu les troupes de Labiénus. Le plan d'attaque se trouvant dérangé par ce faux avis , Tannée romaine fut mise en bataille sur une éminence voisine. Pendant ce temps-là les Helvètes décampaient et s'éloignaient des légions. César marcha derrière eux à la distance accoutumée et s'établit à 5/4 de lieue de leur camp.
Le lendemain, jour de la distribution des blés aux soldats, voyant qu'il allait bientôt en manquer et qu'il n'était pas à plus de 7 lieues de Bibracte, il résolut d'abandonner la poursuite de l'ennemi et de se diriger sur cette ville pour en faire provision : Iter ah Ilelveiiis avertit, ac Bibracte ire contenait.
Nous devons interrompre notre récit pour rechercher où était Bibracte , oppidum des Éduons dont la position a été
souvent contestée. Les uns l'ont placée à Autun, devenue Angustoduniim sous Tempire, les autres sur les monts de Beuvray, situés à 3 lieues à Touest de la même ville. Ils ajoutent que ce lieu , muni de boulevards fort élevés et riche de souvenirs druidiques, a porté le nom de Briffactum et de Bibractensis dans les plus anciennes Chartres.
Nous croyons que cette montagne pouvait être Voppiduniy refuge des habitants d'Autun s'ils venaient à être forcés dans leur ville principale, et que ce motif seul lui a fait donner un nom similaire à celui de Bibracte. Nous pensons que ces deux localités se complétaient mutuellement, et que s'il existe un camp romain dans un coin de l'enceinte de Briffactum^ c'est que César l'aura fait occuper comme position stratégique et pour empêcher les Éduens de s'en servir.
Autun était donc, selon nous, leur ville principale :
1** Parce que toutes les voies gauloises, devenues romaines, rayonnent autour d'elle et qu'il en existe à peine une seule du côté de Beuvray ;
2** Parce que le nom gaulois de Bibracte rappelant le souvenir d'un pont {bibra)y il passe justement une rivière à Autun et il n'en existe pas à Beuvray ;
3** Parce que César, partant de Cussy-la-Colonne et disant qu'il n'est qu'à 7 lieues de Bibracte , ce qui était vrai pour Autun, en aurait été à 9 s'il eût été question de Beuvray. Cette déduction vaut mieux que toutes celles qu'on cherche à tirer d'un texte d'Eumènes si peu clair qu'il ne prouve rien.
Les Helvètes, ayant appris le mouvement de César sur Bibracte par quelques déserteurs d'Émilius , officier de la cavalerie gauloise, crurent qu'il agissait par crainte, d'autant mieux que la veille il ne les avait pas attaqués sur leurs hauteurs. Ils tournent court sur son arrière-garde, soit pour la harceler, soit pour couper les vivres à l'armée. César se porte immédiatement sur une éminence, place quatre vieilles
légions sur trois lignes vers le milieu de la colline , et envoie sur le haut les deux qu*il avait nouvellement levées dans la Province citérieure , lesquelles s'occupèrent de faire un retranchement pour garder les bagages. Les Helvétiens, après avoir pareillement réuni leur attirail de voyage et leurs chariots, montent à l'attaque de la première ligne des légions.
Celles-ci fondent sur eux l'épée à la main et leur font lâcher pied. Ils reculent vers une montagne située à 1/4 de lieue de là. Les Romains les suivent, et, pendant qu'ils montent après eux , un corps de Boïens et de Stulingiens formant environ quinze mille hommes vient les envelopper et les attaquer de flanc. Les Helvètes, placés sur le haut de la montagne, reviennent à la charge. Les Romains sont obligés de faire face de deux côtés.
Ainsi , le combat fut longtemps opiniâtre et douteux. Enfin , les ennemis fatigués se retirent , les uns sur la montagne, les autres sur leurs chariots dont ils se font un rempart. Après une longue résistance , tout leur bagage est pris et leur camp forcé. La fille d'Orgetorix et l'un de ses tils sont faits prisonniers. Ceux qui se sauvent, au nombre de cent trente mille environ, marchent jour et nuit sans s arrêter et, le quatrième jour, arrivent sur les terres des Lingons : in fines Lingonum die quarto pervenerunt.
César ne les suit pas immédiatement, croyant devoir rester trois jours en ce lieu , tant à cause des blessés qu'à cause des morts qu'il fallait inhumer : quum et propter vulnera militum et propter sepulturam occisoruniy nostri triduum morati eos sequi non potuisset. C'est la seule fois qu'il sera question de ce pieux devoir dans les Commentaires.
Le lieu où se donna cette mémorable bataille, ce vaste cimetière de toute une nation, a été longtemps cherché. On a fini par le découvrir dans les plaines de Cussy-la-Colonne, de Santosse, d'Ivry et d'Auvenay, sur un espace de plus de
PREMIÈRE CAMPAGISE 25
2 kilomètres où existent de nombreux tumuli contenant des restes humains, des bracelets en bronze^ des couteaux en silex et des débris de poteries. A Cussy se voit une haute colonne due à l'art romain. Le souvenir qu'elle rappelle restait inconnu lorsque la découverte des tumuli diid\i songer à la défaite des Helvétiens. On croit qu'elle a remplacé un monument plus ancien dont on montre les débris, lequel dut être élevé , sous Auguste , par les Ëduens à la mémoire de César qui les avait délivrés de l'invasion étrangère.
Les malheureux émigrants qui s'étaient enfuis après la bataille arrivèrent, dit l'historien, le quatrième jour chez les Lingons. Leur retraite sur ce pays était toute naturelle, puisque les légions leur coupaient le chemin de la Séquanie; il leur fallut d'abord gagner Langres pour atteindre ensuite les terres que les Germains occupaient entre les Vosges et le Rhin.
En partant de Cussy , sans chariots et sans bagages , pour suivre la route que nous indiquons, ils durent prendre la vallée d'Ouche qui menait à Dibio (Dijon) par Bligny et Pontde-Pany. De Cussy à Dijon il y a 12 lieues, ils n'en avaient donc pas fait plus de trois par étape.
Bien que César se fût arrêté trois jours sur le champ de bataille, il n'en avait pas pour cela oublié les débris de l'armée vaincue. 11 fit défendre aux Lingons de leur fournir des vivres s'ils ne voulaient pas être traités en ennemis. C'était jeter le désespoir parmi les fugitifs. Le cinquième jour il se mit à leur poursuite avec toutes ses forces : ipse^ triduo intermisso, cum omnibus copiis eos sequi cœpit. C'est-à-dire qu'il se mit en route trois jours écoulés entre celui de la bataille et celui de son départ.
S'il part le matin du cinquième jour, il campa nécessairement, après deux étapes, vers Dijon, alors que les Helvètes venaient d'en sortir. Le lendemain il dut les serrer de plus près, puisque sa marche était le double de la leur.
Engagés sur l^antique voie de Dibio à Andematunum
(Langres) et se voyant si chaudement poursuivis, ils envoient des messagers à César pour lui faire agréer leur soamission. Ceux-ci le croisent en route, se jettent à ses pieds et lui demandent la paix. Il leur commande de retourner de suite auprès des leurs et de les faire s'arrêter là où ils le rencontreraient : quo tam essent.
Il est clair que l'armée romaine dut les joindre entre Dijon et Langres, peut-être vers l'antique 7V/e, appelée maintenant Til-le-Château. Arrivé près d'eux, César leur demanda des otages, leurs armes et les esclaves qui s'étaient enfuis et cachés dans leurs rangs : servos qui ad eos perfugissent. Chose curieuse à noter que cette foule de serviteurs, anciens prisonniers de guerre vendus à l'encan quittant les domaines de leurs maîtres pour se cacher parmi les étrangers. Tout porte à croire que César les réclama, à la prière des Éduens dont les campagnes désertes manquaient de bras pour les cultiver. Il ne pouvait d'ailleurs autoriser un pareil état de choses sans s'exposer lui-même à ne plus trouver d'acheteurs quand aurait lieu ce trafic d'hommes, que nous verrons se renouveler plusieurs fois dans le cours des Cornmentaires.
Pendant que ce traité avait lieu, six mille Urbigeni (du canton de Berne), craignant qu'on ne les fît mourir après les avoir désarmés, se dérobèrent, au commencement de la nuit, et se dirigèrent du côté du Rhin vers les terres des Germains : ad Rhenum finesque Germanorum contenderimt.
Informé de leur fuite. César écrit à toutes les cités chez lesquelles ils pourraient passer: quorum per fines ieranty de marcher contre eux et de les ramener au camp sans délai. Ils durent chercher à atteindre les terres des Leuci et des MediomatriceSy ensuite celles des Germains fixés entre le Rhin et les Vosges. C'était, avons-nous vu, le projet de toute leur armée après sa défaite; s'ils eussent, en effet, pris la roule de Besançon, César, au lieu d'écrire à plusieurs peuples, n'aurait envoyé ses ordres qu'aux Séquanes.
Enfin tous ces malheureux furent arrêtés, ramenés au camp romain et traités en ennemis : reductos in hostium numéro habuit; c'est-à-dire qu'ils furent probablement vendus comme esclaves, car on ne peut supposer que César ait eu la cruauté de les faire mourir. Nous ne cherchons pas à pallier ses actes trop rigoureux que rien n'excuse, mais nous le verrons seulement faire couper les mains aux défenseurs d^ Uxellodunum^qm devaient être à ses yeux plus coupables que ces pauvres Helvétiens qni s'étaient enfuis dans la crainte d'être égorgés.
Quant aux autres, après qu'ils eurent donné des otages, rendu leurs armes et les transfuges, il les renvoya dans leur pays , ne voulant pas que les Germains s'en emparassent et ne devinssent trop voisins de la Province gauloise et des AUobroges : et finitimi Provindœ GalUœ Allobrogibusque essent. 11 leur ordonna de rebâtir leurs villes et leurs bourgades, et comme ils avaient perdu tous les fruits de leurs terres et ne trouveraient rien en arrivant chez eux pour apaiser leur faim, il manda aux AUobroges de leur fournir une certaine provision de blés : ut his frumenti copiant facerent.
Ces réquisitions n'ont pu être faites aux AUobroges de la rive droite, complètement dépouiUés. D'un autre côté. César ne dut pas faire passer les Helvétiens chez ceux de la rive gauche, qui appartenaient à la Province. On peut donc croire qu'après avoir traversé le pays des Séquanes par Pontoux, Romenai, Bourg, Pont-de-l'Ain et Nantua, ils reçurent les blés des AUobroges provinciaux au moment où ils côtoyaient le Rhône, depuis le Pas-de-la-Cluse jusqu'à Genève. Cette expUcation satisfait au texte de l'historien, car il ne fut pas ordonné aux AUobroges de leur fournir des blés pour les nourrir en passant, mais pour qu'ils en eussent une certaine provision quand Us rentreraient dans leurs maisons.
Avant le départ de ces malheureux, les Éduens obtinrent de César les Boïens, peuple en grande réputation de valeur.
qu'ils établirent sur leurs terres entre le Cher et FAllier, vers Bourbon^rArchambault, lieu convenable pour couvrir leur frontière du côté des Arvernes. On fit le dénombrement de ceux qui s'en retournèrent dans leur pays, il ne s'en trouva que cent dix mille. Il en était sorti trois cent soixante-huit mille, d'après les listes écrites en lettres grecques : litteris grœdSy qui furent trouvées dans leur camp : on y comptait deux cent soixante-trois mille Helvétiens, trente-six mille Stulingiens, quatorze mille du Brisgau, vingt trois mille du pays de Bâle et trente-deux mille Boïens. Dans cette foule se voyaient quatre-vingt-douze mille combattants, c'est-à-dire le quart de la population émigrante, fait curieux à noter, pouvant faire apprécier cette de toute la Gaule.
En effet, Strabon dit (lib. iv) que la Belgique, telle qu'elle était avant la conquête, contenait trois cent mille hommes en état de porter les armes ; sa population se montait donc à douze cent mille âmes.
Mais la Celtique et l'Aquitaine étaient plus peuplées. Que nous doublions donc ce chiffre pour chacune de ces contrées, nous arriverons à un total de quatre millions huit cent mille, lequel, joint à la population de la Belgique, fournira pour l'ancienne Gaule près de six millions d'âmes. L'exiguité de ce chiffre doit d'autant moins surprendre que sous Louis XIV la France n'était peuplée que de quinze millions d'habitants, et que Paris au xiv* siècle n'en comptait que cinquante mille.
La défaite des Helvétiens paraît énorme, mais si l'on réfléchit que ces peuples avaient eu à peine soixante-neuf mille hommes engagés dans la dernière bataille, puisqu'il en était resté le quart sur la rive gauche de la Saône, que ce nombre, encore exagéré peut-être par l'historien, avait eu à lutter contre l'embarras apporté par la grande masse de gens impropres au combat qui les encombrait, que, d'un autre côté, les six légions de César au complet, renforcées d'auxiliaires gaulois, formaient un effectif de près de qua-
rante mille hommes aguerris, bien armés et disciplinés, on jugera que leur succès, qui semble d'abord prodigieux, peut être réduit à des proportions moins gigantesques.
Cette guerre terminée , les principaux du pays vinrent •féliciter César et lui demander permission de tenir leurs états. Il la leur accorda. Ainsi , dès cette première campagne, rien d'important ne se faisait déjà plus dans la Gaule sans l'assentiment du général romain.
Il ne dit pas où il se trouvait alors; tout porte à croire que c'était à Langres, et qu'il y resta peut-être plus d'un mois, puisque, après la tenue des états, les mêmes personnages avec lesquels il avait conféré revinrent le trouver pour en obtenir une nouvelle audience: Eo concilio demissOy iidem principes dvitatum qui ante fuerant ad Cœsarem reverterunt. Cette assemblée n'a pu être tenue qu'à Bibracte ; César n'y était pas, autrement il ne se serait pas servi de l'expression ad Cœsarem reverterunt^ indiquant un certain espace parcouru pour venir près de lui.
Ils le conjurèrent de les écouter et de leur garder le secret le plus inviolable , car si ce qu'ils avaient à lui communiquer était découvert ils courraient risque d'être perdus. Divitiacus, portant la parole, lui représenta que la Gaule celtique était divisée en deux factions, que les Arvernes se voyaient à la tête de l'une et les Éduens de l'autre; qu'après s'être longtemps disputé la souveraineté, les Arvernes réunis aux Séquanes avaient fait venir les Germains à leur secours; que d'abord il en était passé dans la Gaule environ quinze mille qui, ayant reconnu la bonté du pays, en avaient attiré tant d'autres qu'ils étaient bien à présent cent vingt mille : nunc esse in Gallia ad c et xx millium numerum; que les Éduens et leurs alliés, dans deux batailles contre eux, ayant perdu leur cavalerie, leur noblesse et leur sénat, avaient été obligés de donner les principaux d'entre eux en otages aux Séquanes, mais que l'état de ces derniers était encore plus triste que celui des Éduens, puisque Arioviste
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s'était établi dans un des meilleurs cantons formant le tiers de leur pays : tertiamque partem agri Segiuini. . . occupavisset , et qu'il en voulait encore avoir un autre tiers pour les Harudes (de Constance] qui, depuis peu, étaient venus le joindre, au nombre de vingt-quatre mille; enfin, qu'Arioviste était devenu si fier depuis la bataille qu'il avait gagnée sur les Gaulois à Amagetobriga qu'il voulait avoir en otage les enfants des premières maisons et les traitait cruellement quand tout n'allait pas à sa fantaisie : Ariovistum autem, ut semel Gallorum copias prœlio vicerit, quod prœlium factura sit Amagetobriay superbe et crudeliter imperarCy obsides nobilissimi cujusque liberos poscerCy et in eos omnia exempta cruciatus ederCy si qua res non ad nutum aut ad voluntatem ejus facta sit,
Divitiacus ajouta qu'ils seraient obligés d'abandonner leur pays si César n'empêchait pas les Germains d'entrer dans la Gaule et ne les défendait eux-mêmes de la violence d'Arioviste. Il promit de faire attention à leurs demandes et les congédia.
Il est évident qu'il existait deux factions en Séquanie, que Casticus, fils de l'ancien roi, se trouvait à la tête du parti favorable aux Germains, puisque c'était lui qui avait accordé passage aux Helvètes.
Nous avons besoin, dans l'intérêt de ce qui va suivre, d'interrompre notre récit pour chercher où devait être Amagetobriga , lieu célèbre par la défaite des Éduens et de leurs alliés. Il y a une infinité d'opinions à ce sujet : Sanson l'a vue à Magstad, en Lorraine, puis à Bingen, sur la Nave, par suite d'un passage fort obscur d'Ausone (1). Marlien interprète Touan, Charles de Bouelle Mézières, Schœflin Dampierre ou Bavans, enfin d'autres Cernay. D'Anville opte
(1 ) Trantierem celer em nebuloso flumine Navam, Addita miratus veteri nova mœnia vtco.
Œquavit Latiaa t^t quondam Gallia Cannas.
pour Moigte-Broye sur TOignon : «parce que, dit-il, la situation de ce lieu parait convenable, en ce que, les JEdui allant au-devant des Germains pour couvrir leur pays, c'est en remontant la Saône et dans son voisinage qu'ils ont dû se rencontrer. »
Ce raisonnement serait juste si les Éduens seuls avaient eu affaire aux Germains; mais on sait que la Gaule était alors divisée en deux factions, à la tête desquelles se voyaient les Éduens et les Arvernes. Or, puisque les Éduens ont été défaits avec leurs clients : cum his JEduos^ eorumque clientes semel, atque etiam armis contendisscy il est permis de croire que les Lingons faisaient partie de cette clientèle, et qu'Arioviste a pu être arrêté par l'armée des coalisés, sortant aussi bien de la frontière lingone que de la frontière éduenne ; cela dépend de la route qu'aura suivie le chef germain pour venir les attaquer.
On prétend, en faveur de Moigte-Broye, qu'il y a été trouvé un fragment de vase sur lequel était écrit : Magetob. Malheureusement, personne ne l'a vu. Dans le cas contraire, ce ne serait pas encore une raison pour confondre le nom à! Amagetobrige avec celui d'un potier.
Nous préférons, avec M. Walckenaer, Amage, situé entre Luxeuil et Faucogney. Arioviste aura pu prendre la route directe des Vosges, passant par Raon-l'Étape, Rambervillers, Remirecourt, Faucogney, Amage, Luxeuil, et les confédérés, sortant de Langres et marchant à sa rencontre, auront pu l'arrêter vers Amage, avant qu'il ait eu le temps d'entrer chez les Lingons par Port-Abiccin (Port-sur-Saône) pour aller ensuite chez les Éduens.
Une autre opinion , qui réunit un certain nombre de partisans, voit Amagetobrige à Pontailler, ancienne station romaine placée au confluent de la Saône et de l'Oignon. Ils produisent les mêmes arguments que les amis de Moigte- Broye. Nous venons d'y répondre.
Le nom de Pontailler n'a d'ailleurs aucun rapport avec
celui d'Araagetobrige , tandis que celui d*Amage le reproduit dans sa partie la plus essentielle ; reste la finale briga y rappelant le pont qui existe sur la Brenchain, rivière qui passe dans cette localité.
Mais ce qui milite encore en faveur d'Amage, ce sont les marais dont cette commune est entourée; c'est le vaste tumulus qui existe sur son territoire, d'où Ton exhumait autrefois tant d'ossements humains que le moyen âge y a placé une chapelle pour arrêter ce qu'il regardait comme une profanation de sépultures. Ne serait-ce pas là le champ de repos où furent inhumés les Éduens et leurs alliés défaits par Arioviste ?
Nous prions nos lecteurs de se rappeler Amagetobrige et la voie gauloise allant de Strasbourg à Autun, que nous venons de signaler.
Nous avons maintenant à dire quel était le tiers de la Séquanie dont le chef germain avait obtenu la concession. Ce territoire devait se composer de la haute Alsace, depuis Bâle Jusqu'à Schélestadt ; car la basse Alsace, ayant appartenu partie aux Séquanes, partie aux Médiomatrices, avait été cédée, dit Strabon, aux Tribocciy peuples germains qui
s'y étaient établis : Mexà Sa Tobç 'EXouyittCouç Srixoavol xai MeSiofjiaTpixo( xaxoixoufft tov 'Pîjvov, h oïç fôpuTai Fepfxavixov lOvoç irepaicoÔèv ex ty)(; olxeiaç, Tptêox^oL
Le même auteur (lib. iv) et César ne citent que cette nation entre le Rhin et les Vosges; car les Rauraci, les Némètes, les Vangions et les Caracates n'étaient pas encore passés sur la rive gauche du fleuve.
Arioviste, roi germain, dut arriver d'abord chez les Tribocci , ses anciens sujets, et s'étendre ensuite sur les terres que lui concédèrent les Séquanes, c'est-à-dire sur celles de la haute Alsace se prolongeant Jusqu'aux sources du Doubs. 11 serait difficile de lui assigner d'autres cantons.
C'était à Bâle que passaient les Harudes qui , à l'arrivée de César, demandaient un autre tiers de la Séquanie. Leurs
bandes occupaient déjà la partie du territoire située entre le Rhin et Mandeure, d'où elles partaient pour faire des excursions jusque chez les Éduens.
