DÉFAITE DES TENGHTÈRES ET DES USIPÈTES. — MOEURS DES
SUÈYES. — PASSAGE DU RHIN. — EXPÉDITION DANS l'iLE DES BREtONS
(Avant J.-C. 55. — An de Rome 699}
Pendant que César était en Italie , les Tenchtères et les UsipèteSy peuples germains, avaient passé le Rhin au commencement de l'hiver, non loin du heu où il se jette dans la mer : fliimen Rhenum transierunt non longe a mari quo Rhenus influit, c'est-à-dire sur un point qui ne peut être que dans le voisinage d'Emmerich. Ils s'étaient étabhs chez les MénapienSy qui habitaient les deux rives du fleuve : quas regiones Menapii incolebant, et ad utramque ripam fluminis agroSy cedificia vicosque habebant.
Le territoire des Ménapiens faisait suite à celui des Morins à la hauteur de la ville actuelle de Calais, et regardait le nord
en côtoyant la mer jusqu'à Fembouchure du Rhin, et ensuite ce fleuve jusqu'aux environs de Dusseldorf.
II était borné au midi par une ligne qui , partant de cette dernière ville, passait par Ruremonde et se prolongeait presque directement jusqu'au delà de Cassel [Castellum Morinoruni)y situé, d'après la carte de Peutinger, sur la grande voie de Trêves au pays des Morins.
Les Ménapiens étaient , en outre , établis sur la rive droite du Rhin , en face de leurs terres de la rive gauche , depuis Ëmmerich jusqu'aux environs de Duitsburg. Strabon dit qu'ils confinaient aux Sicambres.
Les Tenchtères et les Usipètes avaient été chassés de leurs possessions d'outre-Rhin par les Suèves, peuples agriculteurs et guerriers , vêtus de peaux , vivant avec sobriété , habitant cent cinquante lieues de terres entourées de forêts, et montant des chevaux propres à la fatigue , moins beaux que ceux des Gaulois qui mettaient un prix excessif à ceux qu'ils faisaient venir de l'étranger : Quin etiam jumentiSy quibus maxime Gallia delectatur , quœque impenso parât prœtio, Germant importatis non utuntur. Le territoire des Suèves était borné , du côté du Rhin , par celui des Ubiens ; à l'ouest , par l'immense forêt Noire , qui les séparait comme un mur naturel des Chérusques et les défendait des incursions les uns des autres : et pro nativo muro objectam \silvam\y Cheruscos a SueviSy Suevosque a Cherusds injuriis incursionibusque prohibere (lib. vi). II faut donc placer les Suèves dans la Westphalie et le comté de Hesse-Cassel , où était leur plus forte agglomération , entre les Ubiens et la forêt Noire.
Les Ubiens doivent être cherchés sur la rive droite du Rhin, depuis Bingen jusqu'à Lintz, contrée que leur assigne Strabon. Ils étaient, d'après César, plus civilisés que les autres Germains, vu leur voisinage de la Gaule et leurs fréquents rapports avec des marchands étrangers : etiam ceteris humaniores, propterea quodRhenum attingunt, multique ad eos mercatores ventitant. Ils avaient sur le fleuve un grand
nombre de navires qu'ils offriront à César pour effectuer son premier passage en Germanie, et beaucoup de radeaux avec lesquels ils formaient des ponts pour entrer dans la Gaule.
Leur principal oppidum devait être vers Engers, où fut jeté le premier pont en pierre qui exista sur le Rhin. Or, un pareil travail dénote évidemment deux centres de populations qu'on voulut mettre en rapport, aussi César put-il aisément conférer avec les principaux Ubiens dès son arrivée sur les bords du fleuve.
Autrefois fort puissants , les Ubiens étaient devenus tributaires des Suèves, qui n'avaient pu néanmoins réussir à les chasser au delà du Rhin. Ce fut Agrippa, dit Strabon, qui leur donna des terres sur la rive gauche : Ouç fjLETr^Y^Y^ 'AYpCîncoiç Ijcovcaç eîç x^ ^vxb^ tou 'P>5vou. Ils y élevèrent un temple à Auguste, nommé V Autel des Ubiens, dans un lieu voisin de Bonn et de la célèbre colonie d'Agrippine [Colonia Affrippinensis)y devenue Cologne.
Nous avons besoin, pour l'intelligence des campagnes qui vont suivre , de fixer l'emplacement de quelques autres peuples du nord de la Gaule dont le nom sera plusieurs fois cité par César.
Près des Ménapiens, dit Strabon, se voyait la nation germanique des Sicambres, placée entre les Suèves et le
Rhin : TcXsutqcioi Bï MevdtTttoi irXy)ff(ov tSv sx^oXcÎûv... xaxi toutouç
S'fôpuvratSouYafAêpoirepfjiavo^. Elle occupait l'ancieu duché de Berg, depuis Duitsburg jusqu'à Lintz, et son territoire fuyait au midi, derrière celui des Ubiens, d'où il atteignait les sources de la Weed, près de Hastembac. Certains textes des Commentaires en font explicitement foi. Nous prions de ne pas oublier leur position.
Les Éburons étaient établis sur les deux rives de la Meuse, au-dessous des Ménapiens. La majeure partie de leurs terres existait entre cette rivière et le Rhin : Eburones quorum pars maxima est inter Mosam et Rhenum (lib. v),
c'est-à-dire qu*à Torient ils bornaient les Sicambres, au nord les Ménapiens, à l'ouest les Atuates, et au midi les Trévires.
Quant à ces derniers, ils habitaient l'ancien électorat de Trêves et de Luxembourg , étant limités au midi par les Médiomatrices (de Metz), à l'est par le Rhin, à l'ouest par la Meuse et la partie du territoire des Atuates située sur la droite de cette rivière depuis Dinant Jusqu'à Anden; au nord, enfin, par le coude de la Meuse et la frontière méridionale des Éburons , frontière partant de Liège , passant par Vervins, Reiferscheld et se prolongeant presque en ligne droite jusqu'à la rivière d'Aar [Obringa)^ qui se jette dans le Rhin en face de Lintz.
Cette dernière limite n'a pas changé dans le remaniement des provinces de la Gaule qui eut lieu sous Auguste ; car la notice de l'empire dit que VObringa séparait la première Germanie de la seconde. Le pays des Trévires conserva donc ses anciennes frontières septentrionales lorsqu'on opéra cette division. Ajoutons que la vaste forêt des Ardennes en couvrait le territoire depuis le Rhin jusqu'aux limites des Rhêmes : quœ \silvd] ingenti magnitudine per medios fines Trevirorum a flumine Rheno ad initium Jthemorum pertinet (lib. v).
Tel était le grand pagus des Trévires ; mais il contenait des pagi minores formés de petits peuples germains admis sur quelques points de son territoire. César cite les Ségni, les Condrusi, les Pémaniens et les Cêrésiens.
On place les Ségni aux environs de Spa , où l'on trouve , sur la Vèze , le village de Sougnez qui semble rappeler leur nom. Cette rivière les séparait des Condrusi.
Ces derniers doivent être placés entre les rivières de l'Homme, de la Vèze et de la Meuse, dans le canton deCondroz, renfermant les villes de Huy, de Dinant et de Ciney. En effet, une charte ^ maire, de l'an 879,
appelle ce pays : pagm Condrusii (1), et le nom de Condroz est donné à la même contrée dans le partage du royaume de Lothaire fait en 870. Ce canton convient d'ailleurs au texte de César disant que les Ségni et les Condrusi sont entre les Éburons et les Trévires : qui sunt inter Eburones Trevirosque. En plaçant, avec Walckenaer, les Ségni à Ciney, ils se seraient, contrairement à ce texte, trouvés entre les Trévires et les Atuates.
Il est plus difficile d'assigner la véritable position des Pémaniens et des Cérésiens ; cependant on ne peut les chercher qu'à l'ouest, à la suite des Ségni et des Condrusi. Nous placerons donc, avec Wastelain (2), les Pémaniens dans la Famène : pagus Falminiensis y contrée du Luxembourg dont Marche était le chef-lieu, et les Cérésiens dans le pagus CaroSy qui s'étendait entre Bouillon et Kerpen.
Il nous reste à parler des AmbivariteSy recueil de tous les géographes de l'ancienne Gaule, à tel point que d'Anville a pris le parti prudent de n'en pas parler.
César seul les cite une fois, en disant que la cavalerie germaine passa la Meuse pour aller chez les Ambivàrites.
On les place néanmoins sur la rive gauche de cette rivière, les uns du côté d'Anvers, à une distance qui nous parait bien difficile à concilier avec les faits généraux de la campagne qui va s'ouvrir ; les autres chez ceux de Namur, prétendant qu'il y a une faute dans les manuscrits et qu'on doit y lire Atuates au lieu d' Ambivàrites.
Enfin , quelques géographes croient les découvrir sur le territoire de Givet, où existe , à 3/4 de lieue au sud-ouest de cette ville, une petite localité qui porte le nom d'Auberive^ présentant, selon eux, une certaine analogie avec celui d* Ambivàrites.
(4) Biitoire de la ville et de la province de Namur, pur Guillot, t. Y, page t74.
(2) Deicription de la Gaule Belgique,
M. Walckenaer seul les établit sur la rive droite de la Meuse , à la frontière septentrionale du Luxembourg , où existe le village d'Amblet [Amblava). Malheureusement , il faudrait leur donner la place des Condrusiiy qui ont de fort bonnes raisons pour la conserver. Forcé que nous sommes de faire un choix , nous optons pour F Auberive de Givet, ayant ainsi l'avantage de marcher d'accord avec deux opinions : celle qui les voit chez ceux de Namur et celle des partisans d'Auberive, puisque cette localité se trouve précisément sur le territoire des Atuates.
Si nous revenons maintenant au récit de l'historien , nous dirons que les Tenchtères et les Usipètes, chassés depuis trois ans par les Suèves, étaient d'abord arrivés, au nombre de quatre cent trente mille, sur les bords du Rhin, probablement entre Schenek etËmmerich ; que, pressés par cette multitude, les Ménapiens quittèrent leurs maisons et s'enfuirent chez leurs compatriotes de la rive gauche, et y établirent des postes pour s'opposer au passage de l'ennemi : et cis Rhenum dispositis prœsidiis , Germanos transire prohibebant , moyens de défense assez remarquables de la part de ces peuples.
Les Tenchtères et leurs alliés, désespérant de pouvoir passer le fleuve, vu que les Ménapiens, après avoir enlevé leurs bateaux, faisaient bonne garde sur l'autre rive : propter custodias Menapiorum^ jugent à propos d'agir de ruse, contrairement à leurs habitudes; car les barbares n'attribuaient généralement le succès des Romains qu'à ce moyen, pour lequel ils avaient un souverain mépris.
Ils font alors semblant de retourner chez eux, et reviennent, pendant la nuit, assaillir les Ménapiens qui, les croyant partis, étaient rentrés dans leurs habitations. Ils en tuent un grand nombre , s'emparent de leurs bateaux , et arrivent inopinément sur l'autre rive où on ne les attendait pas , s'installent dans les maisons des habitants et se font nourrir par eux tout le reste de l'hiv^f
César, instruit de ce qui se passait et craignant que la présence des Germains n'excitât les Gaulois à prendre les armes y résolut de quitter l'Italie et de venir rejoindre son armée plus tôt que de coutume : ne graviori bello occurreret^ maturius quam constieverat ad exercitum profiàscitiir. Il savait que plusieurs nations avaient déjà envoyé des messagers aux Germains pour les attirer, promettant de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin : missas legationes a normullis civitattbus ad Germanos , invitatosque eos, titi ab Rheno discederent; omniaque, quœ postulassent , ab se foreparata.
Ces assurances les avaient déjà portés à divaguer au loin , et ils étaient arrivés sur les terres des Éburons et des Condrusiy clients des Trévires : qua spe adductiy Germant latius jam vagabantuTy et in fines Eburomim et Condrusorum ^ quisurU Trevirorum clientes, pervenerant.
César, après avoir quitté l'Italie , dut arriver par Bibracte et Lutèce à Mediolanum Ebiirovicunij où se trouvait la première légion campée sur sa route. Ce serait un fait remarquable pour Évreux d'avoir reçu dans ses murs le conquérant et les principaux de la Gaule qu'il avait convoqués : prmcipibus Galliœ evocatis. Cei oppidum^ en effet, convenait mieux pour une pareille réunion que celui de Noviomagus Lexoviorum (Lisieux), beaucoup plus éloigné et près duquel campait une autre légion.
Il lut aux chefs gaulois les nouvelles qu'il avait reçues, tâcha de les faire persister dans son alliance, et leur demanda de la cavalerie pour entrer en campagne contre les Germains.
Après avoir donné ordre aux vivres et fait un choix de cavaliers^ probablement parmi les escadrons servant d'escorte aux chefs gaulois, il s'achemina sur les lieux où il avait entendu dire qu'étaient les Germains : iter in ea loca facere cœpiiy quibusin locis Germanos esse audiebat.
Us faisaient déjà des courses, a-t-il dit, dans les cam-
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pagnes des Éburons et des Condrusi. Certes, une population de quatre cent trente mille âmes , qu'il va bientôt trouver agglomérée, ne pouvait être en même temps chez ces deux peuples, c'est-à-dire du côté de Juliers et sur les confins du Luxembourg. Des partis de cavalerie seuls avaient pu s'aventurer jusque chez les Condrusi , et c'est à eux que l'on doit appliquer l'expression vagabantur, car le gros de l'armée devait toujours être chez les Éburons.
Deux routes s'offraient à César pour aller les joindre sur la rive droite de la Meuse : l'une traversait les Ardennes par le pays des Trévires, l'autre, plus courte, passait par Samarobrive (Amiens), Camaracum (Cambray), Bagacum (Bavay), Geminiaciim (Gembloux), Pons Mosœ (Maêstricht) . Nous croyons qu'après avoir donné rendez-vous à Rotomacos aux différents corps venant d'Évreux, de Lisieux et de chez les Unelles, il prit cette dernière voie déjà suivie par les légions, et d'autant plus sûre qu'il avait exterminé les Nerviens, les Atuates, et délivré les Éburons du joug de ces derniers, service qui lui méritait la reconnaissance d'Ambiorix, leur roi.
Il n'était qu'à peu de jours des Germains lorsqu'il reçut leurs députés : a quibus quum paucorum dierum iter abe^ set, legati ab lis venerunt. Ils lui exposèrent qu'ils n'avaient pas l'intention de faire la guerre jm peuple romain, car ils n'étaient pas sortis volontairement de leur pays, et que, s'il voulait se servir d'eux, ils pourraient lui être de quelque utilité. Ils lui demandèrent enfin de leur assigner des terres, s'il ne voulait pas les laisser jouir de celles qu'ils avaient conquises : vel patiantur eos tenere quos armis possederint ^ c'est-à-dire des terres des Ménapiens, situées dans la Gueldre actuelle, et de celles des Éburons, dont ils s'étaient emparés.
Il leur répondit qu'aucun traité ne pourrait être fait avec eux tant qu'ils seraient dans la Gaule ; qu'il n'y avait pas de terres vacantes, et que, s'ils le voulaient, il les placerait sur celles des Ubiens dont les députés, maintenant près de lui.
QUÀTBIÈME CAMPAGNE 125
lui demandaient du secours contre les Suèves : quorum sint legati apud se^ et de Suevorum injuriis querantur, et a se auxtlium pétant. Ils dirent qu'ils allaient faire part de sa réponse aux leurs, qu'ils reviendraient le quatrième jour, et le prièrent , en attendant , de ne pas s'avancer plus près d'eux : post diem tertium ad Cœsarem reversuroSy interea ne propius se castra moveret, petierunt.
Il ne voulut pas leur promettre de s'arrêter ; car il savait qu'ils lui demandaient ce délai afin d'avoir le temps de faire rentrer leur cavalerie, envoyée depuis plusieurs jours au delà de la Meuse, pour butiner et fourrager chez les Ambivarites, que nous avons placés à l'ouest de Givet : prœdandi frumentandique causa ad Ambivaritos trans Mosam tnissam.
Après avoir parlé du passage de cette rivière par les escadrons germains, l'historien ajoute qu'elle prend sa source dans les Vosges, sur le territoire des Lingons, et que, après avoir reçu un bras du Rhin nommé Wahal , elle forme l'île des Bataves et va se jeter dans la mer à 30 lieues plus loin : et parte quadam Rheni recepta, quœ appellatur WaliSy ins^ulam efficit Batavorum, neque longius ah eo millibus passuum lxxx in Oceanum transit. On voit qu'il connaissait assez bien le cours de ces deux rivières pour ne pas commettre de méprise en parlant bientôt de leur confluent.
n n'était plus qu'à 4 lieues 1/2 des Germains : non amplius passuum xu millibus abesset, lorsqu'il rencontra les mêmes députés venus à l'époque qu'ils avaient fixée , c'està-dire le quatrième jour : ut erat constitutum, ad eum legati revertuntur.
Puisqu'il se dirigeait par Maêstricht sur le pays des Éburons, où était le gros de l'armée germaine, il suivait donc le chemin gaulois, devenu voie romaine, allant de Bavayà Cologne par Juliers.
De leur côté, les Germains, dont la foule était considérable, n'avaient pu s'engager sur toute autre route que celle
de Vetera, près Clèves, et de Tentunum (Tudder), pour se rendre soit à Juliers, soit à Maëstricht. Comme elle suffisait à peine à leurs nombreux chariots, ils durent se jeter dans les plaines de Holtorp, de Kurenzie et de Luzerad, situées à 3 lieues au nord de Juliers, s'y arrêter et prendre des dispositions de combat, lorsqu'ils surent que César allait leur barrer le chemin en se portant au point d'intersection des deux routes.
Ceci admis, la seconde entrevue des députés germains fait comprendre à quelle distance ils se trouvaient de leur camp lorsque la première conférence eut lieu. En effet, si César a fait trois étapes , soit 1 8 lieues, depuis qu'ils eurent pris congé de lui, si, le quatrième jour, il se trouve encore à 4 lieues 1/2 de leurs quartiers, il les avait donc rencontrés d'abord à plus de 22 lieues de ces mêmes quartiers, vers Perniciacum (Prenson), au-dessus de Huy, sur la Méhaigne.
Ils ne paraissent pas s'être trop pressés pour venir rendre réponse à César, puisqu'ils n'ont fait que 26 lieues en quatre jours. Ils auront donc hésité , espérant toujours voir rentrer leur cavalerie, et ne se seront décidés à partir qu'en voyant qu'elle n'arrivait pas et que César approchait.
Que dire aussi des députés des Ubiens qui se trouvaient dans le camp romain, à plus de 30 lieues de leur pays? N'estce pas la preuve que tous les peuples de la Gaule avaient l'œil ouvert sur les mouvements des légions, et qu'ils en étaient promptement informés?
Enfin, les députés germains conjurèrent César de faire arrêter sa cavalerie et de leur permettre de dépêcher vers les Ubiens, promettant que, si les chefs et le sénat de ce pays voulaient les recevoir, ils en passeraient par tout ce qu'il leur ordonnerait. Ils demandèrent trois jours pour aller traiter de cette affaire avec eux : ad has fes conficiendas sibi tridtii spatium daret.
On ne lit pas : post diem tertium dans ce texte comme
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dans le précédent ; on doit néanmoins croire qu'il s'agissait de trois jours pleins, puisque du lieu où se tenait cette conférence il y avait au moins 20 lieues pour aller chez les Ubiens. La suite prouvera, du reste, que ce voyage n'eut pas lieu.
Les plaines situées au nord de Juliers conviennent donc parfaitement aux quartiers de l'armée germaine, et l'opinion qui la fait camper aux confins du Luxembourg ne nous parait pas heureuse, puisque la forêt des Ardennes couvrait le pays des Trévires depuis le Rhin jusqu'à la frontière des Rhèmes, et que deux armées, dont Tune forte de quatre cent trente mille âmes et l'autre de cinquante mille combattants, ne choisissent pas un pareil terrain pour en venir aux mains.
César , pensant encore une fois que les députés germains ne cherchaient qu'à gagner du temps pour voir arriver leur cavalerie, leur dit néanmoins qu'il ne s'avancerait pas à plus de 4 milles (6 kilomètres), où il serait à portée d'avoir de l'eau : aqtmtionis causa. Il était, croyons-nous, vers Aldenhoven, désirant entrer dans l'tle formée par les deux branches de la Roer, et camper sur l'emplacement qni depuis a porté le nom de Juliacum (Juliers).
Il leur ordonna de venir le retrouver le lendemain en grand nombre, afin qu'il examinât leurs demandes, et envoya Tordre à sa cavalerie^ qui avait pris les devants, de ne point commencer l'attaque, de soutenir seulement le choc jusqu'à ce qu'il fût arrivé dans le cas où elle serait elle-même attaquée. Il s'avança de 6 kilomètres , comme il l'avait dit, et ne se trouvait plus qu'à la distance de 3 lieues 1/2 de Tarmée germaine.
La cavalerie des barbares, composée seulement de cinq mille chevaux, car le reste ne l'avait pas encore rejointe, s'avisa de charger huit cents cavaliers romains qui marchaient en avant et ne s'attendaient pas à être attaqués. Il y en eut soixante-quatorze de tués, au nombre desquels se
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trouva Pison, un des grands de rAquitaine, qui tomba percé de coups au moment où il dégageait son frère dont le cheval blessé s'était abattu sur lui. Le reste revint de suite au camp. César, irrité de la perfidie des ennemis, résolut de les attaquer sans délai. Le lendemain, de grand matin, une foule de chefs germains vinrent le trouver, s'excusant du combat de la veille et demandant à prolonger la trêve. Il les fit tous arrêter et retenir dans son camp : quos sibi Cœsar oblatos gavisiis retineri jussit. Il range ses troupes en bataille, place sa cavalerie, si maltraitée la veille, en arrière, et, après 3 lieues de marche, il arrive devant les Germains avant qu'ils sussent ce dont il s'agissait.
Étonnés et manquant de chefs, ils ignorent s'ils doivent fuir ou combattre : les uns courent çà et là, d'autres se défendent parmi les chariots et les bagages ; le reste prend la fuite avec les femmes et les enfants. — César lance sa cavalerie à leur poursuite : ad quos consectandos Cœsar equitatum misit.
Ceux qui combattaient, entendant derrière eux les cris de ceux qu'on égorgeait, décampent après avoir abandonné leurs armes et leurs drapaux ; mais, arrivés au confluent de la Meuse et du Rhin qui arrête leur fuite, ils perdent tout espoir d'aller plus loin. Le plus grand nombre fut tué, le reste, qui s'était précipité dans le fleuve, y trouva la mort : et quum ad confluentem Mosœ et Rheni pervertissent ^ reliqua fuga desperata^ magno numéro interfecto, reliqui se in flumen prœcipitaverunt , atque ibij timoré , lassitudine et vi fluminis oppressif perierunt.
Les Romains, ajoute César, sortis avantageusement d'une guerre si redoutable (car on comptait quatre cent trente mille âmes parmi les barbares), rentrèrent dans leur camp sans aucune perte et avec fort peu de blessés : Nostri ad unum omnes incolumeSy perpaucis vulneratisy ex tanti belH timoré, quum hostium numerus capitum cdxxx millium fuisset, se in castra receperunt.
Ces deux textes ont besoin d'être développés, car ils relatent trop succinctement une opération qui n*a peut-être pas duré moins de douze jours. En effet , nous croyons que César dut laisser dans son camp une légion pour le garder ainsi que les chefs germains retenus prisonniers, et qu'il envoya les autres à la poursuite de Tennemi, car il eût été imprudent de laisser la cavalerie se porter seule si loin.
Les Germains arrivent au confluent de la Meuse et du Rhin, c'est-à-dire qu'ils font une fugue de plus de 30 lieues. Beaucoup de commentateurs l'ont trouvée excessive, disant que César avait seulement voulu exprimer qu'ils tentèrent de passer le Rhin du côté de son confluent avec la Meuse, trouvant peu utile de dire que ce fût un peu plus haut ou un peu plus bas. D'autres ont prétendu qu'il y a une erreur dans le texte et qu'il faut lire, avec Dion Cassius, Mosella au lieu de Mosay et placer le champ de bataille dans le Luxembourg, pour le rapprocher du confluent de la Moselle et du Rhin. Ils ne songent pas que la bataille n'a pu être livrée dans les Ardennes, que la cavalerie n'aurait pu s'y déployer pour aller à la poursuite des fuyards, et que César aurait fait mention de ces difficultés.
Nous croyons donc que ces objections sont autant d'erreurs, que l'historien n'a pu commettre une méprise géographique aussi grave, lui qui a si bien dit que la Meuse reçoit une partie des eaux du Rhin par un des bras de ce fleuve qui porte le nom de Wahal : et parte quadam Rheni recepta quœ appellatur Walis.
Les Germains se seront donc retirés du côté de la Gueldre , d'où ils étaient venus; mais cette longue file de quatre cent trente mille âmes : agmine perpétua^ dit Celse, fuyant sans direction, sans chefs, et ne présentant aucune résistance aux Romains, dut faire des pertes immenses, durant sept à huit jours de marche, avant la grande catastrophe qui la menaçait.
Ces malheureux, épouvantés, allèrent toujours en avant
IHO LIVRE QUATRIÈME
tant quMls eurent de l'espace devant eux ; mais, amvés dans Tangle formé par la Meuse et le Rhin, ils désespèrent d'aller plus loin : reliqua fuga desperata^ et furent écrasés ou précipités dans le fleuve. Une destruction si complète n'aurait pu avoir lieu, sur les bords du Rhin, partout ailleurs qu'à l'angle formé par le confluent de ces deux grands cours d'eau. •
On sera surpris de voir que César se soit montré si sévère envers des populations qui ne demandaient plus qu'à quitter la Gaule, et ne leur ait pas ofi*ert les moyens de capituler ni de repasser en Germanie, comme il avait fait avec les Helvétiens. Il voulait, à la vérité, se venger de leur perfidie; ils manquaient de chefs pour prendre leurs intérêts ; mais ce n'était pas une raison pour qu'il se montrât si cruel et n'exprimât même pas dans sa froide narration aucune parole de pitié sur cet immense massacre de deux peuples désarmés.
On se rend compte par cette grande émigration et par celle des Helvétiens combien il dut y en avoir d'autres avant cette époque , et l'on ne doit pas être surpris de rencontrer tant de peuples divers et tant d'idiomes différents dans la Gaule.
Cette expédition terminée, les Romains s'empressèrent de regagner leur camp : Nostri. . . se in castra receperunt. César ne cite réellement que sa cavalerie lancée à la poursuite des premiers fuyards qu'elle taille en pièces, mais le mot nostri, et non équités , doit faire comprendre, comme nous l'avons déjà dit, que toutes les légions, sauf celle restée à la garde du retranchement, faisaient partie de l'expédition et qu'il les commandait lui-même en personne. C'est ainsi que l'a entendu Celse, en disant : sua in castra reversus Cœsar.
Il est positif que le camp dans lequel il rentre est celui qu'il avait quitté le matin du jour où il avait engagé la bataille. Nous l'avons placé à Juliacum, dont le nom doit provenir de ce campement de César. C'est, du reste, l'opinion de Witekind de Corbie et de l'auteur des Merveilles opérées par sainC
Bernard, cité par Valois, opinion confirmée par la constante tradition du pays. Ajoutons que le mot acum qui termine le nom de cette localité signifie habitation, forteresse ou camp dans la langue des anciens Celtes.
César retrouva, à son retour, les chefs germains qu'il avait retenus. Il voulut les rendre à la liberté : Cœsar iis qubs in ctistris retinuerat discedendi potestatem fecit. Tous lui demandèrent à servir dans l'armée romaine , craignant de tomber dans les mains des Gaulois qu'ils avaient pillés.
Pendant que ces choses se passaient, la cavalerie germaine, envoyée de Tautre côté de la Meuse , franchissait le Rhin et se retirait chez les Sicambres : post fugam suorum, se trans Rhenum in fines Sigambrorum receperat. Il est probable qu'elle avait été rappelée, et que, ayant appris chemin faisant , chez les Condrusi , la déroute des siens, elle se jeta dans les Ardennes, passa par Ferrière, les marais des Hautes-Yagnes et gagna le Rhin par Blankelheim, sur un point où elle savait pouvoir le traverser.
César, ayant appris sa fuite, se porta à l'endroit du fleuve où elle avait exécuté son passage, et demanda aux Sicambres de la lui renvoyer. Ceux-ci répondirent que les Romains n'avaient pas le droit d'étendre leur domination jusqu'en Germanie, puisque leur empire finissait au Rhin.
Les Ubiens, plus soumis, et les seuls qui eussent envoyé des députés et des otages à César, le prièrent avec instance de les secourir contre les Suèves dont ils étaient fort maltraités , ou , au moins , de faire passer le fleuve aux légions, car la réputation des Romains était telle en Germanie, depuis la défaite d'Arioviste, que leur seule alliance suffirait pour les protéger. En même temps, ils lui off'rirent un grand nombre de navires pour transporter son armée au delà du Rhin. II refusa, ne croyant pas qu'il fût sdr ni de la dignité de l'empire de faire ce trajet sur des bateaux. Il préféra jeter un pont sur le fleuve.
Il fit à cet effet descendre dans l'eau, avec des machines, un grand nombre de pilotis, retenus par des poutres,
immense travail dont on peut voir le détail dans les Commentaires. Ce pont fut confectionné en dix jours, à partir de celui où les b(»is eurent été coupés et apportés sur les bords du fleuve : diebtis x quibus materia cœpta erat comportari. Il plaça une forte garnison à chacune de ses extrémités et marcha vers le territoire des Sicambres : CœsaVj ad utramque partem pontis firmo prœsidio relictOy in fines Sigambrch rum contenait.