Arioviste était fixé depuis quatorze ans dans ses nouveaux États; c'est donc à tort que l'auteur allemand, M. Auguste de Goèler, le fait résider dans le Wurtemberg. Ce chef, dans ce cas, eût-il dit à César qu'il n'aurait jamais songé à passer le Rhin si les Gaulois ne l'en eussent prié; qu'il avait quitté son pays et ses proches sur les grandes espérances dont on l'avait flatté ; que les terres quHl occupait dans la Gaule lui avaient été données volontairement, et que s'il avait battu les Gaulois (à Amagetobrige), c'est qu'ils l'avaient attaqué : Transisse Rhenum sese non sua sponte, sed rogatum et accersitum a Gallis, non sine magna spe domum propinquosque reliquisse : sedes habere in Gallia ab ipsis concessas ?
Nous croyons qu'il résidait chez les Tribocci, vers Argen-^ toratum (Strasbourg), à l'extrémité de l'antique voie de Langres à cette ville, puisque les messagers de César purent aller deux fois conférer avec lui, mission difficile s'il eût demeuré dans le Wurtemberg. Il ne devait même pas être très-éloigné de Bingen, car on craint que son armée ne soit renforcée de celle des Suèves réunie sur les bords du Rhin, d'où elle menaçait le pays des Trévires. Il était même depuis longtemps dans cette contrée, puisqu'il y avait appris la langue gauloise par suite d'une longue pratique : qua multa jam Ariovistus longinqita consuetudine utebatur.
Après les plaintes des députés de la Gaule, il parut honteux à César que les Éduens, amis de la république, fussent réduits en esclavage par les Germains et obligés de leur donner des otages, ainsi qu'aux Séquanes. Rome était, d'ailleurs, intéressée à empêcher les peuples d'outre-Rhin de s'établir dans la Séquanie, qui n'était séparée de la Pro-
34 LIYBE PREMIER
vince que par le Rhône : prœsertim quum Seqtcanos a Provincia nostra Rhodanus divideret.
Il envoya des députés à Arioviste pour lui demander une entrevue dans un lieu situé à égale distance des positions qu'ils occupaient : in aliqiiem locum médium uiriusque. Ils durent suivre , en quittant Langres, la voie de Toul , de Nancy et de Saverne, c'est-à-dire celle que nous prendrions aujourd'hui ; car les Gaulois ont eu le mérite de découvrir dans leurs montagnes toutes les issues dont nous avons trouvé bon de nous emparer. Cette voie n'était pas la plus courte, mais elle faisait éviter les difficultés que l'on rencontrait sur celle de Luxeuil , de Remiremont et de Rambervillers.
Le chef germain répondit à ces députés que si César désirait lui parler, c'était à lui de venir le trouver, car il ne jouirait d'aucune sécurité sur les terres des Romains qu'à la tête de ses forces, et ne pouvait les réunir qu'avec beaucoup de peines et de dépenses. Il exagérait les difficultés, puisque nous allons bientôt le voir à la tête d'une armée de plus de cent mille hommes.
César, à la réception de ce message, renvoya les mêmes députés près d'Arioviste ; il resta donc , en attendant leur retour, un certain temps chez les Lingons, pendant lequel il contracta une alliance solide avec eux, et, rapprochement singulier, nous voyons un siècle plus tard le chef lingon Sabinus, si connu par le dévouement de sa femme Éponine, se repaissant , dit Tacite, de la chimère d'une alliance glorieuse, parce que sa bisaïeule avait plu à César du temps de la guerre des Gaules et qu'on avait parlé de leur adultère : proaviam suam divo Julio, per Gallias bellantiy cor pore atque adulterto placuisse. [Hist.y lib. iv.)
Les députés de César avaient mission de dire à Arioviste qu'il n'attirât plus de (jcrmains dans la Gaule, qu'il rendit les otages des Éducns et qu'il ne commît aucune hostilité contre les alliés du peuple romain. 11 répondit qu'il avait usé du droit de la victoire, que les l^lduens étaient soumis à un
Juste tribut, que jamais il ne rendrait leurs otages, et que si les Romains se rangeaient de leur côté ils pourraient apprendre à leurs dépens ce que vaut une nation invincible qui depuis quatorze ans n'a pas couché sous un toit : qui intra annos quatuordedm tectum non subissent. Ils n'étaient donc que campés dans le pays qu'ils occupaient, ne s'y livrant à aucun travail d'agriculture et ne vivant que de rapines aux dépens des peuples qui les avaient accueillis.
Dans le temps où cette réponse était transmise à César, des messagers éduens et trévires vinrent lui porter plainte : les Éduens, de ce que les Harudes (peuples de Constance), appelés au nombre de vingt-quatre mille par Arioviste, passaient le Rhin (à Bâle) et portaient la désolation dans leur pays ; les Trévires, de ce que les cent cantons des Suèves, réunis sur la rive droite du même fleuve, essayaient de le traverser. La suite prouvera qu'ils étaient sur le territoire des Ubiens, probablement entre Bingen et Coblentz, à la frontière , orientale des Trévires. Nous continuerons notre analyse Jusqu'à la fin de la campagne, avant d'entrer dans les explications qu'elle comporte.
César, craignant la Jonction des Suèves à l'armée germaine, comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre pour commencer ses opérations : Maturandum sibi eocistimavit ne y si nova manus Suevorum cum veteribus copiis Ariovisti sese conjunxisset ^ minus facile resisti posset.
11 quitte ses campements et marche à grandes Journées contre Arioviste : magnis itineribus ad Ariovistum contendit. Il faisait sa troisième étape : quum tridui viam procèssisset , lorsqu'il apprit que le roi germain était sorti depuis trois Jours de ses États : triduique viam a suis finibus procèssissCy et se dirigeait sur Vesontio (Besançon), ville principale des Séquanes : quod est oppidum maximum Sequanorum.
Jugeant qu'il fallait mettre tout en œuvre pour le prévenir, il marche Jour et nuit, entre dans cette place et y met
garnison : Hue Cœsar magnis diurnis noctumisque itine-^ ribus contendit.
Pendant le peu de jours : paucos dieSy qu'il y resta pour régler ce qui concernait les vivres et son armée, la frayeur s'empara de Tesprit des soldats, auprès desquels les Gaulois et les marchands avaient exagéré la valeur et la haute taille des Germains. Les amis que César avait amenés de Rome demandèrent eux-mêmes à se retirer. Ses principaux officiers disaient qu'ils n'appréhendaient pas la bataille , qu'ils craignaient plutôt la difficulté des chemins et la profondeur des forêts qui s'opposeraient au transport des vivres : Non se hostem vereri, sed angustias itineris et magnitudinem silvarum quœ inter eos atque Ariovistum intercédèrent y aut rem frumentariam ut satis commode supportari , posset timere dicebant.
Voyant une consternation si générale, César leur dit, pour les rassurer, que ces peuples avaient toujours été battus par les Romains, même par les Helvétiens, et que, s'ils avaient vaincu les Gaulois à Amagetobrige , c'est qu'ils s'étaient tenus constamment dans leurs marais et n'avaient attaqué leurs adversaires qu'après qu'ils se furent dispersés, ayant désespéré de pouvoir combattre.
Il ajouta qu'il avait pourvu aux vivres, que les Séquanes, les Leuci et les Lingons lui en fourniraient : hœc sibi esse curœ : frumentum SequanoSj Leucos, Lingones submini" strare ; ({MQ \di moisson était prête, qu'ils jugeraient euxmêmes que les chemins n'étaient pas si difficiles, et qu'il était résolu de partir dès le lendemain avant le jour, afin de voir de suite si la crainte l'emporterait chez eux sur le devoir ; qu'il était toutefois assuré que la dixième légion ne l'abandonnerait pas et qu'il en ferait sa cohorte prétorienne. Cette allocution produisit un changement surprenant sur les esprits, et tous lui dirent qu'ils le suivraient partout.
Après avoir reçu leurs excuses et s'être informé des chemins près de l'Éduen Divitiacus, il résolut, pour mener son
armée par une route découverte, de faire un détour de 40 milles (58 kilomètres) et partit dès le lendemain dès trois heures du matin, comme il Tavait dit : Et itinere exquisito
per Divitiacum ut millium quadraginta circuitu locis
apertis exercitum diicerety de quarta vigilia uti dixerat profectus est.
Il marche pendant six jours , et^ le septième, comme il était en route, ses éclaireurs lui donnent la certitude que l'armée des Germains est à 24,000 pas (35 kilomètres) de lui : A h exploratibus certior factus est Ariovisii copias a nostris millibus passuum quatuor et vigentiabesse,
Arioviste, ayant eu connaissance de son arrivée, lui envoya dire qu'il acceptait une entrevue alors qu'il pouvait le faire sans danger. César y consentit et la fixa à cinq jours plus tard. Arioviste demanda qu'ils ne se fissent accompagner que de cavalerie l'un et l'autre, protestant qu'il ne viendrait qu'à cette condition. César, qui ne se fiait pas trop aux escadrons gaulois, fit monter leurs chevaux par la dixième légion, sur laquelle il comptait le plus pour en être secouru en cas de besoin. Si toute la légion, composée de quatre à cinq mille soldats, était montée, l'escorte se composait donc d'un pareil nombre de cavaliers. Il est surprenant que l'armée romaine n'ait pas eu parmi les siens assez d'escadrons pour faire un pareil service et que tant de gens de pied se soient trouvés aptes à faire l'office de cavaliers, transformation qui fit dire très-plaisamment à un des légionnaires que César leur tenait plus qu'il ne leur avait promis, puisqu'au lieu de les faire prétoriens il les faisait chevaliers.
L'entrevue eut lieu dans une grande plaine ,' sur un tertre assez élevé , également éloigné des deux camps : Planities erat magna ^ et in ea tumulus terreus satis grandis , hic locus œquo fere spatio ab castris utrisque aberat. Pendant que César exposait ses griefs à Arioviste , la cavalerie germaine se mit à charger celle des Romains. La conférence fut
rompue et César alla rejoindre les siens, qui n'en montrèrent que plus d'ardeur et plus d'envie de combattre.
Deux jours après, Arioviste lui demanda une nouvelle entrevue. Il ne crut pas devoir s'y rendre ni envoyer aucun de ses lieutenants. Il se contenta d'expédier Valérius Procillus , le même qui lui avait servi d'interprète près des Éduens Divitiacus et Dumnorix. Procillus, fils de Caburus, souverain magistrat des Helvii[\ih. vu), était un jeune Gaulois distingué, parlant également bien la langue des Romains, celle des Celtes et celle des Germains. On lui adjoignit Mettius, qui avait droit d'hospitalité près d' Arioviste. Celui-ci, les voyant arriver, leur demande ce qu'ils viennent faire dans son camp et les fait mettre aux fers, puis il part et vient s'établir au pied d'une montagne, à 9 kilomètres de César. Le lendemain il défile devant l'armée romaine et prend position à 3 kilomètres derrière elle, afin de lui couper les vivres venant du pays des Séquanes et des Éduens : Uti frumento commeatuque , qui ex Seqnanis et JEduis supportaretuVj Cœsarem intercluderet.
César rangea pendant cinq jours de suite ses troupes en bataille devant son camp. Arioviste se contenta d'escarmoucher avec sa cavalerie. Le général romain, voyant qu'il allait manquer de vivres, alla se poser à 600 pas au-dessous de lui et travailla à s'y retrancher.
Cet ouvrage terminé , il y laissa deux légions et ramena les quatre autres au premier camp. Le jour d'après, il sortit avec toute son armée, offrit la bataille à l'ennemi, qui la refusa. Les Romains ne furent pas plus tôt rentrés dans le petit camp que les Germains les attaquèrent sans succès. Le lendemain. César marche avec toutes ses légions contre leur position. Ceux-ci, composés de Harudes^ de Marcomans , de Vangions , de Tribocci , de Némètes , de Sedusii et de Siièves, se mettent en ligne par ordre de nation et s'entourent de leurs chariots, d'où leurs femmes leur ten-
daient les bras en passant , et , toutes échevelées , les exhortaient à ne pas les livrer aux Romains.
César mit un légat et son questeur à la tête de chaque légion pour les rendre témoins de la valeur de chacun ; Cœsar singulis legionibus singulos legatos et quœstorem prœfecity uti eos testes siiœ quisque virtutis haberet. Ce passage est remarquable, en ce sens qu'il indique une nouvelle création dans la hiérarchie militaire des Romains. Jusqu'à cette époque la légion n'avait pas été mise sous les ordres d'un même chef. Six tribuns placés à sa tête la commandaient à tour de rôle. Désormais le tribun ne sera plus qu'un chef de cohorte.
Ces arrangements pris, César commence l'attaque par l'aile droite, qui lui paraît la plus faible. Il fond sur l'ennemi qui , de son côté , en vient aux mains si rapidement qu'on n'a pas le temps de lancer le Javelot. On le jette à terre et Ton met l'épée à la main. Les Germains se serrent en un gros bataillon pour soutenir le choc. Les Romains se lancent sur eux , rompent et mettent en déroute leur aile gauche , mais leur droite presse vivement les légionnaires par son grand nombre. Le jeune Crassus arrive avec la cavalerie pour les dégager.
Le combat se trouvant rétabli, l'ennemi tourna le dos sur tous les points, s'enfuit et ne s'arrêta qu'au Rhin, qui était à 50 milles environ (75 kil.) du champ de bataille : Omnes hostes terga verterunt ^ neque prius fugere destiterunt quam ad flumen Rhenum millia passuum ex eo loco drdter quinquaginta pervenerint.
Quelques-uns se sauvent à la nage ou sur des nacelles. Le roi germain est du nombre de ces derniers. Le reste, poursuivi par la cavalerie romaine , est taillé en pièces : reliquos omnes équités consecuti nostri interfecerunt. Deux femmes d'Arioviste y périssent.
César, qui poursuivait la cavalerie germaine , eut la satisfaction de rencontrer son interprète Valérius Procillus qu'on
iO LIVRE PREMIER
emmenait lié de trois chaînes et de le délivrer : In ipsum Cœsarem hostium equitatum persequentem inddit. Procillus lui apprit qu*on avait tiré trois fois au sort, en sa présence, pour savoir si on le ferait brûler sur-le-champ ou si l'on remettrait son supplice à un autre temps. On trouva aussi Mettius et on le ramena.
Les Suèves abandonnèrent les bords du Rhin aussitôt qu'ils eurent appris la défaite de l'armée germaine. Les ' Ubiens, dont ils avaient envahi le territoire, profitant de leur terreur, les poursuivirent et en tuèrent une grande partie : Domum reverti cœperunt , quos Ubii, qiiiproxime Rhenum incolunt, perterritos insecuti, magnum ex his numerum ocdderunt. Ce n'est donc pas sans raison que nous les avons placés chez les Ubiens et prêts à fondre sur le territoire des Trévires.
Ce grand succès obtenu, César ramena ses légions en quartiers d'hiver chez les Séquanes : in hiberna in Sequanos deduxit; c'est-à-dire qu'il quitta les terres concédées aux Germains sur les bords du Rhin (la haute Alsace), rentra chez les Séquanes, où il laissa son armée sous le commandement de Labiénus.
Ce récit est esquissé à grands traits , et César laisse mille choses à deviner depuis son départ de Langres. Pour s'en rendre compte , il convient de rechercher d'abord par quel côté de ses États Arioviste sortit pour aller de Strasbourg à Besançon : il aurait pu en sortir par Belfort ou par les Vosges. Par les Vosges, il suivait la route antique de Rambervillers, de Remiremont, d'Amage, de Luxeuil et d'Autun. La route de Nancy et de Toul aurait peut-être été plus facile, bien que plus longue, s'il eût été dans son plan d'entrer chez les Leuci et chez lesLingons, mais il est à croire qu'il voulut éviter l'armée romaine et atteindre Besançon, d'où il pourrait, selon les événements , entrer chez les Éduens ou se retirer en Germanie.
S'il se fût engagé entre le Rhin et les Vosges, il serait entré
PREMIÈRE CAMPAGNE il
dans V oppidum des Séquanes avant les légions, puisque depuis trois jours il avait dépassé ses propres frontières, que l'on doit placer de ce côté vers Belfort, lorsque César eut connaissance de sa pointe sur Besançon. Pourtant Beatus Rhenanus met le champ de bataille sur le territoire de Saint- Apollinaire, à une lieue du Rhin, et fait traverser le fleuve à Tarmée germaine , près de Bâle, sur la foi d'un interprète grec qui a employé le mot quinque au lieu de quinquaginta avant les mots millia passuum.
Cette leçon ne peut convenir; car Plutarque, copiste de César, ne Ta pas suivie, et Orose, qui écrivait quatre siècles plus tard, porte cette distance à 50 milles. Cinq milles ne peuvent être admis par cette autre raison que César parle comme d'une chose surprenante de la fuite non interrompue des Germains Jusqu'au fleuve : neque prius fugere destiterunt.., qtmm ad flumen pervenerunt^ tandis que rien ne serait plus naturel qu'ils eussent fait une lieue 1/2 d'un seul trait. Le mot pervenerunt n'indique-t-il pas d'ailleurs un assez long parcours exécuté pour arriver au but? Celse, scoliaste de César, le comprenait ainsi, puisque, après avoir parlé de la déroute des Germains, il dit : Usque ad ripam Rheni fuga perpétua fuit. Une fuite continue ne peut s'appliquer à une distance qui n'aurait été que de 7 kilomètres.
D'autres placent la rencontre des deux armées à l'est de Mulhouse, sur le territoire de Cernay. Sur ce point, Arioviste n'aurait pas été à trois jours de marche de ses États, et Cernay est à 5 lieues du Rhin , distance trop longue ou trop courte, soit qu'on admette celle de l'un ou l'autre texte.
M. de Golbéry choisit Arcey, près Montbéliard (1), et fait fuir les Germains sur Vieux-Brissac. Son opinion est-elle mieux fondée que les précédentes ? Elle peut l'être quant à la distance qu'il fait parcourir arbitrairement aux troupes d' Arioviste après leur défaite pour arriver aux 50 milles de
(4) Supplément auœ antiquités d'Alsace.
l'historien y mais elle ne Test pas quant à celle d'Arcey au Rhin, vers Bâle, puisqu'il n'y a pas plus de 7 à 8 lieues entre ces deux points, et que le champ de bataille était, d'après le texte, à 75 kilomètres du Rhin.
Nous ajouterons que, la distance de Besançon à Ârcey n'étant que de 1 5 lieues, il n'aurait pas été nécessaire à César, partant avant le jour de V oppidum des Séquanes , de faire sept étapes pour gagner Arcey. A la vérité , M. de Golbéry, voulant obéir aux exigences du détour que dut faire l'armée romaine, la conduit dans la vallée de l'Oignon et la fait passer par Cromary et Montbozon, c'est-à-dire qu'il lui attribue un supplément de 12 kilomètres à peine, au lieu des 60 (40 milles) mentionnés dans les Commentaires.
Serait-ce enfin entre Besançon et Montbéliard qu'auraient existé ces grandes forêts, ces chemins étroits dans lesquels les officiers romains craignaient de s'égarer et de manquer de vivres?
La route de Besançon à MontbéHard et Belfort a toujours été ouverte et praticable. Ne sait-on pas que près de Montbéliard existait Mandeure , fort établissement gaulois , et peut-on croire que la nation qui possédait peut-être plus de chariots que toutes les autres nations voisines manquât d'une route commode pour communiquer de cet oppidum à sa principale cité ?
Saint-Apollinaire et Montbéliard nous paraissent hors de cause, car Arioviste n'aurait pas eu la pensée de s'engager entre le Rhin et les Vosges, ni César celle d'aller l'atteindre au delà de Colmar. S'il en eût été ainsi, comment ce dernier aurait-il ^u compter, eu égard à l'obstacle des montagnes, sur les vivres des Lingons et des Leuci?
Que nous jetions maintenant nos regards à l'ouest des Vosges en nous demandant si Arioviste n'est pas sorti par la frontière occidentale de ses États pour prendre la route de Rambervillers, qu'il avait déjà suivie, et sur laquelle existaient ses anciennes positions d' Amagetobrige , nous croyons
à cet itinéraire, et, pour en démontrer l'exactitude, nous avons besoin de Jeter un regard en arrière et de suivre César depuis le moment où il quitta le territoire des Lingons pour aller au-devant d' Arioviste et revenir à Besançon.
En quittant Anttimnacum (Langres), il projetait nécessairement d'aller combattre le chef germain vers Strasbourg , où ses messagers l'avaient laissé. Il dut prendre la route de Toul , qu'ils avaient suivie ; car, s'il se fût engagé sur celle de Besançon, ville qui n'est qu'à 20 lieues de Langres, il ne lui aurait pas fallu faire d'abord trois étapes à grandes journées et marcher ensuite jour et nuit pour s'y rendre.
Il pouvait donc être à 20 ou 24 lieues de Langres, sur la voie de Toul, passant par Mosa (Meuvy), Noviomagus (Neuchâteau) et Solimaraca (Soulosse), lorsqu'il apprit qu'Arioviste, au lieu de l'attendre dans ses États, en était sorti et marchait sur Besançon. Si le chef germain eût pris, lui aussi, la route de Toul, il aurait rencontré César, et les deux armées en seraient venues aux mains; il y a donc lieu de croire qu'il avait suivi la voie des Vosges conduisant directement à Besançon par Luxeuil, Vesoul, et qu'il pouvait être à Rambervillers lorsque César eut connaissance de sa marche.
Ce dernier ne juge pas à propos de faire une conversion sur sa droite pour l'atteindre dans les montagnes. Il connaît les projets du chef germain sur Vesontio et préfère rétrograder pour le devancer dans cette place. Arioviste avait 30 Ueues à parcourir sur la route directe de Vesoul; César en avait près de 40, en suivant l'antique voie de Neufchâteau , la Marche, Jussey, Seveux [Segobodium), où existait un pont sur la Saône; mais, s'il marche nuit et jour, il pourra devancer l'armée ennemie, qui avait à traverser des montagnes et des bois.
Il paraît qu' Arioviste, renseigné sur la marche de César, s'arrêta en route et reprit son ancienne position d'Amage-
tobrige (1) pour y attendre l'armée romaine. Il en connaissait les marais, les dispositions topographiques; il y avait battu les Éduens et leurs alliés ; il devait essayer du prestige que son ancien champ de bataille pouvait exercer sur l'esprit des siens.
Gésar, rendu à Besançon, projeta d'aller Joindre Arioviste, qui ne s'empressait pas de venir le trouver. Il avait de grands bois et de mauvais chemins devant lui ; aussi les objections de ses officiers n'ont trait qu'à ces deux difficultés et non aux montagnes, preuve qu'Arioviste en était sorti.
Pour éviter ces bois, César se met en marche sous la conduite de l'Éduen Divitiacus, qui devait être mieux renseigné sur la route allant de son pays à Argentoratum que sur celle qui serait passée par Colmar. Le choix de ce guide ferait seul présumer qu'il ne prit pas cette dernière voie. Nous le ferons donc aller de Vesontio à Gray, et même un peu plus loin, dans le pays lingon, si c'est nécessaire, pour venir ensuite traverser la Saône au Port-Abucin de l'Itinéraire, maintenant Port-sur-Saône, où il pouvait recevoir par bateaux les blés qui lui arrivaient du pays éduen et de la Séquanie. Ce détour lui faisait précisément faire 12 à 1 5 lieues de plus que s'il fût passé par Vesoul.
De Port-Abucin il suivait la voie de Langres à Luxovium (Luxeuil) et marchait sur cette dernière ville, lorsqu'il acquit la certitude : certior facttis est , par ses éclaireurs qu'Arioviste se trouvait à 35 kilomètres environ de lui. Qu'on
(1 ) C'est ropînîon de M. Walckenaer. Nous Pavions adoptée sans nous douter que nous marchions d'accord avec lui. Cependant, pour que notre conviction fût parfaite, nous avions eu recours à l'obligeance du savant M. Mand'heux, président de la Société d'émulation d'Épinal, pour avoir des renseignements sur la topographie du territoire de Luxeuil, lorsque la notice de M. Gravier, insérée dans les Mémoires de l'académie de Besançon (1845), nous a épargné toutes recherches ultérieures. C'est-à-dire que nous admettons les deux plus grands faits qu'elle relate : l'existence di^Âmagetohrige à deux lieues de Luxeuil, et la défaite d'Ariovistc dans le même endroit.
remarque bien les mots : certior factus est : ils prouvent qu'avant de quitter Vesontio on lui avait dit dans quels parages Arioviste s'était arrêté. Sans cela, il n'eût pas fait un détour si considérable pour le joindre, au risque de ne plus le trouver si celui-ci eût continué sa route sur Besançon.
Le camp d' Arioviste, situé à Test de Luxeuil, à 2 kilomètres d'Amage, sur la montagne où existe le petit village de Langle, était gardé par de vastes marais voisins de la rivière de Brenchin, qui coule dans la plaine.
Cette plaine commence à 5 kilomètres du camp germain et se termine du côté de Baudoncourt.
César, ayant continué d'avancer, se retrancha le septième jour de sa marche sur la colline qui s'étend jusqu'aux bois de Mandron et finit à Provenchères. Son retranchement , portant encore le nom de Camjhde-César^ existe en face de Villers-lès-Luxeuil, à 4 lieues de celui d' Arioviste. Ce n'était que le prœtorium de la castramétation qui couvrait toute la colline.
Arioviste quitta sa position (d'Amagetobrige) et vint s'établir au pied d'une montagne située à 9 kilomètres du camp romain.
Le tertre assigné au rendez-vous doit être le plateau qui domine le Brenchin, occupé par un des faubourgs de Luxeuil.
Arioviste, voulant retrancher à César les vivres venant du pays éduen et de la Séquanie, défila dès le lendemain devant l'armée romaine et vint s'établir sur le territoire de Meurecourt. Cette manœuvre contraignit César à gagner son nouveau camp, qui se voit encore dans la plaine, à 500 mètres environ du premier.
Qu'on remarque bien qu'il n'est plus question ici de vivres venant de chez les Lingons et les Leuci. Ils devaient être interceptés depuis plusieurs jours par la cavalerie d' Arioviste ; il n'en aurait pas été de même si les deux armées se fussent rencontrées du côté de Montbéliard, car les blés fournis par ces deux nations seraient aussi bien parvenus au
camp romain que ceux envoyés par les Éduens et les Séquanes.
C'est entre le faubourg de Luxeuil et Meurecourt que se donna la bataille. On y exhume tous les jours des ossements humains, témoignage muet de cette grande et mémorable défaite des Germains.
Les restes de leur armée prirent la fuite et gagnèrent sans s'arrêter le Rhin, qui était à 75 kilomètres environ du champ de bataille.
César les poursuivit avec ses légions. Il était à la tête de la cavalerie lorsqu'il eut le bonheur de délivrer lui-même son envoyé Procillus. S'il ne mentionne aucun obstacle provenant de chemins étroits et de montagnes, c'est que l'ennemi, au lieu de s'en retourner du côté où il était venu, suivit la route antique signalée pour la première fois par M. E. Clerc, de Besançon, laquelle passait par Baudoncourt, Lantenot, Châlons-Villars, Belfort, Altkirch et Saint-Louis.
On comprend, depuis la découverte de cette voie, que sous Julien les Germains aient pu se rendre de Basilia (Bâle) à Langres seulement en quatre jours de marche.
César se trouvait alors près du Rhin , sur les terres que les Séquanes avaient concédées à Arioviste; aussi dit-il qu'il ramena son armée en Séquanie.
Ses six légions durent se porter sur Montbéliard, d'où quatre d'entre elles allèrent fonder près du Doubs le camp de Baume -les-Dames et celui d'Orchamps, devenu l'ancienne station de Crustina.
Quant au campement des deux autres, et à défaut de données historiques positives, nous suivrons la tradition qui a existé de tout temps à Luxeuil , à savoir qu'après la poursuite des Germains Labiénus vint occuper l'enceinte dans laquelle César s'était retranché avant la bataille, et qu'on lui doit même la découverte des eaux thermales qui ont fait la réputation de la contrée. Nous serions d'autant moins surpris de l'exactitude de cette tradition que Luxovium a toujours été
PREMIÈBE CAMPAGNE 47
SOUS le régime impérial un point stratégique fortifié pour arrêter les Germains.
César était allé en Italie pour y tenir les états. C'est à peu près ce qu'il dira à la fin de chaque campagne , sans indiquer la ville où se réunissait cette assemblée. Nous trouvons dans Suétone (1) que c'était à Ravenne, antique cité fondée par les Thessaliens et conquise deux cent trente-quatre ans avant Jésus-Christ par Rome, qui en avait fait la capitale de la Cisalpine.
(4) In Cœsaris vit.
GUERRE CONTRE LES BELGES. — SOUMISSION DES SUESSIONES y DES BELLOVACES ET DES AMBIANI. — DÉFAITE DES NERVII, RUINE ENTIÈRE DES ATUATES
( Avant J.-C. 57. — An de Rome 697)
Les succès de César firent craindre aux Belges d'être attaqués aussitôt après la soumission des Celtes. Ils se concertèrent pour la défense commune, levèrent des troupes et s'entre-donnèrent des otages.
César, ayant appris cet état de choses par Labiénus, quitta l'Italie avec deux nouvelles légions et vint rejoindre celles que nous avons laissées chez les Séquanes. Il y en eut alors huit dans la Gaule. Il dut prendre la voie qu'il avait déjà suivie pour se rendre chez les Ségusiaves lors de sa première campagne. De Lugdunum à Vesontio, sa route était tracée par Mâcon, Châlons-sur-Saône , Pontoux [Fons Dubis) et Orchamps [Crticinia).
Il mande aussitôt aux Senones (de Sens) et à ceux de la
frontière des Belges (les TricasseSy peuples de Troyes) de lui donner avis de ce qui se passait chez leurs voisins. Tous lui répondirent que les Belges levaient des troupes auxquelles un rendez-vous était assigné. Sur cette nouvelle, il arrête d'aller chez eux dans douze jours : quin ad eos duodecimo die pro^ ficisceretur . En attendant il amasse des vivres : re frumentaria provisa, puis il se met en route et arrive environ quinze jours après sur les terres des Belges, c'est-à-dire chez les Catalauni : diebusque circiter xv ad fines Belgarum pervertit . Il est évident qu'il ne lui fallait pas quinze jours pour aller de Besançon à Châlons-sur-Mame [Durocata" launum)y c'est pourquoi nous croyons qu'il passa par Bibracte (Autun), y séjourna quelque temps et en partit avec les auxiliaires éduens, que nous allons bientôt voir avec lui chez les Rhèmes.
Ces derniers, le voyant arriver plus tôt qu'ils ne l'attendaient, lui dépêchent Iccius et Antebrogius, personnages éminents du pays dont les noms se voient sur plusieurs médailles celtiques, pour lui dire que, n'ayant pas pris part au complot des autres nations , ils sont prêts à lui livrer des otages , à le recevoir dans leurs oppida, et à lui fournir des blés et les autres choses dont il aurait besoin : frumento ceterisque rébus juvare. Ces autres choses étaient, comme nous le verrons bientôt, des auxihaires qu'ils mirent à la la garde de leurs places.
César apprit , en même temps , que tous les autres Belges étaient sous les armes et avaient attiré dans leur parti les Germains de la rive gauche du Rhin : Germanosque qui ois Rhenum incolunt, c'est-à-dire ceux qui s'étaient fixés dans le pays des Trévires; qu'ils étaient tous si animés que les Rhèmes n'avaient pu détacher de cette ligue les Suessiones (de Soissons) , leurs frères , qui vivaient sous les mêmes lois et ne formaient avec eux qu'un même corps d'état.
Ils ajoutèrent que les Belges descendaient, pour la plupart, de ces Germains qui avaient passé le Rhin , et qu'ils étaient
les seuls que les Cimbres et les Teutons n'avaient osé attaquer ; que leurs forces leur étaient d'autant mieux connues qu'ils savaient ce que, dans leur assemblée, chacun s'était engagé à fournir pour cette campagne ; que les Bellovaces (1), les plus guerriers, les plus nombreux et les plus puissants d'entre eux, pouvant réunir un contingent de cent mille hommes, en avaient offert soixante mille d'élite et demandaient le commandement de toute l'armée; que les Suessiones (2), possédant un pays très -fertile où avait régné Divitiacus, prince le plus puissant des Gaules et possédant un royaume chez les Bretons, avaient alors pour roi Galba, auquel était dévolu le commandement de toutes les troupes ; qu'ils étaient maîtres de douze villes et promettaient cinquante mille hommes à la confédération; les Nervii (3) autant, les Airebâtes [i) quinze mille, les Ambiani (5) dix mille, les Morini (6) vingt-cinq mille, les Menapii (7) neuf mille, les Caletes[%) dix mille, les Velocasses et les Veromandui [9) autant, les Atuates [10] vingt-neuf mille, enfin les Eburons (11), les Condrusi [il)^ les Cœresi (13) et les Pœmani (14), tous peuples d'origine germanique, ensemble quarante mille hommes. L'ennemi pouvait donc en opposer aux légions trois cent mille, si tous étaient réunis.
(4 ) Peuples du Beauvoisis.
{%) Peuples du Soissonnais.
(3) Peuples du Hainaut.
(4) Peuples de PArtoîs.
. (5) Peuples d'Amiens.
(6) Peuples du Boulonnais.
(7) Peuples de la Gueldre,
(8) Peuples de Gauz.
(9) Peuples de Rouen et de Saint-Quentin.
(40) Peuples de Namur.
(44) Peuples de Liège.
(4 %) Peuples du Luxembourg.
(43) Idem,
{M) Idem,
César exhorta les Rhèmes à persévérer dans leur alliance avec les Romains, et voulut quMls lui envoyassent pour otages leur sénat et les enfants des principaux du pays. Toutes ces choses furent exécutées le même jour : quœ omnia ab his diligenter ad diem fada sunt, preuve qu'il se trouvait près de Durocortorum (Reims), leur principal oppidum.
Nous entrons dans une phase qui a toujours exercé la sagacité des antiquaires. 11 convient d'en donner l'analyse complète avant d'arriver aux déductions qui en découlent.
Devant tant d'ennemis qui s'approchaient, jCésar représenta à Divitiacus, commandant l'armée éduenne probablement enlevée de Bibracte, qu'il était nécessaire, pour faire diversion, qu'il allât avec ses troupes attaquer et ravager le territoire des Bellovaces. On remarque pour la seconde fois le contingent des éduens parmi les légions. Cette voie dans laquelle ils étaient entrés fut le principe de leur alliance constante avec les Romains.
Bientôt César apprend par les Rhèmes et ses éclaireurs que l'armée ennemie vient à sa rencontre , et qu'elle n'est même pas très-éloignée. Il se hâte de traverser la rivière d'Aisne, située, dit-il ,à l'extrême frontière des Rhèmes, et y établit son camp : F lumen Axonam, quod est in extremis Rhemorum finibus^ exercitum transducere maturavity atque ibi castra posuit.
S'il passe sur la rive droite de l'Aisne, c'est que les Belges s'y trouvaient nécessairement : ad se venire. Il dut donc les y attendre dans une bonne position. Celle qu'il choisit était telle que la rivière défendait un des côtés de son camp : Quœ res, et latus unum castrorum ripis fluminis muniebaty de sorte que ce camp couvrait tout ce qui était en deçà, et pouvait recevoir en toute sécurité les blés venant de chez les Rhèmes et de chez leurs voisins.
11 y avait un pont sur la rivière. 11 y plaça un poste et laissa de l'autre côté T. Sabinus avec six cohortes : In eo
flumine pons erat. Ibi prœsidium ponit et in altéra parte fluminis Q. T. Sabinum legatum cura vi cohortibus relinquit, 11 fit élever autour de son retranchement un rempart de douze pieds de haut , près duquel courait un fossé de dixhuit pieds de profondeur.
A huit mille pas de ce camp (3 lieues kilométriques) était 52Ôrfla;, ville des Rhèmes : Ab ipsis cas tris oppidum Rhemorum, nomine Bibrax, aberat millia passuum viii. Les Belges Tattaquent avec impétuosité après être sortis de leur chemin : Id ex itinere magno impetu Belgœ oppugnare cœperunt. Cette place était évidemment en dehors de la voie que suivait l'armée ennemie, car si elle eût été sur la voie même César se serait servi de Yexfremon posita in via, comme il le fait (lib. vu) au sujet de Noviodunum. Les assiégés soutiennent leurs efforts avec peine , car les Belges, dit rhistorien , attaquent les places à la manière des Celtes qui, après les avoir environnées de troupes, lancent de toutes parts des pierres contre les murs pour en chasser les défenseurs, puis, se couvrant de leurs boucliers, en rompent les portes et en sapent les murailles : portis succedunt, murumque subruvnt. La nuit seule mit fin à l'assaut.
Iccius, qui commandait la garnison et qui s'était bravement conduit, envoya dire à César qu'il ne pouvait plus tenir s'il n'était secouru. Sur cet avis, le général romain fit partir, vers minuit, sous la conduite des députés de ce même Iccius, un corps d'archers numides et crétois et des frondeurs des îles Baléares. Ce secours releva le courage des assiégés et ôta aux assiégeants l'espérance de prendre la place.
Les Belges conservent encore quelque temps leur position, et, après avoir ravagé les campagnes des Rhemi, brûlé aussi loin qu'ils peuvent aller leurs bourgades et leurs maisons, se dirigent tous du côté du camp romain : Itaque paulisper apud oppidum moratiy agrosque Rhemorum depopulatiy omnibus vicis œdificiisque quo adiré poterant incensis, ad castra Cœsaris cum omnibus copiis contenderunt.
Ils n*y sont pas plus tôt arrivés qu'ils s'établissent à moins de deux mille pas de distance (3 kilomètres) des légions. On pouvait juger, par la fumée de leurs campements , qu'ils occupaient une étendue de près de trois lieues.
César résolut d'abord de ne point combattre ; leur grand nombre et l'opinion qu'on avait de leur valeur l'en détournaient. Tous les jours il se contentait de tenter de nouvelles escarmouches. Lorsqu'il vit que les légionnaires ne leur cédaient en rien , il choisit , pour y ranger son armée en bataille, un lieu convenable qui existait devant le camp. La colline y dit-il, sur laquelle posait ce camp était un peu élevée au-dessus de la plaine et offrait , en face de l'ennemi, autant de largeur qu'il en fallait pour y déployer les légions. Ses deux flancs étaient escarpés; elle se renflait un peu « sur le devant et s'inclinait en pente douce vers la plaine : Quod is collis, ubi castra posita eranty paululum ex planitie editus, tantum adversus in latitudinem patebat quantum loci actes instructa occupare poterat^ atque ex utraque parte lateris dejectus habebaty et in fronte leniter fastigiatus paulatim ad planitiem redibat.
Le camp, venons-nous de voir, était sur une colline peu élevée qui devait commencer à l'Aisne, puisque l'un de ses côtés s'appuyait contre cette rivière. On ne voyait à la surface ni montagne ni vallée , seulement la partie située en face de l'ennemi s'élevait légèrement avant de s'incliner vers la plaine.
Ayant remarqué que l'espace existant devant le camp pouvait recevoir ses légions en bataille , César fit conduire à droite et à gauche de cette terrasse un fossé d'environ quatre cents pas (600 mètres), à l'extrémité duquel il établit un castellum où il plaça des machines de guerre , craignant que l'ennemi n'enveloppât ses deux ailes : Ab utroque latere ejus collis, transversam fossam obduxit cirdter passuum cd, et ad extremas fossas castella constituity ibique tormenta collocavity ne, quum adem instruxisset, hostes, quod tantum
multitudine poterant , a lateribus suos pugnantes circumvenire passent.
Il est évident que ces fossés ne protégeaient que les deux parties latérales de la ligne de bataille y et que si l'on n'exécuta pas le même travail en arrière, c'est que Tun des boulevards de l'enceinte militaire en tenait lieu.
Ces choses achevées , il laissa deux légions composées de jeunes soldats à la garde du camp et fit déployer les six autres sur le devant : pro castris. L'ennemi, imitant ces dispositions, se mit en ligne de combat.
Il y avait un petit marais entre les deux armées : Palus erat no7i magna inter nostrum atque hostium exercitum. On attendait, des deux côtés, que l'une ou l'autre le passât pour commencer l'attaque avec plus d'avantage. La cavalerie escarmouchait en attendant. César, après un succès obtenu par la sienne , fit rentrer ses troupes dans le camp.
Cette manœuvre fut cause que l'ennemi changea de tactique. Il s'approcha de l'Aisne et s'efforça de la faire passer à gué par une partie des siens , qui avaient ordre d'attaquer , s'ils le pouvaient , le fort que gardait Sabinus , de détruire le pont , ou au moins de ravager les campagnes desRhèmes, qui fournissaient des vivres aux Romains : eo consiliout, si passent, castellum cui prœerat Q. Titurius legatus expugnarent , pontemque interscinderent ; sin minus, agros Rhemorum popularentur.
César, prévenu de ce trait d'audace par Sabinus, traverse le pont avee sa cavalerie , les archers numides, et se dirige du côté de l'ennemi. Il repousse et tue le plus grand nombre de ceux qui sont déjà sur la rive gauche.
Les Belges confondus, voyant que tout allait leur manquer, qu'ils n'avaient pu s'emparer de Bibrax , ni traverser l'Aisne, ni piller les Rhemiy et que Divitiacus allait entrer avec les Ëduens sur les terres des Bellovaces, prennent la résolution de se retirer chacun chez eux , se promettant de mutuels secours s'ils étaient attaqués.
Ce parti bien arrêté ^ ils abandonnent leur camp, vers neuf heures du soir : secunda vigilia^ sans garder aucun ordre et en faisant beaucoup de bruit, de sorte que leur retraite ressemblait plutôt à une fuite qu'à la marche ordinaire de gens de guerre.
César retint ses troupes retranchées, crainte de surprise; mais, connaissant la vérité, il lança au jour : prima luce, toute sa cavalerie contre eux , et ordonna à Labiénus de la suivre avec trois légions. Ces troupes atteignirent l'arrièregarde ennemie et la poursuivirent longtemps. Tandis qu'elle tenait ferme et se défendait vigoureusement, ceux qui la précédaient , se voyant éloignés du péril et n'étant retenus ni par la nécessité ni par aucun ordre , rompirent leurs rangs et cherchèrent leur salut dans la fuite. Les cavaliers et les légionnaires ne firent que tuer tant que le jour dura. Vers le coucher du soleil , ils s'arrêtèrent et revinrent au camp.
César, voyant que les Belges s'enfuyaient, ne songea plus qu'à les attaquer dans leur propre pays ; aussi , dès le lendemain, avant qu'ils fussent revenus de leur étonnement et se fussent raUiés, il se porta chez les Suessions, voisins des Rhèmes, et, apiès une marche qu'il qualifie de grande journée y il arriva devant Noviodumim (Soissons), leur ville principale : et, magno itinere confecto, ad oppidum Noviodunum contendtt.