Nous dirons, pour expliquer ces passages :
l"" Que le Rhin n'est accessible que depuis Coblentz jusqu'à Andemach, car depuis cette dernière ville jusqu'à Bonn il est bordé de hautes montagnes sur ses deux rives;
2* Qu'Andernach présentait un lieu de passage recherché, étant située en face de larges gorges qui conduisaient dans l'intérieur de la Germanie;
3* Que cette place paraît avoir remplacé la tête de pont construite par César , que les Romains de l'Empire la fortifièrent pour arrêter les barbares et y établirent un poste considérable , placé sous les ordres du commandant de la Germanie supérieure, qui résidait à Mayence ;
4*» Que ce lieu était connu de la cavalerie des Germains ; qu'elle dut nécessairement s'y rendre, d'autant mieux qu'elle voulait passer chez les Sicambres, dont il était plus rapproché que tous les autres points abordables de la rive du Rhin jusqu'à Coblentz ;
5* Que César, voulant se porter à l'endroit même où cette cavalerie avait exécuté le passage du fleuve , dut aller de Juliacum à Andernach , par la voie gauloise de Hambach , de Leguetuch, de Hermenstein, de Bonn et de Rimagen [Rigomagus).
Quelques-uns font venir César devant Engers, parce qu'on y a découvert des restes d'un pont en pierre décrits par le jésuite Reimbert et par M. de Hontheim (1). Cette opinion se
(4) Hontheim f in prod, Trev.y page SOO.
détruit d'elle-même , puisque le pont de César était tout en bois.
Un antiquaire allemand, M. de Goêler, vient de le placer à Unnitz, par la raison que devant cette localité se trouve une île, au milieu du fleuve. Le texte des Commentaires ^ lu attentivementy ne permet pas de croire que César en ait eu besoin.
On désirera peut-être savoir où existait le deuxième pont que, dans sa sixième campagne, César fit jeter un peu audessus du premier : paulum supra. Nous répondrons : à Andemach. En eflet, quand Thistorien a souvent précisé des distances d'un seul mille romain , que doit-on entendre par l'expression un peu au-dessus^ C'est qu'évidemment il y avait moins d'un mille entre les deux ponts, de sorte que les ouvrages militaires élevés sur le territoire d'Andernach ont fort bien pu les garder l'un après l'autre.
Nous demanderons maintenant à ceux qui placent la dernière catastrophe des Germains au confluent du Rhin et de la Moselle , puis le champ de bataille dans le Luxembourg, pourquoi César, étant à Coblentz, serait-il retourné à son camp où il apprit la fugue de la cavalerie germaine, c'est-à-dire aurait fait une marche rétrograde de plus de 20 lieues pour revenir ensuite sur les bords du fleuve , tandis qu'il n'en aurait eu que 5 à parcourir pour aller de Coblentz à Andernach. On voit que cette opinion n'est pas soutenable, et qu'elle est en contradiction flagrante avec le texte que nous avons voulu respecter.
Le pont achevé , César marcha vers le territoire des Sicambres : in fines Sigambrorum contenait. Il est évident que le mot contenait ne signifie pas qu'il entra de suite sur ce territoire après avoir passé le fleuve, mais qu'il fit quelques lieues d'abord chez les Ubiens, devant les terres desquels il venait d'arriver, lorsqu'ils lui offrirent des navires et lui envoyèrent leurs députés.
Il n'eut pas plutôt touché la rive droite du fleuve qu'il reçut les députations de plusieurs cités qui demandèrent la
paix et offrirent des otages. Quant aux Sicambres , ils s'enfuirent aussitôt qu'ils surent par leurs éclaireurs que le pont était commencé , emportant avec eux tout ce qu'ils possédaient^ d'après le conseil de la cavalerie germaine qui les accompagna dans leurs déserts. César dut faire environ 2 lieues sur le territoire des Ubiens avant d'entrer sur celui des Sicambres, vers Nuremburg. Il y marcha plusieurs jours, et, après avoir incendié leurs bourgades et leurs maisons, ravagé leurs champs de blé , il rentra chez les Ubiens : Omnibus vicis œdificiisque incensis, frumentisque succisis , se in fines Ubiorum recepit. On remarquera que les Sicambres n'étaient pas nomades, comme on l'a prétendu , puisqu'ils avaient des maisons et s'adonnaient à la culture de leurs terres.
Quant aux Suèves, César apprit des Ubiens que ces peuples, ayant vu qu'il allait passer le fleuve, avaient envoyé partout exhorter leurs compatriotes à quitter leurs oppida et à conduire dans les bois leurs femmes, leurs enfants et leurs biens; que ceux qui étaient en état de porter les armes s'étaient rassemblés au centre du pays à dessein de lui livrer bataille.
Croyant sa tâche accomplie après avoir jeté la terreur parmi les Germains, ravagé le pays des Sicambres et délivré les Ubiens de la pression des Suèves , il se décida à rentrer dans la Gaule et à faire détruire le pont qu'il avait Jeté sur le fleuve : se in Galliam recepit pontemque rescidit, I avait seulement passé dix-huit jours au delà du Rhin.
La vérité est qu'il se montra prudent, n'osa s'enfoncer dans la Germanie , et que le pont fut tellement détruit qu'il n'en put rien utiliser lorsqu'il fit faire le second , deux ans plus tard.
Cette expédition terminée , il résolut de passer dans l'île des Bretons, pour châtier ces peuples qui avaient toujours prêté du secours aux Gaulois : quod omnibus fere gallicis belliSy hostibus nostris inde subministrata auxilia intelligebàt. C'était la répétition de sa tentative chez les Germains. Bien que Tété tirât à sa fin, il crut néanmoins avoir encore
assez de temps pour reconnaître les ports de cette tle et se renseigner sur le compte des nations qui Tiiabitaient.
Puisqu'il va marcher sur le port des Morins, nous le ferons
passer, après avoir quitté les bords du fleuve, par Andetanna
(Echtemach), Aurelonum (Arlon) et Mosomagus (Mouzon),
* où il prendra la voie de Durocortorum (Reims) , de Soissons
et de Samarobrive.
Il convoqua de toutes parts des marchands près de lui : itetque convocatis ad se undique mercatoribits , afin d'avoir des renseignements sur l'île des Bretons ; car ils étaient les seuls de la Gaule qui en eussent fréquenté les côtes. Ils ne purent lui apprendre de quelle manière ces peuples faisaient la guerre , ni quels étaient les ports capables de contenir de grands navires. Il est surprenant que Comius, roi des AtrébateSy qui prendra part à Texpédition et jouissait d'un grand crédit parmi les insulaires, n'ait pu donner lui-même ces renseignements.
Avant de s'engager dans une entreprise qui n'était pas sans danger, et pour être informé de ce qu'il désirait savoir, il jugea à propos d'envoyer d'avance Volusénus avec un long navire : aim navi longa prœmittit, le chargeant de tout explorer et de venir lui rendre compte du résultat de ses observations; il partit aussitôt lui-même pour le pays des Morins, d'où il avait moins loin que de toute autre contrée pour passer dans l'île des Bretons : Ipse, cum omnibus copUs, in Morinos yroftdscitur , qiiod inde erat brevissimus in Britanniam transjectus.
S'il ne part pour le pays des Morins qu'après avoir consulté les marchands qui trafiquaient avec les insulaires et envoyé Volusénus pour explorer les côtes opposées à celles de la Gaule, il s'était donc arrêté en chemin, nécessairement à Samarobrive, où il dut faire cette enquête et d'où il expédia son lieutenant pour prendre un navire à l'entrée de la Somme.
Enfin, il arriva dans un port qu'il ne nomme pas. C'était
celui i'Itius , placé au fond d'une baie entre deux caps. Le cap du nord , qui porte maintenant le nom de Blanc-NeZj se prolongeait assez avant dans la mer. Celui du midi, appelé Gris-Nez j était loin d'avoir le même développement que son voisin.
On ne peut douter de l'identité de ce port avec celui actuel de Wissant, d'abord parce qu'il est plus rapproché des côtes d'Angleterre que toutes les rades de ces quartiers, condition exigée par le texte de César^ ensuite oc parce que les Flamands, dit Walckenaer, le connaissent encore sous le nom d'Isten et les marins français sous celui A'Esseny^. Que Ton retranche , d'ailleurs, la première lettre du mot Wissant, le reste ne manquera pas d'une certaine analogie avec le nom latinisé A-Itius. Mais ce qui portera la convietion dans tous les esprits, sont les travaux militaires romains qui existent autour de l'anse célèbre qui reçut la flotte du conquérant.
On voit d'abord, à 500 mètres à l'ouest de Wissant, le camp dit de César où furent placées les légions qui gardaient le port , puis des forts s'étendant circulairement depuis ce camp jusqu'à l'extrême gauche de la baie, pour défendre et protéger l'embarquement des troupes et du matériel de l'expédition. Ces forts portent aujourd'hui les noms de Mottedu-Ventj de Motte-du-Botirg et de Chatèles (1).
Mais ces retranchements, qui gardaient seulement le port, ne suffirent pas à César : il crut devoir établir quelques légions en arrière pour surveiller tout mouvement venant du dehors; aussi trouve-t-on leur camp sur le territoire de Sombre-Haute, à plus de 2 kilomètres au nord de Wissant.
Boulogne a voulu revendiquer l'honneur d'avoir été le port ItiuSy prétention insoutenable, car cette ville est de quelques
(4) U Histoire du Boulonnais, par Heury, décrit parfaitement tous ces travaux.
lîeues plus éloignée des côtes d'Angleterre que Wissant, parce qu'elle s'appelait alors Gessoriacum^ nom gaulois que César n'eût pas changé pour lui en donner un que personne n'aurait connu, parce que, enfin, la rade de Boulogne n'offre pas de travaux romains comme on eh remarque à Wissant.
Au revers du long promontoire des Morins, c'est-à-dire à 12 kilomètres au nord , d* après l'historien , était le port ultérieur : portus ulterior. Nous le placerons au-dessus et en amère de Sangatte, et non à Calais, avec d'Anville, car la distance de Calais à Itius serait trop longue. Celle de Sangatte au même port est trop courte , il est vrai , mais cela tient, comme nous l'expliquerons dans le livre suivant, aux transformations de cette côte, survenues par suite d'alluvions successives sur lesquelles s'est implanté plus tard le village de Sangatte, dont le nom signifie rade dans les sables.
Le port citérieur : portus citeriory placé à 8 milles ou 12 kilomètres au sud de Wissant, ne pouvait être que le port actuel d'Ambleteuse.
Le premier soin de César, après être arrivé à Itius, fut d'appeler près de lui tous les navires des pays limitrophes et ceux qu'il avait employés l'été précédent contre les yénètes : Hue naves undique ex finitimis regionibuSy et quam superiore œstate ad veneticum bellum fecerat classerrij jubet convenire. 11 n'y avait donc aucun navire de la flotte romaine dans ce port avant l'arrivée des légions. Où s'étaientils tenus pendant l'hiver? Dans la Seine, croyons-nous, où César, d'après Strabon, en fit construire et réparer lorsqu'il passa dans l'île des Bretons : 'Ev xauia $à xa\ to vau7r9îYtov
GuvwTYiffaTO Katffap ô 8eoç, TrXéwv sîç ttjv BpeTTaviK:^|V (lib. iv).
Strabon ne distingue pas, il est vrai , la première expédition de la seconde ; mais, comme il ne pouvait ignorer qu'il y en avait eu deux , son silence à cet égard prouve que César établit deux fois ses arsenaux maritimes dans le même fleuve.
11 est toutefois probable que, avant l'arrivée des légions chez les Morins, la flotte militaire s'était déjà avancée Jusqu'à
la Somme, puisque Volusénus, envoyé de Samarobrive pour battre la mer, revint dès le cinquième jour à Itius, espace de temps un peu court s'il eût été obligé d'aller prendre son navire dans la Seine. Il rapporta, à son retour^ qu'il s'était approché des côtes des Bretons et ne les avait cependant étudiées qu'en mer, n'ayant osé se confier à la foi des barbares : Volusénus, perspectis regiombus, quantum ei facuir tatis dari potutty qui navi egredi ac se barbaris committere non auderet, v die ad Cœsarem revertitur.
Cependant, les marchands de la Gaule qui avaient été consultés ne tardèrent pas à instruire les Bretons des projets de César. Ceux-ci lui envoyèrent des députés pour lui proposer des otages et de se soumettre à son autorité. Il les exhorta à persister dans leurs sentiments et les fit accompagner par Comius, créé roi des Atrébates, qu'il chargea de visiter le plus grand nombre possible de nations , de leur offrir l'alliance des Romains, et de revenir promptement lui rendre compte de sa mission : seque celeriter eo venturum nuntiet. César n'était donc pas alors prêt à prendre la mer ; il resta, en effet, encore quelques Jours dans le port pour y attendre ses navires et présider à l'embarquement des légions.
Pendant que ces choses se passaient, la majeure^ partie des Morins lui envoyèrent des députés pour s'excuser de leur hostilité de Tannée précédente : qui se de superions temporibus consilio excusarent, lui représentant qu'ils étaient des barbares peu instruits des coutumes romaines, et l'assurant qu'ils feraient tout ce qu'il leur ordonnerait. Cette ambassade ne pouvait venir plus à propos ; César en fut trèssatisfait, car il ne voulait pas laisser d'ennemis derrière lui, préférant s'occuper de son expédition que de faire la guerre à ces peuples. Il leur demanda un grand nombre d'otages, qu'ils fournirent, et leur accorda sa protection. Ces Morins devaient être ceux de Térouanne , lesquels, ligués l'armée précédente avec les Ménapiens , s'étaient fait poursuivre avec eux dans leurs forêts, du côté de Cassel.
Tout étant prêt pour rembarquement des légions, César en plaça deux sur quatre-vingts navires de charge. Nous verrons, au retour de l'expédition, qu'ils contenaient chacun cent cinquante soldats, formant, par conséquent, un effectif de douze mille hommes pour les deux légions. Il distribua ensuite ce qu'il avait de longs navires à son questeur, aux légats et aux préfets : quidquid prœterea navium longarum habebat^ giuBstofiy legatis prœfectisque distribuit. 11 n'emmenait donc avec lui que deux légions : alors pourquoi tant de légats, de préfets et un questeur? Nous l'avons déjà dit, c'est qu'on tenait un certain nombre de ces officiers en réserve pour les placer au besoin à la tète de chaque corps. On voit aussi que les navires fins étaient distingués des navires de charge par le mot longs. Cette forme convenait, en effet, pour la marche et ne pouvait être donnée à ceux qui devaient transporter des soldats, des chevaux et des bagages.
II envoya ensuite sa cavalerie à 8 milles de là (12 kilomètres), au port ultérieur j pour s'embarquer sur dix-huit navires de charge qui n'avaient pu venir jusqu'à lui , à cause des vents contraires : Hue accedebant xviii onerariœ naves^ gidœ ex loco millibus passuum vui vento tenebantur, quo^ minus in eumdem portum pervenire possent,
Sulpicius Rufus eut mission de rester dans le port pour le garder avec un nombre de troupes suffisant : Rufum legatum cum eo prœsidio, quod satis esse arbitrabatur, portum tenere jussit.
Le reste de l'armée fut laissé sous le commandement de Titurius Sabinus et de Cotta, pour marcher contre les Ménapiens et certaines contrées de la Morinie qui n'avaient pas encore envoyé de députés. Le premier avait soumis précédemment les Lexoves, les Éburovices et les Unelles. La fortune qui associe Cotta à la gloire de Sabinus les réunira encore Tannée suivante dans le même camp, où ils périront ensemble.
Us recommencèrent l'expédition de l'année précédente sur les territoires de Cassel et d'Ypres. Elle eut la même
140 UYRE QUATRIÈME
issue que la première : tout le pays fut saccagé en l'absence des MénapienSy qui s*étaient retirés dans leurs forêts : qvod Menapii omnes in densissimas silvas abdiderant.
Ces dispositions prises et le vent étant devenu favorable, César fit voile vers minuit, après avoir ordonné à sa cavalerie d'aller s'embarquer au port ultérieur, sur les dix-huit navires de charge qui s'y trouvaient , et de le rallier immédiatement en mer : equitesque in ulteriorem portum progredi, et naves conscendere , ac se sequi jussit. Il est clair que ces navires , venant du nord et que nous avons vus s'arrétant au-dessus du port Itius par suite de vents contraires, ne faisaient pas partie de la flotte romaine de la Seine , mais bien.de ceux des nations maritimes qui avaient été requis. Ils appartenaient sans doute aux Morini septentrionaux , qui touchaient aux Ménapiens.
César arriva, sur les dix heures du matin , avec ses premiers vaisseaux devant les côtes d'Angleterre , qu'il trouva couvertes de troupes ennemies. Au pied se voyait un lieu propre au débarquement , mais trop rapproché des montagnes d'où les Bretons envoyaient leurs traits sur le rivage. Ne pouvant l'utiliser , il se tint à l'ancre Jusqu'à trois ou quatre heures du soir, pour attendre le reste de sa flotte.
Pendant ce temps-là il assemble ses lieutenants et les tribuns des soldats, leur apprend que, d'après les renseignements fournis par Volusénus , il y avait à quelques lieues de là une plage très-propice au débarquement, et leur donne des instructions générales, afin qu'ils se conduisent selon les enseignements de l'art militaire, aussitôt que se présenterait la possibilité de débarquer.
Comment se fait-il qu'il ne se soit pas d'abord dirigé sur ce point indiqué par Volusénus ? C'est probablement parce qu'il avait préféré atteindre la rade la plus connue des marchands et des pilotes du continent. La preuve qu'il en doit être ainsi, c'est que, par prévision, les insulaires s'y étaient assemblés pour attendre l'armée romaine.
Après qu'il eut donné le signal de départ et fait lever Fancre, on alla mouiller à 3 lieues environ plus loin, sur le rivage uni et découvert où, dit-on, s'est élevée plus tard la ville de Hith. Il serait donc parti des environs de Romey.
On touche terre et débarque avec beaucoup de difficultés, ayant à lutter contre l'infanterie et la cavalerie des insulaires. Les légions sautent de leurs vaisseaux, marchent à l'ennemi, le chargent avec impétuosité et le mettent en fuite. Elles ne peuvent cependant le poursuivre bien loin, faute de cavalerie, car elle n'était pas encore arrivée. Ce fut le seul obstacle qui vint s'opposer au bonheur ordinaire de César.
Cependant les Bretons envoyèrent aussitôt demander la paix et offrirent des otages, rejetant leur faute sur les violences de la multitude. Parmi leurs délégués se voyait Gomius, qu'ils avaient arrêté et mis aux fers à la descente du vaisseau sur lequel il s'était embarqué pour leur transmettre les ordres de César. Celui-ci leur pardonna, en reçut des otages, et fut bientôt entouré des principaux d'entre eux, qui lui recommandèrent l'intérêt de leurs divers cantons.
La paix semblait assurée, lorsque les dix-huit vaisseaux partis du port ultérieur se présentèrent en mer à la vue du camp et subirent une si furieuse tempête que les uns furent rejetés dans le port d'où ils étaient partis, et les autres emportés vers la partie inférieure de l'île, d'où , après avoir couru de grands dangers, ils purent gagner le continent : continentem petiverunty c'est-à-dire l'embouchure de la Somme ou de la Seine. On était alors à l'époque de la pleine lune, temps où les marées sont les plus hautes dans l'Océan. Les Romains l'ignoraient, de sorte que les navires mis à sec ou laissés en rade sur leurs ancres furent extrêmement maltraités.
Les principaux de l'île , venus dans le camp pour recevoir les ordres de César, témoins de cette désolation, tiennent alors conseil entre eux. Voyant que les Romains
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n'avaient ni vivres, ni vaisseaux, ni cavalerie, ils concertent de les attaquer et de les détruire pour leur ôter toute envie de revenir jamais dans leurtle. Ils jugeaient, d'ailleurs, de leur petit nombre par le peu d'étendue de leur camp, car ils avaient passé la mer sans bagages : quœ hoc erant etiam angustiora [castra] ^ quod sine impedimentis Cœsar legiones transportaverat.
Ils disparaissent de suite, et, pendant qu'ils rassemblent des troupes. César réunit des provisions, répare ses navires en diligence , de sorte que sa flotte n'en perdit que douze seulement.
Cependant la septième légion, étant allée au fourrage selon la coutume, fut attaquée par les insulaires, qu'on croyait dispersés dans les campagnes. Les sentinelles qui gardaient le camp s'en aperçurent en voyant s'élever une poussière extraordinaire du côté où la légion s'était avancée. César, se doutant de la vérité, s'empare des cohortes qui étaient de garde, marche sur l'endroit d'où venait la poussière et ordonne au reste des troupes de s'armer et de le suivre promplement.
Voici ce qui s'était passé : la moisson étant faite partout, excepté dans un seul canton , les Bretons soupçonnèrent que les Romains y viendraient chercher des blés et se préparèrent à les surprendre, lisse cachèrent, à cet effet, pendant la nuit dans les bois, tombèrent sur les soldats éparpillés dans les champs, en tuèrent quelques-uns et mirent le reste en désordre, en les enveloppant de leur cavalerie et de leurs chariots.
Leur manière de combattre avec des chariots, se tenant tantôt dessus, tantôt sautant à terre, portait le plus grand désordre parmi les Romains. César arriva fort à propos à leur secours. Sa présence retint l'ennemi ; mais il ne jugea pas à propos d^engager le combat et revint de suite au camp. Alors les insulaires s'assemblent en diligence et marchent
droit aux légions , espérant recouvrer pour toujours leur liberté s'ils parvenaient à les battre.
César, jugeant qu'ils prendraient la fuite s'il allait audevant d'eux , préféra ranger ses troupes en bataille à la tète de son camp et mettre en ligne trente chevaux que Comius avait amenés de Némétocenne avec lui.
On en vint de suite aux mains; l'ennemi, n'ayant pu soutenir le premier choc, tourna le dos. Les légions le poursuivirent au loin, en tuèrent un grand nombre et mirent toute la contrée à feu et à sang avant de rentrer au camp.
Le lendemain, les insulaires demandèrent à traiter. César en exigea un grand nombre d'otages. Ils en fournirent une partie et s'engagèrent à envoyer le reste sur le continent. Voulant alors éviter les mauvais temps de Téquinoxe, et le vent étant favorable. César mit à la voile vers minuit et arriva heureusement en Gaule, sans avoir perdu aucun de ses navires.
Deux bateaux de charge seulement, n'ayant pu atteindre Itius, furent entraînés un peu au dessous : paulo infra delatœ stmty c'est-à-dire vers le port citérieur (Ambleteuse).
Trois cents soldats qu'ils portaient, ayant pris terre, essayèrent de se diriger sur le camp, bien entendu sur celui d'Itius : quum essent expositi milites circiter ccc , atque in castra contenderent. Ils marchaient isolés sur l'antique voie d'Ambleteuse à Wissant , qui porte aujourd'hui le nom de Chemin-Vert ou Ver, signifiant rivage ou cours d'eau en langue celtique, lorsqu'ils furent suivis d'une foule de Morins que l'espérance du pillage avait attirés et qui crièrent aux soldats de mettre bas les armes s'ils voulaient avoir la vie sauve. Ceux-ci , loin de les écouter, se forment en rond et se défendent : orbe facto, sese defenderent. Le nombre des assaillants se montait à six mille. César, instruit de la position des siens, envoya de la cavalerie pour les dégager. A l'arrivée de ces escadrons , les Morins abandonnèrent leurs armes et prirent la fuite. Le lendemain, Labiénus vint les attaquer
144 LIVRE QUÀTRIÈliE
avec deux légions et les fit presque tous prisonniers, parce qu^ils avaient trouvés à sec les marais dans lesquels ils s'étaient réfugiés Tannée précédente : quo perfugio superiore anno fuerant usi. Nous avons déjà cité ce texte pour indiquer que César s'était approché du port Itius, lorsqu'il marcha l'année précédente contre les Ménapiens.
Pour récompenser Comius de sa fidélité et des services qu'il en avait reçus dans cette campagne , César conserva les lois et les franchises de son pays, auquel il annexa celui des Morins , qui , par conséquent , appartint aux Atrebates : Hujiis opéra Comiij ita ut antea demonstravimus y fideli atqiie utili superioribus annis erat usus in Britannia Cœsar, pro quitus meritis civitatem ejus immunem esse Jusserat, jura legesque reddiderat, atque ipsi Morinos attribuer ati^\h, vu).
On a prétendu que Comius trahissait César (1), qu'il aurait pu le renseigner sur l'ile des Bretons, sur les mœurs des habitants et la topographie du pays, puisqu'il avait de grandes liaisons avec les insulaires. Il est bien difficile, après dix-neuf siècles, d'établir un pareil jugement et surtout de se montrer plus clairvoyant que le général romain. Il est vrai que Comius s'est rattaché au parti national lors du soulèvement général des Gaules; mais il ne fournit alors qu'un faible contingent, et encore par suite des instances de ses voisins. Ajoutons que sa conduite peu énergique devant Alise pourrait bien plutôt le faire soupçonner de menées contraires. C'était, du reste, un chef indécis dont les dernières et patriotiques résolutions doivent faire oubUer les hésitations et les faiblesses.
César plaça toutes les légions en quartiers d'hiver chez les Belges : Cœsar in Belgis omnium legionum hiberna consti-tuit. 11 ne dit rien de plus touchant les points qui leur furent assignés. Nous tâcherons d'éclaircir ce fait important dans
(4) Revue archéologique. Janvier 4860. Article de M. de Saulcy.
le livre qui va suivre, où nous lirons qu'il était parti, comme de coutume^ pour aller passer Thiver dans la Cisalpine.
Il n*y eut que deux seuls peuples bretons qui lui envoyèrent des otages.
Le sénat prescrivit vingt jours de prières publiques après avoir reçu la relation de cette campagne.
<*ASSAGE DE CÉSAR EN ITALIE. — EXPÉDITION CONTRE LES TRÉVIRES. — SECONDE CAMPAGNE DANS l'iLE DES BRETONS. — DESCRIPTION DE l'iLE. — GUERRE d'aMBIORIX. — MORT
d'induciomare
(Avant J.-C. M. — An de Rome 600)
Nous avons laissé César envoyant ses légions chez les Belges , sans indiquer dans quelles contrées elles devaient se rendre. C'est à ses lecteurs à s'en rendre compte. Le commencement de ce livre nous met sur la voie , puisqu'on y lit qu'à son départ pour l'Italie il ordonna aux lieutenants qitil avait placés à la tête de chaque légion de faire construire, pendant l'hiver, le plus grand nombre de navires possible et de radouber les anciens : Legatis imperat quos legionibus prœfecerat uti^ quam plurimas passent j hiemenaves œdificandas veteresque re/iciendas curarent. Cette désignation de nouveaux légats nous apprend encore une fois que les légions
150 LIVRE GINQUIÈBIE
n'avaient pas toujours le même chef, et le texte, que toutes furent employées à la création d'une flotte pendant l'hiver.
Il prescrit lui-même la forme et la grandeur de ces navires : earum modum formamque demonstrat. Il les veut longs et larges , afin qu'ils puissent porter plus de bagages et de chevaux que les embarcations ordinaires. Tous devront être à rames et bons voiliers , à quoi leur peu de hauteur devait contribuer. Ces détails prouvent qu'il s'entendait parfaitement aux choses de la navigation.
Il ordonne ensuite qu'on envoie d'Espagne tout ce qui est nécessaire à leur armement : ea quœ sunt tism ad armandas naves ex Hispania apportari jubet. Ces choses consistaient évidemment en voiles, cordages, chaînes et ancres.
Il n'y avait donc pas encore d'arsenaux maritimes dans la Gaule. On n'aurait pas hasardé de pareils établissements à l'entrée de la Garonne, ni dans l'Aquitaine, située en dehors de la Province et non entièrement pacifiée, puisque Crassus n'en avait soumis qu'une partie : sedper P. Crassum quadam ex parte devicisset (lib. vm).
Or, puisque l'on doit admettre que les légions restèrent chez les Belges et y construisirent des navires , il y a nécessité d'en laisser une à Itius , chez les Morins , pour réparer ceux de l'ancienne flotte.
De toutes les nations où il y en eut d'envoyées, César n'en cite qu'une seule : celle des MeldeSj dont l'emplacement est fort contesté. Nous y reviendrons après avoir fixé le séjour des autres corps à l'aide des divers retranchements qu'ils ont laissés sur le sol.
Deux légions s'établirent, croyons-nous, aux bords de la Somme , et une autre dans quelques vallées, telles que celles de Veulettes et de Fécamp , qui aboutissent à la Manche et qui ont conservé les restes de leurs camps.
Mais les vents impétueux de la mer et les bas fonds de cette partie du littoral, qui rendaient les mouillages difficiles, durent engager les quatre dernières à se porter dans la Seine,
dont les rives couvertes de bois convenaient d'autant mieux que les navires de charge, n'étant qu'à fonds plats, pouvaient aisément naviguer dans les rivières. Ceci résulte évidemment du passage de Strabon déjà cité, indiquant que la flotte romaine fut construite dans ce fleuve. Nous placerons donc trois légions depuis Caracotinum (Harfleur) jusqu'à Rouen, et la quatrième au delà de cette dernière ville. Au lieu de s'y renfermer dans des camps selon l'usage romain, elles tracèrent des enceintes et le plus souvent des barrages semicirculaires en terre, à l'entrée des grands vallons, pour couvrir leurs arsenaux. La plage située entre Harfleur et Orcher s'appelle le Vieux-Port^ probablement parce qu'il y fut établi des chantiers de construction.
Le premier barrage des vallées se voit à Tancarville , en arrière du château ; le second à Lillebonne, où existait une petite bourgade belge dont le nom restera toujours inconnu, et qui reçut, après la conquête, celui de Juliobona^ en récompense, sans doute, de quelques services rendus aux légions dans le temps où elles y établirent leurs arsenaux.
A Aizier et au Vieux-Port, villages situés près de la forêt de Bretonne qui pouvait fournir en abondance des bois de construction, il est aisé de reconnaître, sur la déclivité de la côte, les campements des soldats romains.
Caudebec, l'ancienne capitale des Calètes, alors nommée Caledurmm , et dont l'antique oppidum situé sur le mont voisin a conservé le nom de Caledu (1), paraît avoir beaucoup soufi'ert du passage des conquérants sur son territoire. Orderic Vital, auteur normand du xni® siècle, rapporte la tradition suivante, très-répandue de son temps, à savoir que la ville principale des Calètes avait été renversée par suite de sa résistance à César. Or, comme ses légions ne sont jamais
(4 ) Les médailles gauloises sur lesquelles se voit le nom de Caledu appartiennent à Pantique oppidum des Calètes. (Voir notre mémoire inséré dans la Rêffue archéologique. H* année.)
152 LIYBE CINQUIÈME
venues sur les bords de la Seine que pour y construire des navires y il est tout naturel de leur attribuer le sac de l'ancienne cité, bientôt remplacée par rétablissement galloromain de Juliobona, qui reçut le titre de capitale des Calètes.
Les cohortes envoyées en ce lieu durent camper dans rile de Lotum^ située devant Caudebec, y fonder un établissement qui devint par la suite assez important pour faire oublier Caledunum et prendre sa place, à titre de simple station, dans les itinéraires et chez les géographes romains.
£n remontant toujours la Seine, on arrive à Jumiéges, où l'on remarque une enceinte militaire des plus vastes, qui serait à jamais inexplicable si on ne l'attribuait aux travailleui^ romains. Elle existe dans la presqu'île que forme une sinuosité de la Seine , et comme elle est accessible sur tous les points adhérant à la rivière , ceux qui l'occupaient ne craignaient donc pas d'être attaqués du côté de l'eau. On ne peut la considérer ni comme un oppidum gaulois, ni surtout comme un retranchement ordinaire des légions , car elle est en dehors de toutes leurs règles de castramétation.
La presqu'île tient à la plaine par un isthme d'une certaine étendue que barre un boulevard haut de quinze a dix-huit pieds, près duquel court un large fossé. Ceux qui s'y étaient renfermés ne s'étaient donc préoccupés que de se garder du côté de la plaine.
A la pointe méridionale, et près du fleuve , on remarque quelques levées de terre que l'on a attribuées aux Normands, mais qui indiquent plutôt, selon nous, le lieu où existèrent les chantiers romains. L'intérieur de l'enceinte possède une forêt dans laquelle nous avons trouvé une hache antique en fer Irès-oxydé, dont le taillant présente la forme d'un croissant. Nous l'avons déposée au musée de Rouen , persuadé qu'elle avait appartenu aux charpentiers de la flotte.
La vallée de Duclair dut posséder quelques cohortes, car
CmQDIÈME CAMPAGNE 153
il existait à l'entrée une petite enceinte nommée le Catelier, que nous avons vu détruire lorsqu'on y a transféré Tancien cimetière de la ville.
Au delà de Duclair, les bords de la Seine montrent des traces du séjour des Romains tant à Rouen que plus en amont du fleuve.
Ainsi durent se trouver réparties les sept premières légions. La huitième campa chez les Meldes, le seul peuple de la Belgique que César ait nommé au sujet de cette répartition. Nous n'y en enverrons qu'une, car on n'y construisit que quarante navires, c'est-à-dire le huitième environ des six cents qui furent faits par les huit légions : xl naves quœ in Meldis factœ erant.
La position des Meldes est très-contestée : d'Anville leur assigne les environs de Bruges, parce qu'il y a un village nommé Maldefelt à 15 kilomètres à l'ouest de cette ville. Bien que la ressemblance entre le nom de Meldœ et celui de Maldefelt paraisse chimérique, M. de Saulcy s'y est pourtant arrêté en y ajoutant le nom de Melde-Ghelt^ que porte un village situé dans les mêmes parages, et celui de Midelkerke, appartenant à une localité des environs d'Ostende, au sud de ce port.
Nous ne croyons pas que ces noms rappellent celui des Meldœ y car Malde et Meldj dérivant de Mulde ou de Mildy signifient marécages en langue germanique , et le mot Ghelt indique évidemment qu'ils étaient couverts de roseaux.
Quant au nom de Midelkerke , les enseignements philologiques et les usages existant chez les peuples germains prouvent qu'il signifie église du milieu , soit qu'on la place entre deux localités ou au centre de terrains marécageux. Midel se voit dans Middelbourg, où M. de Saulcy ne s'avisera jamais de placer les Meldes.
Nous pensons d'ailleurs que César n'aurait pas agi prudemment s'il eût envoyé une seule légion construire des
navires à 15 lieues au nord d'Itius, si près des Ménapiens toujours insoumis.
Pourquoi ensuite placer les Meldes entre les Morins et les Ménapiens, quand Thistorien dit positivement que ces deux derniers peuples sont voisins du côté de la mer : Menapiis contermini sunt ad mare Morini (lib. iv)? Aussi ne voit-on pas, lorsque les légions firent la guerre aux Morins et aux Ménapiens méridionaux, qu'elles soient passées sur les terres des Meldes, ce qu'elles auraient dû faire avant d'entrer sur celles des Ménapiens.
Nous terminerons par une objection qui sera difficile à réfuter : on a déjà vu que Saint-Omer était une ville maritime au moyen âge (1). Nous ajouterons que Térouanne est citée dans un diplôme de Louis VU, roi de France, comme existant assez près de la mer : Temacensis civitas secus mare fundata\ qu'Ypres, d'après la chronique de Saint-Bertin, n'offrait partout que des bois et des marécages : Ypram densis silvis et pahidibus septam (2) ; que Bruges, enfin, entourée de bancs de vase, fut un port jusqu'au xii® siècle : portus famosissimtis rrîirœ amplitudinis (3) ; qu'il en était de même d'Axel (4) et de Dam (5), où la flotte de Philippe- Auguste fut détruite par les Anglais. -
Il y avait donc, du temps de César, une large et profonde baie qui commençait au nord du promontoire des Morins et se prolongeait circulairoment jusqu'à Dam, en passant devant les villes de Saint-Omer, Cassel, Ypres et Bruges; d'où l'on
(4) Le nom d'JndomaropoZt«, ou cité près de la mer^ que cette ville a porté ferait croire qu'elle prit un certain accroissenaent du temps de Gratien, temps où Acusio changea son nom gaulois en celui de Gratianopolis (Grenoble). Cette terminaison grecque fut alors admise dans le nom de beaucoup de villes impériales.
(2) Sanderî. Flandre illustrée, t. ler^ page 167.
(3) Chron, Castel., in Rob. Frisi,
(4) Rigord, in vit. Philippe le Bel.
(o) Guillaume le Breton, PhiUppide.
doit conclure que celle d'Ostende et les terres où M. de Saulcy place les Meldes étaient précisément sous les flots. L'existence des villages qu'il se plait à citer ne peut donc être antérieure au xm"" sièle.
Que nous recherchions maintenant où réellement existaient les MeldeSy nous les trouverons sur les bords de la Marne, ayant pour oppidum principal latinum Meldœ (Meaux). A la vérité^ Strabon commet une erreur en les plaçant entre les Parisii et les Lexoves; mais elle est peu grave, puisqu'elle consiste seulement à les mettre sur la gauche de Lutèce au lieu de les placer sur la droite. Toujours est-il qu'il ne les considère pas comme voisins de la mer ni des Ménapiens. *
La légion envoyée en quartiers d'hiver chez les Meldes se répandit, selon nous, depuis Meaux jusqu'au bois de Yincennes, et occupa la presqu'île de Saint-Maur-les-Fossés, dont l'isthme a été clos par un boulevard semblable à celui qui défend le territoire de Jumiéges. Cette analogie suffirait seule pour faire adopter ce sentiment , quand même le nom de Fossés ne rappellerait pas l'enceinte antique.
Dira-t-on que la Marne était trop éloignée de la mer pour qu'on y installât des chantiers de construction? Nous répondrons qu'Amboise ne l'était pas moins lorsque l'on construisit sur la Loire les navires qui devaient opérer contre les Vénètes.
Revenons maintenant aux faits de la campagne qui va s'ouvrir. Au printemps. César quitta son gouvernement d'Italie et entra dans la Gaule pour aller rejoindre son armée : atqiie inde ad exerciiiim profidscitur. 11 dut nécessairement suivre la voie gauloise, devenue plus tard voie romaine, qui passait par Lugdunum^ Matisco (Mâcon), Bibracte (Autun), Auxerre et Sens, pour arriver sur les bords de la Marne où étaient ses premiers chantiers. Il visite tous ses camps d'hiver : circuitis omnibus hibemis. Qu'on remarque bien ce mot circuitis y indiquant la courbe qu'il
lui faut décrire pour suivre les bords de la Seine, de la mer et de la Somme.
Il trouve , sur sa route, plus de six cents navires faits tels qu'il les avait commandés, et vingt-huit navires longs ^ prêts à prendre la mer. 11 loue ses soldats de leur travail, ainsi que les chefs qui l'ont dirigé, et donne l'ordre de les réunir au port d'itius, éloigné de 12 lieues environ de la côte des Bretons et l'endroit le plus commode pour exécuter sa traversée : atque omnes adportum Itium convenire jubet , quo exportu commodissimum in Britanniam transjectum esse cognoverat, circiter millium passuum xxx a continentL Cette mesure s'accorde parfaitement avec la distance qu'il y a des côtes d'Angleterre à Wissant.
Après avoir laissé assez d'hommes pour conduire sa flotte, il partit avec quatre légions sans bagages et huit cents cavaliers contre ceux de Trêves, qui, n'ayant pas envoyé de députés aux états, refusaient d'obéir et sollicitaient les Germains de passer le Rhin : Buic rei, quod satis esse visum est militum^ relinquitj ipse cum legionibus expeditis iv et eqvitibus dccc in fines Trevirorum profidscitur.
Ces textes peuvent se résumer ainsi : César visite ses quartiers le long de la Seine , de la mer et de la Somme , laisse des hommes pour monter sur ses navires et les conduire à Itius où , sans doute , sous l'escorte d'une légion , il fait, en même temps, transporter tous ses bagages , puisqu'il va voyager à la légère.
Il est évident qu'il n'alla pas jusqu'au port des Morins, puisqu'il n'inspecte pas les navires qu'on y a réparés pendant l'hiver; du moins il n'en parle pas. Comment admettre alors qu'il ait visité des chantiers que l'on place beaucoup plus haut, chez de prétendus Meldes occupant le territoire d'Ostende? 11 aurait pourtant dû s'y rendre , puisqu'il dit d'une manière absolue qu'il visita tous ses chantiers. Les Meldes n'étaient donc pas au delà d'itius , sur le territoire des Ménapiens.
Nous croyons qu'il ne dépassa pas Samarobrive, lieu convenable pour la concentration des légions venant des bords de la Seine, et point de départ commode pour se rendre dans le pays des Trévires. Il dut, en quittant cette ville , suivre la voie passant par Noyon, Pont-Arcy, Reims, Mouzon, Yvoy et Ârlon, puis s'approcher à quelques lieues de Trêves pour établir son camp sur un coteau de la commune actuelle d'Altrier, près d'Ëchternach , où Ton en voit de superbes restes.
Deux factions existaient alors chez les Trévires. Induciomare, placé à la tète de Tune, représentait le parti national ; Cingétorix, son gendre, gouvernait le parti romain. Celui-ci vint au-devant de César avec ses partisans, et lui apprit qu'Induciomare levait une armée et faisait cacher ceux qui n'étaient pas propres au combat dans les Ardennes, immense forêt qui, partant du Rhin , traversait les terres des Trévires et s'étendait jusqu'aux frontières de Rhèmes : quœ ingenti magnitudine per medios fines Trevirorum a flumine Rheno ad tnitium Rhemorum pertinet. 11 est bon de se rappeler ce texte, fort important pour la topographie de la contrée.
La démarche de Cingétorix inquiéta Inducioraare , qui , craignant de se voir abandonné, envoya faire sa soumission , ajoutant que s'il n'était pas venu lui-même , c'était pour empêcher tout soulèvement de ses compatriotes, mais que si César l'ordonnait, il se rendrait dans son camp : seque si Cœsar permitteret ad eum in castra venturum. César lui commanda de venir le trouver. 11 vint , en effet, avec deux cents otages qui lui avaient été demandés, et parmi lesquels se trouvaient son propre fils et tous ses parents spécialement désignés. César tâcha de le consoler, mais voulant favoriser Cingétorix, vu son attachement aux Romains, il manda les principaux des Trévires et leur recommanda de ne pas abandonner ce chef ni son parti : Nihilo tamen secius principibus Trevirorum ad se convocatiSj eos sigillatim Cingetorigi conciliavit. Induciomare fut très-affecté de cette préférence et n'en eut que plus d'aversion pour les Romains.
158 LIVBE GINQUIÈIIE
Ce n*est donc pas sans raison que nous avons fait ayancer César jusqu'à Echternach ; car s'il eût été plus éloigné de Y oppidum des Trévires, comment auraient pu avoir lieu des conférences si fréquentes, l'arrivée d'Induciomare au camp, la remise des deux cents otages et la convocation des principaux Trévires auxquels il prescrivit d'obéir à Cingétorix?
Ces choses terminées , il se rendit au port Itius avec ses légions : Cœsar ad portum Itium cum legùmibus pervemt. Qu'on remarque bien qu'il ne se sert pas de l'expression rerfttV, nouvelle preuve qu'il n'en était pas sorti pour entreprendre son expédition. Nous supposons qu'il arriva d'abord à Samarobrive, par la voie qu'il avait suivie pour aller chez les Trévires, voie qui se prolongeait jusqu'au port des Morins.
Il trouva ses navires assemblés, munis de toutes les choses nécessaires et disposés à prendre la mer : paratas ad navir gandum atque omnibus rébus instructas invenit. Il n'y manquait que les quarante construits chez les Meldes, lesquels, battus par une violente tempête , avaient été rejetés dans le lieu d'où ils étaient partis : Ibi cognosdt xl naves, quœ in Meldisfactœ erant, tempestate rejectas^ tenere cursum non potuissCy atque eodem unde erant prof ectœ revertisse. Qu'on remarque bien qu'ils ne sont pas rejetés dans le lieu où ils ont été construits, mais bien dans celui d'où ils sont partis, probablement dans un port de relâche, voisin de la Seine ou de la Somme ; car il serait absurde de les faire rentrer dans la Marne. Si l'on plaçait les Meldes vers Ostende, ne parattrait-il pas surprenant que les navires faits dans la localité la plus rapprochée d'Itius fussent précisément ceux qui y arrivassent les derniers?
Nous ne savons si c'est pour tourner cette difficulté que, dans certains manuscrits des Commentaires , on lit : in Belgis au lieu de in Meldis. Cette correction n'est pas heureuse , puisque tous les navires avaient été construits chez
les Belges. Il n'y avait donc pas nécessité que César rappelât ce fait au sujet de ceux attardés par la tempête.
Quatre mille cavaliers gaulois s'étaient rendus au port avec les principaux de chaque nation que César avait mandés, ne voulant laisser derrière lui que ceux dont la fidélité lui était connue. C'était, en un mot, transporter les otages de la Gaule chez les firetons.
Dumnorix, de Bibracte, était un de ceux que César désirait surtout emmener , sachant qu'il était ambitieux, avide de nouveautés et qu'il avait dit, dans une assemblée, que les Romains voulaient lui donner la souveraineté de sa nation. Il pria César de le laisser dans la Gaule, prétextant qu'il n'avait aucune habitude de la mer et qu'il était retenu par des scrupules de religion.
Ne pouvant l'obtenir, il s'adressa aux chefs gaulois qui étaient avec lui , les engagea à ne pas suivre les légions , car le général romain les ferait tous égorger aussitôt qu'ils seraient passés dans l'ile des Bretons.
César employa tous les moyens possibles pour répnmer ce fougueux caractère et fit éclairer ses démarches pendant les vingt-cinq jours qu'il resta dans le port , retenu par des vents contraires. Dumnorix, le voyant occupé du côté des navires à faire embarquer les légions et la cavalerie , sortit du camp avec ses escadrons et prit la route de son pays : Dumnorix cum eqintibus JEdicorum a castris, insciente CœsarCy domum discedere cœpit.
Le camp dont il est ici question doit être celui de Sombre- Haute, placé à plus de 2 kilomètres du port. L'autre, qui n'en était qu'à 500 mètres, aurait été trop rapproché pour que Dumnorix eût osé prendre un parti si dangereux sous les yeux des légions.
César, instruit de sa fuite , le fait poursuivre par sa cavalerie , qui avait ordre de le ramener mort ou vif. Bientôt rejoint et voyant qu'on voulait l'arrêter, il met l'épée à la main, conjure les siens de le défendre, en criant qu'il est
160 LIVRE GINQUIÈI^IE
libre et d'une nation libre. Les escadrons romains le cernent, le tuent, et ramènent au camp la cavalerie éduenne.
Le général romain y ne trouvant plus d'obstacles à son départ, laisse Labiénus avec trois légions et deux mille chevaux pour garder le port et pourvoir aux vivres : ut portus ttieretur et rei frumentariœ provider et. Cette mission obligeait Labiénus à se tenir lui-même dans le camp voisin du port , afin de pouvoir communiquer promptement avec les envoyés de César. Il dut néanmoins placer deux légions et sa cavalerie dans le quartier de Sombre-Haute pour surveiller l'extérieur et faire battre le pays par ses escadrons , depuis Ambleteuse jusqu'à Sangatte.
Ces dispositions prises, cinq légions étant embarquées et autant de cavalerie qu'on en avait laissé à Labiénus y c'està-dire deux mille chevaux. César met à la voile au coucher du soleil et, malgré les courants contraires, débarque le lendemain y vers midi , sur les côtes des Bretons , à Hith, croyons-nous , dont la plage lui avait procuré un débarquement si commode lors de sa première expédition : qua optimum esse egressum superiore œstate cognoverat. Sa flotte se composait de près de huit cents voiles.
Il apprit bientôt par ses prisonniers que les barbares, effrayés à la vue de tant de vaisseaux, avaient abandonné les bords de la mer pour aller se cacher dans les montagnes.
Après son débarquement, il choisit un lieu propre à camper, y laissa pour garder la flotte dix cohortes et trois cents chevaux, sous les ordres d'Alrius, et marcha, vers minuit, contre les barbares. Il n*avait pas fait plus de 18 kilomètres qu'il les découvrit près d'une rivière où ils s'étaient avancés avec leurs chariots. Cette rivière doit être la Stowr, coulant à un peu plus de 4 lieues de Hith. Repoussés par la cavalerie, ils vont s'établir au milieu des bois, dans un lieu qu'ils avaient fortifié à l'occasion de quelque guerre civile. Les légionnaires avaient donc franchi, pour les
joindre, la rivière à l'ouest d'Ashford, d*où ils s'étaient portés jusqu'au retranchement des Bretons.
On combattit bientôt de part et d'autre. L'ennemi fut débusqué de sa position et de la forêt. César devait le poursuivre le lendemain, lorsque des cavaliers d'Atrius vinrent lui apprendre que. la nuit précédente, une furieuse tempête avait jeté tous ses navires à la côte , où beaucoup s'étaient brisés. 11 retourna vers sa flotte, trouva, en effet, quarante navires fracassés et d'autres qui pouvaient être remis en état à force de travail. 11 mit à l'ouvrage les charpentiers des légions, en manda d'autres du continent : itaque ex legionibus fabros delegit, et ex continenti altos accersiri jubet; puis il écrivit à Labiénus de faire construire le plus grand nombre de navires possible par les légions placées sous ses ordres : Labieno scribitj ut, quam plurimas posset, Us legionibus , quœ sunt apud eum, naves instituât. Or, si ce général emploie les ouvriers de ses légions à construire des navires , ceux qu'il enverra du continent seront donc des charpentiers gaulois. Toujours est-il remarquable de voir qu'après chaque campagne les camps se transforment en chantiers et en arsenaux maritimes; chaque légionnaire était donc un homme de métier et les officiers, d'habiles constructeurs.
Ces choses faites et son camp bien fortifié. César retourna au même endroit d'où il était parti. Il y trouva les forces des Bretons augmentées de celles du roi Cassivellaunus, que tous avaient choisi pour chef et dont les États, séparés des nations maritimes par la Tamise, étaient à 30 lieues environ de la mer : cujus fines a maritimis dvitatibus flumen dividit, quod appellatur Tamesis , a mari circiter millia passuum Lxxx. Ces États devaient donc se trouver à gauche du fleuve sur les territoires de Windsor, d'Oxford et de Buckingham.
Ici César interrompt le récit de ses travaux pour nous parler de l'île et des mœurs des Bretons. L'intérieur du pays était, dit-il, habité par des peuples qui passaient pour y être
nés; la côte Tétait par des Belges que Tamour de la guerre et du pillage avait fait partir de chez eux. Ils avaient presque tous conservé le nom des nations d'où ils étaient sortis pour venir s'établir dans cette tle. On ne doit donc pas être surpris de voir les rois des Suessions et des Atrébates avoir des relations suivies avec leurs anciens sujets devenus insulaires. Leurs maisons étaient bâties à la manière de celles des Gaulois. Us avaient quantité de bétail ^ et pour monnaies ils se servaient de cuivre ou d'anneaux en fer d'un certain poids. Ils possédaient des mines d'étain dans le cœur du pays et des mines de fer sur la côte. Le cuivre y venait du dehors. Ils ne croyaient pas qu'il leur fût permis de manger des lièvres, des poules, ni des oies. Ils en nourrissaient cependant par récréation.
Les plus civilisés de tous ces peuples, ajoute César, sont ceux de Kent, dont tout le pays est maritime. Leurs coutumes diffèrent peu de celles des Gaulois. Ceux de Tintérieur n'ensemencent point leurs terres, vivent du lait et de la chair de leurs troupeaux. Ils se teignent le corps avec du pastel qui forme un vert de mer et leur rend dans la mêlée la figure horrible. Ils laissent croître leurs cheveux et se rasent le corps, excepté la tête et la lèvre supérieure. Une femme, chez eux, est commune à dix ou douze, surtout entre frères et parents. S'il en vient des enfants , ils appartiennent à celui qui l'a épousée. Revenons aux opérations de la campagne.
La cavalerie bretonne, soutenue par des chariots, attaqua celle des Romains et fut repoussée. Peu de temps après, ils sortirent de leurs forêts et vinrent fondre sur quelques cohortes de légionnaires qui travaillaient aux retranchements. César envoya à leur secours et les dégagea. Labérius Durus, tribun des soldats, fut tué dans cette expédition.
On comprit alors que la manière ordinaire de combattre ne convenait pas contre de tels ennemis, qui faisaient semblant de fuir, s'élançaient ensuite de leurs chariots et attaquaient à pied la cavalerie avec avantage.
CINQUIÈME GAMPàGNE 163
Le lendemain^ ils allèrent se porter sur des collines éloignées du camp romain. César, ayant envoyé trois légions et sa cavalerie fourrager de ce côté, ils vinrent subitement fondre sur les fourrageurs et sur les légions. Ces troupes les combattirent et en tuèrent un grand nombre. Alors les Bretons n*attaquèrent plus avec toutes leui*s forces. César, qui connut bientôt leur nouvelle tactique, marcha sur les États de
Gassivellaunus, qui étaient près de la Tamise : Cœsar ad
flumen Tamesimy in fines Casszvellatmi y exerdtum duxit . Il trouva les insulaires en bataille sur la rive opposée et devant le seul gué où Ton pût la traverser. S'il fût débarqué à Deal, il aurait dû passer la Stowr près de Cantorbéry, côtoyer la Tamise jusqu'au lieu où il la traversa, et parler aussi bien de ce fleuve que des grands bois et des montagnes qu'il rencontra chemin faisant. Il y a donc lieu de croire qu'il suivit la route de Mardsdone et de Guildford.
n traversa à son tour le gué, que Ton doit placer du côté de Reading. Les légionnaires avaient de Teau jusqu'au cou, ce qui ne les empêcha pas de marcher avec tant de promptitude et d'impétuosité que l'ennemi abandonna le rivage et prit la fuite.
Alors, Cassivellaunus congédia ses troupes et ne retint que quatre mille hommes, qui ne s'étudièrent qu'à fondre sur la cavalerie romaine lorsqu'elle s'écartait pour fourrager.
Les peuples d'Essex envoyèrent, dans le même temps, prier César de prendre sous sa protection Mandubracius, fils d'Imanuencius, leur ancien roi, que Cassivellaunus avait fait mourir. 11 en obtint des vivres et des otages. D'autres peuples firent également leur soumission. Ainsi se détraquait, peu à peu, la nationalité des Bretons.
César apprit alors que V oppidum de Cassivellaunus n'était pas éloigné : non longe ex loco oppidum Cassivellauni abesse, qu'il était défendu par des bois et des marais, et que la plupart de ses sujets s'y étaient retirés avec leurs trou-
164 LIVRE GHfQUIÈlfE
peaux. Tout porte à croire que cet oppidum ne se trouvait pas sur les bords de la Tamise.
Les Bretons donnent le nom de ville, ajoute rbistorien , à un bois épais, fortifié d*un rempart et d*un fossé qui leur sert de retraite lors des invasions ennemies : Oppidum autem Britanni vocanty quum silvas impeditas vallo atque fossa munieruntj quo incursionis hostium vitandœ causa convenire consueveriint. Nous recommandons ce texte, dont la science modeme nous semble avoir beaucoup trop abusé en plaçant sur la même ligne que ces oppida un grand nombre de villes gauloises qui leur étaient bien supérieures. César n*a fait cette remarque que parce qu'il a été réellement surpris de cette prétentieuse dénomination, et ne dit rien de pareil au sujet de la Gaule. Les Belges eux-mêmes ne possédaient pas des oppida si barbares, puisque ceux des Atuates et des Éburons, peuples vivant au milieu de leurs bois et de leurs marais, paraissent avoir été constamment habités.
César s'empare de V oppidum de Cassivellaunus et met en fuite tout ce qui ne tombe pas sous le glaive des légions. D*un autre côté, ceux du pays de Kent qui avaient attaqué la flotte furent défaits, ce qui engagea le chef breton à traiter par Tentremise de TAtrébate Comius, dont César exploita encore une fois le crédit qu'il avait parmi les insulaires. Cassivellaunus promit de fournir des otages et de payer tous les ans tribut au peuple romain.
Ces aflaires terminées. César résolut de rentrer dans la Gaule. L'armée repassa le détroit en deux voyages; car elle avait un grand nombre d'otages à transporter, et il lui restait peu de navires. Beaucoup n'avaient pu être réparés, et il n'était arrivé sur les côtes des Bretons qu'un petit nombre des soixante que Labiénus avait expédiés du port Itius. Tous, ayant été faits à la hâte, n'étaient guère en état de tenir la mer ni de résister aux tempêtes.
Ces navires ayant été mis à sec et la session des états de
la Gaule tenue à Samarobrive (Amiens) étant terminée : subductis navibus concilioque Gallorum Samarobrivœ peracto, César songea à mettre ses légions en quartiers d'hiver. Ce texte fait juger qu'il n'assista pas à cette assemblée. Il ne serait pas, d'ailleurs, allé à Samarobrive sans être accompagné au moins d'une seule légion, et ce n'est qu'après la tenue des états que toutes partent pour leurs hiberna.
La sécheresse de Tannée ayant été suivie d'une disette de grains, il fut obligé de les disperser comme il avait déjà fait trois fois les années précédentes.
Fabius alla avec la sienne hiverner sur les terres des Morins : ex quibus [legionibiis] unam in Morinos ducendam Fabio legato dédit. Quelques-uns la placent à Cassel [Castellum Morinorum) , sans réfléchir qu'il n'eût pas été prudent d'envoyer un seul corps si loin des autres et si près des Ménapiens, qui n'étaient pas soumis.
D'autres la font séjourner à Itius même, pour garder les navires. Nous ne partageons pas ce sentiment, puisque César dit qu'il envoie conduire sa légion chez les Morins : unam diœendam dédit. 11 n'aurait pas été besoin de la conduire à Itius, puisque toutes y étaient. Nous préférons Montreuil, situé à 9 lieues au sud de ce port , et où il existe un vaste camp romain. Cette légion pouvait, de ce lieu môme, avoir l'œil sur la flotte, qui , d'ailleurs, était en sûreté depuis que Comius avait réuni l'État des Morins à celui des Atrébates. Qui sait même si César tenait beaucoup à la conservation de ces navires, dont il ne sera plus désormais question?
Un autre corps fut envoyé, sous le commandement de Cicéron, chez les Nerviens (peuples de Bavay). Il y éleva, à la limite orientale du village de Rouvroy, à peu de distance de Mons, l'enceinte nommée le Catelet (1 ) , dont les contours les plus escarpés s'appuient à la rivière de Trouille.
(4) Beaucoup d'auteurs différent sur l'emplacement du camp de Cicéron. Il aurait existé, selon les uns ou Us autres, à Yelsig, entre Gandet Alost, à
166 LIVRE GINQUIÈMI
Une légion, composée de troupes levées sur les bords du Pô, et cinq cohortes allèrent, sous les ordres de Sabinus et de Cotta, chez les Éburons (Liégeois) : Vnam legionem quam proxime trans Padum conscripserat^ et cohortes v in EburoneSy quorum pars maxima est inter Mosam et Rhenum, misit. On lit dans le vi* livre qu'elles occm^vqxA Atuatuca, devenue Tongres d'après les géographes romains. Elles durent s'y rendre par l'antique voie de Némétocenne, de Cambray et de Bavay, laquelle a porté depuis le nom de Chaussée-^e-Brimehaut.
Une autre légion fut envoyée chez les Rhèmes, près de la frontière des Trévires, sous le commandement de Labiénus : in Rhemis cum Titurio Labieno in confinio Trevirorum hiemare jussit. Nous croyons qu'après être passée par Cambray et Landrecies elle alla fonder le camp situé dans le voisinage de Maquenoise, à 2 lieues d'Hirson et à 8 de la Meuse, qui servait de frontière aux Trévires. La situation de ce camp s'accorde parfaitement avec les faits militaires qui s'y rattachent et la description de l'historien , disant qu'il était fortifié par la nature et de grands travaux militaires : cum et loci natura et manu munitissimis castris contineret. Les curieux restes qu'on y voit encore, et qui consistent en épaisses murailles et silos profonds, prouvent que Labiénus n'avait rien négligé pour le fortifier dès son arrivée.
Roscius alla avec une légion chez les Essui : tertiam in Essuos Roscio ducendam dédit, c'est-à-dire aux environs de Sagium (Séez). Ce mot tertiam a fait commettre une faute grave à Galleron , archéologue normand des plus zélés. En effet, César l'emploie pour indiquer l'ordre dans lequel il répartit ses différents corps; Galleron a cru qu'il se rapportait au numéro de la légion , et comme on lit plus loin
Wandrez, entre Mons et Binche, à Tournay, XTervuiren , à Castres, entre Bruxelles et Enghien, à Mons, dont l'emplacement portait encore au yii* siècle le nom de Castrilocw, Nous adoptons l'opinion, la plus neuve et la plus pro bable, de M. Piérart, qui, dans son Histoire de Maubeuge, le place au Catelet.
que Roscius commandait la treizième, le même antiquaire a cru que ce général était entré deux fois dans le pays des Essui : la première avec la troisième légion , la seconde avec la treizième. On voit combien il est utile de lire son auteur avec la pluR grande attention.