Tel est le récit de César, que nous allons expliquer pendant qu'il fera le siège de Noviodunum. Nous essaierons d'indiquer sa marche depuis Durocortonim (Reims) jusqu'à l'Aisne, le lieu où il campa sur le bord de cette rivière et l'emplacement très-contesté de Bibrax. Commençons par rechercher celui du camp romain.
Les villages de la rive droite de l'Aisne ont tous la prétention d'avoir possédé ce camp et n'en montrent aucune trace. M. de Saulcy, dans un article de la Revue européenne (juin 1859), prétend l'avoir découvert sur une montagne située à un quart de lieue au nord-est de Pont-Arcy, oubliant
qu'il devait être sur une simple colline ou massif peu élevé , touchant immédiatement à l'Aisne, ne présentant à la surface aucune solution de continuité , s'élevant seulement un tant soit peu avant de s'incliner vers le marais. Il y a loin de ces faits topographiques à ceux qui s'appliquent à la haute montagne dont parle M. de Saulcy, existant à un kilomètre de l'Aisne et à l'extrémité d'une petite plaine.
L'historien, d'ailleurs, ne dit-il pas : FlumenAxonam, quod est in extremis Rhemorum finibits, exercitum transducere maturavit^ a (lésar passa l'Aisne, qui était à l'extrême frontière des Rhèmes, » sans désigner sur quel point? Ce texte est clair. Qui croirait pourtant que , dans l'intérêt de sa découverte , le même savant le traduise ainsi : « César fit passer l'Aisne à son armée, au point où cette rivière coule à l'extrême frontière du pays des Rhèmes? »
Cette version est peu académique , et César ne dit rien de tout cela. Mais M. de Saulcy a besoin de donner au mot extremis une toute autre signification que la plus naturelle, puisqu'il prétendra bientôt que l'Aisne ne coulait pas à l'extrême frontière du pays des Rhèmes , c'est-à-dire ne lui servait pas de limite septentrionale. 11 lui faut d'avance préparer ses batteries, torturer le texte cité et trouver de l'emploi au gênant extremis , en établissant le camp romain là où cette rivière entrait seulement chez les Rhemi.
Sanson, d'Anville et Napoléon P' le placent à Pontavert; nous adoptons a priori les mêmes parages , c'est-à-dire le territoire de Chaudardes, qui n'est qu'à 2 kilomètres à l'ouest de Pontavert, et l'on verra que ce n'est pas sans raison. En efl'et, après avoir parlé de ses conférences avec les Rhèmes , non loin de leur oppidum , César arrive sans transition à son passage de l'Aisne. Il devait donc s'être approché d'avance de cette rivière par l'antique voie de ReimsàLaon, qui traverse Saint-Thierry, Villers-Franqueux, Cormicy, et s'être établi, nous dirons pourquoi, à 4 à 500 mètres de Pontavert, sur la colline des Blancs-Monts, qui domine
la plaine. De ce point ses éclaireurs purent aller reconnaître Tarmée des Belges , qui n'en était qu'à 6 ou 7 lieues.
Ayant su que les ennemis venaient à sa rencontre : ad se ventre, il n'a pas besoin de se poiler plus avant ; aussi se retranche-t-il dans une bonne position , de l'autre côté de la rivière qui gardait les derrières de son camp : Quœ res et latus unum castrorum ripis fluminis muniebat.
Il la franchit, selon nous, à Pontavert. En effet, le mot ver signifiant rivière en langue gauloise, et aver élant le même nom ({Ml E laver (l'Allier), on peut présumer que le pont qui existe en ce lieu, et qui a conservé jusqu'à nos jours sa terminaison celtique , a dû succéder à celui que traversa l'armée romaine.
César dit qu'il posa (ponit) un poste près du pont et laissa [relinquit] sur l'autre partie de la rivière Sabinus avec six cohortes. Qu'on remarque bien la différence de sens qui existe entre ces deux mots latins : ponit signifie qu'il établit un poste pour garder le pont après l'avoir traversé ; relinquit, qu'il laissa Sabinus sur les Blancs-Monts, dans le retranchement qu'on venait de quitter et qui ne touchait à coup sûr pas à la rivière,, autrement il eût gardé le pont, et l'on n'aurait pas eu besoin d'y placer un poste.
Le lieu où campa César doit être cherché à l'ouest du pont, sur la colline de Chaudardes. A la vérité, les faits archéologiques n'abondent pas sur ce terrain, l'un des mieux cultivés du pays. Peut-être des fouilles exécutées avec intelligence feraient-elles distinguer les terres qui furent remuées à l'endroit où existèrent les fossés; peut-être aussi un œil exercé pourrait-il s'aider de la végétation, présentant toujours quelque chose d'anormal sur un sol fertile qui a été profondément bouleversé. Il est toutefois certain qu'on ne trouve pas plus de restes de travaux militaires sur ce plateau que sur tout autre point de la rive droite de l'Aisne.
A défaut de ces renseignements, nous aborderons les faits topographiques qui s'adaptent mieux à la colline de Chau-
dardes qu'à celle de Pontavert, eu égard à la description des Commentaires. En effet, celle de Chaudardes, qui commence à 200 mètres du Ployon et s'étend jusqu'au pied de Cuiry, est protégée par l'Aisne et par un marais qui la couvre circulairement au nord, depuis Beaurieux jusqu'aux environs de Guignicourt. Le plateau présente assez d'espace pour avoir pu recevoir l'armée romaine, et l'on remarque, du côté du marais, la terrasse un tant soit peu relevée sur laquelle les six légions durent être mises en bataille.
L'endroit voisin du marécage où la cavalerie romaine en vint aux mains avec celle de l'ennemi existe sur le territoire de Presles, en latin Prœlium.
Mais ce qui peut faire disparaître tous les doutes, ce sont les Blancs-Monts, sur lesquels se voit une partie du retranchement de Sabinus, et où il a été trouvé des jugulaires de casque en bronze et divers autres objets antiques. La forme circulaire qu'affecte ce retranchement a toujours fait dire, dans le pays, que c'était un cirque romain (1).
Les Belges, déconcertés de leurs revers, se décidèrent à franchir l'Aisne. Ce ne put être à l'ouest du camp romain, entre Maizy et CEuilly, car d'où était Sabinus il n'aurait pu voir ce qui se passait sur ce point. Leur dessein étant d'ailleurs d'aller détruire l,e pont, il leur aurait fallu côtoyer la rivière, passer sous les yeux des soldats du camp, et César aurait été de suite informé de leur manœuvre. Nous préférons, avec ceux qui connaissent le pays, leur faire traverser l'Aisne à la Pescherie , après avoir exécuté vers Test, par la Chapelle -aux -Bois, une marche que les accidents de terrain devaient dérober à l'armée romaine. Sabinus pouvait seul les voir des hauteurs où il était; il avertit César, qui traversa le pont, les atteignit sur la rive gauche et les repoussa en leur faisant essuyer de grandes pertes.
(1) Notes de M. Fromage, très -intelligent instituteur à Pontavert.'
62 UYRE DEUXIÈME
Il ordonna de les poursuivre le lendemain^ et, après une marche forcée : magno itinere, il arriva devant Noviodunum (Soissons). S'il eût fait plusieurs longues étapes, il aurait dit : magnis itineribits. Magno itinere indique qu'il n'en fit qu'une seule d'une dizaine de lieues. Or, comme il n'y a que 6 lieues de Pont-Arcy à Soissons, une marche ordinaire lui aurait suffi pour s'y rendre ; il faut donc qu'il soit parti de Pontavert afin que son étape puisse être qualifiée de grande journée. Il est regrettable que M. de Saulcy n'ait pas prévu cette objection.
Si César ne mentionne la rencontre d'aucun ennemi sur sa route, c'est qu'il suivit la rive gauche de l'Aisne, en passant par Maizy, Vieil-Arcy et Braine, pour atteindre Noviodunum.
Il nous reste à parler de Bibrax, oppidum existant à 8 milles ou 3 Ueues kilométriques du camp romain. La découverte de cette place ne nous parait pas d'une excessive difficulté, si l'on veut bien s'en tenir à la lettre des textes et ne pas les défigurer.
M. de Saulcy prétend l'avoir découverte dans le camp de Saint-Thomas, situé au-dessous de Laon. Il y a une telle incohérence entre le placement de Bibrax à Saint-Thomas et celui du campement romain à Pont-Arcy que l'on comprend à peine qu'elle n'ait pas sauté aux yeux du savant académicien. Quoi 1 César aurait su que l'ennemi suivait la route de Laon à Reims, et il serait allé lui barrer le chemin à Pont-Arcy? C'eût été tout bonnement lui livrer le pays des Rhèmes, d'où il recevait ses provisions de blé.
D'autres ont vu Bibrax à Bievre, dans le Laonnais, à Fismes et à Braine (1). Nous ne combattrons pas autrement leur opinion qu'en exposant la nôtre.
César vient de dire qu'il traversa l'Aisne, qui est à
(1) Probablement à cause de l'analogie qui existe entre les noms de Br^n^ et de Bibrax , sans remarquer que Braine ou Brennacum , selon Grégoire de Tours, signifie Villa du Brenn^ c'est-à-dire du chef gaulois, d'où l'on doit conjecturer que les rois francs remplacèrent en ce lieu les chefs des Snessions.
l'extrême frontière des Rhèmes : flumen Axonam, quod est in extremis Rhemorum finibus. Or, le Laonnais , situé au delà de cette rivière , n'appartenait pas aux Rhèmes ; donc il ne faut pas aller chercher Bibrax, ville rémoise, dans ces parages.
Sanson attribue le Laonnais aux Suessions , sans en dire la cause; Tabbé Belley est d'opinion contraire ; mais, lorsqu'il a voulu chercher leurs douze oppida, il a été obligé de prolonger arbitrairement leur territoire jusqu'aux abords de la Seine (1). Nous préférons nous ranger du côté de Sanson; car si l'on retranchait la contrée de Laon du Soissonnais, que resterait-il à ce dernier, que César dit si puissant, maître de douze villes et pouvant fournir cinquante mille hommes à la confédération? Il ne serait pas plus grand que FAmiénais, qui n'en envoya que dix mille.
Si l'on rejette, d'un autre côté, la division politique de Guillaume le Breton [in vit. Phil. Aug.) lorsqu'il prolonge le Soissonnais jusqu'à Troyes et Auxerre, on doit admettre avec lui que cette contrée s'étendait, au nord, jusqu'à Noyon et à Laon.
On nous objectera que le Laonnais devait appartenir aux Rhèmes, car (selon Flodoard] il dépendait de leur diocèse métropolitain : Rhemensis parrochiœ^ lorsque saint Rémi l'en détacha pour l'ériger en évêché sufifragant. N'avait-on pas déjà distrait de la métropole rémoise la majeure partie du Soissonnais, qui appartenait pourtant aux Suessions du temps de César?
Les évêques de Reims englobèrent d'abord le territoire de plusieurs nations pour former leur diocèse métropolitain. Plus tard ils en détachèrent certaines portions pour y établir des évêques suffragants. Prétendra-t-on que ces parties détachées appartenaient primitivement aux Rhèmes , parce
[K ) Dissertation sur Tétat ancien des habitants du Soissonnais.
qu'elles provenaient du démembrement de leur circonscription métropolitaine ?
A ces arrangeinents diocésains dont on cherche à tirer parti nous opposerons celui qui eut lieu^ cinquante ans plus tard, entre les fils de Clotaire, lors du partage de la monarchie des Francs : Sigebert eut le royaume de Reims , Chilpéric celui de Soissons : cathedramque SuessorUas (Greg. Tur., lib. iv). Or, le Coin te et Pagi ont prouvé jusqu'à l'évidence que Laon faisait partie du royaume de Soissons.
Que nous arrivions à la bataille de Bouvines , ne voit-on pas dans Guillaume le Breton que Tévéque Robert de Laon se réunit, lui et ses vassaux, aux chevaliers du Soissonnais et non à ceux du pays de Reims ?
Le Laonnais n'a-t-il pas fait postérieurement partie du Parisis avec le Soissonnais; ne devra-t-on pas accorder à ces divisions politiques, conformes au texte de César, beaucoup plus d'autorité qu'à celle qui résulte de la création du diocèse de Laon ?
Nous demanderons maintenant pourquoi M. de Saulcy place Bibrax à Saint-Thomas dans le Laonnais, à 8 milles de l'Aisne, quand César dit simplement qu'elle était à 8 milles de son camp : Ab ipsis castris oppidum Rhemorum, nomme BihraXy aberat millia passuum viii? Cette différence d'interprétation est énorme, car, d'après le texte, Bibrax peut avoir aussi bien existé sur le bord de l'Aisne que partout ailleurs.
Ce sera donc sur cette véritable frontière des Rhèmes que nous la placerons , et dans un lieu où elle aura pu être attaquée par les Belges venant de Samarobrive. Son nom n'indique-t-il pas, d'ailleurs, qu'elle existait sur les bords d'une rivière, puisque briva ou bibra signifie pont en langue celtique, et la finale ax ou arx que ce pont était sur la rivière Axona^ ou conduisait à la citadelle : arx'i
Quelle est maintenant la ville située à 3 lieues de Pontavert dont l'emplacement s'accorde avec le texte de l'historien?
C'est, dirons-nous, Pont-Arcy, devant laquelle M. de Saulcy place si malheureusement le camp romain. En effet. César, conférant avec le Rhème Iccius, venu à sa rencontre, dut s'entendre avec ce chef sur les moyens de défendre son propre pays. 11 prend l'Aisne pour base de ses opérations ; Iccius devra donc se placer sur la même ligne et occuper la forteresse qui se trouve à l'extrémité du territoire rémois et garde la route d'Amiens à Reims. Ce sera précisément sur cette antique voie que défileront les Belges venant de la contrée des Ambiani. M. Prioux, né à Braine et connaissant parfaitement les antiquités de son pays. Ta étudiée et nous a fait voir, sur une délicieuse carte du Soissonnais rédigée par lui, qu'elle traversait Noyon, Neuville-sur-Marigny, l'Ange-Gardien, le Chemin-des-Dames, la ferme de Froment et Moussy, d'où elle arrivait à peu de dislance de Pont-Arcy.
L'ancienneté de cette place est incontestable. On y voit encore les culées d'un pont antique formées de grosses pierres brutes, et certaines traces de travaux militaires du même temps, à la base de ses murailles.
Pont-Arcy n'est pas sur une colline comme la plupart des oppida gaulois; aussi son emplacement convient-il au siège que décrit César. L'ennemi l'entoure immédiatement, tente d'en forcer les portes et d'en saper le mur, genre d'attaque qui n'aurait pu convenir pour une place située en l'air et dans les conditions topographiques où se trouve l'enceinte du vieux Laon. Si les Belges l'assiègent de leur route ou en sortant de leur route : ex itinerey c'est qu'ils ne veulent rien laisser derrière eux qui puisse les inquiéter , leur projet étant d'aller combattre l'armée romaine.
Il nous reste à déduire quelques arguments finaux qui prouveront, d'une part, que Bibrax était à Pont-Arcy, de l'autre, que la frontière septentrionale des Rhèmes se terminait à la rivière d'Aisne. Si, en effet, Bibrax eût été à Bievre ou au vieux Laon , comment les archers envoyés au secours
de la place auraient-ils pu s'y rendre à travers l'armée des
66 LIVBE DEUXIÈME
Belges? Cette difficulté disparaît s'ils vont à Pont-Arcy par la rive gauche de la rivière , puisque l'ennemi campe sur la rive droite.
Si le Laonnais eût appartenu aux Rhèmes^ les Belges auraient évidemment traversé les terres de ces derniers pour se rendre d'abord à Bievre , ensuite à Pontavert. Pourquoi César ne signale-t-il leurs ravages chez les Rhemi que quand ils entourent Bibrax et se portent au loin sur leurs terres : quo adiré poterant. Cette phrase serait exacte s'ils assiégeaient Pont-Arcy, première place frontière des Rhèmes ; elle sera un non-sens relativement à Bievre ou au vieux Laon , puisque l'armée belge aurait pu dévaster le Laonnais ou les terres des Rhèmes, selon nos contradicteurs, aussi bien avant comme après le siège de V oppidum.
Autre argument du même ordre : lorsque l'armée belge, battue devant le camp de Chaudardes, tente de passer l'Aisne, César ne dit-il pas qu'elle projetait, dans le cas où elle ne pourrait ni repousser Sabinus ni détruire le pont, de s'en dédommager en pillant les terres des Rhèmes : sin minus, agros Rhemorum popularentur^ Elle n'y était donc pas avant d'avoir passé la rivière.
Ainsi se termina, contre les Belges, celte mémorable campagne, objet de tant d'appréciations diverses. Nous les avons toutes consultées, ne cherchant que la vérité, et non des armes pour soutenir avec opiniâtreté des idées nouvelles et préconçues. Aucune ne nous ayant satisfait, nous proposons de placer, pour la première fois, Bibrax à Pont-Arcy, prenant toutefois rengagement de nous soumettre aux décisions de la science si notre jugement nous a fait défaut.
Revenons à la suite des opérations de la campagne , c'està-dire au siège de Noviodunum, César, ne pouvant s'emparer d'emblée de cette place , à cause de la hauteur du mur et de la largeur du fossé , s'y retranche , fait ses appproches à la faveur de mantelets , et prépare tout ce qui est nécessaire pour un assaut. Pendant la nuit suivante, une foule de
Suessions, qui avaient abandonné leur armée et pris la fuite, rentrent dans ro/?perfwm : Intérim omnis ex fuga Suessionum multitudo in oppidum proxima nocte convenit. César attaquait donc la place du côté où il était venu et ne l'avait pas encore investie , puisque les fuyards purent s'y introduire à son insu.
Ceux de la place , bientôt effrayés des travaux romains , envoient des députés pour se rendre. Ils obtiennent leur pardon à la prière des Rhèmes, après avoir livré leurs armes et des otages, parmi lesquels se trouvaient les deux fils du roi Galba.
De Noviodunum , César mena son armée chez les Bellovaces : exercitum in Bellovacos duxit. C'était le début de l'attaque qu'il méditait contre les confédérés.
Pour atteindre leur oppidum^ une route existait depuis Soissons jusqu'à Beauvais; c'était celle qui a précédé la voie romaine passant, selon Walckenaer, par Champlieu(l), Verberie et Pont-Sain te-Maxence [Latanobriga). César la suit et marche sur Bratuspantium, où les Bellovaces s'étaient renfermés avec tout ce qu'ils possédaient : qui quum se suaque omnia in oppidum Bratuspantium contulissent. Il est clair que cet oppidum j comme tous ceux des Belges, était une espèce de place forte , ou plutôt un refuge établi sur une montagne à contours escarpés, possédant une mince bourgade, mais dont l'enceinte présentait pourtant assez de développement pour recevoir les populations voisines avec leurs approvisionnements et ce qu'elles avaient de plus précieux. Nous parlerons plus en détail des oppida gaulois dans le vu* livre, lorsqu'il sera question d'^ lesia.
César ne se trouvait plus qu'à 7 kilomètres de Bratuspan^ tiumj lorsque des vieillards qui en étaient sortis vinrent lui dire que tous se rendaient, ne voulant pas lutter contre le peuple romain. Il s'en approcha tout près, et comme il y
(4) Cette route porte, près deChamplieu, le nom àe Chaussée^e-Brunehaut .
établissait son camp : castraque ibi poneret, des enfants et des femmes se pressèrent sur la muraille, les mains jointes, pour lui demander la paix : pueri mulieresque ex murOy passis manibns, pacem a Romanis petierunt. Ils l'obtinrent par l'entremise de TÉduen Divitiacus, qui représenta à César que les auteurs de la guerre s'étaient enfuis dans Tile des Bretons. Ces derniers s'entendaient donc déjà avec les mécontents de la Gaule pour l'insurger contre le pouvoir qui voulait absorber la nationalité de tous les peuples.
On a agité la question de savoir où était Bratttspantium : les uns la placent à Beauvais, d'autres aux environs de Breteuil, dans la vallée de Saint-Denis, où Ton a recueilli des médailles gauloises et des débris romains, près du lieu nommé le Catelety situé sur une montagne fortifiée dans les temps antiques. Il est probable que ce lieu n'a été qu'une station protégée par un simple cateliery et qu'il faut chercher la véritable cité des Bellovaces à Beauvais même, devant laquelle César établit le premier camp romain qui ait existé dans le Beauvoisis : camp de passage qu'on ne retrouve plus et qu'il occupa seulement un jour ou deux pendant qu'il traitait avec ceux de la place.
Ces peuples étaient très-puissants, aussi en cxigea-t-il six cents otages et toutes les armes renfermées dans Y oppidum.
Il marcha ensuite contre les Ambiani , qui se soumirent sans délai et livrèrent leurs armes et des otages : Ab eo loco in fines Ambianorum pervertit, qui se suaque omnia sine mora dediderunt. Nous traduisons suaque omnia par armes et otages; c'est, en effet, ce qu'avaient remis ceux de Bratuspantiumy autrement on ne saurait trop s'expliquer ce qu'auraient livré les Ambiani.
11 y a aussi nécessité de faire venir César jusqu'à Samor robrive (Amiens), car ce n'est pas en chemin et avec le peuple des campagnes qu'il aurait pu traiter. Toute transaction n'a dû avoir lieu que sous les murs du principal oppidum et avec les chefs du pays. Il établit, dit-on, son
camp sur l'emplacement dç la citadelle d'Amiens, camp qu'il vint réoccuper lorsqu'il passa un quartier d'hiver à Samarobrive.