Walckenaer place les Essui dans le duché de Luxembourg; c'est à tort, puisque , dans les attaques qui auront lieu contre plusieurs hiberna romains, on ne voit pas figurer celui de Roscius, qui pourtant se serait trouvé autant exposé que ceux de Cicéron, de Labiénus et de Sabinus aux injures des Éburons et des Trévires.
La nation des Essui étant tranquille et pacifiée : quietissimam et pacatissimam , Roscius paraît avoir fait hiverner sa légion sur deux points assez rapprochés Tun de l'autre : à Goul, touchant à Séez, et au Chatelier^ près Montmerrey, localités où se voient ses deux camps.
Trois légions furent enfin placées dans le Belgium par César : m Belgio collocavit. Comme il ne dit pas ce qu'il entend par le Belgium, nous sommes obligé de le découvrir par rétude de certains textes. On voit dans le viii* livre des Commentaires qu'il y envoie quatre légions et vient rejoindre l'une d'elles à Némétocenne (Arras) : iv legiones in Belgio collocavit. . . ad legiones in Belgium se recepity hibemavitque Nemetocennœ. L'Artois faisait donc partie du Belgium.
Samarobrive, dansTAmiénais, s'y trouvait aussi comprise, puisque César était dans cette ville avec une des trois légions placées dans le Belgium lorsqu'il y appela Crassus, pour le constituer préfet du corps qui devait garder cette place.
Mais Crassus lui-même venait du Belgium , où il avait été envoyé avec sa légion , et nous trouvons cette légion chez les Bellovaces : nuntium in Bellovacos ad M. Crassum quœstorem mittit {Cœsarl^ donc l'Amiénais, le Beauvoisis et l'Artois faisaient partie de cette contrée. Nous y ajouterons le pays des Silvanectes (Senlis), appartenant aux Bellovaces.
168 LIVBE CINQUIÈME
Les géographes Sanson et le P. Briet ont introduit le Yermandois dans le Belgium ; aucun passage des Commentaires ne vient étayer leur opinion. Ce pays possède y à la vérité, la superbe enceinte militaire de Yennand dans laquelle on a trouvé des médailles du temps d'Auguste; nous la regardons comme un camp de l'espèce des stativay occupé par une garnison permanente , chargée de tenir en respect les peuples belliqueux de la rive maritime y après que ïoppidiim des Véromandui (Saint-Quentin), devenu important, eut pris le nom d^Augusta Veromanduorum.
Maintenant que nous sommes fixé sur l'étendue du Belgium, il convient d'y répartir les trois légions qu'on y envoya. Nous placerons la première, commandée par Trébonius, avec lequel se trouvait César, à Samarobrive , sur la hauteur voisine de Yoppidum où depuis a été construite la citadelle d'Amiens. Dans ce camp étaient réunis les bagages de l'armée, les otages des cités , les archives militaires et les approvisionnements de blés : quod ibi impedimenta exercitus , obsides civitatum , litteras publicas , frumentumque omne quod eo tolerandœ hiemis causa devexerat,
La seconde, celle de Crassus, alla s'établir à 8 lieues de Samarobrive, dans le pays des Bellovaces : in Bellovacos. . . cujus hiberna aberant ab eo millia passuum xxv. Nous croyons qu'elle fonda, près de Roye , le camp nommé Vieux- Castily qui se trouvait en ligne avec celui de Labiénus, placé chez les Rhèmes, près de la frontière des Trévires.
Quant à la troisième , expédiée pour le Belgium sous les ordres de Plancus, on verra qu'elle s'établit aux environs de Bratuspantium (Beauvais), près du village de Bresles, où existe un retranchement qui porte le nom de Campde-César. Il n'y en eut pas d'envoyées chez les peuples d'Arras.
Toutes ces légions ainsi placées, dit l'historien, sauf celle de Roscius , qui était chez les Ëssui , pouvaient aisément se procurer des vivres, et se trouvaient contenues dans un
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espace de cent mille pas (33 lieues environ) : millibus passuum G continebaniur.
Cette distance, exacte à l'égard de plusieurs camps, a été reconnue fausse envers d'autres par tous les commentateurs de César. Nous ne citerons que l'exemple suivant : au lieu de 33 lieues, il y en a presque 66 deMontreuil à Tongres {Attiatiica)y et 58 d'Amiens [Samarobrivé) à la même ville. César aura donc voulu dire que les légions les plus éloignées l'une de l'autre ne l'étaient pas à plus de 33 lieues ; c'est ainsi que l'entend M. Schays, dans son savant ouvrage sur la Belgique : « Toute l'armée romaine , dit-il , se trouva concentrée de manière à ne laisser qu'une distance de cent milles (33 lieues) d'un camp à l'autre. »
Ce texte, différemment interprété, a fait naître des doutes, tantôt sur le véritable emplacement de Samarobrivé , tantôt sur celui d'Atuatuca. 11 faut donc admettre qu'il y a une erreur quelconque , soit dans l'évaluation des distances, soit dans la désignation précise du lieu où se trouvaient ces deux villes. Or, on ne peut croire que César ait commis la dernière faute, lui qui a séjourné à Samarobrivé et dit qu'Atuatuca, où il était passé, se trouvait au milieu du pays des Éburons : Hoc \Atuatucd\ castellum fere est in tnediis Eburonum finibus (lib. vi).
Aussitôt qu'il eut appris le campement des légions, il résolut de passer l'hiver dans la Gaule. Nous le verrons à Samarobrivé. 11 n'y fut pas plus tôt arrivé qu'il apprit l'assassinat de Tasgétius, auquel il avait conféré la souveraineté des Carnutes. Craignant que la révolte ne se propageât, il fit partir aussitôt la légion campée dans le Belgium sous les ordres de Plancus : L. Plancum cum legione ex Belgio celé-ruer in Carnutes proficisct jubet. Nous n'avons donc pas eu tort de placer cette légion dans le camp de Bresles , près de Bratuspantium. En effet, puisqu'il fallait faire diligence, il importait d'envoyer chez les Carnutes celle du Belgium , qui en était la plus rapprochée. Elle dut passer par Gisors,
Mantes et Rambouillet pour aller occuper le camp de Changé^ créé, avons-nous (lit, par Sabinus, après la seconde campagne de César, à 3 lieues à'Autricumy principal oppidum des Carnutes.
Ce soulèvement n'eut pas de suites sérieuses, mais il en survint un autre qui donna plus d'inquiétudes au conquérant. A peine Sabinus et Cotta furent-ils établis chez les Éburons qu*Ambiorix et Cativulc, les deux chefs du pays, s'empressèrent de leur envoyer des provisions de blés. Mais bientôt, gagnés par les émissaires des Trévires, ils oublièrent les anciens bienfaits de César et la protection qu'il leur avait accordée contre les Atuates. Ils levèrent des troupes, qui fondirent tout à coup sur les légionnaires sortis pour faire du bois et vinrent attaquer leur camp. Les Romains prirent les armes et bordèrent le rempart. De son côté, la cavalerie espagnole fit une charge heureuse et força l'ennemi d'abandonner l'attaque.
Alors les Éburons demandèrent à conférer, disant qu'ils avaient à faire des propositions susceptibles d'apaiser tous les différends. On leur envoya Arpinius, chevalier romain, et l'Espagnol Junius, auquel César avait déjà donné plusieurs missions près d'Ambiorix. Celui-ci reconnut que les Romains avaient déchargé son pays du tribut qu'ils payaient aux Atuates et délivré d'esclavage son fils et son neveu ; il ajouta qu'il en était reconnaissant; que l'attaque du camp avait été faite malgré lui; que sa nation n'avait pu s'opposer au torrent de toute la Gaule, et que son peu d'importance en était une preuve sensible : idse facile ex humilitate suaprobare posse; que les Germains passaient le Rhin ; que tous les Gaulois , d'un commun accord , avaient pris ce jour-là pour attaquer à la fois les quartiers romains; qu'il conseillait à Sabinus de retirer ses troupes de leur retranchement avant que les peuples voisins ne s'en aperçussent, et de les conduire soit au camp de Cicéron, qui n'était pas à plus de cinquante milles de là, soit à celui de Labiénus, qui n'était guère plus
éloigné : ediicios ex hibernis milites mit ad Ciceronem aut ad Labienum deducere; quorum alier millia passuum cir^ citer Ly alter pauloamplius abhisabsit ; qu'il jurait enfin de leur livrer passage pour reconnaître les bienfaits de César.
Voici encore de fausses mesures itinéraires, puisqu'il y avait 28 lieues et non 18 du camp de Tongres à celui de Cicéron, et 32 du même camp à celui de Labiénus. Heureusement que César les rectifie lui-même en plaçant le premier chez les Nerviens et le second chez les Rhèmes. Or, des camps placés sur le territoire de ces deux peuples ne pouvaient se trouver à 18 et à 25 lieues seulement d'Atuatuca.
Arpinius et Junius rapportèrent à leurs généraux l'entretien qu'ils venaient d'avoir avec Arioviste. Ce changement subit les embaiTassa. Ils ne crurent pas devoir négliger cet avis, pensant qu'il n'était pas probable qu'un État aussi faible que celui des Éburons eût osé seul et de lui-même entreprendre de faire la gueire au peuple romain. Ce passage est bon à noter et prouve que les terres des Éburons, quoique très-étendues, n'étaient pas fort peuplées.
Il* y eut de grandes contestations dans le conseil : Cotta et plusieurs tribuns étaient d'avis de ne pas sortir du camp sans l'ordre de César. Us disaient que, étant bien retranchés, ils pourraient tenir contre les Germains et les Éburons , que les quartiers les plus proches viendraient à leur secours , et qu'on ne pouvait suivre le conseil d'un ennemi en des circonstances si importantes.
Sabinus soutenait , au contraire , qu'il serait bien tard de se retirer lorsque toutes les forces des Éburons auraient été jointes par les Germains, qui éprouvaient une grande douleur de la mort d' Arioviste et de leurs revers précédents : magno esse Germanis dolori Ariovisti mortem et superiores nostras victorias. On voit que le roi germain survécut peu d'années à sa défaite, que ses sujets ne lui surent pas mauvais gré, et qu'il mourut peut-être désespéré de ne s'être pas vengé des Romains.
Sabinus ajouta qu'on pouvait alors sans risque se réunir à la légion la plus rapprochée , et que le contraire aurait lieu si Ton attendait l'arrivée des Germains.
Les deux chefs étaient loin de s'entendre lorsque Sabinus s'écria qu'il ne craignait pas la mort , mais que l'avis contraire au sien exposait les troupes à périr par le fer ou par la faim.
Ceux qui étaient présents au conseil les supplièrent de se mettre d'accord, car leur division était capable de tout perdre. Il était minuit. Cotta se rendit enfin à l'avis de Sabinus. On convint de partir sitôt que le jour paraîtrait, et le soldat passa la nuit à se préparer, faute énorme, puisqu'on l'excédait de fatigues et de veilles au moment où il allait se mettre en marche.
On sortit du camp au point du jour; les troupes cheminaient en longue file avec un bagage considérable. Les ennemis, qui avaient entendu du bruit dans le retranchement romain , étaient allés s'embusquer, en deux corps , dans un bois situé à 3 kilomètres de là. Un vallon se trouvait entre les deux embuscades. Quand ils y virent les légions engagées, ils descendirent des deux côtés du vallon et attaquèrent en queue, en même temps qu'ils empêchaient l'avant -garde d'avancer.
Sabinus n'avait pris aucune précaution et ne savait quel ordre donner. Cotta , plus prévoyant , ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer au salut commun. 11 remplissait en même temps les devoirs de capitaine et de soldat. On abandonna le bagage et l'on se forma en rond. Cette manœuvre, prise ordinairement dans les cas extrêmes , découragea les Romains et augmenta l'ardeur de l'ennemi. Tout retentissait de cris et de gémissements.
Les légionnaires ne manquaient pas de se maintenir courageusement , bien que leurs chefs et Cotta lui-même fussent blessés dans leurs rangs.
Sabinus, apercevant au loin Ambiorix qui animait ses
troupes y lui envoya son interprète Pompéius, pour le prier d'épargner le sang des soldats. Le chef éburon répondit que Sabinus pouvait venir traiter avec lui. Sabinus fit part de cette réponse à Cotta , en l'engageant à sortir de la mêlée et à l'accompagner près d'Ambiorix dont il espérait obtenir le salut de tous. Cotta proteste qu'il ne se rendra jamais près d'un ennemi armé, et persiste dans ce refus.
Sabinus va seul près du chef éburon avec quelques tribuns. Ils reçoivent l'ordre de mettre bas les armes, et, pendant un simulacre de conférence , ils sont tous enveloppés et massacrés. Alors les Gaulois redoublent d'ardeur, se jettent sur les troupes romaines et les mettent en désordre. Cotta et la plus grande partie de ses soldats périssent les armes à la main. Quelques-uns se sauvent dans le camp, résistent jusqu'à la nuit et finissent par se tuer eux-mêmes de désespoir; d'autres, échappés à la défaite, gagnent les bois, et, par des chemins de traverse, vont porter cette triste nouvelle à Labiénus.
Le vallon où l'on soupçonne que ce combat eut lieu se voit à 3 kilomètres de Tongres , sur l'antique voie conduisant de cette ville à Bavay.
César blâma la résolution de Sabinus et le trop de confiance qu'il avait accordée à des barbares. En effet, s'il fût resté dans son camp , il aurait pu s'y défendre , en sortir à point pour tomber sur l'ennemi et le repousser, manœuvre hardie qui lui avait réussi chez les Unelles et que Galba avait employée contre les peuples des Alpes.
Ambiorix, fier de ce premier succès, part de suite, marche jour et nuit avec sa cavalerie pour le pays des Atuates (Namur), ayant ordonné à son infanterie de le suivre. Il surexcite les aspirations guerrières de ces peuples par le récit de sa victoire, et va le lendemain chez les Nerviens, auxquels il raconte l'anéantissement des troupes de Sabinus et la mort des deux généraux romains, ajoutant que le moment était arrivé de venger leurs anciennes défaites. Les Nerviens, aisé-
ment persuadés, convoquent les Centrons, les Grudii, les Levaces, les Pleumosii et les Gorduni, peuples que Ton croit être ceux de Courtray, de Louvain, de Bruges, de Tournay et de Gand, qui faisaient partie de leur clientèle. César a donc exagéré la précédente défaite des Nerviens sur la Sambre, puisqu'ils sont maintenant en mesure de fournir des contingents très-respectables à ce soulèvement. Tous réunis partent pour le camp de Cicéron, où Ton ne connaissait pas encore la défaite et la mort de Sabinus. Leur cavalerie surprend en passant quelques légionnaires qui s'étaient éloignés pour aller couper des fascines et du bois devant servir à la défense du retranchement : qui lignationis munitionisque causa in silvas discessissent. Les premières occupations des soldats romains , lorsqu'ils avaient fait choix d'un emplacement pour camper, consistaient donc à le fortifier de tours en bois et de palissades.
Enfin, bientôt attaqués, les légionnaires courent aux armes et bordent le rempart. Ils essuient une rude journée. Cicéron tâche d'envoyer des messagers à César; aucun ne peut sortir tant les passages sont bien gardés.
Pendant la nuit, on se sert, avec une promptitude incroyable, du bois qu'on avait apporté, et Ton construit cent vingt tours pour garnir le retranchement : Noctu ex ea materia, quant munitionis causa comportaverant y turres cxx excitantur incredibili celeritate. Les Gaulois reviennent dès le lendemain à l'assaut et comblent le fossé. On leur résiste comme la veille ; on fait les mêmes efforts les jours suivants. Chaque nuit on façonne des pieux brûlés par le bout, des dards, des claies, desmantelets, et l'on ajoute de nouveaux étages aux tours.
Alors les plus notables des Nerviens demandent à parler à Cicéron. Après lui avoir répété tout ce qu'Ambiorix avait dit à Sabinus touchant l'armement général de la Gaule et l'arrivée des Germains , ils lui permettent de se retirer là où il voudrait. Cicéron se garda bien de prêter l'oreille à leurs
propositions. Alors ils enferment son camp d'un rempart de onze pieds de haut et d'un fossé de quinze pieds de profondeur. On remarqua que, n'ayant pas d'instruments propres à remuer la ten^e, ils étaient obligés de couper les gazons avec leurs épées et de les transporter dans leurs habits ; on peut juger de leur grand nombre puisqu'on moins de trois heures ils achevèrent leur contrevallation , qui n'avait pas moins de 5 lieues de développement ; les jours suivants ils élevèrent des tours à la hauteur des remparts du camp, travail qui avait été dirigé par des prisonniers romains.
Un grand vent s'étant élevé, le septième jour de l'attaque, ils lancèrent dans l'enceinte du retranchement des boules d'argile garnies de feu et des traits enflammés sur les huttes des soldats couvertes de paille selon l'usage des Gaulois : ferventes fusiliex argilla glandes^ fundis et fervefactajacula in casas, quœ more gallico stramentis erant tectœ, jacere cœpertmt. Les soldats romains s'abritaient donc, pendant l'hiver, sous des cabanes assez semblables à celles des Gaulois. Certaines dépressions de terrain , de forme circulaire , que l'on remarque au pied du vallum des retranchements antiques, pourraient fort bien être les aires de leurs tuguria.
L'embrasement eut lieu aussitôt , et le vent retendit sur tout le camp. On se battit ce jour-là avec un acharnement sans pareil. Enfin les Gaulois finirent par être repoussés à coups de pierres et essuyèrent de grandes pertes.
Cicéron faisait tous ses eflforts pour envoyer des messagers à César; sitôt qu'il en sortait un il était arrêté et livré au supplice à la vue des assiégés. Un esclave du Nervien Verticon, attaché au parti romain, se dévoua et réussit, vu qu'il était Gaulois et ne causait nulle défiance , à traverser les lignes ennemies et à porter sa missive à César.
Celui-ci dépécha de suite vers Crassus, campé chez les Bellovaces, à Roye, avons-nous dit, et lui notifia de partir dans le milieu de la nuit pour venir le rejoindre avec sa légion : sieUim nuntium in Bellovacos ad M, Crassum quœstorem
mittit, cujus hiberna aberant ab eo millia passuum xxv. Jubet média nocte legionem profidsciy céleri ter que ad se venire. Crassus s'empressa d'exécuter l'ordre de son général.
Fabius, campé à Montreuil, chez les Morins, fut mandé dans le pays des Atrébates où César devait le rencontrer : ut in Atrebatium finies legionem adducat,
Labiénus, à son tour, eut ordre de se porter sur le territoire des Nerviens, c'est-à-dire de Maquenoise à Bagacum, par Avesnes , s'il pouvait quitter sa position sans danger. Il répondit que, depuis la défaite de Sabinus, l'armée des Trévires venait à lui : quum omnes ad eum Trevirorum copiœ venissenty et qu'elle était déjà arrivée avec sa cavalerie à cinq quarts de lieue de son camp. César approuva qu'il gardât sa position, et, ne pouvant avoir aucun renfort des légions envoyées au loin, il tira seulement quatre cents chevaux des camps voisins.
Vers neuf heures du matin, l'avant-garde de Crassus arrivait , et César sut par elle que ce général approchait : Hora circiter m ab antecursoribus de Crassi adventu certior est factus. 11 lui laissa une légion et l'investit du commandement de Samarobrive. Il était donc lui-même dans cette ville, puisque Crassus , mandé près de lui : ut ad se veniat , vient l'y remplacer. Le môme jour, il fit une marche de 7 lieues et opéra sa jonction avec Fabius.
Cette rencontre dut avoir lieu à la frontière des Atrébates, devant Cambray, où Fabius se rendit par Hesdin, Saint-Pol et Arras, et César en suivant la voie de Samarobrive àBapaume. De Cambray, il y avait une route directe passant par le Quesnoy et Bavay, et touchant, au-dessus de Mons, au camp du Rouvroy, qu'occupait Cicéron. C'est une partie de la voie que nous avons fait suivre à l'armée romaine, lors de sa première expédition contre les Nerviens.
Cet itinéraire contrarie un peu ceux qui placent Samarobrive à Saint-Quentin, car il existait une voie gauloise de cette dernière ville à Mons, et César n'aurait pas eu besoin,
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s'il eût été à Saint-Quentin, de passer sur les terres des Atrébates pour atteindre le camp de Cicéron.
Se trouvant seulement à la tête de deux légions après sa jonction avec Fabius , il marche à grandes journées et apprend chez les Nerviens le danger que courait son lieutenant, n lui envoie une lettre par un cavalier gaulois y en Texhortant à tenir bon jusqu'à son arrivée. Elle était écrite en caractères grecs : litteris grœcis y afin que y si elle venait à être interceptée y Fennemi n'eût pas connaissance de son projet. Ce motif s'explique difficilement, puisque ces mêmes caractères se voyaient sur les médailles celtiques, dans les actes publics des druides et jusque chez les HelvétienSy qui avaient rédigé en lettres grecques les contrôles de leur armée. Les Gaulois ne possédaient donc pas de caractères particuliers, et, puisque ceux des Grecs leur étaient plus familiers que ceux des Romains, pourquoi César s'en sert-il? Tout s'expliquera si l'on admet ici que les mots litteris groBcis signifient en langue grecque y langue que ne parlaient assurément pas les Gaulois.
César s'était assez approché du camp de Cicéron pour que la fumée des embrasements que les légions opéraient donnât la certitude de son arrivée. Les confédérés, au nombre de soixante mille , quittent aussitôt leur siège pour venir au-devant de lui. Cicéron en fait instruire César par un autre esclave de Verticon. César reçoit cet avis à minuit, en fait part à ses troupes, les encourage et décampe au jour : postera die luce prima movet castra. Il n'eut pas plus tôt fait une lieue qu'il aperçut les Gaulois au delà d'un grand vallon traversé par un ruisseau. Ne pouvant les attaquer, car il avait à peine sept mille hommes sans bagages, trèsHuince effectif pour deux légions, il préféra se retrancher dans un lieu peu étendu , voulant d'ailleurs faire croire à l'ennemi qu'il n'était pas à craindre.
Son premier soin fut d'envoyer des éclaireurs chargés de reconnaître l'endroit le plus commode pour traverser le
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vallon, n y eut quelques escarmouches de cavalerie sur les bords du ruisseau ; mais chacun se tint renfermé dans son camp. César désirait les attirer de son côté^ afin de les combattre à la tête de son retranchement. Le lendemain , au point du jour, la cavalerie ennemie s'avança jusqu'aux portes du camp. César recommanda à la sienne de simuler la retraite et fit en même temps élever des fortifications de tous côtés, feignant beaucoup de crainte et de désordre.
Les ennemis y prenant le change , passent le vallon et viennent s'établir dans un lieu désavantageux ; puis, voyant que les légionnaires avaient abandonné leur rempart, ils s'en approchent et lancent des traits dans le camp romain. Leur assurance devient même telle que les uns commencent à escalader le vallurriy tandis que les autres s'occupent à combler le fossé. Alors César fait sortir brusquement son infanterie et sa cavalerie par toutes les portes , attaque l'ennemi et le met en fuite sans qu'aucun ose résister. On en tue un grand nombre et tous jettent bas leurs armes.
Craignant de les poursuivre, à cause des bois et des marais, César rejoignit le même jour son lieutenant, sans avoir perdu un seul homme : omnibus suis incolumibus copiis, eodem die ad Ciceronem pervertit y résultat inexplicable après une attaque exécutée par soixante mille hommes qui s'étaient si bravement conduits devant le camp de Cicéron.
César admira les immenses travaux , les tours, les béliers et les retranchements faits par les barbares; puis, ayant passé la revue de la légion, il trouva qu'il n'y en avait pas la dixième partie sans blessure : légions producta, cognoscU non dedmum quemque esse relictum militem sine vulnere^ d'où il jugea du danger qu'elle avait couru et du courage qu'elle avait montré. Ce résultat donne une idée des guerres de l'époque et du pauvre armement de l'armée gauloise : les Romains tuent à discrétion , les Gaulois font une infinité de blessures qui ne mettent pas même leurs adversaires hors de combat.
Les personnes qui visitent l'enceinte du Rouvroy peuvent facilement reconnaître l'endroit où César livra sa mémorable bataille. Il a été, en effets découvert à une lieue au sud du camp de Cicéron, sur le territoire de Vieux-Reng^ dont le nom y venant de Ring y signifie lieu de campement ^ et où Ton trouve depuis longtemps des débris d'armes antiques et des ossements humains.
La nouvelle de cette victoire fut portée à Labiénus par les Rhèmes avec une vitesse incroyable ; car^ bien qu'il se trouvât à 1 8 lieues des quartiers de Cicéron : ut cum ab hibemis Ciceronis millia passuum l abesset y ils étaient aux portes du camp de Labiénus le même jour, à minuit ^ et^ par leurs cris de joie^ lui apprenaient le succès des légions. On voit combien les Rhèmes étaient attachés à la fortune de César.
Induciomare ne tarda pas à être instruit de cet événement. Au lieu d'attaquer Labiénus le lendemain , comme il l'avait résolu y il s'enfuit au plus vite pendant la nuit et ramena ses troupes chez les Trévires : copiasque omnes in Treviros reducit. Ces deux textes se rapportent parfaitement au camp de Maquenoise^ qui était, d'une part, à 18 lieues de celui de Cicéron , et de l'autre chez les Rhèmes, puisque les Trévires retournèrent dans leur pays après en avoir abandonné l'attaque.
Ces choses terminées selon ses désirs, César renvoya Fabius dans son camp (de Montreuil) ; Cœsar Fabium cum legione m sua remittit hiberna y et résolut de passer l'hiver avec trois légions qu'il plaça dans trois quartiers différents, aux environs de Samarobrive : ipse cum m legionibus circum Samarobrivam trinis hibernis hiemare constituit. Ces trois corps devaient se composer de la légion de Crassus, laissée à Samarobrive , et des légions de Trébonius et de Cicéron. L'une de ces deux dernières dut occuper le camp de Bresles, élevé par Plancus avant son départ pour le pays des Carnutes, et l'autre celui de Roye, d'où partit Crassus lorsqu'il fut appelé au commandement de Samarobrive.
Ces corps, ainsi placés, se trouvaient à peu de distance de
V oppidum des Ambiani et non autour. C'est ce premier sens que rhistorien donne au mot circum , en parlant dans sa première campagne des légions qui campaient près d'Aquilée : circum Aquileiam. Nous ne voyons pas pourquoi certains antiquaires en envoient une fonder le camp de Yermand, trop éloigné de Samarobrive pour que Ton puisse dire qu'il était aux environs.
César, arrivé lui-même dans cette ville, s'aperçut bientôt que la défaite de Sabinus, colportée dans la Gaule, y avait entretenu un esprit de fermentation et de révolte qu'il devrait bientôt réprimer. D'abord Roscius, envoyé avec la treizième légion chez les Essui : quem legioni xiii prœfecerat, lui manda que de nombreuses forces appartenant aux cités armoricaines (la Normandie et la Bretagne) s'étaient réunies et approchées à 3 lieues environ de ses quartiers, d'où elles étaient reparties en apprenant la déhvrance du camp de Cicéron et le châtiment des confédérés. Les Essui composaient donc définitivement la cité de Séez , puisqu'ils avaient pour voisins les peuples de l'Armorique.
Il est probable que Roscius , apprenant ce soulèvement , se porta avec sa légion jusqu'aux frontières occidentales des Essui et campa sur le mont Mirât, en face de V oppidum de Falesitty où nous avons découvert les traces d'un camp romain qui interceptait l'antique voie venant de la Bretagne et des autres cités maritimes.
De leur côté, les Sénons, en grande autorité parmi les Gaulois, venaient de chasser Cavarinus, que César leur avait donné pour roi , et lui avaient envoyé des députés pour se justifier. 11 leur prescrivit d'amener leur sénat, car la déposition de Cavarinus avait eu lieu par une délibération publique. Ils refusèrent d'obéir, et leur rébellion sera punie à l'ouverture de la prochaine campagne. Enfin, le mécontentement était tel parmi les Gaulois qu'il n'y avait pas de peuple, sauf les Ëduens et les Rhèmes, dont César ne dût soupçonner la fidélité.
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Les TrévireSy suivant Texemple des autres, étaient toujours partagés en deux factions, à la tête desquelles se voyaient Induciomare et son gendre Cingétorix. Le parti national, qui reconnaissait le premier pour chef, convoqua, selon la coutume, les états sous les armes : armatum concilium mdicii. Tous ceux qui étaient propres au service devaient s'y rendre, et celui qui arrivait le dernier était massacré en présence de tous les autres : hoc more Gallorum est initium belli. Strabon ajoute (lib. iv) que tous ces hommes portaient de longs cheveux, étaient vêtus de saies (nos blouses actuelles], de braies qui les couvraient depuis la ceinture jusqu'aux genoux , enfin de brodequins en cuir qui se rattachaient à leurs braies. Us avaient de longs boucliers en osier recouverts de cuir, assortis à leur taille. Leurs armes étaient des lances, des frondes et des sabres, auxquels les légionnaires opposaient le javelot, dont ils usaient contre l'ennemi avant d'approcher avec leurs épées.
Induciomare fit déclarer criminel Cingétorix , son gendre , attaché au parti romain ; il instruisit ensuite l'assemblée que, étant appelé par les Sénons, les Garantes et plusieurs autres peuples de la Gaule , il traverserait les terres des Rhèmes et les ravagerait ; mais qu'il attaquerait auparavant le camp de Labiénus : ac prhisquam id faciat , castra Labienioppugnaturum. S'il ne ravage les terres des Rhèmes qu'après avoir attaqué le camp romain , ce camp était donc à l'extrême frontière de ce peuple, position qui convient parfaitement au territoire de Maquenoise.