Nous supposons même qu'il resta plusieurs jours en ce lieu, mûrissant l'expédition qu'il méditait contre les Nerviens (1) (peuples de Bavay et de Cambray), et que ce fut là qu'après s'être enquis de leur naturel et de leurs mœurs : quorum de natura moribusque quum quœreretj il sut qu'ils interdisaient l'entrée de leur pays aux marchands, n'usaient pas de vin ni de tout ce qu'ils croyaient propre à énerver et à porter atteinte à leur courage ; que, fiers et belliqueux , ils blâmaient les autres Belges de s'être soumis; qu'ils ne lui enverraient pas de députés et n'accepteraient aucune condition de paix : neque ullam conditionem pacis accepturos. Or, pour que les traités faits par les autres peuples avec César aient été connus des Nerviens et que la nouvelle de leur désapprobation lui soit parvenue, il faut nécessairement qu'il ait passé plusieurs jours à Samarobrive.
La soumission des Ambiani étant complètement opérée , il résolut d'entrer chez les Nerviens, dont les terres confinaient à celles des Ambiani : Eorum fines Nervii attingetant.
Ce texte doit être pris à la lettre. Les Ambiani avaient donc , à l'époque de la conquête , une langue de terre courant entre le pays des Atrebates (Arras) et celui des Veromandui (Saint-Quentin), c'est-à-dire entre Fins et le Catelet, laquelle touchait au Cambresis vers Ënglancourt et Yaucelles. 11 est utile d'être fixé sur ce point, qui doit bientôt éclairer
(4) Ils étaient bornés, à Poccîdent, par l'Escaut, ayant pour voisins les Atrebates et les Ménapiens, au nord, par le Rupel et la Dyle, qui les séparait des Ménapiens, & l'est, par une ligne partant des sources de la Dyle et passatit jar Charleroi et Chimay.
Le grand pagus des Nerviens comprenait plusieurs pagi minores que César attribue aux Centrons, Grudiens, Levaciens, Pleumosiens et Gordiniens. Il est difficile de préciser leur position, car il n'a pas été longtemps question do ces pagi.
les mouvements de Tannée romaine. Continuons notre analyse jusqu'à la fin de la campagne.
César quitte aussitôt Samarobrive, et^ après trois jours de marche sur le territoire des Nerviens^ il apprend de ses prisonniers que la Sambre n'est qu'à 10,000 pas romains (15 kilomètres) de son camp : Ouum per eorum fines iriduo iter fecisset , inveniebat ex captivis Sabim fLumen ah castris suis non amplius milita passuum x abesse; que les Nefviens campent de l'autre côté de la rivière avec les A^ébates et les Véromandui, leurs voisins : trans id flumen omnes Nervios consedissej adventumque ibi Romanorum exspectare una cum Atrebatibus et Veromanduis, finitimis suis. Ici M. Walckenaer nous parait avoir fait un contre -sens, puisqu'il interprète (tome \", p. 479) que les Atrébates étaient voisins des Véromandui. Ce voisinage, grammaticalement parlant, se rapporte aux Nerviens. César n'a-t-il pas dit explicitement que les terres de ces derniers touchaient à celles des Ambiani? Donc, elles séparaient les Véromandui des Atrébates.
Il sut en même temps que ces trois peuples réunis sur la Sambre allaient être bientôt rejoints par les AtucUes (de Namur), et qu'ils avaient entassé leurs femmes et leurs vieillards dans un lieu que des marais rendaient inaccessible à une armée : Exspectari etiam ab his Aduaticorum copier atque esse in itinere; muliereSy quique per œtatem ad pugnam inutiles viderentur, in eum locum conjecisse, quo propter paludes exercitui aditus non esset.
Sur cet avis, il détache quelques officiers avec des éclaireurs pour aller choisir un lieu propre à camper sur le bord de la rivière. Quelques Gaulois nouvellement soumis et incorporés dans ses troupes allèrent, de nuit, avertir les Nerviens de l'ordre dans lequel marchait l'armée romaine, et leur conseillèrent d'attaquer la première légion qui arriverait au camp , parce qu'elles marchaient à une grande distance l'une de l'autre, séparées par quantité de bagages : quum
prima legio in castra venisset^ reliquœque legiones magnum spatium abessent. Ils ajoutèrent que, cette légion battue, les bagages pillés, les autres n'oseraient tenir ferme. Le conseil fut trouvé d'autant meilleur que, de tout temps, la force des Nerviens consistait en infanterie , parce que, voulant empêcher leurs voisins de venir les piller avec leur cavalerie , ils avaient coupé leur pays de ronces et d'arbres entrelacés formant comme un mur qui défendait non-seulement de passer, mais encore de se voir : ut instar mûri hœ sepes munimenta prœberent , quo non modo intrariy sed ne perspici quidem, posset.
César parle ici de tout le pays des Nerviens ; il n'y a donc pas lieu de croire que de son temps la gauche de la Sambre fût plus découverte que la droite , parce qu'il n'en est pas de même aujourd'hui.
Les Romains campèrent sur une montagne qui descendait en pente douce vers la rivière. De l'autre côté, et à 200 pas, en face de leur camp , il y avait une autre montagne d'une pente toute semblable, mais plus basse que la première. Découverte jusqu'au haut, elle était ombragée au sommet d'arbres épais à travers lesquels la vue ne pouvait pas aisément pénétrer. C'était là que les ennemis se tenaient cachés. Il paraissait seulement quelques gardes de cavalerie dans un endroit découvert , le long de la Sambre, qui n'avait en ce lieu qu'environ trois pieds de profondeur : Fluminis erat altitudo cirdter pedum m.
César s'était fait précéder par sa cavalerie et la suivait avec toutes ses troupes , mais dans un ordre différent aue celui dont les Gaulois avaient donné connaissance aux Nerviens. L'ennemi n'étant pas éloigné, il faisait, suivant sa coutume, marcher ensemble six légions. Le bagage de toute l'armée venait après, escorté par les deux autres corps nouvellement levés qui fermaient la marche.
Aussitôt leur arrivée , la cavalerie , les frondeurs et les gens de trait passèrent la Sambre et attaquèrent les cavaliers
ennemis, qui se retiraient, revenaient à la charge sans qu'on osât les poursuivre au delà des lieux découverts.
Alors vinrent les six premières légions, qui se mirent à fortifier leur camp en partageant le travail entre elles : intérim legiones seXy quœ primœ vénérant y opère dimensOy castra munire cœperunt , c'est-à-dire que les soldats furent répartis sur tous les points où devaient passer les remparts du camp.
L'ennemi , embusqué dans les bois , ayant aperçu la tête du bagage romain, signal auquel il devait attaquer, vient tout d'un coup fondre sur la cavalerie des légions et, l'ayant chassée au delà de la rivière sans éprouver de résistance, il la traverse lui-même et fond sur ceux qui étaient occupés à fortifier le camp.
César dut alors pourvoir à tout en même temps, faire sonner la charge , retirer les légionnaires du travail , ranger l'armée en bataille, rappeler ceux qui s'étaient écartés pour aller chercher du bois (devant servir aux palissades). Ces difficultés furent aplanies par rintelhgence des soldats, car ceux qui avaient reçu l'ordre de travailler au camp se trouvèrent avec tous les autres dans les rangs.
César, arrivé à la dixième légion, l'encourage et donne le signal du combat. Il va faire la même exhortation aux autres, qui étaient déjà engagées avec l'ennemi. On avait eu si peu de temps pour se préparer que beaucoup d'officiers combattaient sans leurs insignes , beaucoup de soldats sans leur casque. Aucun ne cherchait sa compagnie ou son drapeau.
Les légions, écartées les unes des autres, ne se voyaient même pas, à cause des broussailles épaisses qui les séparaient. Le général ne pouvait donner d'ordres convenables. Le désordre amena des chances diverses.
La neuvième légion et la dixième, postées à l'aile gauche, se battaient contre les Atrébates, formant par conséquent l'aile droite ennemie. Elles tombèrent sur ce peuple accablé de lassitude et le poussèrent du haut de la montagne jusqu'à
la rivière. Elles le poursuivirent, en firent un grand carnage et passèrent elles-mêmes la Sambre. L'ennemi, revenant à la charge , fut attaqué de nouveau et mis en fuite. Ainsi Tarmée romaine se trouva débarrassée des Atrébates.
Au centre , la onzième légion et la huitième , séparées Tune de Tautre, battirent les Véromandui et les précipitèrent jusqu'à la rivière, de sorte que presque tous les ennemis de l'aile gauche et du centre avaient disparu.
Restaient la douzième légion et la septième, tenant l'aile droite et séparées entre elles. Les Nerviens, conduits par Boduognat, leur roi, vinrent les attaquer en masse. Comme elles étaient absolument à découvert (il n'y avait donc ni haies ni arbres de ce côté), l'ennemi les prit en tête et en flanc, tandis qu'une partie de ses troupes allait s'emparer du camp romain situé, par conséquent, à droite de la ligne de bataille.
Le désordre devint alors si grand que la cavalerie des Trévires, qui jouissait pourtant d'une grande réputation de valeur, voyant l'ennemi dans le camp, crut que tout était perdu et prit immédiatement la route de son pays, publiant partout la défaite des Romains, la prise de leur camp et de leurs bagages.
César, après avoir quitté la dixième légion qui avait repoussé et poursuivi les Atrébates, arriva devant la douzième au moment où elle était si chaudement engagée. Tous les drapeaux étaient ensemble , les soldats tellement serrés qu'ils se nuisaient mutuellement. Les centurions de la quatrième cohorte étaient tués, l'enseigne mort, le drapeau pris ; les autres cohortes n'étaient pas mieux traitées; Baculus, premier capitaine, avait été percé de tant de coups qu'il ne pouvait se soutenir. Les affaires semblaient désespérées : il n'y avait aucun corps de réserve pour rétablir la bataille.
A cette vue , César, accouru sans bouclier, arrache celui d'un légionnaire des dernières files et se met à la tête des troupes. Il fait desserrer les rangs, afin qu'on puisse s'aider
plus aisément de l'épée. Sa présence ranime l'ardeur du soldat et fait relâcher peu à peu celle de Tennemi.
Il donne Tordre à la septième légion de se rapprocher insensiblement de la douzième. Les troupes y ne craignant plus d'être enveloppées , montrent plus de vigueur. Dans le même temps, les deux légions qui escortaient le bagage, ayant appris le combat, doublent le pas et sont aperçues des ennemis qui combattent sur la montagne : in summo colle ah ho$tibus conspidebantur, (Cette hauteur dominait donc la plaine, puisqu'on put du sommet voir arriver ces deux légions.)
De son côté , Labiénus , maitre du camp ennemi situé sur l'autre rive de la Sambre , ayant découvert ce qui se passait à l'aile droite romaine , détache promptement la dixième légion pour secourir les deux qui étaient aux prises, dégager le camp et César lui-même du danger qu'il courait. César ne pouvait avouer en termes plus explicites qu'il devait peutêtre le gain de la bataille à Labiénus et la conservation de sa propre vie.
L'arrivée de la dixième légion et des deux autres préposées à la garde du bagage apporta un tel changement que les soldats, même blessés, revinrent au combat appuyés sur leurs boucliers, et que la cavalerie, qui avait fui au commencement de l'action, rivalisa d'ardeur avec les autres corps. L'ennemi, de son côté, faisait des prodiges de valeur, combattait du haut des cadavres amoncelés des siens et renvoyait aux Romains les traits qu'ils lui avaient lancés.
Ce combat ne dura pas plus de deux heures, puisque toute l'armée gauloise arriva à la fois et au pas de course sur les légions, et que César quittait à peine son aile gauche qu'il trouva l'aile droite engagée avec les Nerviens. On se demande comment la dixième légion , placée à l'extrême gauche et ayant traversé la Sambre à la suite des Atrébates , fut précisément celle que Labiénus envoya au secours de la douzième, qui tenait l'extrême droite. La seule explication que
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Ton puisse donner, c'est que cette aile droite occupait l'intérieur d'une sinuosité de la rivière, et que les légions qui s'étaient portées dans les camps de l'autre rive contournaient cette sinuosité et se trouvaient toutes à portée de la montagne sur laquelle combattaient la treizième légion et la septième.
On a, selon nous, exagéré l'importance de cette bataille en parlant des suites désastreuses qu'elle aurait pu avoir pour les Romains. Nous ne portons pas le même jugement puisque les Atrébates et les Véromandui furent culbutés dès le premier choc. A la vérité, les corps de l'aile droite eurent à souffrir de l'attaque des Nerviens, qui seuls montrèrent une persistante résolution ; mais César put bientôt les dégager, ayant à sa disposition les quatre légions qui avaient passé la Sambre et les deux arrivées avec les bagages. Sa fortune n'a donc couru nuls dangers. L'aile droite a fait des pertes sensibles, mais elle ne pouvait se heurter impunément contre soixante mille Nerviens. Nous citerons, à cet égard, ce fait qui nous parait concluant : la septième légion avait combattu avec la douzième et partagé les même dangers. Ëh bien ! c'est la septième que nous allons voir envoyée par César, après la bataille, pour soumettre les nations voisines de la Loire, preuve qu'elle n'avait pas été si maltraitée qu'on pourrait le croire pendant l'action.
Ce combat fini, où la race et le nom des Nerviens furent presque entièrement éteints : etprope adinternecionem gente ac nomine Nerviorum redacto , les femmes et les vieillards placés dans le marais dont nous avons parlé envoyèrent, du consentement de ceux qui avaient échappé au carnage, des messagers à César pour faire leur soumission : omnium qui supererant consensu, legatos ad Cœsarem miserunt, seque ei dediderunt.
Ces vieillards et ces femmes avaient' dû se grouper en arrière de l'armée gauloise; car, pour les rejoindre, les fuyards ne se seraient pas hasardés à passer au milieu des
lignes romaines. Quant aux marais, ils devaient être soit du côté de Wattignies, soit entre Maubeuge et Mons ; tout cela dépend de la position prise par les Nerviens sur Tune ou l'autre rive de la Sambre, question que nous allons bientôt aborder.
Les députés de Tarmée vaincue dirent à César que de six cents sénateurs ils étaient réduits à trois, et que de soixante mille combattants il en restait à peine cinq cents en état de porter les armes. 11 y a une exagération manifeste dans ce résultat, puisque nous reverrons bientôt cette nation sur le champ de bataille avec les Éburons. César a écrit sous rimpression de sa victoire; sa relation eût été plus véridique s'il ne l'eût rédigée qu'après la conquête.
Usant de clémence envers ces malheureux qui s'étaient si courageusement battus après avoir traversé une large rivière à bords escarpés : ausos esse transire latissimum flumeriy adscejidere altissimas ripas y il leur rendit leurs terres et leurs o/?/?irfa , défendant aux peuples voisins de les insulter ni de tirer parti de leurs disgrâces.
II est remarquable qu'il dise (livre vi) que les Nerviens et les Ménapiens n'avaient ni forts ni villes susceptibles d'être défendus : non pi'œsidium non oppidum quod se armis defenderent. S'il en était ainsi, quels seraient donc ces oppida dans lesquels il permet aux Nerviens de rentrer? C'étaient au moins de misérables villages situés sur des montagnes à bords escarpés et pourvus d'un certain nombre de maisons ; autrement, que leur aurait-il rendu ?
11 ne parle plus ni des Atrébates ni des Yéromandui. Il est probable qu'ils demandèrent à traiter et que ce fut à la suite de leur soumission que Comius fut nommé roi des Atrébates, comme nous le verrons dans les iv* et vi* livres des Commentaires : Atrebatibus regem ibi constituer at.
Telle est l'analyse exacte du récit de César, récit trop bref, puisqu'il laisse à deviner l'itinéraire de l'armée romaine
depuis son départ de Samarobrive et sur quelle rive de la Sambre elle campa avant d'engager la bataille.
Disons, pour faciliter cette recherche, que de longues couches d'ossements humains trouvés sur la droite de cette rivière, dans les bois de Saint-Remi -Mal-Bâti, que les noms de Campin et de Fosses que portent plusieurs points de la rive opposée , que des débris de bataille, communs sur tout sol guerrier, indiquent qu'on s'est battu des deux côtés de la Sambre ; qu'une armée s'étendait en ligne depuis Bâchant jusqu'à Hautmont sur la rive droite, et qu'une autre s'est déployée du côté gauche, sur les terrains du village de Boussières. Cette vérité admise indiquera le point où les légions ont dû tendre après leur départ de Samarobrive.
En s'enquérant des Nerviens, César n'avait pas su qu'ils étaient sous les armes et avaient été rejoints par les Atrébates et les Véromandui. On l'ignorait à Samarobrive, parce que ces trois peuples n'avaient plus de rapports avec les Ambiani depuis que ces derniers avaient traité avec les Romains; parce que, pour aller rejoindre l'armée nervienne sur la Sambre, les Atrébates s'étaient dirigés sur Bavay par Valenciennes, et les Véromandui sur Saint-Remi par Landrecies, de sorte que leur marche s'était opérée loin de la frontière des Ambiani.
En campant sur la droite de la Sambre, entre Bâchant et Saint-Remi , les Nerviens se mettaient à portée des Atrébates, des Véromandui, des Atuates, et avaient dans ce lieu l'avantage d'être couverts par la rivière et des bois. Les Véromandui, arrivés par Landrecies, se déployèrent à droite des Nerviens, les Atrébates s'établirent à leur suite, de sorte que ceux-ci formèrent l'aile droite de l'armée, les Véromandui le centre, et les Nerviens l'aile gauche, tous embrassant extérieurement la sinuosité de la Sambre qui étreint le territoire de Boussières.
Nous plaçons donc les Belges sur la droite de la rivière, contrairement à l'opinion de MM. Piérart et Dinaux, qui les
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font camper sur la rive gauche, par le seul motif que, dans cette position, ils couvraient leur oppidum de Bavay, renfermant leurs richesses, leurs prêtres, les tombeaux de leurs pères et leurs dieux. Ces aperçus ne sont que d'ingénieuses suppositions. En effet , les Nerviens devaient penser que César, venant de Samarobrive, se présenterait sur cette rive. Us n'avaient, par conséquent, d'autre parti à prendre que de placer cette rivière entre eux et l'armée romaine.
Nous ne comprenons pas non plus que Bagacum ait eu dès cette époque l'importance qu'on lui attribue. Du moment où les Nerviens l'ont abandonnée ainsi que tous leurs oppida pour placer leurs femmes, leurs enfants et leurs vieillards dans un endroit entouré de marécages, c'était évidemment là que se trouvaient leurs dieux, leurs richesses et leurs affections.
Quant à César, il dut s'avancer du côté où leurs terres étaient contiguës à celles des Ambiani chez lesquels il se trouvait, car ce n'est pas sans motif qu'il a parlé de ce fait géographique. S'il fût passé par Saint-Quentin et Landrecies, sur le territoire des Véromandui, il aurait su de suite que ces derniers étaient allés rejoindre les coalisés ; s'il eût, au contraire, pris la route de Cambray pratiquée chez les Ambiani, il n'aurait pas tardé à connaître la marche des Atrébates sur Bavay.
S'il n'obtint ces renseignements qu'après avoir fait trois étapes chez les Nerviens, et au moment où il se trouvait à 3 lieues 1/2 de la Sambre et du camp des Belges, il faut qu'il soit passé par Péronne et le Catelet, et se soit avancé entre les deux routes suivies par les Atrébates et les Véromandui, c'est-à-dire entre l'Escaut et la Sambre, payant à sa droite la forêt de Morraal qui lui masquait ce dernier cours d'eau. Il n'apprit donc qu'au dessus du Quesnoy, sur la voie de Soissons à Bagacum^ que les Belges l'attendaient sur les rives de la Sambre.
Ajoutons que s'il eût atteint cette rivière à Ldndrecies et en eût suivi le cours jusqu'à Saint-Remi, comme le prétend M. Dinaux, il l'aurait nécessairement reconnue dès son premier jour de marche chez les Nerviens, et n'en aurait pas été à 3 lieues 1/2 lorsqu'on la lui signala pour la première fois.
Pour qu'il s'en trouvât à une telle distance sur la rive droite, il aurait fallu que, partant de chez les Ambiani, il eût fait un détour considérable qui l'aurait conduit à Avesnes, précisément située à 3 lieues 1/2 de la Sambre : marche inexplicable qu'il conviendrait pourtant d'adopter si l'on interprétait dans le même sens que nos contradicteurs le texte que tous ont cité, sans réfléchir aux déductions importantes qui en découlent.
11 n'en sera pas de même si on le fait s'arrêter à 3 lieues 1/2 de cette rivière, sur un point quelconque de la route du Quesnoy à Bavay, d'où il pourra facilement se rendre sur les hauteurs de Boussières. L'agriculture a fait disparaître les traces de son camp, qui ne fut réellement que commencé, mais le souvenir de son existence n'en subsiste pas moins dans les noms de Campin et de Fosses restés à l'emplacement qu'il occupait.
Après la ruine des confédérés. César devait châtier les Atuates qui s'étaient avancés pour les secourir. Ces peuples, Cimbres ou Teutons d'origine, anciennement laissés au nombre de six mille, à la garde des bagages, sur la rive gauche du Rhin, quand leurs hordes se dirigeaient sur la Province et l'Italie, contraignirent les Éburons, après plusieurs années de guerre, à leur céder une partie de leur territoire q^ue représente assez bien le pays de Namur, et même à devenir leurs tributaires. Ces empiétements continuels empêchent de marquer la ligne de séparation qui existait entre eux et les Éburons. Nous entrevoyons toutefois qu'elle partait de la Meuse, à 2 lieues à l'ouest de Huy, et se dirigeait au nord vers Saint-Tron. Les succès qu'ils
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avaient obtenus dans ces contrées les engagèrent à essayer leurs forces contre les Romains.
Mais, dès qu'ils eurent appris la défaite des Nerviens et le désastreux résultat de labataille , ils rebroussèrent chemin pour rentrer chez eux : hac pugna mintiata, ex itinere domum rêver teriint. Donc ils étaient sortis du pays de Namur, et, comme ils n'avaient pu suivre de route plus directe pour se joindre aux confédérés que celle de Tongres à Bavay, qui côtoyait la gauche de la Sambre, nous supposons qu'ils arrivaient à la hauteur de Thuin lorsqu'ils apprirent la défaite des Nerviens.
César ajoute que, après avoir résolu de rétrograder, ils abandonnèrent tous leurs oppida et leurs forts pour aller se renfermer avec ce qu'ils possédaient dans une seule place merveilleusement fortifiée par la nature : Cunctis oppiâis castellisque desertiSy sua omnia in unum oppidum contur leruni. Il est évident que l'historien ne parle pas ici des seuls Atuates venus au secours des Nerviens , lesquels retournaient chez eux et n'étaient renfermés ni dans des forts ni dans des oppida. Il s'agit donc, comme à l'ordinaire, de toute la population du pays, y compris les femmes, les enfants et les vieillards. Or, pour qu'une pareille multitude aille se renfermer dans une place à la suite d'une armée, il faut que cette armée traverse d'abord son propre pays et se dirige sur la frontière opposée à celle d'où elle vient et par laquelle l'ennemi doit entrer.
Nous faisons ces observations , car il y a une infinité de sentiments au sujet de Yoppidum dans lequel allèrent se jeter les Atuates. Les uns le placent à Anvers , d'autres à Bois-le-Duc; d'Anville et après lui Napoléon I" se décident pour Falais, près de la Mehaigne, non loin de Huy. L*opinion la plus généralement accréditée admet la montagne où depuis s'éleva Namur, ou bien la hauteur nommée HastedoUy située à une 1/2 lieue de cette ville, à la même distance de la Meuse et de la Sambre.
Si Ton avait reconnu des restes de la contrevallation que César fil exécuter, on serait fixé sur l'emplacement de Y oppidum. On ne signale aucun vestige des travaux romains. Comme il faut cependant déterminer cet emplacement et adopter celui qui paraîtra le plus convenable, nous commencerons par mettre hors de cause les localités ci-dessus mentionnées dont la topographie ne s'accorde ni avec les récits du siège ni avec les descriptions de l'historien.
Les deux dernières places se trouvaient d'ailleurs trop au centre du pays, et l'on ne comprendrait pas que les Atuates du nord et ceux de l'est eussent quitté leurs cantons et leurs oppida pour venir se réfugier vers Namur, à quelques marches seulement des légions, qui auraient eu le temps d'y arriver avant eux.
M. le général de Goèler a eu le mérite de découvrir, le premier, que Y oppidum des Atuates était le mont Falize, mont situé en face de Huy, sur la rive gauche de la Meuse qui le défend du même côté. Cette antique place n'est plus qu'une montagne entourée de roches et de précipices. Sa forme est celle d'un cône renversé , c'est-à-dire qu'elle présente une ligne droite à la base et se rétrécit en s'arrondissant à Tautre extrémité où se trouve la seule avenue fort étroite par laquelle on peut arriver sur le massif.
On remarquera aussi que le nom de Falize rappelle ceux d'Alaise, d'Alise, d'Alais et de Falaise, montagnes alors fortifiées, qui n'étaient autre chose que des fl»/>j02cffl gaulois.
De son côté , César ne tarda pas à arriver devant la place et à reconnaître les difficultés de l'approche, car elle ne pouvait avoir lieu que par la. seule avenue dont nous avons parlé , large d'environ deux cents pas et s'inclinant en pente douce vers la plaine : una ex parte leniter acclivis aditus. L'ennemi l'avait fortifiée d'un double mur, soutenu de gros quartiers de pierres et de poutres pointues enfoncées dans le vallum.
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Les Atuates firent alors plusieurs sorties et livrèrent quelques petits combats ; à la fin , ils furent arrêtés par une contrevallation de douze pieds de haut et de quinze mille pieds (quatre mille cinq cents mètres) de longueur ^ flanquée de forts rapprochés les uns des autres : postea valh pedum xii, in circuitu xv millium crebrisque castelHs drcummumtiy oppido sese continebant.
Quand les assiégés virent les approches faites à la faveur de mantelets, la terrasse élevée, et plus loin une tour en construction, ils demandèrent aux Romains, en les raillant du haut de leurs remparts , ce qu'ils voulaient faire d'une si prodigieuse machine, et quelles forces de petits hommes comme eux auraient pour la remuer , car les Gaulois étaient de grande taille et méprisaient les Romains , généralement petits.
Mais, voyant cette tour s'approcher des remparts, ils députèrent vers César pour lui demander la paix. Il la leur accorda en exigeant la remise de leurs armes ; il les jetèrent immédiatement dans le fossé et le remplirent jusqu'à la hauteur des murailles. Ils en retinrent cependant plus du tiers, puis, se faisant des boucliers avec de l'osier qu'ils recouvrirent de peaux , ils attaquèrent pendant la nuit les lignes romaines, les croyant moins bien surveillées depuis le traité.
L'alarme ayant été aussitôt donnée par des feux , suivant l'ordre de César , les légionnaires accoururent des forts voisins. Les Atuates se battirent comme des braves qui sont dans le plus grand danger. Leur position était désavantageuse, car on leur lançait des traits des tours et du rempart voisins. On en tua quatre mille. Le lendemain, les portes de V oppidum ayant été forcées sans opposition , César y entra et fit vendre tous ceux qui s'y trouvaient : sectionem ejus oppidi universam Cœsar vendidit. Il sut par les marchands qui les achetèrent qu'ils se montaient à cinquante-trois mille, y compris les femmes, les enfants et les vieillards : Ah
his qui emerant capitum numerus ad eum relatus est millium lui. Il ne devait pas y avoir dans ce nombre plus de quinze mille combattants, d'après les supputations que nous avons déjà faites. N'est-on pas surpris de voir tant d'acheteurs d'hommes à la suite des légions, et tant d'hommes se laissant vendre et emmener en captivité comme des troupeaux de bêtes? On les transportait chez des nations éloignées : cause du mélange des races et de l'existence de tant d'idiomes différents dont on retrouve les traces dans certains noms de rivières et de localités. Cependant tous les prisonniers n'étaient pas vendus, puisque Suétone dit (m Cœs,) que César en envoyait à des rois, à des peuples dont il voulait conserver l'amitié, et qu'il en donnait même avec des terres à ses soldats.
Ce peuple, si facilement détruit, avait pourtant fait longtemps trembler' tous ses voisins. Ambiorix, chef des Éburons (Liégeois), vint faire sa soumission et parla de ses griefs contre les Atuates. César fit cesser le tribut que sa nation leur payait et rendre les otages qu'elle leur avait livrés, parmi lesquels se trouvaient le neveu et le fils de ce roi , retenus dans la servitude et dans les fers : Ejus opéra stipendia liber atus esset quod Aduaticis fînitimis suis pendere consuesset; quodque ei et filius et fratris fîlius ah Cœsare remissi essenty quos Aduatici obsidum numéro missos apud se in servitute et catenis tenuissent (lib. v). La suite prouvera qu' Ambiorix fut peu reconnaissant de tant de bienfaits.
Ainsi se termina la seconde campagne de César. Elle fit tant de bruit dans la Gaule et au loin que les Germains mêmes s'empressèrent de lui offrir des otages.
Maintenant se présente un passage qui a besoin d'explication. César dit qu'après sa victoire il reçut Ja nouvelle que Crassus, envoyé avec une légion chez les Vénètes, les Unelliy les Osismiiy les CuriosoliteSy les Sesuviiy les Aulerci et les RhedoneSy peuples de Vannes, de Coutances, de Tré- ^' '^ guier, de Quimper, de Séez, du Mans et de Rennes, tous
appartenant à la rive maritime, les avait soumis à la puissance du peuple romain et en avait reçu des otages. Cette narration est précise; nous devons l'admettre comme certaine.
Or, dans le livre suivant on verra que la légion placée sous les ordres de Crassus était la septième, et comme, avonsnous déjà dit, elle avait très-activement concouru à la défaite des Nerviens, il faut que César Tait fait partir immédiatement après sa victoire pour les contrées maritimes qui n*avaient pas encore vu les aigles romaines. 11 faut aussi, pour que César ait reçu de ses nouvelles aussitôt après la défaite des Atuates et la prise de leur oppidum, que Crassus ait eu le temps de faire cent lieues avec sa légion depuis son départ de la Sambre , de recevoir les otages des nations maritimes et d'en transmettre la nouvelle à son général. Tout cela n'est pas impossible et dépend seulement du temps que César aura mis, entre le départ de la septième légion, à faire rafraîchir ses troupes, à se rendre devant Y oppidum des Atuates et à faire le siège de cette place.
Crassus dut donc quitter César immédiatement après la défaite des Nerviens et se diriger chez les Andes, par Samarobrivay Bratuspantium , Lutetia^ Autricum (Chartres) et Subdinum (le Mans), pour aller créer le camp dit de César^ qui se trouve à une lieue et demie au-dessus d'Angers, à peu de distance des Ponts-de-Cé , dans l'angle formé par la Mayenne et la Loire. Le retranchement qui le sépare de la plaine existe depuis le village de Frémur jusqu'auprès de la rive dro^e du fleuve, sur une étendue de plus de 200 mètres. Nous ne ferons pas comme certains étymologistes dériver le nom de Ponts-de-C^ de celui de ponts de César, et nous n'en attribuerons pas la construction à la légion de Crassus , car ils devaient exister avant qu'elle eûi campé chez les Andes. Ce vient, selon nous, du mot gaulois scey, signifiant cours d'eau; aussi avons-nous, près de Grammont, sur l'Oignon, Villers-sur-Scay et Cassay; sur la Saône, Scay et Jussay; enfin, dans le département de la Manche, deux rivières :
Tune la Sée^ l'autre la Scie. 11 ne revient donc rien à César de la dénomination des Ponts-de-C^.
Le général romain envoya les légions qui étaient auprès de lui en quartiers d'hiver chez les CarnuteSy les Andes et les TuronSy peuples de Chartres, d'Angers et de Tours, voisins des lieux où il avait fait la guerre : in CamuteSj Andes, Turonesque, quœ civitates propinquœ his locis erant ubi bellum cesserai .
Elles durent, pour gagner leurs quartiers, se rendre d'abord à Bavay, s'engager de là sur la route qu'avait suivie la septième légion, et arriver ensemble chez les Carnutes. Trois légions y restèrent et établirent deux camps : l'un, de forme circulaire, entouré d'un fossé encore profond de deux à trois mètres, sur les hauteurs de Changé, à 3 lieues de Chartres, où il est connu sous le nom de Camp-de-César ; le second, pouvant contenir une légion , se voit à Alluyes-surle-Loir, dans le canton de Bonneval. Un passage du livre suivant fait connaître que ces trois légions étaient sous les ordres de T. Sabinus.
Deux autres allèrent hiverner chez les Turons, et durent fonder l'enceinte miUtaire qui existe près -de la ville de Luynes et celle que Ton remarque avec ses silos , au con^ fluent de la Loire et de l'Amasse, près du château d'Amboise, laquelle porte aussi le nom de Campée-César.
Une autre légion alla chez les Andes ou Andegaves, où se trouvait déjà celle de Crassus, la septième, campée près des Ponts-de-Cé ; elle dut fonder V hiberna de Chênehutte, à 2 lieues deSaumur, sur le sommet d'un coteau dont la déclivité s'étend jusqu'à la rive gauche de la Loire. On y a trouvé des médailles du Haut-Empire frappées depuis Auguste jusqu'aux Antonins ; cela n'empêche pas d'attribuer ce camp aux légions de César, car on croit qu'il est devenu la station de Robrtea^ fondée peu de temps après la conquête.
Enfin nous verrons dans le livre suivant qu'une des légions qui avaient combattu chez les Nerviens, la douzième, comi-
mandée par Galba, fut envoyée dans les Alpes, pour faire la guerre aux Seduni; elle dut se diriger sur Genève en passant par Reims, Troyes, Autun, Châlons-sur-Saône, Mâcon et Bourg, puis de Genève atteindre le pied des Alpes par Évian. Cet itinéraire est forcé, puisqu'elle entra d'abord chez les Nantuates, placés entre Évian et le Rhône supérieur.
César retourna en Italie aussitôt que les légions furent arrivées dans leurs camps : legionibm in hiberna deductis, in Italiam profectus est. Peut-être les avait-il accompagnées jusque chez les Carnutes, d'où il se serait engagé sur la voie de Genabum (Orléans), d'Avaricum (Bourges), de Moulins, de Lyon, de Vienne et de Brian çon.
Aussitôt que la relation de cette campagne fut arrivée à Rome, le sénat prescrivit quinze jours de prières publiques, ce qui n'avait jamais eu lieu pour aucun général.
GUERRE DANS LE VALAIS. — RÉVOLTE DES VÉNÈTES. — DÉFAITE DES UNELLES ET DE LEURS VOISINS. — CONQUÊTE DE LA GASCOGNE. — EXPÉDITION CONTRE LES MORINS ET LES MÉNAPIENS
(Avant J.-C. 56. — An de Rome 698)
César ouvre le récit de sa troisième campagne par une expédition isolée qui appartient naturellement à la fin de la campagne précédente ; nous imiterons son exemple et indiquerons ensuite les causes de cette singularité.
En partant pour Tltalie, il avait envoyé Servius Galba avec la douzième légion et une partie de la cavalerie chez les NantuateSj les Veragri et les Seduni^ qui s'étendaient depuis la frontière des AUobroges, le lac Léman et le Rhône, jusqu'au plus haut des Alpes.
On assigne aux Nantuates les terres situées depuis Évian jusqu'au delà de Saint-Maurice, l'ancienne Agaunum ; aux Véragres celles qui suivent jusque devant Sion, ayant Octo-
durus (Martigny) pour ville principale, et aux Séduni le canton qui s'étendait depuis les confins des Yéragres jusqu'à Brig.
Son dessein était de maintenir libre la route qui passait à travers les Alpes , route très-fréquentée par les marchands, qui ne pouvaient la suivre sans danger et sans payer de forts droits: Caitsa mittendi fuit quod iter per Alpes y quo magno cum periculo magnisque portoriis mercatores ire consueveranty patefieri volebat.
Or, si ce chemin, venant des AJpes, passait par Martigny, Saint-Maurice et Évian, on en doit conclure que la route actuelle de Genève au mont Cenis qui côtoie le lac Léman et le Rhône existait déjà, et qu'elle était fréquentée par un grand nombre de voyageurs. On peut en même temps se rendre compte de l'intérêt que César portait aux marchands qui trafiquaient avec la Gaule, y apportaient les produits de ritalie et lui achetaient probablement ses prisonniers.
Galba avait permission de prendre ses quartiers d'hiver chez les Nantuates s'il le jugeait à propos. Il s'empara de plusieurs forts du pays, le soumit et en reçut des otages. Voyant la paix faite de ce côté, il y étabUt deux cohortes (près A'Agaunum)y et alla avec le reste à Octodurus (Martigny). Ce bourg était situé dans un vallon et contigu à une petite plaine bordée de hautes montagnes. Comme il était séparé en deux par une rivière (la Dranse),le général romain en laissa une partie aux habitants et garda, pour y passer l'hiver, l'autre partie quil fit entourer d'un vallum et d'un fossé.
11 y avait séjourné plusieurs jours et fait des vivres, lorsque ses éclaireurs vinrent lui dire que ceux d'Octodurus s'étaient retirés pendant la nuit dans les montagnes voisines , pour rejoindre une multitude de Séduni et de Yéragri qui s'y étaient rassemblés.
Galba occupait nécessairement la gauche de la Dranse, et ceux du bourg avaient dû se porter à l'est , pour se rapprocher des Séduni venus du même côté.
Tous avaient le projet de fondre sur le camp romain sachant qu'il ne contenait qu'un petit nombre d'hommes. Galba fit ses dispositions pour le défendre et, se voyant attaqué, combattit avec acharnement pendant six heures. Sa légion était exténuée, l'ennemi commençait à couper le boulevard et à combler le fossé : vallum scindere et fossas complere cœpissenty lorsque, d'après le conseil de Baculus, officier expérimenté , Galba fit sortir ses cohortes par deux portes, tomba sur l'ennemi, fort de trente mille hommes, lui en en tua dix mille et mit le reste en fuite. Ce pays étant pacifié, il revint dans celui des Nantuates et le traversa sain et sauf. 11 dut enlever les deux cohortes qu'il y avait laissées, et alla finir son quartier d'hiver chez les Allobroges, vers Aost {Augustum)y où l'on dit qu'il campa après avoir côtoyé le lac de Genève et le Rhône.
Ici devait naturellement se terminer le récit de la seconde campagne. Si l'expédition de Galba se trouve au commencement de la troisième , c'est que chaque livre des Commentaires était écrit d'année en année dans la Gaule et clos au moment où César partait pour l'Italie. En effet, l'auteur du vni® livre ne dit-il pas dans son prologue à Balbus : « Nous avons sur ceux qui jugent du mérite des Commentaires l'avantage de savoir avec quelle promptitude ils ont été rédigés » : Nos etiam quam facile atqtœ celeriter eos confecerit scimus. Ils assistaient donc à leur rédaction qui avait lieu de nuit, sous une tente de peaux, si l'on s'en rapporte à Ammien Marcellin, disant (lib. v) que Julien suivit lorsqu'il écrivait l'exemple de César : quœ dum sub pellibus scribenSy obscurœ noctis altitudinead cemulationem Cœsaris Juin,
Les lettres que le conquérant adressait au sénat ne devaient relater que les actes de sa campagne. Les Commentaires n'indiquent pas autre chose; alors comment croire qu'il ait fait deux rédactions analytiques sur le même sujet? S'il eût voulu faire un Uvre spécial de la guerre des
Gaules, il lui aurait donné plus d'ampleur ; il aurait écrit luimême la huitième campagne, tandis que tout son travail ne parait formé que de la réunion de simples rapports.
Les Commentaires ne doivent donc être que la minute des lettres envoyées à Rome. On a pu y ajouter la finale concernant les prières publiques et certains exordes rappelant les discordes civiles dont le sénat n'avait pas besoin d'être informé.
S'il y avait eu deux ouvrages différents, pourquoi n'auraitron pas publié sous Auguste les fameuses lettres du chef de sa dynastie, puisque, d'après Suétone [in vit. Cœs.) , elles existaient encore de son temps dans les archives du sénat ? Les Commentaires ont suffi à la curiosité publique, donc ces lettres n'en auraient été que la répétition.
Ces ouvrages portaient à la vérité deux titres différents : Commentarii et Litterœ, mais l'un et l'autre ont le même sens dans la latinité et signifient journal y aussi Plutarque donne-t-il aux Commentaires le nom A'Éphémérides, Peutr être était-ce une locution convenue d'appeler litterœ tous les rapports de ce genre adressés à l'illustre compagnie; mais, lorsqu'ils devaient arriver au public sous la forme de livre, l'auteur était libre de leur donner tel titre qui lui paraissait le plus convenable.
Hirtius compléta la Guerre des Gaules^ ce qui nous a valu le VIII* livre des Commentaires, et continua non jusqu'à la fin, mais jusqu'à la mort de César, les Guerres civiles ^ que ce dernier avait laissées imparfaites (lib. viii. Prolog, à Baibus).
Le dictateur était évidemment mort quand ce viu* livre parut, car Hirtius ne se serait pas permis de l'écrire du vivant de son général. On peut donc supposer qu'il y a eu un intervalle de neuf à dix ans entre son apparition et la guerre des Gaules, et que l'écrivain a dû, vu ce laps de temps, apporter moins d'exactitude dans le récit des faits militaires et topographiques que César, qui écrivait ses Commentaires à la fin de chaque campagne.
Nous arrivons à l'analyse du ni® livre. Le général romain, satisfait des succès de Galba et des résultats obtenus contre les Belges et les Germains, croyait la Gaule pacifiée , mais il ne tarda pas à être détrompé.
Bien que Crassus eût obtenu des otages de tous les peuples voisins de la mer, il ne les avait pas pour cela soumis. Il s'en aperçut à l'occasion d'une grande disette qui, affligeant le pays des Andes, le força d'envoyer des préfets et des tribuns demander des vivres aux nations voisines : in finitimas dvitates.
Comment pouvait-il disposer de tant d'officiers ayant tous le rang de chef de légion, puisqu'il n'en avait qu'une seule avec lui? C'est évidemment qu'auprès de chacune se trouvaient plusieurs préfets en disponibilité, et qu'un seul en avait le commandement.
Au nombre de ces officiers étaient Terrasidius, Trébius Gallus, Vélanius et Silius. Terrasidius alla chez les Eusebiiy que l'on croit être les mêmes que les Unelli (de Coutances), Gallus chez les Curiosolites (de Courscult et de Saint-Brieuc), Vélanius et Silius chez les Vénètes (de Vannes).