Labiénus, fortifié comme il l'était, ne craignait rien pour lui ni pour sa légion. 11 épia seulement l'heure favorable de faire un coup de main, et fit entrer de nuit dans son camp la cavalerie des cités voisines.
Induciomare ne tarda pas à se présenter et vint plusieurs fois à la tête des siens reconnaître la position. 11 y passa même une partie du jour, faisant lancer des traits par ses cavaliers sur les légionnaires et les défiant au combat.
182 LIYBS CINQUIÈME
Gomme on ne leur répondait rien^ ils se retirèrent sur le soir sans garder aucun ordre : sub vesperum dispersi ac dissipait discedtmt. Labiénus , qui attendait ce moment avec impatience y fit promptement sortir sa cavalerie par deux portes^ avec ordre de courir droit à Induciomare et de ne frapper personne avant qu'il n*eût été tué, promettant de grandes récompenses à ceux qui le lui amèneraient mort ou vif. Ce coup de main réussit ^ car tous avaient la même préoccupation et n'en voulaient qu'à un seul. Ayant été atteint au gué d'une rivière^ Induciomare fut tué et l'on apporta sa tête au camp. La cavalerie ^ en rentrant ^ fit main-basse sur tout ce qu'elle rencontra.
L'action n'ayant eu lieu que le soir : sitb vesperum , les légions durent avoir peu de chemin à faire pour atteindre la rivière , aussi adopterons-nous celle qui passe par Rocroy et dont Tune des branches coule entre la Meuse et le camp romain.
Cette victoire ayant été connue , les Ëburons , les Nerviens congédièrent leurs troupes ^ et les légions purent passer l'hiver tranquillement dans la Gaule.
GUERRE CONTRE LES SÉNONS ET LES GÀRNUTES. — LABIÉNUS DÉFAIT LES TRÉVIRES. — PASSAGE DU RHIN. — DESCRIPTION DES MOEURS DES GAULOIS ET DES GERMAINS. — CÉSAR MARCHE CONTRE AMRIORIX. — LES SICAMRRES ASSIÈGENT LE CAMP DE CICÉRON
( Ayant J.-C. 53. — An de Rome 601 )
César passait Thiver à Samarobrive avec ses trois lieutenants Trébonius, Cicéroiiy Crassus et une foule d'hommes venus d'Italie pour exploiter sa fortune et la Gaule.
Parmi ces derniers se trouvaient des légistes ^ race nombreuse , inoccupée à Rome, venue tout exprès d'Italie pour partager , à sa manière , les dépouilles opimes des vaincus.
La conquête des Gaules leur permettait de mettre leur talent en pratique, car les cités n'étaient pas plus tôt soumises qu'on leur imposait les lois romaines. Quelques États seuls, tdliés à la république , pouvaient se gouverner d'après leurs anciennes coutumes. C'était l'exception. Les Atrébates durent cette faveur à l'afiection que le conquérant portait à Comius,
186 LIVRE SIXIÈBIE
leur roi : pro qvibus meritis [Comii] civitatem ejus immunem esse jusserat , jura legesque reddiderat (lib. vii). Or, si César rend aux Atrébates leurs lois et leurs immunités , c'est qu'il les en avait antérieurement privés.
Il fallait donc aux cités conquises et non alliées des légistes pour répandre et appliquer les lois nouvelles , car celles de l'antique et vénérable code druidique avaient fait leur temps. Au nombre de ces légistes nous placerons Trébatius^ ami de l'orateur Cicéron et probablement de son frère, lieutenant de César. Trébatius s'était introduit dans les fonctions judiciaires à Samarobrive et correspondait avec l'orateur romain. Ses lettres n'existent malheureusement plus, car elles auraient probablement fourni quelques curieux détails sur la cité des Ambiani et la manière dont on y rendait la justice ; mais on en trouve la substance dans celles que lui renvoya Cicéron : « Je me console de ton départ, dit-il, « pensant que tu es heureux à Samarobrive. S'il en est autrece ment, reviens près de nous , où il y aura toujours pour toi (( quelque avantage , car un seul de nos entretiens sera prête férable à tous ceux que tu peux avoir à Samarobrive. »
Trébatius ne se montrait, voyons-nous, que très-médiocrement satisfait; mais bientôt sa position change, puisque Cicéron lui écrit : « J'ai appris par Pansa que tu étais devenu (( épicurien. séjour heureux ! Qu'aurais-tu donc fait si « je t'eusse envoyé dans la voluptueuse Tarenteî»
Peut-être aussi faut-il un peu pardonner à Trébatius le dégoût qu'il éprouvait pour sa position , puisque l'orateur romain lui dit : « Je crains que tes talents ne te profitent <jc pas à Samarobrive, où c'est plutôt par le fer que par les i( formes de la justice que l'on soutient ses droits, d II lui reproche ensuite de ne pas répondre à ceux qui le consultent, ajoutant plaisamment : a Cependant tout le monde convint « que tu es le seul jurisconsulte habile qu'il y ait à Samaroa brive (1). ^
(\) Cic, LiH, famil.i no 4, p. 8.
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Mais bienlAl la fbrloiie sooril à Tiébatias, poisqo'il put fiiire Gonstniire une belle villa dans son pays natal, a|Nrès avoir quitté la Gaole.
César y craignant on sonlèvement général au printemps , manda trms antres légions, qui lui arrivèrent dltidie avant la fin de rhiva*, sous le commandement de Silanus, de Sextins et de Réginus : anie exaeiam hiemem. Il doubla ainsi le nombre des cohortes qu'il avait perdues avec Sabinns; ce nombre montait à quinze, il en recevait trente nouvelles. On sait que chaque légion au complet en possédait dix, formées chacune de six cents hommes. Une légion représentait alors deux de nos régiments actuels.
Ces trois nouveaux corps, venus au cœur de Thiver, durent prendre leurs quartiers sur le bord de la Somme , à l'ouest de Samarobrive, où ils fondèrent le camp de Pecquigny et celui de l'Étoile, nommé le Catelet. Les opérations qui vont suivre prouvent qu'ils s'établirent réellement près de César.
Alors les chefe trévires qui dirigeaient le parti national , après la mort d'Induciomare , conférèrent le commandement à plusieurs membres de sa famille. Ceux-ci firent alliance avec les Nerviens, les Éburons, les Ménapiens et même avec les Germains qui habitaient en deçà du Rhin, c'est-à-dire lesCérési , les Pémani, les Ségni et les Condrusi, placés entre ce fleuve et la Meuse. Tous se préparèrent à résister aux Romains.
César, voyant cette ligue , n'attendit pas la fin de l'année pour entrer en campagne. 11 réunit les quatre légions les plus proches : proximis legionibus iv coactis, probablement celles campées sur la Somme , qui étaient les plus voisines de Samarobrive. 11 marche sur le territoire des Nerviens (par Cambray, Bavay et Mons) , le ravage et force les habitants à lui livrer des otages.
Cette expédition terminée, il ramène ses troupes dans leurs quartiers : rursus iegiones in hiberna reduocit, et ordonne la réunion des états de la Gaule (à Samarobrive)
pour les premiers jours du printemps. Tous les peuples y déléguèrent^ à l'exception des Sénons, des Camutes et des Trévires.
Regardant cette défection comme un commencement de révolte, et pour faire voir qu'il tenait à s'occuper de cette affaire avant toute autre : ut omnia postponere videretur ; il transfère les états à Lutèce , ville des Parisii , anciens alliés des Sénons, leurs voisins, mais n'ayant pris aucune part au complot : confines eranthi Senonibus, civitatemque patrum memoria conjiinxerant : sed ab hoc consilio ab fuisse existimabantur. Après avoir prononcé cette translation du haut de son tribunal , il part aussitôt avec ses légions et se porte à grandes journées sur Agendicum (Sens) : eodem die cum legionibus in Senones proficiscitur y magnisque itineribus eo pei'venit. 11 est clair que toutes ces légions étaient réunies d'avance au nombre de six , savoir : les trois anciennes et les trois venues d'Italie, puisqu'elles partent ensemble dès le jour même où l'on a prononcé la translation des états. Samarobrive est évacuée. Le bagage de l'armée en est enlevé. La légion de Fabius, campée à Montreuil, paraît être restée seule dans le Belgium.
On ne peut admettre que , voyageant à grandes journées : magnis itineribus , César n'ait pas pris la voie la plus courte, évité Lutèce, pour se rendre chez les Sénons; aussi le ferons-nous passer par Bratuspantium (Beauvais), V oppidum des Silvanectes (SenHs) , latinum Meldœ (Meaux) et Riobe (Orbi).
Acco , sachant que les légions approchaient , fait soulever le peuple et ordonne à ceux des campagnes de se retirer dans leurs oppida : jvbet in oppida multitudinem convemre\ renseignement utile prouvant que ceux de Sens possédaient d'autres lieux susceptibles d'être défendus que leur place principale. N'ayant pas eu le temps de s'y jeter avant l'arrivée des Romains, ils renoncent à se défendre et envoient des députés à César pour implorer sa clémence. César
leur pardonne y à la prière des Éduens , leurs alliés , ne voulant pas employer en longues contestations le temps qu'il destinait à de nouvelles entreprises. 11 en exige cent otages, qu'il donne en garde aux Éduens. La suite prouvera que le chef Âcco fut arrêté et confié aux Mêmes. A sa place , on nomma Cavarinus prince des Sénons , qui détestaient pourtant son autorité.
Les Rhêmes, alors tout-puissants, firent recevoir en grâce les Carnutes , leurs clients , aux mêmes conditions que ceux de Sens : usi deprecatoribus Rhemis quorum erant in clientela : eadem ferunt responsa.
Ces aflfaires terminées, César partit pour Lutêce, où il conduisit les états jusqu'à la fin : peragit condlium. On peut les appeler les premiers états de Paris ^ par analogie avec le combat que Labiénus livrera l'année suivante aux Parisii , et que M. de Saulcy vient de nommer la première bataille de Paris. Il dut rester un certain temps à Lutêce , même après la clôture de l'assemblée, puisqu'il y attendit la cavalerie demandée à plusieurs cités pour entrer en campagne : equitesque imperat civitatibus. 11 n'indique pas les nations qui lui en fournirent ; on voit seulement qu'il avait enlevé celle des Sénons, commandée par Cavarinus, afin que le ressentiment de ce chef contre ses concitoyens et la haine qu'ils lui portaient n'excitassent point quelque sédition dans le pays.
Ici naît la question de savoir où étaient campées les légions devant Lutêce. On les a toujours placées sur la montagne Sainte-Geneviève et sur une partie des terrains du Luxembourg. Nous ne sommes pas de cet avis ; car si l'on y a trouvé des vestiges d'occupation militaire , ils sont évidemment de l'époque où les prétoriens eurent à garder le palais impérial des Césars.
Le conquérant tenait toujours ses légions à une certaine distance de la ville principale des peuples qu'il visitait; cette remarque nous a fait chercher son campement sur
les hauteurs de Belleville , et nous ne Tavons pas fait sans fruit. En effet, tout près du fort de Romainvilie, nous avons trouvé un tronçon de boulevard antique qui borde le sommet de la côte, devant la plaine des Vertus, et se voit encore sur une longueur de près de 200 mètres. 11 disparaît ensuite par l'effet des éboulements et des travaux nécessités pour la construction du fort actuel.
A l'est , les maisons tendant des glacis du fort à la grande route semblent avoir été construites sur une rampe qui n'était autre chose que l'ancien boulevard.
Le vallum qui fermait le camp au midi a dû traverser une longue sablonnière exploitée depuis plus de trente ans. On y a trouvé , à huit pieds de profondeur , une vingtaine de bêches en fer, qui paraissent avoir été oubliées dans le fossé par les travailleurs romains. De ces vingt bêches dix-neuf ont disparu. Nous avons été assez heureux pour recueillir la dernière, qui est très-oxydée, bien qu'ayant été trouvée dans un sable très-sec, et qui aurait été réduite en poudre ferrugineuse si elle eût séjourné dans tout autre terrain.
S'il est enfin difficile de reconnaître , par suite des travaux modernes, les contours exacts de ce retranchement, il en reste néanmoins assez de traces pour indiquer l'existence d'un véritable camp romain (1). Nous l'attribuons aux légions de César et croyons même que le nom de Romainville : Romana Villa^ consigné dans une charte de l'année 1219 citée par l'abbé Lebeuf , pourrait venir de ce camp et du séjour des légionnaires sur ce curieux plateau.
Cette partie de la Gaule pacifiée , César ne pensa plus qu'à faire la guerre à Ambiorix et à ceux de Trêves. Il n'ignorait pas que le chef éburon avait traité avec les Germains par
(4) Nous avons été accompagné dans une de nos exouruons par M. de Landreville , lieutenant-colonel au 5® de ligne , qui a fait une étude spéciale des camps antiques. Il a dessiné le plan de celui de Romainville , et nous pouvons affirmer qu'il partage entièrement notre opinion.
Tentremise des Trévires, et qu'au lieu d'en venir à une bataille rangée il avait résolu de se retirer chez les Ménapiens, peuples limitrophes dont le pays était couvert de bois et de marais. Il fallait donc, avant de l'attaquer directement y lui ôter la possibilité d'être reçu chez ces derniers ou chez les nations d'outre-Rhin.
Ce parti bien arrêté , César envoya , sous l'escorte de deux légions y tout le bagage de l'armée à Labiénus , campé dans k pays de Trêves : Hoc inito consilio, totius exercitus impedimenta ad Labienum in Treviros mittit, duasque legiones ad eum proficisci jubet ,
Nous avons vu , à la fin de la campagne précédente y que César avait envoyé Labiénus sur le territoire des Rhèmes, près de la frontière des Tré vires : in Rhemis. . . in confinio Trevirorum ; nous l'avons même placé dans le camp de Maquenoise, et voici maintenant qu'il se trouve dans le pays des Trévires sans qu'on sache comment et pourquoi. Il faut donc qu'après la défaite d'Induciomare il se soit porté chez ces derniers pour les surveiller et les tenir en respect pendant l'hiver. Ceci admis , il aura passé la Meuse et se sera étabUsur la montagne de Tiételberg, située à 2 lieues de Longwy, où existe un vaste camp romain.
Après le départ de ces deux légions , César marcha avec cinq autres y sans bagages , sur le pays des Ménapiens : ipse €um iegianibus expeditis v in Menapios profidscitur.
Il n'aurait dû lui rester que quatre légions après le dépaii des deux envoyées à Labiénus , puisqu'il n'en avait eu que six à Agendicum. S'il en a sept à Lutèce , c'est évidemment qu'il y aura été rejoint par Plancus, venu du pays des CamuteSy lequel va prendre part à la nouvelle expédition.
César savait qu'Ambiorix trouverait un refuge chez les Ménapiens y vu leur proximité des Éburons : cum iis {Menapiis\ esse hospitium Ambiorîgi sciebat .. . et erant Menapii propinqui Eburonum finibus. Il devait donc se porter sur la frontière commune à ces deux peuples , et quitter Lutèce
192 uvRE sixiiifs
pour se rendre à Mons par latinum (Meaux), Durocortorum (Reims) et Bagacum (Bavay).
Au-dessus de Mods^ il entrait chez les Levaci (de Louvain), alliés et clients des Nerviens, et rencontrait bientôt la Dyle, au delà de laquelle étaient les Ménapiens.
Il fit jeter des ponts sur la rivière y car ils étaient rares dans ces contrées , et divisa son armée en trois corps , composés chacun de deux légions. Il est encore à remarquer qu'il n'est parti de Lutèce qu'avec cinq légions : cuni kgionibus expeditis v ^ et qu'il se trouve maintenant à la tête de six ; donc il avait été rejoint , vers le Quesnoy , par Fabius venu de Montreuil pour opérer avec lui.
L'un de ces trois corps était commandé par César en personne , l'autre par Fabius , et le troisième par Crassus. Us s'avancent dans le pays sur trois lignes , nécessairement du côté d'Anvers, de Bréda et d'Ëindoven. Bien que les habitants se fussent retirés dans leurs bois et leurs marais. César, après avoir fait un grand butin d'hommes et de bestiaux , les contraignit à demander la paix. Ils l'obtinrent en fournissant des otages et promettant de ne pas recevoir Ambiorix. Il laissa l'Atrébate Comius avec la cavalerie de son pays chez ce peuple pour le tenir en respect, et marcha avec ses légions contre les Trévires : ipse in Treviros profidscitur.
Il dut, pour s'approcher de Trêves, suivre la voie gauloise passant par Bagacum (Bavay) , Quartensis Locus (Pont-sur- Sambre) , Avesnes, où se trouve un camp romain indiquant le séjour des légions , Rocroy, Mézières , Mosomagus (Mouzon), Arelonum (Arlon) et Andetarma (Echternach). Nous n'avons pas dû le faire passer par Maêstricht, puisqu'il ne se proposait de châtier les Éburons qu'après sa campagne en Germanie.
Avant qu'il eût quitté le pays des Ménapiens , les Trévires avaient amassé des forces considérables pour attaquer Labiénus, qui avait passé l'hiver sur leurs terres avec une seule légion : cum una legione, quœ in eorum finibiLS hiemaverat.
Ce texte est précis et confirme ce que nous avons dit touchant la nouvelle position prise par ce général chez les Trévires. 11 n'y a donc pas lieu de confondre le camp de Maquenoise avec celui de Tiételberg, comme on Ta fait jusqu'ici.
Ceux de Trêves ayant appris , chemin faisant , que César, avant de quitter Lutèce , avait envoyé deux légions de renfort à Labiénus, s'arrêtèrent à 5 lieues 1/2 de ses quartiers : millium passuum xv , en attendant un secours qui leur arrivait de la Germanie. Labiénus, connaissant leur projet, laisse cinq cohortes à la garde de son camp, puis, avec vingt-cinq autres, marche à leur rencontre et s'établit à 1/4 de lieue de leurs avant-postes.
Une rivière, difficile à franchir et à bords escarpés, coulait entre les deux camps : Erat inter Labienum atque hostem difficili transitu /lumen ripisque pneruptis. 11 est aisé de voir qu'il est ici question de la Mamers, l'une des nombreuses branches de la Moselle , traversée , vers Scheinfelz, à 5 lieues 1/2 du camp romain, par l'antique voie d'Echternach à Arlon que suivaient les Trévires.
Le général romain, ne se souciant pas de franchir la rivière pour les attaquer, feint la crainte et décampe avec beaucoup de bruit. L'ennemi prend le change , n'hésite pas à la traverser lui-même et engage la bataille dans un lieu désavantageux. Il ne peut seulement pas soutenir le premier choc et s'enfuit dans les forêts voisines, c'est-à-dire dans les Ardennes : ac primo concursu in fugam conjecti^ proximas silvas petiverunt.
Sur cette nouvelle , les Germains qui avaient été mandés se retirent chez eux. La famille d'Induciomare les suit ; tout le pays se rend à Labiénus. Il en donne la principauté à Cingétorix , qui reçoit enfin le prix de son alliance avec les Romains. Tout porte à croire que Labiénus s'était rapproché de Trêves par Arelonum (Arlon) pour organiser le pouvoir dans ces contrées, et qu'il y occupait l'ancien camp de César, situé dans le village d'Altrier, près d'Echternach, ayant
avec lai quatre légions. On doit en effet supposer que celle de Roscius, placée chez les Essui, était venue le rejoindre, puisque nous allons bientôt les voir toutes réunies sur les bords du Rhin.
Le but de César , en s'y rendant , était , après avoir raiïié Labiénus, de passer le fleuve pour punir les Germains d'avoir donné des secours aux Trévires , et pour ôter cette retraite à Ambiorix : Cœsar^ postquam ex Menapiis in Treviros venu y duabus de camis Rhenum transire constituit, quarum erat altéra ^ quod auxilia contra se Treviris miser ant; altéra, ne Ambiorix receptum ad eos haberet.
il ne fut pas plus tôt arrivé sur le bord du Rhin qu'il y fit jeter un pont contigu au territoire des TJbiens : quœ ripas Ubiorum contingebaty un peu au-dessus de l'endroit où il avait précédemment fait passer ses troupes : paulum supra eum locum quo antea exercitum transduxerat.
Nous avons placé ce lieu sur le territoire d'Andemach (lib. IV ). On y doit également voir le deuxième pont, puisqu'ils étaient à une distance inappréciable l'un de l'autre : paulum supra.
Il fut construit en peu de jours , car les légionnaires se rappelaient la manière dont ils avaient précédemment opéré. Ils entreprirent absolument les mêmes travaux. César y laissa une forte garnison du côté des Trévires pour les empêcher de remuer : firmo in Treviris prœsidio ad pontem relicto, ne quis ab iis subito motus oriretur.
Les Ubiens, dont il avait déjà reçu les otages et qui s'étaient soumis, lui envoient des députés pour se justifier, l'assurant qu'ils n^ont pas secouru les Trévires ni l6s autres Germains, et que, s'il veut de nouveaux otages, ils sont prêts à les lui envoyer. Ils avaient déjà réclamé sa protection contre les Suèves, lors de son premier passage en Germanie. Leur nouvelle requête prouve qu'ils étaient demeurés fidèles aux Romains. César, en eflfet, wwssokA
que les Suèves seuls étaient coupables et s'informa des chemins qui menaient sur leurs terres.
Peu de jours après ^ il sut des Ubiens, chez lesquels il était entré , que les Suèves assemblaient leurs troupes dans un seul endroit, et qu'ils avaient donné Tordre aux nations de leur cUentèle de leur envoyer un secours d'infanterie et de cavalerie. Sur cet avis, César se pourvoit de vivres, se poste dans un lieu favorable, ordonne aux Ubiens de quitter la campagne et de se retirer dans leurs oppida avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possédaient, espérant ainsi que la famine et l'incapacité des Suèves les pousseraient à la dure nécessité du combat. Si les Ubiens sont obligés de se retirer dans leurs places, c'est évidemment parce que les Suèves menaçaient leur tenitoire. On le croyait; mais on envoya des éclaireurs pour s'informer de ce qui se passait chez ces derniers. Ils rapportèrent qu'à Tarrivée de l'armée romaine les Suèves s'étaient retirés jusqu'à l'extrémité de leur pays, dans la forêt Noire, qui les séparait des Chérusques et les défendait des incursions les uns des autres; qu'ils avaient résolu d'attendre les légions à l'entrée de cette immense forêt.
Ici l'historien interrompt son récit pour nous entretenir des mœurs des Gaulois et des Germains. Nous le suivrons et dirons très-succinctement, d'après lui, que tous les peuples, les villes et les familles mêmes de la Gaule se divisaient en plusieurs factions , à la tête desquelles se voyaient les persoimages qui avaient le plus de crédit ; que ceux-ci exerçaient un pouvoir arbitraire dans les conseils et faisaient tout résoudre suivant leur volonté. Cette constitution politique, qui remontait très-haut, garantissait les petits de l'oppression des grands ; car chacun avait soin de protéger ceux de son parti, n en était de même du gouvernement général de la Gaule, dont tous les peuples étaient divisés en deux factions.
Lorsque César y arriva , les Éduens étaient à la tête de l'une et les Séquanes de l'autre. Ces derniers, se trouvant
être les plus faibles y recherchèrent Tamitié des Germains et d'Arioviste, qu'ils mirent dans leurs intérêts par des présents et de grandes promesses. Cette union les rendit si puissants qu'ils battirent leurs rivaux , détruisirent la noblesse des Éduens, enlevèrent leurs alliés et se rendirent souverains de toute la Gaule. L'Éduen Divitiacus était allé à Rome pour se plaindre du mauvais état de sa nation^ et en était revenu sans rien obtenir. L'arrivée de César changea tout. Elle augmenta le crédit des Éduens, qui recouvrèrent leurs alliés, tandis que ceux des Séquanes passèrent aux Rhèmes. Ceux-ci devinrent un État de premier ordre , grâce aux bienfaits de César , et lui restèrent toujours attachés , tenant la première place dans sa faveur après les Ëduens.
Il n'y avait dans toute la Gaule que deux conditions qui jouissaient de quelque considération , car le peuple n'y était compté pour rien. En effet, le peuple, pour être protégé, se plaçait sous la servitude des nobles, qui avaient sur lui autant d'autorité que les maîtres sur leurs esclaves : Sese in servitutem dicant nobilibus; in hos eadem omnia sunt jura quœ dominis in servos. >
Cette servitude des Gaulois nous paraît cependant n'avoir été que relative et assez ressemblante à la constitution féodale des âges suivants; car les nobles devaient avoir des esclaves attachés à leurs domaines autres que leurs propres concitoyens. Nous l'avons déjà vu (lib. i) lorsque ceux des Éduens quittèrent les terres de leurs maîtres pour aller se fondre dans les rangs de l'armée helvétienne.
Le premier ordre était celui des druides. Il avait l'intendance du culte des dieux , de l'instruction de la jeunesse et la direction des affaires tant publiques que particulières : nam fere de omnibus controversiis publicis privatisque constituunt. L'autorité que César attribue à ces prêtres est d'autant plus surprenante que , pendant ses neuf campagnes dans la Gaule , on ne les voit intervenir qu'une seule foÎ8>
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pour approuver une élection populaire qui avait eu lieu chez les Éduens.
César semble plutôt parler de leur pouvoir en historien des temps passés que de son propre temps. En effet, à son arrivée dans ce pays, les chefs des nations se faisaient entre eux la guerre tous les ans : quod ante Cœsaris adventum fere quotannis \bellum\ accidere solebat, état de choses qui dut fortifier Taristocratie militaire au détriment du pouvoir religieux 9 qui avait perdu de son prestige et de son autorité.
Les druides avaient un souverain pontife , et leur congrégation jouissait d'un tel crédit que dans chaque famille on cherchait à y introduire soit un fils, soit un parent. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme et à la métempsycose. Leur enseignement religieux se faisait de mémoire, mais ils se servaient de caractères grecs pour la rédaction de tous leurs actes , tant publics que privés : quum in reliquis fere rébus, publicis privatisque rationibus , grœcis litteris utantur.
Leurs réunions avaient heu tous les ans dans le pays chartrain, où il y avait un lieu consacré pour ces assemblées : liy certo anni tempore , in finibus Carnutum... considuntin loco consecrato. Des recherches nous ont fait connaître que ce sanctuaire doit être fixé sur le Loir, vers Alluyes, canton de Bonneval , où se voient de nombreux monuments gaulois et druidiques et les restes d'un camp romain, probablement établi pour surveiller leurs actes ou pour empêcher leurs assemblées.
Les Gaulois, lors des grands dangers occasionnés par leurs guerres ou de graves maladies, sacrifiaient des hommes par l'entremise des druides : administrisque ad ea sacrifida drtddibus utuntur. Qu'on ne soit donc pas surpris de trouver tant de dolmen ou autels druidiques sur lesquels ils égorgeaient des victimes humaines. On en a détruit un grand nombre, et ce qu'il en reste dans certaines localités prouve
que ces autels étaient peut-être alors plus tassés sur le sol que n'y sont aujourd'hui nos églises.
Nous croyons que ces monuments appartiennent au druidisme primitif, lorsque son culte s'exerçait encore en plein air et dans les forêts, mais qu'il en fut élevé d'autres moins barbares à mesure que les peuples s'avancèrent dans la civilisation. En effet, les Gaulois, dit César, offraient aux dieux les dépouilles des vaincus, leur sacrifiaient le bétail, et entassaient le reste dans un seul lieu. Beaucoup de cités, ajoutet-il, montrent ces objets réunis dans des endroits consacrés : Multis in civitatibus harum rerum exstructos tumulos lods consecratis conspicari licet. Or, ces dépouilles ne pouvaient être placées que dans des enceintes couvertes, et comme ces enceintes étaient consacrées, on pourrait donc les considérer comme des temples dédiés à Mars, auquel on offrait ce précieux butin : . . . habent opinionem ; Martem bella regere. Huic, quum prœlio dimicare constituerunty ea, quœ bello ceperunt plerumque devovent. On voit que nous sommes déjà loin des simples pierres druidiques, des cercles et des grottes naturelles que l'on remarque sur les pentes mystérieuses des vallées et dans les bois.
Mercure était le dieu principal des Gaulois. Ils le représentaient avec différents attributs : hujus sunt plurima simulacra. le considérant comme inventeur des arts, patron des voyageurs et des marchands. Il existe dans nos collections une infinité de statuettes en bronze de ce dieu, appartenant à répoque purement gauloise. Nous devons au même âge des images de chevaux et d'animaux fantastiques d'une exécution très-barbare.
Le nombre des figurines de Mercure devait être trèsconsidérable, puisqu'elles se trouvaient avec divers attributs dans les mains des artisans, des marchands et des voyageurs, naturellement placés sous son patronage.
Après lui, ceux que les Celtes révéraient le plus étaient Apollon ou Bely d'origine orientale, Mars, qu'ils nommaient
Estis, et Jupiter, Taranès ; puis Minerve, dont le nom gaulois n'est pas connu. Ils avaient touchant ces dieux les mêmes idées que les autres peuples, et croyaient qu'Apollon avait la vertu de guérir : Apollinem morbos depellere. Les noms à! Apollon et de Bel devraient donc se retrouver souvent près des fontaines dédiées aux divinités topiques : comme il n'en est rien, il y a tout lieu de croire que ce dieu y présidait sous d'autres dénominations : nous citerons, par exemple^ celle de Grannus , que portèrent les eaux d'Aix-la-Chapelle [Aquœ Grannenses). Alors le nom Gran ou Gan des Gaulois, resté à certaines roches druidiques, comme Pierre-Gan^ à Tancarville, indiquerait peut-être qu'elles auraient été consacrées à Apollon.
Les druides enseignaient aux Celtes qu'ils descendaient de Pluton : Dite pâtre prognatos prœdicant \ aussi mesuraientils le temps par le nombre des nuits. Cette divinité, chez eux, n'était autre que Theut ou TheutatèSy auquel ils immolaient des victimes humaines.
Les funérailles des Gaulois étaient magnifiques pour le pays. On brûlait avec le corps du défunt tout ce qui lui avait été cher pendant la vie, et Jusqu'aux animaux euxmêmes : omnia quœ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunty etiam animalia. Ceci ne doit s'entendre que des funérailles des grands, car, généralement, on trouve peu de squelettes de chevaux dans les tumuli gaulois. On vient cependant d'en rencontrer quelques-uns dans certaines tombelles du plateau 'd'Amancey , près Salins , avec des corps humains qui n'avaient pas subi l'action du feu.
Quant aux Germains, César dit que leur vie était plus nomade que celle des Gaulois, que la guerre et la chasse employaient tout leur temps; qu'ils n'avaient ni prêtres ni sacrifices, et ne connaissaient d'autres divinités que les choses qui frappaient leur imagination dans la nature, comme le soleil, la lune et le feu. On reconnaît la trace des religions de l'Orient dans ces croyances.
César, instruit par les espions des Ubiens que les Suèves s*étaient retirés dans leurs foréts> résolut de ne pas avancer plus loin de peur de manquer de vivres; car les Germains cultivaient peu leurs terres. Il se rapprocha des bords du Rhin et conserva le pont qu'il y avait Jeté. On en rompit cependant deux cents pieds romains (environ cent quatrevingt des nôtres), du côté des Ubiens : partem ultimam pontiSy quœ ripas Ubiorum contingebaty in longitudinem pedum ce rescindit. Au bout opposé, qui touchait à la Gaule, il fit élever une tour en bois à quatre étages, y laissa douze cohortes en garnison, fortifia ce poste et en donna le commandement au jeune Tullus : atque in extremo ponte turrim tabulatorum iv constitiiit, prœsidiumque cohortium xii pontis tuendi causa ponit.
Il est évident qu'il faut y mettre un peu de bonne volonté, comme l'a fait l'auteur allemand, M. de Goèler, pour découvrir, vers le milieu de ce pont, une île dans laquelle César aurait élevé sa tour et se serait fortifié. Cette tour fut placée au bout du pont, du côté de la Gaule, et se trouva renfermée dans le camp, que gardèrent les douze cohortes. Des vestiges de ces travaux se seraient probablement retrouvés, s'ils n'avaient été détruits par d'autres plus considérables dont les Romains de l'Empire couvrirent eux-mêmes la colline et le plateau d'Andernach.
César se voyait alors à la tête de dix légions, preuve que toutes étaient avec lui. Voulant entrer en campagne et trouvant que les blés commençaient à mûrir (on était donc vers le milieu de juillet), il s'occupa de l'expédition qu'il méditait contre Ambiorix. 11 avait dompté les Ménapiens, les Trévires, et intimidé les Germains ; il procéda incontinent au massacre des malheureux Éburons. Minutius Basilus, envoyé d'avance avec toute la cavalerie, marcha rapidement à travers la forêt des Ardennes, la plus grande de toute la Gaule, s' étendant depuis les rives du Rhin et les terres des Trévires jusque chez lesNerviens, c'est-à-dire jusqu'à Bavay et
aux bouches de l'Ëscaut : per Arduennam sUvam^ quœ est totius Galliœ maximay atque ab ripis Rheni fmibxjLsqxAe Trevirorum ad Nervios pertinet.
II est évident que Basilus partit d'Andernach^ puisqu'il fut obligé de traverser les Ardennes , qui couvraient presque entièrement les terres des Trévires, et qu'il dut se diriger sur Maêstrichty par les contrées où se voient maintenant les villes d'Ariviller, Munster-Eyffel, Herimboc, Comelis-Munster et Aix-la-Chapelle.
Il avait ordre de faire diligence et de ne pas allumer de feux dans ses campements afin que l'ennemi ignorât complètement son arrivée. C'était un coup de main que César avait ordonné contre Ambiorix. Basilus était naturellement instruit de la contrée où résidait le chef éburon; il s'y porta, mais, pour arriver à sa maison même, il avait besoin de guides. Quelques prisonniers qu'il ramassa dans les champs lui en servirent, et l'informèrent qu' Ambiorix n'avait près de lui qu'une simple escorte de cavalerie : multos in agris inopinantes deprehendit. Eorum indicio ad ipsum Ambiorigem contendit, quo in loco cum paucis eqiiitibus esse dicebatur,
Basilus approchait de la maison de ce chef ; mais comme elle était située au milieu d'un bois, selon l'usage des Celtes qui, pour éviter les ardeurs de l'été, les plaçaient toujours ainsi, et près des rivières, quelques cavaliers de la suite d' Ambiorix arrêtèrent un moment les escadrons romains au passage d'un défilé : Sed hoc eo factura est, quody œdificio circumdato silva [ut sunt fere domicilia Gallorum qui, vitandi œstus causa, plerumque silvarum ac fluminum pettmt propinquitates) , comités familiaresque ejus angusto in loco equitum nostrorum vim paulisper sustinuerunt.
Ambriorix, prévenu à temps par ses cavaliers, monte à cheval et s'enfuit dans les forêts. Ses chariots et ses chevaux devinrent la proie des Romains : rhedis equisque comprehensis.
Il est difficile d'indiquer d'une manière précise où se trou-
vait cette habitation. Elle était nécessairement sur la gauche de la Meuse, puisqu*Ainbiorix n'était pas sans inquiétude, et faisait garder les chemins étroits qui s'y rendaient. Sur la rive droite, elle eût été trop exposée aux surprises de la cavalerie romaine. Elle devait être même à quelque distance de Maastricht , puisque Basilus ne fut instruit du lieu où elle se trouvait que par des prisonniers ramassés dans les champs : in agris. Or, des champs n'ont pu exister que de l'autre côté de la Meuse, puisque les Ardennes étaient en deçà. Nous la placerons donc sur la Demer, au nord de Bilsen, et au centre du pays des Éburons.
Cette tentative ayant échoué, Basilus dut gagner Atuatuca (Tongres) , où il attendit César qui lui avait promis de le suivre de près.
Ambiorix, ne voulant pas assembler de troupes, envoya des messagers dans les campagnes pour les prévenir de la venue des Romains. Les uns, d'après son ordre, se retirèrent dans les Ardennes, les autres dans les marais.
Ceux qui étaient près de l'Océan allèrent se cacher, comme César l'avait prévu, dans les îles formées pendant l'été entre les bouches de l'Escaut et celles de la Meuse, c'est-à-dire chez les Ménapiens, car les Éburons ne possédaient pas les îles situées à l'embouchure de ces deux fleuves.
Cativulc, roi de la moitié du pays des Éburons, qui s'était uni aux projets de son collègue, se sentant accablé de vieillesse et hors d'état de supporter les fatigues de la guerre ou de la fuite, maudit mille fois Ambiorix qui l'avait embarqué dans cette entreprise et s'empoisonna avec de l'if, arbre très-commun en Gaule et en Germanie.
Avant de quitter les bords du Rhin pour aller rejoindre son lieutenant, César reçut les députations de deux peuples germains, les Ségni et les Condrusi, placés entre les Trévires et les Éburons : inter Eburones Trevirosque. Ignorant probablement le départ de Basilus et la route que tiendrait ï'ar-
SIXIÈME GABfPÀGNE 203
mée romaine, ils le prièrent de ne pas les traiter en ennemis, n'ayant jamais fourni d'auxiliaires à Ambiorix comme les autres Grermains établis en deçà du Rhin : nulla Ambiorigi auxilia misisse.
Ces derniers étaient les Gérésiens et les Pémaniens^ qui habitaient les territoires de Bouillon, de Marche, et avaient sans doute concouru à l'attaque des camps de Sabinus et de Cicéron. Ils se gardèrent bien d'envoyer des messagers à César, se trouvant éloignés des légions et n'ayant aucune excuse à faire valoir.
Le général romain, ayant appris des captifs que ces députés disaient vrai, leur ordonna de lui renvoyer les Éburons qui s'enfuiraient sur leurs terres : Cœsar, explorata re quœstione captivorum , si qui ad eos Eburones ex fuga convenissenty ad se ut reducerentur imperavit. 11 est évident qu'il n'est question ici que des Éburons qui traverseraient la Meuse entre Liège et Namur, et non du côté de Maëstricht , où allait passer l'armée romaine. Les Condrusi et les Ségni occupaient donc définitivement les terres situées sur la rive droite de cette rivière, au sud de Liège et de Namur.
César ajouta que s'ils se conformaient à cette prescription il ne violerait pas leurs terres, c'est-à-dire qu'il n'entrerait pas chez eux : Si ita fedssenty fines eorum se violaturum 7iegavit. Cette réponse était toute de circonstance, puisque , ayant le projet de s'engager sur la route suivie par Basilus, il laissait sur sa gauche les territoires de Spa et de Condroz.
Alors il divisa son armée en trois parties et porta tous ses bagages à Atuatuca : Tum copiis in très partes distributis impedimenta omnium legionum Atuatucam contulit. Tel était le nom de ce fort , situé presque au milieu du pays des Éburons : idcastelli nomen est. Hoc fere est in mediis Eburonum finibus. Sabinus et Cotta y avaient campé l'hiver précédent, et son parfait état de conservation devait épargner beaucoup de travail aux soldats.
La position d'Atudtuca n'a pas manqué d'être contestée à cause de diverses leçons qui existent dans certains manuscrits des Commentaires. Les éditions de Robert Estienne portent : ad Varutam^ maintenant Varroux, situé à une lieue de Liège. Dans d'autres textes on lit Vatuca^ ce qui a fait jeter les yeux sur Wittem, bourgade existant entre Maêstricht et Aix-la-Chapelle, à 2 lieues 1/2 de cette dernière ville.
Nous croyons qu'il faut lire Atuatuca^ nom changé dans la carte de Peutinger en celui d'il/wca, et dans l'itinéraire d'Antonin en ceux ^Atuatuca Tungrorum^ qui indiquent précisément (\!i^ Atuatuca était Tongres.
On s'est demandé comment un fort situé au centre du pays des Éburons pouvait porter le nom des Atuates? Quelques-uns ont prétendu qu'il lui avait été donné en souvenir de la victoire remportée par les légions sur ces derniers , opinion qui n'est pas discutable. On doit plutôt croire que les Atuates, après avoir rendu les Éburons tributaires, élevèrent ce fort dans le cœur de leur pays et y placèrent un poste pour les maintenir dans la soumission.
Si ce château n'eût été que le retranchement de Sabinus et de Cotta, César l'aurait appelé castra et non castellum. C'était donc réellement un ancien fort que ces deux généraux englobèrent dans leur camp.
Arrivé à Atuatuca, César prit les dispositions suivantes : il laissa la quatorzième légion récemment levée en Italie à la garde de ce retranchement et de tous les bagages de l'armée : Prœsidio impedimentis legionem dedmam quartam reliquit. Ce mot reliquit indique à coup sûr qu'il y était luimême, à la fête de ses troupes, autrement il aurait dit mittit.
Il ordonna à Labiénus de se porter avec trois autres légions vers la partie de l'Océan qui touchait aux Ménapiens : ad Oceanum versus, in eas partes quœ Menapios attingunt, profidsci jubet. On ne peut guère l'envoyer
ailleurs qu'entre Bréda et Berg-op-Zoom , vers les îles et les bas-fonds de l'Océan , qui appartenaient aux Ménapiens. Les environs de Gand ne peuvent convenir, étant trop éloignés du pays des Éburons; puis il aurait fallu traverser, pour s'y rendre , celui des Nerviens , qui sera visité par un autre corps.
Il envoya Trébonius, avec le même nombre de légions, sur les terres qui touchaient à celles des Atuates, c'est-à-dire chez les Nerviens des environs de Mons et de Bavay, et ordonna de les ravager : quœ A tuatucis adjacet depopulandam mittit. S'il ne prescrit rien contre les Atuates, c'est qu'ils avaient été tellement détruits qu'il n'en restait plus à châtier.
Quant à lui, avec les trois autres légions disponibles, il gagna l'Escaut et l'extrémité de la forêt des Ardennes, où il avait entendu dire qu'Ambiorix s'était retiré avec un petit nombre de cavaliers : ipse cum reliquis tribus ad flumen Scaldirriy quod influit in Mosam, extremasque Arduennœ partes ire constituit , qiio cum pauds equitibus profectum AmMorigem audiebat. Donc, cette grande forêt se prolongeait jusqu'à l'Escaut, du côté d'Anvers. Il dit, en partant, qu'il serait revenu dans sept jours , époque à laquelle il faudrait distribuer du blé à la légion laissée à la garde du camp.
Il recommande à Labiénus et à Trébonius de rentrer s'ils le peuvent en même temps que lui, afin de délibérer sur ce qu'il y aurait à faire après avoir reconnu les projets de l'ennemi.
11 est évident que l'armée romaine se composait de dix légions : neuf prennent part à l'expédition et la dixième reste au camp. Quant aux douze cohortes qui gardaient le pont du Rhin, elles durent être fondues peu après dans les anciens corps, car il n'en sera bientôt plus question.
Les légions ainsi disséminées n'allaient pas avoir d'armée à combattre. Les Éburons et leurs alliés ne possédaient aucun fort, aucun oppidum susceptible d'être défendu : non
206 LIVBE SIXIÈME
prcBsidiumy non oppidum quodse armis defenderei. Ds se dispersèrent dans les bois et les marais. Leurs retraites étaient connues, mais il ne fallait pas moins prendre de précautions en y arrivant. L'avidité des soldats pour le pillage les entraînait au loin , et devenait pour eux d'autant plus dangereuse qu'ils ne pouvaient marcher réunis; car dans ces forêts les routes étaient peu frayées et fort couvertes : et silvœ incertis occultisque itineribus confertos adiré prohibebant.
On s'est longtemps demandé comment César avait pu faire parcourir en tous sens les Ârdennes à ses légions. La solution de ce problème est dans le texte même que nous venons de citer : il y avait dans cette forêt de misérables chemins de communication dans lesquels toute autre armée qu'une armée romaine aurait craint de s'engager.
César dévasta tout sur sonpassage, et, pour que le désastre fût plus grand, il appela les peuples voisins au pillage des Éburons, préférant plutôt les exposer dans les bois que ses propres soldats : Cœsar ad finitimas civitates nuntios dimittit. Omnes evocat spe prcedœ ad diripiendos EburoneSj ut potius, in silvis, Gallorum vita quam kgionariorum periclitetur. Ces nations se rendirent à son appel, puis il revint au camp le jour qu'il avait fixé.
Son absence , quoique de courte durée , pensa néanmoins être funeste au camp de Mauvais- Augure ^ que commandait Cicéron. Le pillage exercé sur les Éburons ayant été connu des peuples d'outre-Rhin , deux mille cavaliers sicambres , voisins du fleuve : qui sunt proximi Rheno , le traversèrent sur des navires et des radeaux, à 30 milles (45 kilomètres) au-dessous du pont que César avait fait couper et laissé à la garde de douze cohortes : xxx millibus passuum infra eum locum ubi pons erat imper fectus prœsidiumqu^ ab Cœsare relictum. Leur passage dut s'opérer vers Bonn, qui se trouve précisément à 1 1 lieues au-dessous d'Andernach. Ils entrent sur les premières terres des Éburons : primos Eburonum
fines adeunt; donc ces terres touchaient au Rhin jusqu'à TAar {Obringa)^ rivière, avon&-nous dit, qui les séparait des Trévires.
Après avoir fait prisonniers quelques gens de la contrée qui s'étaient enfuis à leur approche , ils s'emparent de leurs troupeaux dont ils étaient très-avides, et s'avancent plus loin pour se livrer au pillage, sans être arrêtés ni par les bois ni par les marais. Cette marche enseigne qu'ils traversèrent les territoires de Duren [Marcodurum] et d'Aix-la-Chapelle.
Arrivés aux environs de la Meuse , ils s'informent près de leurs captifs du lieu où est César ; ceux-ci leur apprennent qu'il est allé au loin avec son armée, et l'un deux ajoute : « A quoi vous sert cette misérable proie que vous traînez après vous, quand vous pouvez devenir tout à fait riches? Vous n'êtes qu'à trois heures d'Atuatuca qui renferme les trésors de l'armée romaine , et où il ne reste pas seulement assez de soldats pour en garnir le rempart. »
Ceci devait se dire vers Maëstricht, qui n'était qu'à 3 lieues 1/2 du camp romain ; car nous ne supposons pas que cette manière d'apprécier la distance n'ait été applicable qu'à la bande de cavaliers présents dont la marche pouvait être plus ou moins rapide. Comme ils traînaient d'ailleurs après eux des esclaves et des troupeaux, ils ne devaient guère cheminer plus vite que des gens de pied.
Séduits par l'espérance d'un riche butin , ils cachent celui qu'ils possèdent dans un lieu couvert : in occulto relinquunt, et partent pour Atuatuca, ayant pour guide celui qui les avait si bien instruits : usi eodem duce cujus hœc indicio cognoverant.
Cicéron , qui avait observé jusque là l'ordre de César de ne laisser sortir personne du camp, finit par être touché des plaintes des soldats. Le septième jour, il envoya cinq cohortes pour fourrager dans un lieu qui n'était séparé de sa position que par une colline. 11 croyait n'avoir rien à craindre, étant couvert par neuf légions, nous dirons même dix.
208 LIVKE SIXIÈME
puisque celle restée à la garde du pont du Rhin pouvait le protéger contre les courses des Sicambres.
L'ennemi, arrivant sur ces entrefaites à toute bride, attaque d'abord la porte décumane sans. être aperçu. La cohorte qui la gardait peut la défendre à peine. La consternation est générale dans le camp , et Ton se rappelle déjà la défaite de^Sabinus et de Cotta. Sextus Baculus, bien que malade , sort de sa tente avec quelques officiers et soutient l'attaque. Les légionnaires qui étaient allés au fourrage rentraient alors et furent enveloppés. Surpris d'une pareille attaque, les uns se forment en triangle : cuneo facto, les autres se portent sur une colline où ils espèrent tenir bon. Les vieux soldats seuls percent les escadrons ennemis et rentrent au camp. Le reste est taillé en pièces.
Malgré cet avantage , l'ennemi, désespérant de forcer la position, bat en retraite , repasse le Rhin après avoir enlevé le bulin qu'il avait caché dans les forêts : cum ea prœda, quam in silvis deposueranty trans Rhenum sese receperunt.
Ceux qui prétendent qu'Atuatuca était entre Maèstricht et Aix-la-Chapelle se sont emparés de ce texte et ont dit que. César ne parlant pas du passage de la Meuse par les Sicambres allant assiéger Atuatuca , on doit en conclure que cette place était sur la rive droite.
Cette déduction est trop absolue , car il est dans les habitudes de César d'arriver droit au but, sans se préoccuper des rivières qu'il rencontre en chemin. Il fie parle pas de la Meuse quand Basilus et lui-même la passent ; il n'en parle pas davantage dans sa troisième campagne, lorsque les Sicambres, venant de chez les Ambivarites, la traversent pour atteindre le Rhin , parce qu'il n'a voulu exprimer que le fait principal de leur rentrée en Germanie.
César revint à Atuatuca, comme il l'avait promis, le lendemain de cette attaque, ou le septième jour depuis son absence. Ses lieutenants en firent de même. Il blâma Cicéron d'avoir permis à ses soldats de sortir du camp, et fit distri-
buer du blé à sa légion ; chaque homme le broyait lui-même dans des meules portatives en pierre, transportées soit à dos soit parmi les bagages. On en recueille souvent des débris sur tout sol romain. Il y en avait de pareilles à T usage des familles 9 car les mouUns hydrauliques n'étaient pas encore inventés. Tourner la meule, dans les grandes villa ^ était une punition infligée à l'esclave dont on était mécontent.
César retourna aussitôt chez les Éburons et les fit piller par une infinité d'hommes venus des cités voisines. Il y mit tout à feu et à sang et recueillit un grand butin. La cavalerie, courant de tous côtés, n'épargna rien pour rencontrer Ambiorix, mais toujours inutilement, car il ne passait jamais deux nuits dans le même endroit et n'avait plus que quatre cavaliers à sa suite.
César , n'ayant perdu que deux cohortes dans cette campagne, ramena son armée à Reims : Durocortorum Rhemorum reducit. Il se tait, comme à l'ordinaire, sur le chemin qu'il suivit. Deux routes seules pouvaient le conduire dans cette ville : l'une passant par Juliers, Epternach et Mouzon. C'était la plus longue. S'il l'avait prise au commencement de la campagne, c'est qu'il voulait éviter le pays des Éburons, rejoindre Labiénus à Trêves , et franchir le Rhin à Andernach. S'il l'eût prise, au retour, elle l'aurait contraint de traverser les Ardennes , et son récit mentionnerait un châtiment quelconque infligé aux Cérésiens et aux Pémaniens, près desquels il aurait passé. Nous lui ferons donc prendre la voie d'Atuatuca àBagacum, touchant à Geminiacum (Gembloux), et allant de Bavay à Reims par Pont-sur-Sambre et Verbinum (Vervins).
Les états de la Gaule avaient été convoqués dans Yoppidum des Rhêmes. César était victorieux ; il ne sut pas éviter d'être cruel, en faisant examiner la dernière révolte des Sénons et des Carnutes , et condamner à mort Acco , qui subit sa peine selon les anciennes lois romaines : more majoruniy c'est-à-dire qu'il fut frappé de verges et décapité.
210 LIVRE SIXIÈBfE
On interdit Teau et le feu à ses complices. Nous avons vu qu*il avait été enlevé de Sens et confié à la garde des Rhèmes, qui s'étaient faits les geôliers du conquérant.
Ces affaires terminées , les légions furent envoyées en quartiers d'hiver. Deux se rendirent chez les Trévires par Noviomagiis (la Neuville), Mouzon et Yvoy. Nous croyons qu'elles y occupèrent trois camps; qu'une entière s'établit dans celui d'Altrier, voisin d'Echternach (1) et de Y oppidum des Trévires, pour le tenir en respect ; que cinq cohortes de la seconde légion fondèrent le camp de Dalheim , situé entre Luxembourg et Rimich, et que les cinq autres s'établirent dans celui de Tiételberg.
Il a été exécuté dans le camp de Dalheim des fouilles intéressantes, il y a peu d'années, par ordre de l'administration des travaux publics du grand-duché de Luxembourg. Ce retranchement, devenu station romaine, a été détruit par Attila.
Deux autres légions gagnèrent le pays des Lingons, où elles établirent deux camps : le premier, celui de Germaine, situé dans le village de même nom qui se trouve près d'Auberive, à l'ouest de Langres , et le second sur le territoire de Flogny, non loin de la levée qui conduit de Tonnerre à Sens.
Les six dernières légions se portèrent sur le territoire des Sénons : vi reliquas in Senonum finibus Agendici. Il est probable qu'elles arrivèrent d'abord à Agendicum et qu'elles se répartirent ensuite sur différents points du pays, où l'on peut se rendre compte de leurs divers campements. Le premier et le plus vaste, qui a pu contenir quatre légions, se voit aux portes de Sens. Nous l'avons attribué à celles qui vinrent chez les Sénons pour y rétablir l'ordre avant la tenue
(4) Echternach porte le nom à^Andethanane ricus dans le testament de saint Wîllebbrord, écrit au vii* siècle. L'ouvrage du P. Wiltheim » p. 596, offre le dessin d*un camée trouvé à Echternach , et de deux bas-reliefs , dont Pun , représentant des naïades , est incrusté dans l'une des piles du pont qui traverse la Sure.
des états de Lutèce ; le second, nommé le Camjhdu-ChâteaUy existe sur la commune de Villeneuve-le-Roi , à 1 6 kilomètres de Sens, près de la voie romaine allant de cette ville à Auxerre ; le troisième , enfin , sur le mont Avrolo , commune d'AvroUes, où passait l'antique route de Sens à Alise-Sainte- Reine. Ces dix légions ainsi placées se trouvèrent presque en ligne, depuis Agendicum jusqu'à Echternach.
Après avoir fait approvisionner de blés tous ces cam{>s , César partit , croyons-nous , d' Agendicum pour l'Italie , où il tint les états.
RÉVOLTE PRESQUE GÉNÉRALE DES GAULES PAR LE CONSEIL DE VERCINGÉTORIX. — RETOUR DE CÉSAR. — SIÈGE d'AYARICUM (BOURGES). — VERCINGÉTORIX RASSURE SES TROUPES. — DIVISION PARMI LES ÉDUENS. — SIÈGE DE GERGOVIE , OPPIDUM DES ARVERNES. — RÉVOLTE DE LITAVIC. — COMBAT DE LABIÉNUS CONTRE LES PARISII. — SA JONCTION AVEC CÉSAR
(Avant J.-C. 52. — An de Rome 603)
La septième campagne de César sera définitive. Commencée SOUS de fâcheux auspices, elle se termine par un coup d'éclat et fait comprendre aux Gaulois que, le vice de leurs constitutions et leurs querelles intestines les rendant incapables de soutenir la lutte, ils n'ont d'autre parti à prendre que de subir la loi du vainqueur et de se fondre eux-mêmes dans cette puissante oligarchie qui visait à l'empire du monde sous le nom de sénat et de peuple romain.
(4) NouR divisons ce livre en deux parties pour traiter à part les événements
216 LIVRE SEPTIÈBiE
César ne fut pas plus tôt arrivé dans la Cisalpine pour y tenir les états qu'il apprit le meurtre de Claudius et l'appel de toute la jeunesse d'Italie sous les armes. Il fit faire une levée générale dans la Province. La Gaule transalpine ne tarda pas à savoir ce qui se passait à Rome, et les Gaulois ajoutèrent d'eux-mêmes une circonstance qui paraissait fondée, c'est que César serait retenu en Italie et ne rejoindrait pas ses légions.
Affligés de se voir soumis au joug des Romains, ils parlèrent librement de prendre les armes. Les principaux chefs tinrent des conciliabules dans leurs forêts, se plaignirent de la perte de leur liberté et surtout du supplice d' Acco : queruntur de Acconis morte, qui n'avait commis d'autre crime que d'être resté fidèle à la Gaule.
Avant de se déclarer, ils arrêtent d'empêcher le retour de César : ut Cœsar ab exerdtu intercludatur^ pensant que les légions n'oseraient sortir de leurg quartiers en son absence, et que lui-même ne pourrait les rejoindre sans escorte : neque imperator sine prœsidio ad legiones pervenire possit.
Les Carnutes, offensés du meurtre de leur chef, prennent les armes les premiers, sous la conduite de Cotuatus et de Conetodunus. Ils se jettent sur Genabum (Orléans), pleine de citoyens et de marchands romains, les massacrent, ainsi que Furius Cotta, envoyé dans cette ville pour y faire des approvisionnements de blés : qui rei frumentariœ , jussu Cœsarisy prœerat, interficiunt, La Gaule était donc envahie par des commissaires romains recueillant à titre de réquisitions forcées tout ce qui était nécessaire à la subsistance des légions : les blés de l'Orléanais étaient expédiés à Agendicum par les cultivateurs gaulois, qui se voyaient non-seulement contraints de les livrer gratuitement, mais encore d'user leurs chariots et leurs équipages pour les transporter dans les camps. 11 en était de même dans tous les pays voisins des lieux où stationnaient les soldats romains.
Le massacre d'Orléans fut bientôt connu jusque chez les
^PTIÈBiE CAMPAGNE 217
Arvernes ; car s'il arrivait quelque chose d'important, les Gaulois s'en prévenaient mutuellement par des cris qui se propageaient dans les campagnes. Les patriotes de T Arvernie prirent les armes et placèrent à leur tête Vercingétorix, un des principaux du pays.
Il existait alors à Gergovie, oppidum des Arvernes, un parti prudent qui craignait de se compromettre avec les Romains. A sa tête se voyait l'oncle de Vercingétorix, appelé Gabarit , qui fit chasser son neveu de la ville , l'accusant de vouloir entraîner le peuple dans la sédition.
Vercingétorix avait le désir de venger la mort de son père GeltiUius, qui avait eu le commandement de toute la Gaule et que ses concitoyens avaient assassiné, parce qu'ils le soupçonnaient d'aspirer à la royauté. Sorti de Gergovie, il réunit un grand nombre de partisans, rentra dans la ville et en expulsa à son tour ceux qui l'en avaient chassé.
Il reçut de ses amis le titre de roi, et retint par l'horreur des supplices les esprits flottants, soit en faisant périr les uns par le feu, soit en faisant arracher les yeux et couper les oreilles aux autres, qu'il renvoyait chez eux pour servir de leçon à tous et les effrayer par la grandeur du châtiment.
Il est évident que César commence son système de dénigrement contre le chef arverne qui, à coup sûr, n'aurait pas attaché toute la Gaule à ses intérêts s'il eût été si cruel.
En peu de temps Vercingétorix fit alliance ; sïbi adjungit , avec les SénonSj les Parisiiy les PictonSy les Cadurces (de Cahors), les TuronSy les Aulerces (d'Évreux, du Perche et du Maine), les Lemovices (de Limoges), les Andes (d'Angers), et avec tous ceux qui étaient voisins de l'Océan.
Ces peuples se soumirent à son autorité : omnium consensu ad eum refertur imperium. Il leur demanda des otages, un certain nombre de troupes et toutes les armes qu'ils auraient en leur possession : certum numerum militum celeriter ad se adducijubety armorum quantum quœque civitas domi. Il s'attacha ensuite à posséder un bon corps de cavalerie.
218 LIVBS SEPniME
Ainsi se recruta Tannée des Arvernes. Elle ne fut pas plutôt formée que Yercingétorix envoya son lieutenant Luctérius, chef audacieux de la nation des Cadurces (Gahors), avec une partie de ses troupes chez les Rutènes (de Rodez); lui-même marcha sur le pays des Bituriges.
Ceux-ci , prévenus de son arrivée, députent vers les Ëduens leurs alliés, pour en réclamer des secours. Les Éduens leur envoient de la cavalerie et de Finfanterie, d'après l'avis des généraux que César avait laissés pour commander en son absence : de condlio legatorum quos Cœsar ad exercitum reliquerai. 11 est surprenant que César n'ait pas désigné un général pour le remplacer , et que les légats laissés chez les Sénons et les Séquanes ne se soient crus autorisés qu'à donner des conseils aux Éduens.
Ce corps alla jusqu'à la Loire, qui séparait sonpays de celui des Bituriges. Il y resta plusieurs jours et n'osa la fi^anchir. 11 en partit même et fit savoir aux lieutenants romains que, les Bituriges ayant fait alliance avec les Arvernes, il avait craint, s'il eût passé le fleuve, de se trouver pris entre les deux armées. On ignora toujours si cette excuse était fondée ou si c'était une perfidie. Quoi qu'il en soit, ils n'eurent pas plus tôt abandonné la Loire que les Bituriges se joignirent aux Arvernes, dont l'armée se trouva grossie des forces de cette puissante nation.