On remarquera que l'expression finitimas civitates ne doit pas être prise dans un sens trop absolu, car les Vénètes étaient séparés des Andes par les Namnètes (1) et les Curiosolites par les Rhédons (2).
Il est probable que d'autres officiers allèrent chez ces derniers et chez les Namnètes ; mais César ne cite que ceux envoyés chez les peuples où ils rencontrèrent de l'opposition et sur lesquels reposera l'intérêt de la campagne qui va s'ouvrir.
Les Vénètes, ajoute l'historien, sont une des plus considérables et des plus puissantes nations maritimes de la
(4) Peuples de Nantes.
(2) Peuples de Rennes.
Gaule, tant par le grand nombre de navires avec lesquels ils trafiquent dans File des Bretons que par l'habileté de leurs matelots et par la possession où ils sont de tous les ports de la côte, peu nombreux dans ces parages, et au moyen desquels ils rendent tributaires tous ceux qui y naviguent. Dans l'intention de recouvrer leurs otages livrés à Crassus, ils retiennent ses envoyés Silius et Yélanius. Les Curiosolites et les Unelles [Eusebii) en font autant et gardent Trébius Gallus et Terrasidius.
Ce parti pris, tous les peuples de la rive maritime s'engagent à courir la même fortune et font dire à Crassus qu^ils ne lui rendront ses officiers qu'en échange des otages qu'ils lui ont donnés.
Ces choses se passaient pendant que César allait en Italie et avant que l'armée romaine eût pris ses cantonnements chez les Carnutes , les Turons et les Andes ; car les nations de FArmorique y auraient peut-être regardé à deux fois avant de se mutiner sous les yeux de sept légions.
César, ayant appris ces événements par Crassus, ordonna de construire sur la Loire des navires longs, c'est-à-dire fins y selon l'expression moderne : naves intérim longas
œdificari m flumine Ligeri jvbet. Cet ordre s'adressait
évidemment à toutes les légions cantonnées sur les bords da fleuve, et non particulièrement à celles que commandait Crassus; aussi toutes durent -elles établir des chantiers depuis Amboise jusqu'au-dessous d'Angers.
La même missive ordonnait d'appeler des rameurs de la Province, c'est-à-dire de la Méditerranée, puisque la Province était bornée à l'ouest par l'Aquitaine, et de réunir un grand nombre de matelots et de pilotes : rémiges ex Pnh vincia institut, nautas gubernatoresque comparari jubet. 11 est à croire que des légionnaires devaient monter sur ces navires, bien que l'historien ne le dise pas, car des rameurs, des pilotes et des matelots bons pour la manœuvre ne pouvaient suffire seuls aux exigences d'un combat naval.
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Ses ordres ayant été promptement exécutés , il revint près de son armée , aussitôt que le temps le lui permit : His rébus celeriter administratis, ipse, quam primum per anni tempus potuity ad exercitum contendit ; c'est-à-dire qu'il arriva chez les Turons par Vienna (Vienne), Lugdunum (Lyon), Forum (Feurs), Pocrinium (Perrigny-sur-Loire) , Aquce-Bormonis (Bourbon-l'Archambault) et Avaricum (Bourges). Ayant atteint la Loire , il dut visiter ses navires depuis Ambada (Amboise) jusqu'à Angers, donnant Tordre de les réunir sur un point qui ne pouvait être que dans le voisinage des Ponts-de-Cé, où se trouvait la dernière des légions. L'établissement de chantiers à Tours et à Angers, le séjour que fit César dans ces deux oppida leur ont, sans doute, valu les noms de Cœsarodunum et de JuliomaguSy qu'ils durent porter dès la fin de la conquête (lib. viii), pour des services rendus aux légions pendant la construction de ces navires.
Les Vénètes et toutes les autres cités voisines : Veneti reliquœque item civitates , instruits de son arrivée et des préparatifs qui se faisaient sur la Loire , sentirent la faute qu'ils avaient commise en retenant ses députés ; aussi firentils des préparatifs proportionnés aux dangers dont ils étaient menacés et se munirent-ils de tout ce qui était nécessaire pour l'armement de leurs navires : quœ ad usum navium pertinerent providere instituunt. Comme il ne sera jamais question que de la flotte des Vénètes, nous devrons cependant nous rappeler qu'elle se composait de leurs propres vaisseaux et de tous ceux des nations maritimes qui s'étaient confédérées.
La plus grande confiance de ces peuples était fondée sur l'assiette de leurs places. Ils savaient que les chemins qui y conduisaient étaient souvent inondés : pedestria esse itinera concisa œstuariisy c'est-à-dire que leurs oppida devenaient des iles à marée haute ; ils n'ignoraient pas que les Romains ne pouvaient sans péril se tenir sur une mer qu'ils ne connaissaient pas et qui possédait peu de rades ; car il y avait
bien de la difTérence entre naviguer dans la Méditerranée ou sur le vaste Océan ouvert à tous les vents : Ac longe aliam esse navigationem in concluso (1) mariy atque m vastissimo atque apertissimo Oceano perspidebant.
Ces réflexions faites, ils fortifient leurs oppida et y transportent les blés des campagnes : oppida mtmiunty frur meuxta ex agris in oppida comportant.
Ils mettent ensuite dans leur parti les Osismii, les Lexoviiy les NamneteSy les Ambiliates [Ambibarri) ^ les Morini, les Diablintes et les Menapiiy peuples du Finisterre, de Lisieux, de Nantes, d'Avranches(2), de Boulogne, de Jublains et de la Gaule septentrionale ; puis ils font venir des repforts de l'île des Bretons, située vis-à-vis d'eux, du côté de la mer.
César, voyant un soulèvement si général et craignant qu'il ne s'étendit sur toute la Gaule , résolut de châtier d'abord les Vénètes et de répandre ses forces sur différents points, pour contenir les autres peuples. Il sépara, dans ce but, ses troupes en quatre divisions. Labiénus fut envoyé avec la cavalerie chez les Trévires , qui touchaient au Rhin , ayant mission de maintenir dans le devoir les Rhèmes et le reste des Belges, probablement les Leuci et les Médiomatrices : Hinc mandat Rhemos reliquosque Belgas adeat.
11 devait aussi repousser les Germains mandés, disait-on, par les Belges, s'ils tentaient de passer le fleuve sur des navires : Germanosque^ qui auxilio a Belgis accersiti dice^ bantuvy si per vim navibus /lumen transire conentuVy prohibeat.
Il est question ici des Suèves , qui franchissaient le Rhin sur les embarcations des Ubiens, et dont la guerre était l'état
(i) Cette expression in concluso mari a fait dire à tort au père dom Hyacinthe Morice, dans son Histoire ecclésiastique et civile des Bretons , qae César avait eu en vue le golfe du Morbihan, opinion qui a obtenu quelques partisans et qui est tout à fuit abandonnée.
(2) On trouve dans ce canton le village d^Ambie , dont le nom semble dériver à'Ambibarri.
normal : aussi les Trévires les avaient-ils constamment chez eux, tantôt comme auxiliaires, le plus souvent comme ennemis.
L'expression huic mandat ^vqvlSQ que Labiénus n'était pas dans les mêmes quartiers que César, autrement nous lirions mittit. Ce général .dut , en quittant le pays chartrain pour aller d'abord chez les Rhèmes, passer par Lutèce, Chailly, Épernay, puis gagner ensuite Antumnacum (Andernach) par Mozomagus (Mouzon) , Epusium (Yvoy) , Andethanna (Epternaeh) et Voppidum des Trévires. La suite ne dit pas quand et sur quel point il rejoignit César.
La seconde division de l'armée romaine, forte de douze cohortes et de nombreux escadrons : magno equitatUy se dirigea, sous le commandement de Crassus, chez les Aquitains, parce qu'on craignait qu'ils n'envoyassent des secours aux nations qu'on allait avoir à combattre.
Titurius Sabinus partit de son côté avec trois légions pour contenir les Curiosolites^ les Unelles et les Lexoves (peuples de Saint-Brieuc , de Coutances et de Lisieux) : Sabinum legatum cum legionibus w\ in UnelloSj Curiosolitas ^ Lexoviosque mittit. Ces trois légions étaient nécessairement celles qui avaient hiverné chez les Carnutes, où elles se trouvaient plus à proximité des Unelles que les corps placés sur la Loire et occupés de la construction des navires.
La quatrième division, devant agir sur terre et sur mer contre les Vénètes, se composait des légions campées chez les Turons et chez les Andes, moins celle qui avait été envoyée en Aquitaine. On n'en pouvait donc réunir plus de trois pour la campagne qui allait s'ouvrir : une devant s'embarquer sur la flotte et les deux autres marcher sous les ordres de César. Nous ne voyons pas que celle de Galba, restée chez les Allobroges , soit venue prendre part à l'expédition.
Le Jeune Brutus reçut le commandement des navires faits dans la Loire et de ceux des Pictons , des Santons et des autres peuples pacifiés dont César avait ordonné la réunion :
D. Brutum adolescentem classi gallicisque navibuSy quas ex Pictonibtis et Santonis reliquisqtie pacatis regionUms convenire jusserat y prœficit. Ces peuples pacifiés ne pouvaient être que les Aquitains, chez lesquels on avait envoyé Crassus. Les combats que ce général leur livra prouvent qu'ils étaient plutôt attachés au parti national qu'à celui des Romains et qu'ils n'envoyèrent pas de navires à César.
La réunion de la flotte était ordonnée, venons-nous de voir, mais pas encore opérée quand Brutus en reçut le commandement. II y a donc tout Heu de croire que les navires des nations maritimes situées au midi du fleuve ne le remontèrent pas jusque chez les Andes, qu'ils se contentèrent d'attendre dans un port des Pictons , celui de Paimbœuf par exemple , le passage de la flotte romaine pour se joindre à elle et recevoir les légionnaires qui devaient compléter leurs équipages.
Alors Brutus reçut Tordre de partir aussitôt qu'il lepourtait pour la Vénétie , et César lui-même s'y rendit avec ses légions : et y quum primum possity in Venetos proficisci jubet. Ipse eo pedestribus copiis contenait.
Il résulte de ce texte que la flotte n'était pas encore prête lors du départ du général romain. Nous ne partagerons donc pas le sentiment de M. Alfred Lallemand, président de la Société archéologique du Morbihan, lequel, dans un mémoire (1) touchant la stratégie de cette campagne, fait voyager César sur la rive gauche de la Loire , de concert avec la flotte dont il se serait servi pour faire traverser l'embouchure de ce fleuve et celle de la Vilaine aux légions. Ceci n'a pu avoir lieu, puisque César attendit peut-être plus d'un mois sur les côtes des Vénètes que ses navires sortissent de la Loire. Donc il n'en avait pas usé pour traverser les deux rivières.
(4) VMétii armoricaim, Campagno do César, Pan 56 avant J.-C. Vannei, 4860.
Nous croyons qu'il alla directement chez ces peuples et prit la voie la plus courte, celle qu'avaient déjà suivie les envoyés de Crassus. Elle quittait la Loire à Ancenis pour gagner Dureria (Rieux) , où l'on franchissait la Vilaine. Ce passage opéré, César entrait immédiatement en Vénétie.
On dira , peut-être , que cette route le contraignait d'emprunter les terres des Namnètes, qui faisaient partie de la confédération. C'est vrai; mais les forces des coalisés s' étant portées sur la rive maritime, deux légions pouvaient fort bien s'engager sur le territoire des Namnètes sans crainte d'être attaquées.
L'erreur que commet M. Lallemand en faisant traverser l'embouchure de la Loire aux légions le jette dans une autre non moins grave. Il prétend que le général romain commença ses opérations contre les premiers promontoires situés au nord du fleuve, c'est-à-dire contre le Bourg-de-Bas et le Croisic. Il oublie que ces positions appartenaient aux Namnètes jusqu'à la Vilaine, et que César a positivement dit qu'il se mit en route pour aller chez les Vénètes : Ipse eo [in Venetds] pedestribus copiis contendit, et que ces peuples assemblèrent le plus de navires qu'ils purent sur leurs côtes ^ persuadés que les Romains y commenceraient la guerre : naves in Venetiam, ubi Cœsarem primum hélium gesturum constabaty quam plurimas possunty cogunt.
Les promontoires des Namnètes étant hors de cause, nous croyons que César, après avoir quitté Rieux, tourna les sources de la rivière de Penerf pour atteindre la presqu'île de Rhuis, située entre le Morbihan et l'embouchure de la Vilaine, et d'où il pourrait voir aisément, sur sa droite, la flotte ennemie mouillée dans le golfe, devant Locmariaquer et la sienne propre , sur sa gauche , lorsqu'elle sortirait de la Loire.
C'est autour de cette presqu'île que se trouvaient les opjdda des Vénètes. Nous citerons ceux de Penvins, de
SainlnJacques , de Beausec et de Grandinont, qu'il dut successivement attaquer.
Il reconnut bientôt que ces places fortes étaient situées sur des langues de terre qui avançaient dans la mer et qu'on n'en pouvait approcher par terre , quand la mer était haute , ni par eau^ à marée basse. Il était difficile de les assiéger, car, lorsque après un pénible travail on avait élevé une terrasse à peu près à la hauteur des murailles en retenant la mer par des digues, si leurs défenseurs se sentaient trop pressés, ils montaient sur leurs navires avec tout ce qu'ils possédaient et se transportaient dans Y oppidum voisin.
Ils exécutèrent cette manœuvre pendant la meilleure partie de la campagne : Hœc eo fadlius magnam partem œstatis fadebant^ car la flotte était retenue par des vents contraires. Ici le général romain compare ses navires à ceux des Gaulois et fait ressortir leurs qualités et leurs défauts en marin exercé. Ceux des Vénètes , dit-il, étaient à fond plat et , par conséquent , peu incommodés des bas fonds et des reflux. La proue en était fort haute et la poupe propre à résister aux vagues et aux tempêtes. Leurs ancres tenaient à des chaînes de fer au lieu de cordes, et leurs voiles étaient de peaux molles et bien apprêtées, parce qu'ils ne croyaient pas que la toile pût résister aux agitations et aux vents impétueux de l'Océan. Ceux des Romains ne les surpassaient qu'en agilité et en vitesse dans Faction.
Après s'être emparé de plusieurs oppida, César, voyant qu'il ne pouvait faire de mal aux ennemis ni empêcher leur retraite, prit la résolution d'attendre ses navires, c'est-àdire qu'il resta inactif, de même que les Vénètes, qui tenaient leurs embarcations mouillées dans le golfe. Enfin, la flotte romaine parut à l'embouchure de la Loire. Les Gaulois, l'ayant aperçue , firent sortir de leur port deux cent vingt navires bien équipés et bien armés qu'ils rangèrent en bataille devant ceux de Brutus : atque omni génère armorum omatissimœ, e portu profectœ. Ce port dont il est ici
question était la baie du Morbihan. Si maintenant les navires gaulois sortirent de la passe quand ceux des Romains quittaient la Loire , et si les deux flottes marchèrent au-devant l'une de l'autre, elles durent évidemment se rencontrer devant le promontoire de Saint-Jacques.
Brutus et les officiers qui commandaient sur chaque navire étaient fort embarrassés, car la pointe des leurs ne pouvait se heurter contre ceux des Gaulois beaucoup plus solidement construits, ayant des poupes qui surpassaient en hauteur celle des tours dressées sur les vaisseaux romains. On avait bien les navires des Pictavi et des Santons, qui auraient dû présenter les mêmes avantages que ceux des Vénètes; ils ne seront jamais cités, ce qui porte à croire qu'ils étaient très-clair-semés dans la flotte.
Les Romains lançaient des flèches de bas en haut qui produisaient peu d'effet; mais ils étaient pourvus d'un instrument qui leur rendit les plus grands services : c'étaient des espèces de faux emmanchées au bout d'une longue perche avec lesquelles ils coupaient les cordes qui soutenaient les vergues. Les navires , ainsi privés de leurs voiles, ne purent plus gouverner. Alors le succès du combat dépendit de la valeur de chacun. Les Romains reprirent leur supériorité habituelle , surtout en combattant sous les yeux de leur général et de toute l'armée qui couvrait les collines les plus rapprochées de la mer : omnes enim colles et loca superiora , unde erat propinquus despectus in mare , ab exerdtu tenebanttir. Il est aisé de comprendre que l'armée occupait la pointe Saint-Jacques et les hauteurs littorales du territoire de Saint-Gildas.
Après avoir ôté aux vaisseaux ennemis le secours de leurs voiles, deux ou trois navires romains les environnaient , les soldats montaient à l'abordage et s'en rendaient maîtres : milites summa vi transcendere in hostium naves contendebant. Le mot milites indique évidemment qu'il y avait
sur la flotte de Brutus des légionnaires mêlés aux rameurs, aux pilotes et aux matelots gaulois.
Les Yénètes, voyant une partie de leurs vaisseaux perdus, cherchèrent leur salut dans la fuite. Ils avaient pris le dessus du vent , mais il survint un si grand calme qu'il leur fut impossible de bouger de place. Ce calme acheva l'action, car ils furent attaqués l'un après l'autre et capturés ; trèspeu gagnèrent la terre à la faveur de la nuit.
Cette bataille mit fin à la guerre, parce que presque tous, jeunes, vieux et de distinction, y avaient pris part. Ceux qui restaient, n*ayant plus le moyen de défendre leurs oppida^ se rendirent à discrétion. César crut devoir faire un exemple d'autant plus sévère qu'il voulait apprendre aux autres nations à respecter le droit des envoyés : quo diligentiiis in rcliquftm tempus a barbaris jus legatorum conservaretur. Il fit mourir tout le sénat et vendit le reste à l'encan : sub corona vendidit.
On a prétendu que sub corona rappelait l'usage existant à Homo de vendre les prisonniers de guerre couromiés de rosos. Ces fleurs auraient été singulièrement placées sur les nulos tôtos dos Vénètes.
Nous avons (>onsé que les mêmes mots pouvaient aussi bion se rapiH^rtor à Tanneau en fer qu'on rivait au poignet dos osolavos, |HMit-êtro encore à une empreinte circulaire et iudélobilo placée sur leur froni, empreinte que, par une dérision Imrluuw les Romains auraient appelée couroane.
l/o\pUoation la plus simple est peut-être la meilleure. Nous voyons, lors du siège AWIesia^ César plaçant sa conb^ xdlAtiou do uuuù^ro à ce qu*elle ne soil pas envahie par une iHUih>nuo do si^dat^ : lur facile iotum opus miliUmi corona cin^crHur. Or, puisqu'il appelle ciHironne des siiddats placés ou i^uul, |Hmr^\uoi lo$ luisonuiers n^auraient-îls pas été (ïitui|H\H dans un (Vinnl cercle au nM>ment où on les vendait?
l.a Noi^ii^H^mv \u\lomKV ivsir C<?sar elait atroce, puîsqiie lott VoutMos u'^N^iout vxmil^Uu quo pour la consenratian de
TBOISDblE CAMPAG^IE 103
leur liberté. Ds en sooffirirent assurément, mais cela ne les empêcha pas d'enToyer, quatre ans plus tard, un contingent de six mille hommes : miUia sena^ au secours de Yercingétorix, asâégé par Farmée romaine.
Ici vient naturellement la question de savoir ^ Darioriffum (Yannes) existait alors. César ne la nomme pas. Ptolémée, géographe du n* âècle, est le premier qui Fait citée , ce qui a Eait dire à quelques-uns que son existence était postérieure à la conquête. Ceci n'est pas concluant , car César a parié de beaucoup de peuples dont il n*a pas mentionné les cantates. S'il a passé Dariorigum sous silence, c'est qu'elle n'était probablement pas susceptible d'être défendue, puisque les Yénètes s'étaient retirés dans leurs |daces maritimes, n est rare que la capitale d'un peuple sous Fempire ne Fait pas été dans les temps celtiques. Ajoutons que les Yénètes, gouvernés par un sénat , devaient avoir un lieu principal pour y tenir leurs assemblées, y recevoir les délégués des peuples voisins. Comment les envoyés de Crasstts auraient- ils pu remplir leur mission s'ils n'avaient su d'avance là où ik devaient aller pour conf^r avec les chefs du pays?
Pendant que cette guerre avait lieu, Sabinus, parti des ^ivirons de Chartres pour contenir les Curiosolites, les Unelles et les Lexoves, arrivait chez les Unelles (de Coutances) : m fines Unelhrum pervenit , Ceux-ci avaient élu Yiridovix pour chef, et les nations voisines s'étaient soumises à son autorité. Les Éburovices et les Lexoves mêmes venaient de tuer leurs sénats, parce qu'ils s'opposaient à la guerre et s'étaient réunis à ce chef, qui se vit bientôt à la tête d'une puissante armée.
Sabinus parait avoir pris la route la {dus directe pour arriver à Fendroit où les patriotes gaulois s'étaient réunis. En effet, s'il fût passé chez les Éburovices et les Lexoves (d'Évreux et de Lisieux), ces peufdes se seraient immédiatement soumis, et au lieu d'envoyer leurs contingents chez les Unelles, c'eût été Yirido\1x, au contraire, qui serait venu les
secourir. Sabinus suivit donc l'antique voie de Mortagne , de Séez, d'Argentan, de Falaise, de Vire et de Saint-Lo.