César apprit ces événements pendant qu'il était en Italie. Il partit de suite pour la Gaule, prévoyant qu'il se mettrait difficilement à la tête des légions, car s'il les mandait dans la Province elles courraient risque d'être attaquées en chemin, et s'il tentait de les rejoindre, il ne pourrait le faire sans danger.
Hachant enfin que Luctérius, lieutenant de Yercingétorix, 5»o tiouvait chez lesNitiobriges et les Gabali (peuples d'Agen ol do \lende), où il recrutait des forces pour se jeter sur la lUoviace, il alla tout d'un trait à Narbonne, c'est-à-dire qu'il buisii la voie gauloise devenue plus tard Aurélienne ou prin-
cipale (Via solemnis)^ laquelle entrait dans la Transalpine un peu avant Nice, passait par Antibes, Napoul [Eorrea), Fréjus, Cabasse {Matavo)^ Grande-Peigère [Tegulatum) et Aix, d'où elle gagnait Narbonne par Nîmes , Sextantio (près Montpellier), Forum Domitii et Cessera (Saint-Thibery). Il était accompagné de recrues levées en Italie : supplementumque quod ex Italm adduxerat^ recrues qui étaient ordinairement incorporées dans les légions.
n place des postes autour de Narbonne , de Toulouse, de Rodez, et ordonne aux troupes venues avec lui et aux anciennes garnisons de la contrée de se porter chez les Helviiy peuples du Vivarais, dont V oppidum était Alba Hel-viorumy maintenant ApSy petit village situé dans TArdèche, à 2 lieues au nord-ouest de Viviers.
Luctérius, n'osant s'aventurer au milieu des postes romains, se tint à l'écart. César partit alors pour aller rejoindre ses troupes, concentrées chez les Helviiy c'est-àdire qu'après avoir quitté Narbonne il gagna Aps par Sex-tantio et Ntmes. On était dans la plus mauvaise saison de l'année; la route qu'il devait suivre dans les montagnes pour entrer en Arvernie était encombrée de cinq à six pieds de neige. Rien ne l'arrête ; il se fraye un chemin à travers les précipices, et arrive chez les Arvernes qui ne l'attendaient pas dans une pareille saison, se croyant assez défendus par les Cévennes.
Sa marche, après son départ A'Alba^ est encore un sujet très-controversé, 'et le sera tant qu'on n'aura pas trouvé de traces du camp qu'il occupa dans l' Arvernie. Cette question, présentée au congrès scientifique tenu au Puy en 1855, a donné lieu à l'opinion suivante émise par M. l'abbé Sauzet : César, en quittant Aps, passa par Saint-Jean-le-Centenier, d'où il se porta dans les plaines d'Aubenas. L'armée se divisa en deux parties près de la montagne du Coiron et ne se réunit que dans le Yélay. Elle dut ensuite passer par le
220 LIVRE SEPTIÈBiE
Puy {Revessio)y ancien oppidum des Vellavij ravageant tout sur son passage ; car les populations lui étaient hostiles.
César, arrivant à Revessioy n'était encore que chez les Vellavi. II y a donc nécessité, puisqu'il enh*a chez les Arvemes, de le conduire vers Brioude [Brivas], où il établit ses campements et d'où il envoya de la cavalerie au loin pour semer la terreur.
Vercingétorix était alors aux environs A^Avaricum. Des courriers l'ayant informé de ce qui se passait dans son pays, il fut entouré de ses troupes qui le conjurèrent de pourvoir au salut de la patrie , car elle allait bientôt avoir le fort de la guerre à supporter. Touché de leurs plaintes, il quitte le pays des Bituriges et rentre en Arvernie : castra ex Bitungibus movet in Arvemos versus.
La ruse de César avait réussi. Il voulait faire rentrer les Arvernes chez eux et les éloigner des légions cantonnées dans le nord , afin de pouvoir les rejoindre et les réunir avec sécurité. Il quitte son corps d'armée , sous prétexte d'aller chercher des renforts, et en laisse le commandement au jeune Brutus , auquel il ordonne de faire battre la campagne par la cavalerie , l'assurant qu'il ne s'éloignera pas à plus de trois journées de lui : ne longius triduo ab castris absit.
Sans que personne se soit douté de son départ, il arrive à Vienne à grandes journées, ayant dû suivre la voie de Puyen-Velay [Revessio] , d'Yssengeaux [Icidmagus) , d'Aissumin [Aquœ Sextiœ)y de Monistrol, de Saint-Étienne et de Rivede-Gier. De Vienne, et avec la cavalerie qu'il y avait envoyée, il marche secrètement, de jour et de nuit, sur les terres des Éduens , afin d'éviter toute surprise , et arrive sur celles de Langres où campaient deux légions : ubi ii légumes hiemabant. Cet itinéraire fait connaître l'existence d'une voie gauloise allant de Vienne à Langres et même au delà de Bar-le-Duc où était le camp de Germaine, voie assez bien entretenue pour qu'il ait pu la suivre sans difficulté , de jour et de nuit , avec son escorte de cavalerie.
César, en quittant Bnitus, lui avait dit qu'il ne s'éloignerait pas à plus de trois journées y ou , selon quelques traducteurs, qu'il ne serait pas absent plus de trois jours. Cependant il a fait plus de 80 lieues. N'en pourrail-on pas conclure que, usant encore de ruse , il trompa son propre lieutenant et sur ses projets et sur la distance qui devait les séparer?
Arrivé chez les Lingons, près de la légion campant à Germaine, il envoya l'ordre à ses autres corps de se réunir en un seul lieu avant que les Arvernes fussent instruits de son arrivée. Nous verrons bientôt que ce lieu était Âgendicum : Eo guum pervenisset y ad re liguas legiones mittity priusgue in unum locum omnes cogit guam de ejus adventu Arvernis nuntiari posset.
Cet ordre dut s'exécuter ainsi : les légions placées chez les Trévires, dans les camps de Tiételberg, de Dalheim et d'Altrier, allèrent directement à Âgendicum, par Metz, Toul , Joinville et Troyes. La légion de Germaine rallia celle qui était à Floigny , d'où elles se portèrent ensemble sur le même oppidum. Quant aux corps hivernant en Sénonie, leur marche est indiquée par les antiques voies près desquelles ils étaient campés. La légion de Villeneuve-le-Roi prit la route d'Auxerre à Sens; celle d'Avrolles, la voie d'Alise- Sainte-Reine à la même ville.
Vercingétorix ayant eu connaissance de l'arrivée de César (à Agendicum), s'aperçut qu'il avait été dupe de ses artifices, n retourna de suite, avec ses troupes, chez les Bituriges, d'où il partit : atgue inde profectuSy pour aller faire le siège de Gergobina (Bourbon-l'Archambault), oppidum des Boïens, établis dans cette contrée sur les terres des Éduens après la ruine des Helvètes.
Il résulte de ce texte que le chef gaulois était d'abord entré chez ceux de Bourges, du côté de Chantelle, d'où il atteignit ensuite la ville des Boïens , dont les terres étaient enclavées dans celles des Bituriges et occupaient peut-être la moitié do l'espace existant entre le Cher et l'Allier.
ttt LIYBE SEPTIÈME
Alors César demanda des vivres aux Éduens et fit dire aux Boleus de tenir bon jusqu'à son arrivée. 11 laissa deux légions à Agendicum avec tous les bagages, et partit pour secourir la place assiégée : Duabus Agendict legionibus atque impedimmlis totùis exercitiis relictis ad Btnos proficiscitur. Ce n*est donc pas sans motif que nous avons placé la concentration de tous les corps romains à Agendicum.
Il marchait à la tête de huit légions et se trouvait le lendemain de son départ en face de Vellaunodunum (Chàteau-Landon), Tun des oppida des Sénons, duquel il dut s*empai*er, car il pouvait intercepter les vivres à son armée. 11 est surprenant que la présence de six légions, pendant l'hiver, autour d' Agendicum n'ait pas opéré la soumission complète de la contrée. César fit commencer la contrevallation de la place , et Ton s'en occupait depuis deux jours loi^ue, le troisième, les oppidani se rendirent et livrèrent leurs armes , leurs chevaux et six cents otages.
Pressé de partir , il laisse Trébonius pour l'exécution du traité, et se dirige sur Genabum (Orléans), l'un des oppida des Carnutes : Genabum Carnutum proficiscitur. Il y arrive en deux jours : hue biduo Cœsar pervertit y ayant, par conséquent, fait une douzaine de lieues dans ses deux étapes. C'est peut-être la seule fois que l'historien précise le temps qu'il met à se rendre d'une ville dans une autre , ce qui indique approximativement la distance qui existait entre elles, ^t met, par conséquent, le lecteur à même de se rendre compte de la longueur de ses marches ordinaires.
U n'aurait fait que 9 lieues si l'on plaçait, avec d'Anville, Vellatmodunum à Beaune, distance insuffisante pour deux étapes.
Gemibum résiste , sachant que les Romains ont une vengoanoe à exercer contre elle. Les légions en brûlent les pui loâi, pénètrent dans l'intérieur et fondent sur les habitants {G{iHabeàises\ qui se précipitent dans une rue tortueuse et sur le ^uut fort étroit qu'ils avaient sur la Loire : quod pontis
atqiœ itinerum angustiœ multitudini fugam intercluse^ rant. Ils sont atteints et massacrés ; la ville est pillée, brûlée et démolie. Remarquons en passant l'existence de ce premier pont d'Orléans , et le mot Genabenses , indiquant que cette ville était constamment habitée et défendue par ses propres citoyens; autrement César se serait servi de l'expression Camutes y applicable à ceux de la nation qui seraient venus se réfugier dans leur oppidum.
L'année romaine franchit la Loire et parvint sur les terres des Bituriges : exercitum Ligerim transdudty atque in Biturigum fines pervenit y c'est-à-dire qu'après avoir traversé la partie de l'Orléanais située sur la rive gauche du fleuve elle se rendit chez les Bituriges , dont la frontière méridionale devait s'étendre jusqu'à la rivière de Beuvron. César ne se serait pas servi de l'expression pervenit s'il fût entré de suite chez les Bituriges après avoir passé la Loire ; nous Urions introduxit^ mot employé lorsque Crassus entra chez les Sotiates immédiatement après qu'il eut franchi la Garonne : in Sotiatium fines exercitum introduxit (lib. m).
Dès que Vercingétorix fut instruit de son arrivée , il leva le siège de V oppidum des Boïens et se porta au-devant de lui : Vercingétorix y ubi de Cœsaris advenfu cognovity oppugnatione desistit^ atque obviam Cœsari profidsdtur.
César rencontra sur sa route : positum in viuy la place de Noviodunum appartenant aux Bituriges. (Elle était donc sur la voie d'Orléans à Bourges.)
Pendant qu'il l'assiégeait , les habitants lui envoyèrent des députés pour demander grâce. Pressé d'aller plus loin, il leur ordonna de remettre sur-le-champ leurs armes et des otages ; quelques otages étaient déjà livrés; plusieurs centurions et des soldats s'étaient même introduits dans la ville pour recevoir les armes et les chevaux , lorsque parut tout à coup la cavalerie gauloise, qui précédait l'armée de Vercingétorix. Les oppidaniy se flattant d'être bientôt secourus, courent aux armes et ferment leurs portes. Les officiers romains
entrés dans la place se font jour avec leurs épées et se retirent tous sans perte.
César lance sa cavalerie contre celle de Vennemi qui , ne pouvant tenir y prend la fuite après avoir perdu beaucoup des siens , et se replie sur le gros de son armée : atque in fugam conjecti^ multis amissis , sese ad agmen receperunt.
Ce revers remplit de frayeur les habitants de Noviodunum; ils livrent les auteurs de la révolte et se rendent de nouveau, après quoi César part pour aller assiéger A varicum (Bourges), la plus forte place des Bituriges : Cœsar ad oppidum Avaricurriy quoderat maximum munitissimumque in finibm Biturigum . . . profectus est^ comptant que la prise de cette ville lui assurerait la soumission de tout le pays.
Vercingétorix , confus de la perte de Vellaunodunum , de Genabum et de Noviodunum , représenta à son conseil qu'il fallait faire la guerre autrement que par le passé , et qu'au lieu d'engager un combat général il valait mieux s'attacher à retrancher les vivres à l'ennemi ; que, le fourrage ne pouvant encore être coupé , la cavalerie romaine serait obligée de se répandre au loin et qu'il pourrait l'attaquer avec la sienne ; qu'il fallait enfin tout brûler autour de soi pour ne pas laisser de retraite aux lâches ni de vivres à César. Cet avis étant approuvé, on met le feu sur tous les points. Plus de vingt oppida des Bituriges sont incendiés. La même chose a lieu dans les États voisins. On ne voit partout qu'embrasements, au grand dése^oir des habitants, qui se consolent néanmoins en pensant qu'ils en seront dédommagés par la victoire.
Peu après , Vercingétorix leur demande le sacrifice d' Avaricum. 11 trouve une grande résistance de la part des Bituriges. Ils s'écrient que cette ville est une des plus belles des Gaules, qu'ils désirent la défendre, d'autant mieux qu'elle se trouve dans une position forte , entourée d'eau et d'un marais, et qu'elle n'a qu'une avenue fort étroite : Facile se lod natura defensuros dicunty quody prope ex omnibus
partibm flumine et palude drcumdata, unum habeat et perangvstum aditum. Cette résolution prise, on fait choix de ceux qui sont réputés les plus braves, et on les envoie pour défendre la place : defensores idonei oppido deli" guntur.
César, avons-nous dit, marchait sur Avaricum. Vercingétorix le suivit à petites journées et vint camper à 5 lieues de la ville, dans un poste protégé par des bois et des marais : Vercingetorix minoribus Cœsarem itineribus svbsequitur, et locum castris deligit paludibus silvisque muni-- . turriy ab Avarico longe millia passuum xv. La science moderne a reconnu qu'il s'établit au lieu dit ^Allean^ près Baugy, à 5 lieues à l'est de Bourges. Ce sentiment, que confirme la tradition locale , a été adopté par tous les historiens du Berry, depuis Chaumau, qui écrivait en 1566, jusqu'à M. Raynal dans le travail qu'il a publié sur la même contrée.
Après cette analyse de la marche de César depuis Orléans jusqu'à Bourges, nous jetterons un regard rétrospectif pour en déduire certaines conséquences, mettant en première ligne la question de savoir où était Noviodunum.
Trois localités prétendent à ce titre :
l"" Nohan, village situé à 3 lieues 1/2 au sud- est de Bourges;
2* Neuvy-sur-Barangeon, à 5 lieues au nord de la même ville;
3*Nouan-le-Fuzelier, entre Orléans et Neuvy-sur-Barangeon.
Le choix de Nohan , sous Bourges, appartient à d'Anville, par la raison que. César entrant chez les Bituriges en même temps que Vercingetorix levait le siège de la ville des Boïens, il y a, dit-il, nécessité de placer Noviodunum sur un point intermédiaire et correspondant à la marche des deux généraux. 11 rappelle le texte suivant à l'appui de son opinion : In fines Biturigum pervenit [Cœsar], Vercinge-
toriXy tibide Cœsaris adventucognovity oppugnationedesistit^ atque obviant Cœsari proficiscitur.
Ce raisonnement serait Juste si l'on interprétait le texte à la manière du savant géographe. Nous ne croyons pas que le mot arrivée se rapporte positivement à l'entrée de César chez les Bituriges. S'il en était ainsi, l'historien aurait ajouté, selon sa méthode ordinaire (1), le mot Aw aux mots : ubi de Cœsaris adventu cognovit.
Cette phrase n'est, selon nous, que la répétition de celle qu'il a faite précédemment : disant qu'il alla le plus secrètement qu'il put de Vienne chez les Lingons, afin que les Ar\'emes n'eussent pas connaissance de son arrivée, dont ils furent pourtant informés après la réunion de ses différents corps : priusquam de ejus adventu Arvernis nuntiari posset. Hac re cognita. . .
Or, si Vercingétorix connut bientôt la venue de César chez les Lingons , comment , étant si bien renseigné , n'aurait-il pas appris aussi vite sa marche sur Agendicum et le siège de Vellaunodunum , qui arrêta les légions durant quatre à cinq Jours; pourquoi n'aurait-il pas, dès ce moment, abandonné le siège de Gergobina pour aller sur la frontière septentrionale des Bituriges avant que l'armée romaine l'eût franchie ?
César emploie souvent au hasard le mot adventusy il dira, par exemple, dans sa campagne de Lutèce, que le chef gaulois manda les peuples des nations voisines aussitôt qu'il sut l'arrivé de Labiénus sur les terres des Parisii : cujus de adventu ab hostibus cognito (libre vu). Lefe événements prouvent qu'ils y étaient réunis bien auparavant.
L'opinion de d'Anville pourrait encore être renversée de fond en comble par les objections suivantes :
l"" Comment supposer que le général romain ait passé
(\) Nous ne citerons que les deux exemples suivants : Hue [Veioniio], • . contenait (lib. i), Hmc [Genabuml biduo Cœsar pervenit (lib, Vii).
devant Avaricum sans s'y arrêter, sans même en parler, pour aller faire le siège d'une petite place située à 3 lieues plus loin, et d'où il serait revenu devant le fameux oppidum^ Ne dit-il pas, d'ailleurs, qu'il rencontra Noviodunum aussitôt qu'il fut entré chez les Bituriges ?
2*^ Nohan est à une lieue et demie de la voie que les légions auraient suivie pour s'y rendre ; Noviodunum devait être sur la même voie : positum in via.
3*^ Comment les renforts envoyés par Vercingétorix pour défendre Avaricum auraient-ils pu y arriver si l'armée romaine se fût trouvée entre cette place et les forces des Arvemes?
4** Si le chef gaulois se fût arrêté devant Nohan , il n'aurait pu donner aux Bituriges l'ordre d'incendier leure villes, de détruire les biens des campagnes, alors que la majeure partie du pays aurait été envahie par les légions.
5** Nohan est à 3 lieues de Bourges. Si César eût quitté Nohan pour marcher contre Bourges en même temps que Vercingétorix allait camper vers Baugy, leur direction eût été différente dès le point de départ, et le général gaulois n'aurait pu exécuter plusieurs marches derrière les légions qui n'auraient eu , elles, qu'une demi-étape à parcourir pour arriver devant Avaricum.
Nous n'avons que cette dernière objection à faire touchant Neuvy-sur-Barangeon ; car ce lieu n'est qu'à 5 lieues 1/2 au nord de Bourges, et Vercingétorix n'aurait pas suivi l'armée romaine pendant deux heures sans être obligé de la quitter pour marcher sur Baugy.
On a découvert, il est vrai, à 3 kilomètres de distance de Neuvy, des restes de murs antiques que l'on a attribués à la forteresse de Noviodunum , erreur grave , car ces restes appartiennent à une villa gallo-romaine, comme l'indique le nom de Villate que porte le taillis voisin. Il est fâcheux que des antiquaires haut placés aient pris les murs d'une simple habitation pour ceux d'une forteresse gauloise ; nous crai-
gnons que d'autres savants, non moins autorisés , ne soient tombés dans le même écueil.
Nous arrivons à Nouan-le-Fuzelier. D'Anville prétend que ce lieu, situé à l'extrémité méridionale du diocèse d'Orléans, n'était pas chez les Bituriges : assertion difficile à prouver, car on sait que la création des évéchés fit subir des changements notables aux limites des anciens peuples. N'avons-nous pas vu d'ailleurs que César ne se sert pas de l'expression introduxity mais qu'il use du moi pervenit ^o\xv indiquer, après son départ d'Orléans, son arrivée sur les terres des Bituriges?
Nous admettons cette localité, parce qu'elle est plus éloignée de Bourges que Neuvy, parce qu'on doit croire que Vercingétorix s'y était porté pour interdire aux légions l'entrée du pays, parce qu'il existe sur le territoire de cette commune un lieu dit Vietcx-Château-de-Courcimont qui n'est autre que Voppidum antique. Il était établi sur un massif haut de sept mètres, long d'un kilomètre et large de quinze mètres, protégé d'un côté par une vallée, et de l'autre par la petite rivière de Néan.
Le nom de Nouan est écrit Novan dans des chartes du XII® et du XIII* siècle conservées aux archives du château de Moléon (1), et l'on ne pourrait se dissimuler que Novan et Néan ne soient une contraction de Noviodunum.
Ce point admis, il nous reste à rechercher quel dut être le dernier itinéraire des deux armées. Si, à la nouvelle de la marche et des premiers succès de César, Vercingétorix abandonna le siège de Voppidum des Boïens pour aller au-devant des légions, il dut suivre la voie antique de Bourbon-l'Archambault à Noviodunum, passant par Limoise, Sancoins, Bourges, Alloguy, Neuvy-sur-Barangeon et Salbris.
A Salbris, il sut que César assiégeait Noviodunum. Ne voulant pas attaquer l'armée romaine, il dut s'établir dans
(4) Renseignement communiqué par le trës-juJicieux M. Alix, curé de Nouan le-Fuzelier.
une bonne position sur la Saudre, vers Pierrefitte, d'où il envoya sa cavalerie du côté de la place assiégée. Ses escadrons, bientôt chargés par ceux des Romains, rétrogradèrent sur leur camp et ne purent éviter la rencontre sanglante qui eut lieu dans la plaine des Tombelles, voisine de Pierrefitte, et où il existe une grande quantité de tumiili renfermant des squelettes humains et des ossements de chevaux.
Vercingétorix, contrarié de cette défaite, résolut de ne pas aller à la rencontre des légions, mais de se porter seulement derrière elles pour les suivre à petites Journées : minoribus Cœsarem itineribiis subsequitiir.
Il est évident que la distance de Nouan à Bourges, qui est de 15 lieues, put lui permettre de faire ainsi deux ou trois petites étapes, même en abandonnant la voie à^Avaricum dès Saint-Éloi, pour gagner, par Fussy, Saint- Germain-du-Puy et Villabon, les bois et les marais de Baugy, situés à 5 lieues à Test de Bourges.
C'est à Baugy que nous l'avons laissé, en même temps que les légions devant Avaricum. Il pouvait, dans cette position, être fort bien renseigné sur les opérations du siège, y rester, car on ne pouvait pas l'atteindre dans ses marais, ou bien en partir, en cas d'insuccès, pour gagner l'Arvernie, sans crainte d'être coupé par les légions.
César campa devant Avaricum, dans un lieu étroit mais accédant à la place et n'étant fermé ni par la rivière, ni par les terrains marécageux : quœ intermissa a flumine et palude aditum..., angustum habebat. Il y établit ses machines, car l'assiette de V oppidum ne permettait pas d'y faire une contrevallation.
Bourges ofifre encore aujourd'hui dans sa physionomie générale l'aspect qu'elle présentait lorsque César l'assiégea. Elle est sur une hauteur qui s'abaisse vers le nord et l'ouest, entourée d'eau de toutes parts, excepté du côté du sudouest* où elle se rattache aux plaines qui s'étendent vers le Bourbonnais. On retrouve les traces du camp de César sur
un exhaussement de terrain voisin de la ville, maintenant garni de maisons et appelé : faubourg du château de Castra, nom significatif employé dans les plus anciens titres qui concernent cette portion si intéressante de la cité de Boui^es.
Le général gaulois, dans le poste qu'il avait choisi, était informé chaque jour de ce qui se passait parmi les défenseurs de la place, donnait des ordres, et fondait à Timproviste sur les détachements romains forcés d'aller au loin pour se procurer des fourrages.
Les légionsfurentplusieursjourssanspain etne vivant que de bétail. César les encourageait au travail, leur disant qu'il lèverait le siège si elles ne pouvaient en supporter les incommodités. Elles le prièrent d'abandonner cette idée et de ne pas leur faire subir un pareil affront.
Comme les tours étaient déjà près des murs. César sut que Vercingétorix s'était approché de la ville avec de la cavalerie et de l'infanterie, pour dresser une embuscade aux Romains, espéi*ant qu'ils y viendraient fourrager le jour suivant. Le lieu où il campa doit être, d'après les recherches de la science moderne, sur le territoire de Mallebranches, hameau de Moulin&-sur-Yè^Te, un peu plus au nord que Baugy, où l'on remarque des terrassements qu'on attribue improprement à César. Le général romain, croyant pouvoir les surprendre, part vers minuit, arrive le matin devant leurs quartiers, qu'il trouve établis sur une colline protégée par des marais et une rivière dont ils avaient coupé tous les ponts : interruptis pontibus. Ne jugeant pas à propos de les attaquer dans un lieu si fort, il retourna le même jour à son camp et poursuivit le siège comme auparavant. Les Bituriges lui opposèrent toutes sortes d*artifices : ils accrochaient avec des nœuds coulants les faux dont on se servait pour démolir la muraille ; ils ruinaient les batteries en les minant à la base, à la faveur de conduits soutiarr»*'^; ils {usaient des sorties et jetaient de la poix bouiU iflleiirs romains ;
SEPTIÈME GAMPàGNE 231
enfin ils étaient parvenus à élever un parapet garni de tours couvertes de cuir.
Malgré les pluies, qui vinrent ajouter à la difficulté du siège, les légionnaires, après vingt-cinq jours de travail, parvinrent à élever une terrasse de trois cent trente pieds de large sur quatre-vingts de hauteur, laquelle touchait presque au mur de la ville. Les assiégés y mirent le feu par leurs conduits souterrains , en y jetant des fagots enflammés et de la poix brûlante. César remarqua que plusieurs furent tués successivement en venant l'un après l'autre à la même place jeter dans le feu des boules de suif et de poix qu'on leur donnait de main en main ; dans le même temps ils firent une sortie pour attaquer les quartiers romains.
Leurs efl'orts ayant été vains , ils se réunissent et concertent d'abandonner la ville. Leurs femmes, qui en ont connaissance, les conjurent de ne pas les laisser seules avec leurs enfants à la merci des Romains. Ne pouvant changer leur résolution, elles en préviennent les assiégeants ; ceux-ci redoublent de surveillance et contraignent les Gaulois à rester dans leurs murailles.
César, jugeant le moment opportun de tenter une attaque sérieuse, fait entrer le lendemain ses soldats dans la tranchée et les mène à l'assaut. Us montent de tous côtés et enlèvent la place. Les Bituriges repoussés vont se former en coin sur la place publiqd^ et dans les carrefours : dejecti in foro ac locis patentioribus cuneaiim constiterunt. Mais, bientôt repoussés, ils jettent bas les armes et s'enfuient. Tous sont égorgés aux portes. Les Romains, irrités du massacre d'Orléans, ne pardonnent ni à l'âge ni au sexe. Ceux qui étaient sortis de Y oppidum sont poursuivis et tués par la cavalerie, si bien que, sur les quarante mille assiégés, il n'y en eut que huit cents qui purent gagner le camp de Vercingétorix.
Si ce général eût opéré une utile diversion sur les derrières des assiégeants, il aurait pu contrarier leurs entreprises; mais il aima mieux rester inactif et fidèle à son plan de tout
détruire autour de l'armée romaine. Cette tactique pratiquée sans discernement est mauvaise , aussi les Gaulois l'en puniront-ils devant Alesia^ en le rendant victime du funeste enseignement qu'il leur avait donné. Il se contentait de ramasser, pendant la rigueur du siège, des valets de l'armée dans ses courses, et les contraignait de dire, devant les siens, qu'ils faisaient partie des légions : milites se esse legionarios.
Le jour où il s'était approché plus près de la ville que de coutume , il n'avait même pas pourvu l'armée d'un chef en son absence. On le lui reprocha ; il répondit qu'il avait craint que son remplaçant ne cédât à leurs instances et ne livrât bataille aux Romains : ne is multitudinis studio ad dimicandum impelleretur.
Les siens l'accusèrent encore de ne pas avoir attaqué les légions lorsqu'elles s'étaient présentées devant lui, et de paraître plutôt désirer tenir l'empire des Gaules de la main de César que du vœu des Gaulois. Orateur habile et sachant dominer les clameurs de la foule , il s'écria que les Romains devaient plutôt leurs victoires à la ruse qu'à leur propre valeur ; qu'en faisant défendre la place il n'avait cédé qu'à l'imprudence de tous; que le mal serait bientôt réparé par le soulèvement général des nations gauloises ; qu'en attendant on devait se retrancher à la manière des Romains, afin de pouvoir soutenir leurs attaques avec plus de sécurité : interea œquum esse ab ils, communis salutis causa ^ impetrari ut castra munir e instituèrent, quo facilius hostium repentinos impetus sustinere passent. Sa harangue , reçue avec applaudissement, lui valut un grand renom de prudence pour le conseil qu'il avait donné de brûler Avaricum.
Si les Gaulois ne commencèrent à se retrancher qu'à cette époque : Priinumque eo tempore Galli castra munire instituerunt, on ne doit donc pas s'attendre à rencontrer beaucoup de traces de leurs camps , puisque le premier ne fut élevé que pendant la septième année de la conquête.
Enfin Vercingétorix fit armer et équiper ceux qui s'étaient enfuis du sac d'Avaricum, et, pour remplir le vide qui existait dans ses troupes , il prescrivit à plusieurs nations de lui envoyer des renforts certain jour marqué : quem et quant ante diem in castra addud velit. Il exigea même tous leurs archers, dont la Gaule était bien pourvue : sayittariosque omnes, quorum erat permagnus numerus in Gallia, conquirietad se mittijubet. Il y avait donc beaucoup d'hommes munis d'arcs et de flèches dans les armées gauloises.
Sur ces entrefaites, Teutomat, fils d'Ollovic, roi des Nitiobriges (d'Agen), déclaré ami du peuple romain, vint rejoindre Vercingétorix avec plusieurs escadrons levés en Aquitaine.
César fait un grand éloge des défenseurs d'Avaricum , qui se montrèrent braves jusqu'à la témérité. Il parle, au sujet de ce mémorable siège, des murailles militaires des villes de la Gaule : elles étaient composées de rangs de poutres mises à plat et superposées en échiquier , ayant leurs intervalles remplis de terre et de cailloux , ce qui les mettait à couvert du feu et les rendait peu sensibles aux efforts du bélier. Ces poutres ayant ordinairement quarante pieds de long, la muraille avait aussi quarante pieds d'épaisseur et ne pouvait être ni enfoncée ni démohe.