Après avoir dépassé ce dernier lieu, il arrive à peu de distance de l'armée gauloise, sur le territoire du village actuel de Periers, s'y arrête, s'établit dans un lieu propre à recevoir son camp et s'y tient fortement retranché : Sabinus idoneo omnibus rébus loco castris sese tenebat. Viridovix vint immédiatement prendre position à 3 kilomètres de lui : contra eum duorum millium spatio consedisset , et lui présenta chaque jour la bataille.
Alors Sabinus simule la terreur pour se faire attaquer, ce qui engage les Gaulois à s'approcher de plus en plus de son retranchement. Viridovix, voulant tenter Tassant, prépare un nombre considérable de fascines pour combler le fossé du camp romain.
La montagne sur laquelle il était assis présentait une pente douce et aisée d'environ 1,000 pas de longueur. Pour ne pas donner aux légions le temps de s'armer, les Gaulois la gravissent au pas de course et arrivent hors d'haleine aux remparts. Sabinus fait promptement sortir les siens par deux portes et surprend tellement les assaillants qu'ils s'enfuient, ne pouvant pas seulement soutenir le premier choc. Les Romains s'élancent tous frais à leur poursuite , en font un grand carnage et la cavalerie met le comble à leur défaite.
Les retranchements, encore très-visibles, du camp de Sabinus existent sur le grand Montcastre, à la limite des cantons de Periers et de la Haye-du-Puits, à la jonction des quatre paroisses : le Plessis , Lastelle , Gerville et Lithaire , situées à C kilomètres au sud-est de la Haye-du-Puits. Sa contenance est de quarante hectares, et ses fossés sont larges de vingt-quatre mètres sur quelques points.
On remarque à 3 kilomètres de là , dans la lande de l'Aulne, canton de Lessay, le camp de Viridovix, divisé en trois compartiments portant le nom de Castillons, lesquels ont dû servir à chacun des trois peuples coahsés.
Cette curieuse découverte, due à M. de Gerville, fut publiée dans un mémoire dont ce savant fit lecture à l'Institut en 1813.
Il y a quelques années^ M. Tabbé Desroches, dans une histoire du mont Saint-Michel, a placé le camp de Sabinus à Champrepus, village situé à l'ouest de Yilledieu. Il nous semble que Montcastre était mieux que Champrepus à la portée des Éburovices et des Lexoves, qui durent passer par Bayeux et Saint-Lo pour venir se joindre à Viridovix.
M. Fabbé Desroches parait, du reste, avoir ignoré que fineSj chez César, signifie territoire et non confins, et qu'il n'y a pas, en conséquence, nécessité de faire rencontrer les deux armées sur la frontière des Unelles.
Montcastre offre des traces irrécusables de deux camps, tandis qu'ils nous paraissent très-problématiques près de Yilledieu. Quelles sont, en efiet, les preuves de leur existence produites par M. l'abbé Desroches : l'emplacement probable d'un camp romain, d'où serait venu le nom de Champrepus [Campus prepulsus) on camp de repoussement y que porte la paroisse où il aurait été établi, déduction qui paraîtra toujours bien futile. Quant aux vestiges de castramétation , on en voit, dit le même auteur, surtout dans la partie du nord, et il oublie de dire en quoi ils consistent. Au midi, c'est autre chose ; on y trouve enfouis dans des prés, sur les bords du ruisseau du Claireau, des pans de murailles. On admirait aussi, auprès de l'église et dans un champ voisin, trois citernes. Deux sont aujourd'hui comblées. Ainsi, la grande preuve archéologique de l'existence d'un camp romain à Champrepus consisterait en maçonneries ne pouvant convenir à une enceinte militaire où Sabinus ne resta que plusieurs jours.
Quant au camp de Viridovix, M. l'abbé Desroches le place à 3 kilomètres de là, sur les terres du fief de Vierville, nom rappelant celui du chef gaulois. Nous aimons mieux croire que Vierville signifie villa située près de la voie publique, que de
lui donner une origine si hasardée. Ce fief, ajoute-t-il, était placé sur un coteau qui s'appelait la colline des Bardes, nom resté à la rivière qui passe auprès. « Ce fut là que les poètes chantèrent : Nos guerriers ont bu dans la coupe sanglante j et la pierre de Tentâtes a reçu leurs serments. »
Nous ne croyons pas que les découvertes équivoques et les arguments poétiques de M. Tabbé Desroches, qui ont cependant impressionné le pays, soient de force à l'emporter sur la savante dissertation appuyée de preuves matérielles de son illustre devancier.
César et Sabinus reçurent en même temps la nouvelle de leurs victoires. Après la défaite des Unelles, tous les peuples voisins se soumirent aussitôt : civitatesque omnes se statim Titurio dediderunt. Nous ne savons rien de plus concernant cette campagne. 11 est probable que Sabinus attendit dans l'enceinte de Moncastre les ordres de son général.
11 nous reste à parler de l'expédition de Crassus. Peu de temps après son départ des bords de la Loire, ce chef arrivait en Aquitaine, troisième partie de la Gaule, persuadé qu'il aurait une rude guerre à soutenir contre les habitants qui avaient précédemment défait plusieurs armées romaines.
11 avait dû suivre, après avoir quitté Tours, la voie de Châtellerault, de Limonum (Poitiers), ^ Augustoritum (Limoges), de Ver sunna (Périgueux), de Diolindum (laLinde), et A'Aginum (Agen); car, s'il eût passé par Burdigala (Bordeaux), il aurait été contraint de traverser les terres des Vocates (de Bazas), alors soulevés, et de les attaquer chemin faisant, tandis qu'il ne marche contre eux qu'après avoir soumis les Sotiates. L'itinéraire que nous lui faisons suivre lui permettait de recevoir à Aginum une foule d'auxiliaires et de soldats de la Province, nominativement appelés, qui lui arrivaient de Narbonne, de Carcassonne et de Toulouse : multis prœterea viris fortibus Tolosa^ Carcasone et Nar-
bone ex his regionibus nominatim evocatis. Ces
derniers mots prouvent qu'on tenait dans la Province un
contrôle des hommes susceptibles de porter les armes, et qu'on les requérait au besoin.
Muni de ces renforts, le général romain entra sur le territoire des Sotiates : m Sotiatium fines exercitum introduxit. Le mot introduxit démontre qu'il n'eut, pour s'y rendre, que la Garonne à traverser.
Ces peuples, ayant réuni de grandes forces, attaquèrent les légions en chemin. Leur cavalerie fut chargée par celle de Crassus. Ils démasquèrent alors leur infanterie et repoussèrent les escadrons romains.
Le combat fut long et opiniâtre , car ils faisaient dépendre de leur courage le salut de toute l'Aquitaine. Les légionnaires n'étaient pas moins animés, désirant se signaler sous les yeux de leur général. Enfin l'ennemi, couvert de blessures, prit la fuite , et Crassus, après en avoir fait un grand carnage, alla du même pas assiéger leur principale forteresse (Condom) : Crassus ex itinere oppidum Sotiatium oppugnare cœpit. La défense étant très-vigoureuse, il fut obligé d'employer des mantelets et des tours, car l'ennemi fatiguait les assiégeants par des conduits souterrains semblables à ceux qu'il pratiquait pour les mines, dont le pays était couvert. Voyant que rien n'arrêtait les Romains, ils demandèrent à se rendre. Crassus y consentit à condition qu'ils remettraient leurs armes.
Pendant ces pourparlers, Adcantuan, qui commandait dans la place, fit une sortie par une autre porte, avec six cents braves f nommés solduriers et liés à la vie et à la mort à la bonne et à la mauvaise fortune de leur chef. Les Romains se portèrent de leur côté, les repoussèrent dans la ville et accordèrent néanmoins à Adcantuan les mêmes conditions qu'auparavant.
Les armes et les otages livrés, Crassus partit pour les terres des Vocates et des Tarusates (de Bazas et d'Aire) : in fines Vocatium et Tarusatium profectus est. Cette manière de s'exprimer serait inexacte si elle ne signifiait que Crassus
marcha contre les Vocales réunis aux Tarusates sur le territoire de ces derniers. Ces deux peuples, en eflfet, s'étaient ligués, s'étaient livré des otages et avaient appelé à leur secours des Cantabres (de la Biscaye) , qui leur avaient déjà envoyé d'habiles capitaines, anciens soldats de Sertorius, desquels ils apprirent l'art de se fortifier et de couper les vivres à Tennemi : Hi^ consuetudine populi romani, loca capere, castra munire^ commeatibus nostros intercludere instituunt. Or, sur le territoire des Tarusates, ils pouvaient plus facilement que sur celui des Vocates recevoir les auxiliaires si nombreux et si expérimentés que leur envoyaient les Cantabres.
Crassus, ayant remarqué qu'il n'avait pas assez de soldats pour tenir la campagne sans trop dégarnir son camp : et castris satis prœsidii relinquerej et que les forces de l'ennemi pouvaient augmenter tous les jours, pensa qu'il ne fallait pas différer la bataille : in dies hostium numerum augeri, non cunctandum existimavit quin pugna decertaret. Ce fut aussi l'avis de son conseil.
Les Romains et les Aquitains étaient en présence et renfermés les uns et les autres dans leurs camps. La découverte de ces travaux militaires nous a occasionné de longues recherches. Nous les placions arbitrairement du côté de Mont-de- Marsan, et ils y existent en effet, car les Vocates et les Tarusates réunis devaient se trouver naturellement près du Midou, l'une des branches de TAdour, qui les rapprochait de la route des Pyrénées passant par Dax et Orthez. Nous en ignorions néanmoins le véritable emplacement lorsque nous avons eu recours à l'obligeance de M. Tartière, savant archiviste du département des Landes, lequel est parvenu, comme on le verra bientôt, à confirmer nos prévisions de la manière la plus inattendue et la plus heureuse.
Crassus, en quittant Condom, avait pris l'antique voie de Gabaret à Mont-de-Marsan, pour atteindre les confédérés.
Depuis deux jours les deux armées s'observaient. Les
légionnaires attendaient que l'ennemi prit une décision. De leur côté y les Aquitains restaient tranquilles dans leurs lignes, épiant le moment où, faute de vivres, les Romains seraient contraints de partir, car tous les passages étaient gardés. Cette inaction diminua le courage de leurs troupes et enfla l'ardeur des Romains qui demandèrent à attaquer : Grassus les lança sur le camp gaulois.
Tandis que les uns comblaient le fossé, que les autres chassaient du rempart ses défenseurs accablés d'une grêle de traits, tandis que les auxiliaires des Romains étaient employés à porter partout des pierres, des dards et des fascines, les Aquitains se défendaient toujours vaillamment et avec fermeté sur leur rempart, d'où ils ne lançaient pas inutilement leurs traits.
Le sang des légionnaires coulait à flots sur cette terre d'indépendance, et leur aigle s'y serait brisée si les Gaulois n'eussent pas laissé la porte décumane de leur camp presque dégarnie. La cavalerie romaine s'en aperçut et en fit rapport à Crassus.
Il exhorte aussitôt ses officiers et fait sortir quatre cohortes, leur ordonnant de prendre un long détour pour n'être pas découvertes et d'arriver subitement sur les derrières du camp gaulois. Elles en forcent le vallum et y pénètrent. Les Aquitains, se voyant enveloppés de tous côtés, se jettent à bas du rempart et cherchent leur salut dans la fuite. La cavalerie romaine les poursuit en rase campagne, les atteint, et de cinquante mille qu'ils étaient, tant de l'Aquitaine que de la Cantabrie, elle en passe plus des trois quarts au fil de l'épée et retourne à son camp, où elle n'arrive que bien tard dans la nuit. Les peuples de TAdour et de la Garonne luttèrent donc inutilement contre la fortune qui se plaisait à couronner les armes des Romains.
Le bruit de cette victoire s'étant répandu, presque tous les Aquitains se rendirent à Crassus et lui envoyèrent des otages. De ce nombre étaient les Tarbelli (peuples de Dax),
les Bigerriones (de Bigorre), les Predani (qu'on ne connaît plus), les Vocates (de Bazas), les Tartisates (de Tursan), les Elusates (d'Eause), les Gantes (de Gaure), les Amci (d'Auch), les Sibuzates, les Garumniy les Cocosates (trois peuples de la Gascogne). Quelques nations plus éloignées s'en dispensèrent , se flattant que la saison rigoureuse qui approchait les mettrait à couvert. Il ne peut être ici question de ceux de Bordeaux, ni de ceux de la Teste [Botos)^ puisqu'ils n'avaient pas pris part à la guerre.
César ne dit rien de plus au sujet de cette campagne. Nous retrouvons plus tard Crassus avec lui , sans que l'on puisse se rendre compte quand et sur quel point il le rejoignit avec ses troupes.
Avant de poursuivre notre analyse, nous devons dire que le camp de Crassus existait à 1 kilomètre 1/2 au sud-ouest de Mont-de -Marsan, sur un plateau assez élevé attenant au bourg de Saint-Pierre , où se voit encore la trace de fossés très-étendus et fort reconnaissables sur plusieurs points. Il est nommé Castra Crassus dans deux chartes de la collection des archives de Mont-de-Marsan (1), et a conservé le nom de Tue de Castra, signifiant hauteur du camp,
A peu de distance de là, et plus au nord, on reconnaît les restes du retranchement des Aquitains partout où l'établissement de la gare du chemin de fer et le passage de la voie ferrée n'en ont pas amené l'entière destruction. Entre les deux plateaux se trouve une plaine de cinq à six cents mètres. 11 y en a d'autres à l'ouest et au nord qui sont très-vastes, et où la cavalerie romaine eut beau jeu pour se mettre à la poursuite des vaincus. Il ne peut plus maintenant y avoir de doute sur l'origine par trop oubliée de ces deux camps.
César profita du reste de la belle saison pour marcher contre les Morins et les Ménapiens, associés à la ligue des
(1) Première et seconde charte, p. 30 et 47. — Notes de M Tartière.
Vénètes, et les seuls qui n'eussent pas encore désarmé , bien que tout le reste de la Gaule fût en paix : tamen quodj omni Gallia patata j Morini Menapiique supererant qui in armis
essent arbitratus id bellum celeriter confici posse, eo
exercitum adduxit. Telles sont les seules paroles de l'historien, évidemment trop concises s'il avait voulu faire toute autre chose qu'un simple rapport sur ses opérations militaires.
De Vannes, il arrive tout d'un trait chez les Morins, dans un Heu que nous placerons vers Cassel [Castelhim Morino^ rum), sans qu'il ait dit un mot des incidents de son voyage. Nous voyons seulement qu'il était accompagné des légions ramenées par lui de la côte maritime et des trois de Sabinus, que nous avons laissées chez les Unelles.
Son rendez-vous avec ce dernier dut être à Rotomacos (Rouen), où se voyait le premier pont en bois qui existât sur la basse Seine. Sa route pour y arriver était tracée par Condate (Rennes), Nudionnum (Jublains),!?^^?^/^ (1) [Séez], Mediolanum Aulercorum (Évreux) et Uggade (Pont-der Arche), tandis que Sabinus suivait celle ^Arœgenus (Vieux), de Noviomagus (Lisieux) et de Breviodurum (Brionne).
De MotomacoSy ces légions réunies durent aller passer la Somme à Samarobrive, la rivière d'Authie à Duriocoregum^ et s'avancer par Montreuil, Étaples et Gessoriacum, sur un point que nous placerons à peu de distance d'Ambleteuse, où elles eurent un premier engagement avec les Morins.
César n'en parle pas. dans ce livre; mais, dans le suivant, il dit qu'à son retour de File des Bretons il attaqua ceux des Morini qui étaient au-dessous du port Itius ( Wissant) : pauîo infra, et les fit presque tous prisonniers, parce qu'ils avaient trouvé à sec les marais où ils s'étaient réfugiés l'année précédente : Qui quum,pr opter siccitates paludum quo se reci-
(4) Ce nom n'est cité par aucun géographe de l'antiquité. C'est donc à tort qne Séez a été appelée Vagoritumf nom qui appartient à la ville des Àrviiy Arre, située à peu de distance de Sablé.
perent, non haberent quo perfugio superiore anno fuerant usi (lib. iv).
Ce texte est précieux pour éclairer la marche qui nous occupe, car il établit que l'armée romaine s'arrêta à 3 ou 4 lieues environ au sud du port Itius que César dut aller reconnaître, puisqu'il projetait de s'y embarquer l'année suivante pour l'île des Bretons.
Quant à ses troupes, elles durent aussitôt quitter les bords de la mer pour faire un long détour vers l'est; car les accidents géologiques qui ont donné un nouvel aspect à ce sol, l'un des plus productifs de la Belgique, ne s'étaient pas encore manifestés. Saint-Omer était alors un port maritime sis au bord d'un golfe de 10 lieues d'étendue (1), à plus de 8 lieues de la mer. Il fallait donc contourner cette ville pour entrer chez les Ménapiens.
Ces peuples, ayant vu que les plus puissantes nations avaient été vaincues en bataille rangée, résolurent de ne pas combattre et de s'enfuir, avec tout ce qu'ils possédaient, dans l'épaisseur de leurs forêts : contmentesque siîvas ac paludes habebanty eo se suaque omnia contulerunt. Ces forêts couvraient une partie de leur territoire, et s'avançaient au midi jusqu'au delà de Cassel. On les connaissait entre Ypres et Bruges, sous le nom de Thigabusca^ où elles formaient une portion de la forêt des Ardennes.
César parvint à l'entrée de ces bois et y établit son camp : ad quarum initium silvarum quum pervenisset Cœsar, castraque munire instituisset. Il est évident que de Saint- Omer il s'était dirigé sur Cassel, où il dut se retrancher. On prétend que le castellum établi sur ce point dans le second siècle de l'Empire, pour couvrir la partie soumise du pays des Ménapiens, fut élevé sur l'emplacement d'un camp romain que la tradition attribue à César. Là commençaient les grandes forêts dont parle l'historien. Un jour les ennemis
(1) Malbranq. De moribus et Morinorum rebui (t. 1er),
TBOISIÈME CAMPAGNE 113
en sortent et tombent à Timproviste sur les légionnaires pendant qu'ils travaillaient à se retrancher. Ceux-ci prennent les armes et perdent quelques hommes qui s'étaient avancés à la poursuite des Ménapiens dans des lieux couverts. César fait ouvrir la forêt et jeter les arbres des deux côtés du chemin pour éviter une attaque de flanc. Il parvient ainsi fort avant dans les bois, et s'empare du bagage et du bétail de l'ennemi. Les pluies lui empêchant d'aller plus loin, il ramena ses troupes et les plaça en quartier d'hiver chez les Aulerces, les Lexoves et les autres États où elles avaient dernièrement fait la guerre : Cœsar exercitum reduxitj et in Aulercis Lexovusquey reliquis item dvitatibus quœ proocime bellum fecerant^ in hibernis collocavit.
Nous avons une remarque à faire touchant les Aulerces. Deux peuples voisins portaient ce nom dans la Gaule : les Aulerci Cenomani (du Mans) et les Aulerci Eburovices (d'Évreux). Nous n'hésiterons pas à opter pour ces derniers, car^ au commencement de la campagne , les Cénomans ne sont pas cités comme ayant pris part à la guerre.
Il est supposable qu'en quittant Cassel les légions se tinrent éloignées du littoral pour suivre la route directe de Némétocenne^ de Samarobrive et de Rotomacos , et que ce fut dans cette dernière ville qu'elles se séparèrent pour atteindre leurs différents quartiers.
Celles qui se rendirent chez les Aulerces Eburovices y fondèrent l'enceinte placée sur la côte Saint -Michel qui domine la ville d'Évreux. On ne pourrait autrement expliquer l'existence de cette vaste fortification.
Les légions envoyées chez les Lexoves y élevèrent le camp du Catelier, sur le territoire de Saint-Désir, près de Lisieux. C'est le plus grand que l'on puisse citer dans le département du Calvados. Nous ne serions pas surpris qu'elles eussent aussi fondé celui de Moult, précisément situé à la frontière de l'ancien pays des Lexoves.
Quant aux légions qui allèrent s'établir chez les peuples
soulevés P année précédente^ on ne peut se dispenser de leur faire occuper l'ancien camp de Sabinus chez les Unelles. Nous ne pensons pas qu'il en ait été envoyé chez les Vénètes, qui avaient été ravagés, tués ou vendus. Ainsi échelonnées sur la rive maritime, elles purent la tenir en respect et empêcher toute alliance hostile entre elle et l'île des Bretons.
Les mots reduxit et collocavit qui se trouvent dans le texte ci-dessus ont peut-être besoin d'être expliqués : reduxit signifie que César ramena ses légions du pays des Ménapiens ; mais collocavit in Aulercis Lexoviisque ne veut pas dire, comme certains commentateurs l'ont cru, qu'il les installa lui-même chez ces différents peuples. Nous avons consulté à ce sujet tous les textes des Commentaires et remarqué , à la fin de la septième campagne , que César , s'étant décidé à passer l'hiver à Bibracte : ipse Bibracte hiemare constituity fit camper ses légions sur quatre points différents, et qu'il s'est alternativement servi des expressions : profidsci
jubet, collocat et mittit : Cabillioni et Matiscone
collocat. Pourtant, on ne peut supposer qu'il ait quitté Bibracte pour aller conduire lui-même une légion à Châlonssur-Saône et une autre à Mâcon. Le mot collocat veut donc dire simplement qu'il leur assigna ces quartiers.
11 put cependant aller jusqu'à Rotomacos , en partir pour l'Italie, passant par Lutèce, Agendicum et Bibracte, d'où il suivit la voie que nous lui avons déjà fait prendre.