Il resta plusieurs jours à Avaricum, où il trouva des vivres en abondance et fit reposer son armée. L'hiver tirait à sa fin; César désirait attirer l'ennemi en plaine, quand les principaux de Bibracte vinrent lui représenter que leur pays était divisé en deux factions qui venaient d'élire chacune un souverain magistrat : l'un, Convictolitan, jeune homme de grande espérance, l'autre, Cotus, de famille ancienne, dont le frère, nommé Védéliac, avait exercé la même charge l'année précédente.
Bien qu'il lui importât de poursuivre Vercingétorix, il craignit néanmoins que l'une ou l'autre faction n'apportât des troubles dans un État florissant qu'il avait toujours com-
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blé de faveurs. Il cita devant lui le sénat et les deux concurrents à Decize, ville éduenne , car les lois de ce pays défendaient au premier magistrat d'en sortir : Decetiam ad se evocavit. César s'y rendit avec ses légions et dut passer par Noviodunum (Nevers), puisqu'il dira bientôt qu'il y avait réuni les otages de toute la Gaule, porté ses approvisionnements de blé, la caisse de l'armée, une partie du bagage des légions et des siens propres : Hue Cœsar omnes obsides GallioBj frumenturriy pecuniam publicam^ suorum atque exerettus impedimentorum magnam partent eontulerat. Or, pour qu'il ait porté et déposé jusqu'à ses propres bagages à Noviodunum où il n'était jamais entré, il est de toute convenance qu'il y ait passé en se rendant à Decize. Du reste, le bagage des légions ne devait pas être considérable , puisqu'on avait laissé celui de toute l'armée à Agendicum : impedimentis totius exercitus relictis.
Si l'armée se débarrassait en route de choses qni l'encombraient, la charge du soldat n'en était pas pour cela moins pesante ; car nous voyons dans Vegèce qu'il portait en tout temps : deux sabres, des javelots, un bouclier, des vivres pour plusieurs jours, une bêche pour faire des terrassements, un panier servant à transporter les gazons, une scie et une cognée, une courroie et des cordes.
Puisque César passe par Nevers et ne va pas attaquer Vercingétorix dans ses marais, il faut nécessairement qu'il laisse l'armée gauloise sur sa droite, et suive l'antique voie d'Avaricum à Sineerra (Sancerre), où il traversera la Loire pour gagner Decize par Meuve [Massala) et Noviodunum.
Dès que les légions eurent tourné la position de Vercingétorix, ce chef dut se porter sur la rive gauche de l'Allier, vers Apremont ou la Veurdre, pour observer les gués de la rivière et les mouvements ultérieurs de l'armé romaine.
Après avoir entendu à Decize les Éduens des deux partis et pesé leurs griefs. César contraignit Cotus à résigner la souveraine magistrature, parce que , dans ce pays, deux
frères ne pouvaient exercer successivement cette charge du vivant l'un de l'autre. 11 ordonna de reconnaître Convictolitan, nommé par les druides suivant Tusage de la cité : qui per sacerdotes more civitatis... esset creatus, potestatem obtinere jussit. C'est la première fois que Ton remarque l'intervention des druides dans un pareil acte. Les mots more civitatis indiqueraient même que cet usage n'était pas général et n'existait peut-être que chez les Éduens, où ces prêtres auraient eu plus d'autorité que partout ailleurs. N'avons-nous pas déjà vu le druide Divitiacusen mission près de César en compagnie de Liscus, premier magistrat de la cité?
Après ce décret, le général romain engagea la nation à vivre en paix. 11 lui demanda dix mille hommes de pied et sa cavalerie pour les répartir dans des postes susceptibles d'assurer la circulation des vivres de l'armée : qiiœ in prœsidiis rei frumentariœ causa disponeret. Telle est l'origine des forts et des castella romains élevés sous l'Empire, et dont les restes se trouvent encore sur beaucoup de points de notre pays.
César dut enlever dès l'instant même quelques escadrons gaulois commandés par Éporédix et Yirdumare, que nous allons bientôt voir avec lui sous les murs de Gergovie, et promit aux Éduens que sitôt la Gaule vaincue : Gallia devictaj il les récompenserait des services qu'ils lui auraient rendus. Rien de plus humiliant ne saurait être dit à des hommes qui n'auraient pas perdu tout sentiment de nationalité.
11 divisa ensuite son armée, donna quatre légions et de la cavalerie à Labiénus pour les conduire chez les Sénons et les Parisii : Quatuor legiones in Senones Parisiosque Labieno ducendas dédit. 11 ne se réserva que six légions et la moitié de sa cavalerie.
Ce passage présente la difficulté suivante : César avait laissé deux légions à la garde du bagage à Agendicum. 11
était parti avec huit. Il en donne maintenant quatre à Labiénus, il ne doit donc lui en rester que pareil nombre ; cependant il en aura six pour le reste de son expédition. 11 y a donc lieu de croire, bien qu'il ne le dise pas, que les deux légions restées à Sens étaient venues le rejoindre pendant le siège d'Avaricum, et avaient laissé le bagage à la garde du corps de recrues qui était dans la place et qui remplira le même office pendant la campagne de Labiénus contre les Parisii.
On pourrait encore expliquer de la manière suivante le même texte : Labiénus ne serait parti de Decize qu'avec deux légions pour rallier celles d'Agendicum. Alors les mots quatuor legiones ducendas dédit n'exprimeraient pas qu'il en eut quatre à conduire de Decize à Sens, mais qu'on lui en attribua quatre, composées de celles qu'il amenait avec lui et des deux autres restées à Agendicum, pour les conduire ensemble sur les terres des Sénons et des Parisii, où il était question de porter la guerre.
César, de son côté, se mit en marche avec six légions et ce qui lui restait de cavalerie, pour atteindre la Gergovie des Arvernes en suivant le cours de l'Allier : sex ipse legiones in Arvemos ad oppidum Gergoviam secundum /lumen Elaver duxit ; c'est-à-dire qu'il prit la route antique de Decize à Bourbon-l'Archambault, la quitta à l'endroit où elle traversait l'Allier, à quelques lieues au nord de Moulins, et qu'il remonta le cours de cette rivière sur la rive droite.
Vercingétorix, en observation du côté opposé, suivit de flanc la marche de César et fit couper tous les ponts qu'il rencontra : Vercingétorix , omnibus interruptis pontibus ejus fluminis , ab altéra Elaveris parte iterfacere cœpit.
Les deux armées étaient toujours en présence, campaient en face l'une de l'autre, et le chef gaulois plaçait des postes afin d'empêcher les Romains d'établir un pont sur la rivière. Comme elle n'était pas guéable avant l'automne, ce qui n'a plus lieu aujourd'hui. César dut agir de ruse et camper dans
un îieu couvert, non loin d'un pont que Vercingétorix avait
fait détruire. Le lendemain, il laissa deux corps cachés dans
les bois et fit continuer la marche des autres, après en avoir
retenu quelques cohortes afin que le uomhre des légions
qui se portaient en avant ne parût pas diminué. Lorsqu'il les
[ crut assez éloignées, il fit refaire le pont sur les piles qui
I étaient restées deboutj, et, après l'avoir traversé avec son
larmée, il campa dans un lieu sûr et rappela les légions qui
pvaient toujours marché de concert avec les Gaulois. Ver-
l appris ce mouvement de l'armée romaine
lêtre foi'cé de combattre, s'éloigna à grandes
le suivit et arriva devant Gergovie après
Piirs tic marche depuis son départ de la rivière : ex
quinlis castris Gergoviam pervenit.
I est, à peu près, le récit littéral de César, que de
s interprètes ont trouvé fort obscur bien qu'il paraisse
ut assez clair : en effet, le plan que le général romain
^conçu pour traverser la rivière dut être dérangé par la
e de Vercingétoris et la destruction de tous les ponts.
, qui couvrait Gei^ovie, se trouvait entre les deux
. Le chef arveme dut en faire garder les gués et
Tsuivre pas à pas les légions. Cette tactique embarrassa César.
agit de ruse pour rentrer sur la rive gauche. Yercingétorix
n'eut pas le discernement de s'en apercevoir. Les légions,
une fois passées , se trouvèrent derrière lui et marchèrent à
a suite de son armée. 11 se vit alors contraint d'aller se reo-
s Gergovit;, où il dut être rejoint par le Cadurce
is, envoyé au commencement de la campagne du côté
iz, leijuel nous apprendra (lib. vm) que, fidèle à la
fortune de la Gaule, il fit partie de l'armée Je Yercingétorix
et des assiégés d'Alesia.
Des antiquaires du pays pensent que César, après avoir suivi jusqu'à Moulins les bords de la rivière, atteignit Bessey et ne dut rencontrer le pont qu'il traversa qu'en face de Varenne. Cette opinion est c(tnfirmée par le travail de
M. E. Tudot qui , dans sa carte des antiques voies du département de l'Allier, fait passer celle d'Autun à Clermont- Ferrand, par Varenne où elle se retrouve de l'autre côté de la rivière , ensuite par Vichy d'où elle atteignait Y oppidum des Arvernes.
A Varenne, dont les environs sont encore couverts de bois, César n'était plus qu'à 19 ou 20 lieues de Gergovie. Il dut s'y porter par Saint-Pourçain, Gannat, Riom, et arriver devant la place le cinquième Jour : quiniis castris^ c'est-àdire après quatre jours de marche ordinaire, car une partie du premier dut être consacrée à rappeler et réunir les cohortes qui étaient allées en avant. On ne se mit donc en route que le soir, et l'on arriva le cinquième Jour d'assez bonne heure devant la place , puisqu'on eut le temps de la reconnaître et de faire quelques escarmouches.
Gergovie était située sur l'éminence qui porte actuellement le nom de Gergoie et se trouve à 6 kilomètres au sud-est de Clermont-Ferrand. Son plateau est de forme quadrilatérale. Les deux plus grands côtés regardent le nord et le midi.
Cette éminence est isolée sur trois faces (est, sud et nord). Au septentrion se voient les monticules de Merdogne et de la Roche-Blanche. La corne sud-ouest est le seul point du massif qui soit accessible ; elle est toutefois protégée par une chaîne de montagnes qui l'étreignent et n'en sont séparées que par un col fort étroit. Au sommet de cette chaîne existent les plateaux de Jussat , de Rizerolles et , un peu en arrière, l'éminence de la Croix-Saint-Roch. Ces différentes positions Joueront un rôle important pendant les opérations du siège.
On a dernièrement reconnu que la partie accessible du massif avait été baiTée par une muraille de un mètre vingt centimètres d'épaisseur , composée de grosses pierres liées avec du ciment. On doute que ce travail remonte au temps de Vercingétorix. Peut-être n'aurait-on pas tort si Gergovie eût été placée dans la Gaule centrale ou dans la Belgique ;
mais l'Arvernie, qui touchait à la Province, a bien pu emprunter dès cette époque à Tart romain l'art d'exécuter ses habitations privées et ses murailles militaires.
C^sar, ayant reconnu que les contours de Y oppidum présentaient un accès difficile, désespéra de l'emporter d'assaut. Il ne jugea cependant pas à propos d'en former le siège avant d'avoir pourvu aux approvisionnements.
11 s'établit au midi de la place , devant Vercingétorix , qui campait sur les pentes de la montagne, depuis le milieu jusqu'au sommet, et dont les troupes étaient disposées séparément et à peu de distance les unes des autres. Leur aspect était terrible , et le chef gaulois ne laissait passer presque aucun jour sans faire combattre sa cavalerie , qu'il entremêlait d'archers. Au pied de la ville se trouvait une colline bien fortifiée et escarpée de toutes parts ; si les assiégeants s'en emparaient, ils ôtaient aux assiégés la commodité de l'eau et du fourrage. César, qui s'en aperçut, sortit secrètement de ses quartiers dans le silence de la nuit, en chassa la garde ennemie et y établit deux légions. 11 joignit ce monticule à son camp par un double fossé de douze pieds , afin d'être à couvert des attaques subites des assiégés et (Je pouvoir circuler librement d'une enceinte à l'autre : fossam-gue duplicem duodénum pedum a majoribus castris ad minora perduxity ut tuto ab repentino hostium incursu etiam singuli commeare possent. On remarquera que César ne désigne ici qu'une seule mesure; mais on doit naturellement l'appliquer tant à la largeur qu'à la profondeur du fossé.
Il parle pour la première fois de son camp , sans dire s'il était en plaine ou sur une hauteur. Des études locales l'ont fait placer sur le coteau de Chignat, où l'on remarque quelques terrassements antiques, et près duquel ont été trouvés des ossements d'hommes et d'animaux.
Le petit camp a été reconnu sur la Roche-Blanche. Ces deux positions , situées en avant de la rivière de l' Auzon ,
devaient , en effet , intercepter l'eau et le passage aux assiégés.
Pendant que ces préparatifs avaient lieu , Convictolitan , chef des Éduens , réellement attaché au parti gaulois que représentaient les Arvemes , envoyait , sous le commandement de LitaviCy les troupes que César avait demandées, c'est-à-dire dix mille hommes de pied et ce qui restait de cavalerie. Avant le départ de Litavic, Convictolitan lui fit envisager que leur pays seul retardait la liberté des Gaules , et que les Romains seraient contraints de se retirer si les Éduens les abandonnaient. Litavic l'approuva et promit de se mettre à la tête de l'entreprise y mais, ne pouvant l'exécuter chez ses concitoyens dont les sentiments étaient partagés , il préféra se mettre en route ; puis, arrivant à 1 1 lieues environ de Gergovie : millia drdter xxx ab Gergovia abesset , il se présenta devant les siens, les larmes aux yeux, et leur dit que toute la cavalerie éduenne emmenée par César était détruite, et que ses chefs, Virdumare et Eporédix, avaient été massacrés sous prétexte de trahison. Tous, à cette nouvelle , se soulèvent et demandent à Litavic de pourvoir à leur salut. Il répond qu'il n'y a pas d'autre parti à prendre que d'aller rejoindre Vercingétorix. Ils acceptent, pillent un convoi de vivres envoyé au camp et tuent les soldats romains qui l'escortaient. C'était probablement le premier convoi sorti de Bibracte depuis l'entrevue de Decize.
Litavic envoie aussitôt des messagers pour aller raconter la même imposture aux Éduens et les exciter à se venger comme il avait fait.
César apprit ces choses vers minuit, par Eporédix luimême, qui le pria d'empêcher que son pays, séduit par les conseils de quelques jeunes extravagants, n'abandonnât l'alliance des Romains.
Ce récit inquiéta César ; aussi , sans balancer , il prend avec lui quatre légions , toute sa cavalerie , et ne perd pas de temps à resserrer son camp : nec fuit spatium tali
tempore ad contrahenda castra. Il laisse Fabius et deux légions pour garder tous les retranchements , tâche difficile avec SI peu de troupes.
Après avoir fait un peu plus de 9 lieues , il rencontra les troupes rebelles : progressus milita passuum quinque et vigintij agmen Mduorum conspicatus ; il les fit investir, les harangua, et fit paraître Éporédix et Yirdumare dont on leur avait faussement annoncé la mort. Litavic , voyant que les siens reconnaissaient qu'il les avait trompés , s'enfuit avec quelques cavahers et alla rejoindre Vercingétorix. César envoya de suite donner avis aux Éduens qu'il avait fait grâce à leurs troupes , auxquelles , selon les lois de la guerre , il pouvait ôter la vie.
L'endroit où cette rencontre eut lieu n'est pas facile à préciser ; cependant on peut croire que les Éduens , venus par Diou-sur-Loire et par Varenne , ne traversèrent pas le pont de cette dernière ville , que César avait fait réparer ; car, en suivant la gauche de l'Allier, ils se seraient heurtés contre l'armée gauloise , maîtresse de la campagne au nord de la place. Nous préférons admettre que de Varenne ils continuèrent à suivre la droite de la rivière Jusqu'à Pont-du- Château , eu passant par Puy-Guillaume , où César les aurait rencontrés.
Ce pont, existant à 2 lieues à l'est de Gergovie, était couvert par l'armée romaine , dont il assurait les communications avec le pays éduen.
César revenait à son camp et n'en était qu'à 5 lieues, lorsque des cavaliers envoyés par Fabius lui apprirent que ce général venait d'être attaqué par les Gaulois que relevaient sans cesse des troupes fraîches, et que les Romains étaient épuisés à cause de la grande étendue des retranchements sur lesquels ils étaient toujours en action : propter magnitvdinem castrorurriy perpétua esset iisdem in vallo permanendum ; donc le petit camp n'avait pas été abandonné. Ils ajoutèrent que la grande quantité de flèches et de
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dards lancés par les Arvernes avait blessé beaucoup de légionnaires; que Fabius, après la retraite des ennemis, avait fait exécuter quelques travaux supplémentaires , et qu'il s'attendait le lendemain à une pareille attaque. César hâta sa marche et rentra dans son camp avant le lever du soleil.
Cependant , à l'arrivée des premières dépêches de Litavic à Bibracte , les Éduens , n'écoutant que leur colère , pillent les citoyens romains, les massacrent ou les traînent en prison. Convictolitan se prêtait à ces violences afin d'engager tellement le peuple dans la sédition qu'il eût honte de se soumettre ensuite. Ils font, sur leur parole, sortir de Châlonssur-Saône Aristius , tribun des soldats , qui allait rejoindre sa légion : M. A ristium tribunum militum iter ad legionem fadenterrij fide data y ex oppido Cabillono edacunt; ils obligent des marchands romains qui se trouvaient dans la même place à suivre cet exemple et les dépouillent tous en chemin.
Mais, dès qu'ils eurent appris la soumission de leurs troupes, ils se repentirent, confisquèrent les biens de Litavic, ceux de tous ses frères, et envoyèrent des messagers pour faire des excuses à César.
Ces événements lui donnèrent de l'inquiétude ; le siège traînait en longueur, la Gaule se préparait à un soulèvement général ; il chercha , dit-il , un prétexte honorable pour quitter Gergovie , réunir toutes ses légions sans que son départ fût imputé à la crainte d'un revers ou ressemblât à une fuite : Consilia inibat, quemadmodum a Gergovia discederet, ac rursus omnem exercitum contraherety ne profectio nata a timoré defectionis similis fugœ videretur.
Pendant qu'il méditait cette pensée et visitait les travaux du petit camp , il aperçut vide une colline que les ennemis avaient toujours gardée (nécessairement celle de Jussat). Il en demanda la raison aux transfuges; ils lui dirent que les Gaulois craignaient pour une autre colline (celle de RizoUes) dont les pentes se liaient aux avenues de V oppidum ; car si
les Romains , déjà maîtres de la montagne du Petit-Camp (la Roche-Blanche) , s'en emparaient, la place se trouverait entièrement bloquée ; que c'était pour fortifier cette position que Vercingétorix avait fait quitter celle qu'on voyait maintenant dégarnie.
César exploita cette crainte des Gaulois. Il projeta de simuler une attaque du côté qu'ils renforçaient afin d'y attirer l'ennemi 9 qui laisserait dégarni les pentes de V oppidum dont s'empareraient les légions pour entrer dans la place.
A la pointe du jour, il envoie derrière la colline où les Arvernes s'étaient portés une légion , de la cavalerie et des muletiers auxquels il donne des casques, leur recommandant de faire un peu de fracas.
Les Gaulois tombent dans le piège. Us envoient leurs troupes de ce côté et dégarnissent leurs anciennes positions. César fait défiler peu à peu ses troupes du grand camp dans le petit pour qu'elles ne soient pas aperçues de la ville , et avertit ses lieutenants de modérer l'ardeur du soldat, afin que le désir de combattre ou de piller ne le porte trop en avant ; après quoi il donne le signal et ordonne aux Éduens auxiliaires de gravir la montagne par le côté droit.
Du pied de la colline au mur de la ville il y avait douze cents pas (près de dix-huit cents mètres]. Le circuit qu'on était obligé de faire pour adoucir la pente augmentait encore cet espace. Vers le milieu du coteau les Gaulois avaient construit un mur de grosses pierres, haut de six pieds , pour affaiblir les attaques ; donc on avait l'espace d'un kilomètre à gravir pour arriver au premier mur, et de 2 kilomètres pour atteindre celui de V oppidum.
Les Romains arrivent à la première enceinte, la franchissent et s'emparent de trois quartiers du camp ennemi, ce qui s'exécute si promptement que Theutomat, roi des Nitiobriges, surpris dans sa tente où il reposait, eut beaucoup de peine à se sauver des mains des pillards, nu depuis les épaules jusqu'à la ceinture et sur un cheval blessé : superiore cor-
m UYRE SEPTIÈME
ports parte nvdata, vulnerato equOj vix se ex manibus prœdantium militum eriperet.
Quoi ! le roi des Nitiobriges, qui devait être entouré des hommes de sa nation, est surpris par une bande de pillards au moment où il faisait la méridienne dans sa tente , sans qu'il se soit trouvé un seul factionnaire pour crier aux armes pendant que les Romains faisaient leur pénible ascension et que tout était en mouvement depuis le matin sur l'autre flanc de la montagne. Il y a évidemment ici quelque chose de torturé dans le récit de Thistorien.
César avait alors, dit-il, atteint le but qu'il s'était proposé : consecutus id quod animo proposuerat. Quel but? il aurait bien fait de l'expliquer. Avant d'engager l'action , il avait remarqué que les camps de l'ennemi étaient vides : vacua castra hostium conspicattis. Était-ce un moyen de rabaisser la fierté gauloise que de s'emparer de positions qui manquaient de défenseurs ?
Satisfait néanmoins de ce succès , il fait sonner la retraite et retient la dixième légion qui était prête à tenter l'escalade. Les quinze mille hommes entrés dans les camps gaulois, n'ayant pas entendu le rappel , continuent le combat et poursuivent l'ennemi jusqu'aux portes de Y oppidum. Pourquoi les Gaulois se dirigent-ils vers ces portes ? Elles sont fermées, puisque le centurion Pétréius tâche d'en enfoncer une, et son collègue Fabius est obligé de gravir par escalade le mur d'enceinte avec deux ou trois soldats.
Alors toutes les femmes de la ville, croyant la place prise, arrivent sur le rempart et , tendant les bras aux Romains , leur présentent leurs enfants, les conjurent d'avoir pitié d'elles et de ne pas les traiter comme celles d'Avaricum. C'est le tableau obligé et habituel que font en pareille circonstance tous les historiens de l'antiquité.
Bref, si César, qui était en observation sur les hauteurs du petit camp , eût vu ses trois premières légions entrer dans la place, il aurait lancé les autres après elles. Gergoyie était
prise ; Tannée de Vercingétorix obligée de se disperser ou de se rendre. Ce plan fut déjoué par le courage des seuls Gaulois restés dans les camps , et même en si petit nombre qu'on croyait ces positions complètement dégarnies. César s'est bien gardé d'en convenir.
On était à cette phase de l'entreprise lorsque les Arvemes, qui s'étaient portés de l'autre côté de Y oppidum , le croyant menacé y apprirent que les Romains étaient dans leur camp. Ils envoient de suite leur cavalerie devant eux et arrivent en foule du côté de l'attaque. La partie n'était plus tenable pour les légionnaires, fatigués de leur course et du combat qui avait longtemps duré. Ils ne peuvent résister à tant d'ennemis. Fabius et ceux qui avaient escaladé avec lui la muraille de V oppidum sont massacrés et précipités du haut du rempart.
César, désespérant de l'entreprise, envoie Sextius avec quelques cohortes pour empêcher l'ennemi de poursuivre les siens dans le cas où ils seraient repoussés ; lui-même s'avance avec une légion pour attendre l'issue du combat.
Tandis qu'on se battait avec courage des deux côtés, les Éduens, qui avaient reçu l'ordre de prendre part à l'action, parurent sur le flanc des Romains qui en furent trèseffrayés, car les Éduens avaient des armes semblables à celles des autres Gaulois; et, bien qu'ils s'avançassent l'épaule droite nue, signe ordinaire de paix, les légionnaires crurent que c'était un stratagème pour les tromper : quod insigne pacatis esse consueveraty tamen id ipsum sui fallendi causa milites ab hostibus fa^tum existimabant.
Bref, les Romains, pressés par le nombre et repoussés jusqu'au pied de la colline, perdirent quarante-six centurions et près de sept cents soldats. Vercingétorix, qui était descendu jusqu'aux racines du mont, ramena les siens dans leurs camps : Vercingétorix ab radicibus collis suos intra munitiones reduadt.
Il est évident que les Romains n'exécutent pas une
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retraite volontaire ; qu'ils sont poussés Fépée dans les reins sar un espaee de 2 kilomètres, à la vue de César, qui ne fait rien pour les renforcer. Ne fut-ce pas une de ces dures nécessités si communes à la guerre qui le forcèrent d*agir ainsi, et ne craignit-il pas de voir toute s(m armée se fondre sous ces funestes murailles?
Ce résultat était une véritable défaite. Au lieu d*en convenir, César préfère blâmer ses soldats de leur témérité et de leur imprudence , manière fort adroite de les consoler.
Quelques historiens de l'antiquité se sont permis d'apprécier autrement que lui les conséquences de ce fameux si^e. Pollion dit que les Commentaires ne sont pas écrits avec toute la bonne foi désirable : parum intégra fide scriptos; Orose (lib. vi), qu'une partie de l'armée romaine fut détruite et que César fut obligé de s'enfuir ailleurs; enfin Sidoine- Apollinaire ajoute que les légions repoussées de Gei^ovie eurent peine à se maintenir dans leur camp : miles castris vix restitit ipsis. La postérité n'a pas été plus dupe que les contemporains des paroles étudiées du conquérant.
Il ofiTre la bataiUe le lendemain, après s'être retranché dans une position convenable : aciemque in idoneo loco constituit ; il rentre dans son camp^ voyant qu'on ne vient pas l'attaquer. La même manœuvre ayant eu lieu le lendemain sans plus de succès, il part, pensant avoir assez fait pour diminuer la vanité des Gaulois : salis ad gallicam ostentationem minuendamy fausse appréciation tenant à l'amour-propre blessé , car le bruit de sa défaite se répand partout comme Téclair et arrive jusque sous les murs de Lutèce , dans le propre camp de Labiénus.
La route de la Province lui étant interdite à cause de la difficulté des chemins , il désire ardemment rejoindre Labiénus et ses légions : quod adjungi Labieno, atque iis legionibus... vehementer cupiebaty comprenant sans doute la faute qu'il avait faite de se séparer de son lieutenant et d'avoir si mal jugé des forces gauloises.
Il part pour le pays des Éduens : in jEduos castra movùj et, le troisième jour, il arrive sur les bords de l'Allier sans être poursuivi : inaction que Ton devra toujours reprocher à Vercingétorix, car Tarmée romaine pouvait être détruite si les troupes gauloises, victorieuses, fussent venues ajouter leurs efforts aux difficultés de la retraite. Mais TArvernie était délivrée ; le chef arveme crut avoir assez fait pour la liberté de son pays et pour sa propre gloire. D'ailleurs, les tergiversations des Éduens paralysaient ses actes; ils ne s'étaient pas encore prononcés ; ce fut seulement quelques jours après qu'ils lui envoyèrent ostensiblement des députés : legatos ad Vercingetorigem de pace et amicitia condlianda publiée missos.
César rétabHt le pont de l'Allier le troisième jour après son départ, et le fit passer à son armée : tertia die ad /lumen E laver pontem refecit atque exerdtum transduxit. Comme il avait offert la bataille avant de partir, il ne dut se mettre qu'assez tard en route le premier jour, et comme il arriva de bonne heure, le troisième jour, devant la rivière, sa marche ne doit donc représenter tout au plus que deux étapes ordinaires ou le parcours de 10 à 11 lieues. Ce motif nous fait placer devant Vichy [Aquœ Calidœ) ce pont, qui devait être un de ceux que Vercingétorix avait détruits. Nous n'adopterons donc pas celui de Pont- du -Château comme le font quelques auteurs modernes, car, en partant de Gergovie , le général romain y serait arrivé en moins de trois heures.
D'autres ont confondu le pont de Vichy avec le premier sur lequel passa l'armée romaine, sans réfléchir que celui de Varenne était à cinq jours de marche de Gergovie, tandis que le second n'en était qu'à deux.
César ne dit-il pas, d'ailleurs, qu'il fit rétablir le pont de l'Allier , ce qui n'aurait pas été nécessaire si c'eût été celui qu'il avait fait précédemment réparer ?
11 avait à peine franchi la rivière que Virdumare et Épo-
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rédii , jeunes chefs éduens placés à la tète de la cavalerie de leur nation, vinrent lui dire que Litavic, après avoir quitté Vercingétorix , était entré à Bibracte où il cherchait à soulever le pays; qu'il serait utile qu'il les laissât partir pour s'opposer aux entreprises de ce factieux. César y consentit, bien qu'ayant peu de confiance en leur fidélité. Arrivés à Noviodunum (Nevers), ils apprirent que le parti de Litavic l'emportait à Bibracte et que toute la nation se soulevait. Étant eux-mêmes entraînés , ils firent main basse sur la garde de Y oppidum : interfectis Novioduni custodibuSy sur les voyageurs, les marchands, et se partagèrent les deniers publics, les chevaux d'Espagne y ceux d'Italie achetés pour la guerre, et probablement les propres bagages de César. Après ce pillage , ils mirent le feu à la ville , ne pouvant la défendre , et disposèrent des troupes sur la Loire pour en interdire le passage à l'armée romaine.
Il est surprenant que César n'ait pas mieux pourvu à la sûreté d'une place contenant de si précieux dépôts et qu'elle n'ait été confiée qu'à de simples gardiens : custodes. Sa sécurité venait probablement de ce qu'elle appartenait aux Éduens, qui lui avaient toujours montré de la reconnaissance et de la fidélité.
De l'Allier, il poursuivit sa route à grandes journées vers la Loire. Comme il n'est question ni de Decize ni de Nevers récemment détruite et dont les ponts devaient avoir été coupés , nous pensons que ce fut sur la droite de ce dernier oppidum qu'il se porta pour traverser le fleuve, alors grossi par la fonte des neiges (on était donc aux approches du mois de mai). Croyant qu'il n'était pas possible de le franchir sans perdre pied, il allait y faire jeter un pont, lorsqu'il sut que la cavalerie venait de découvrir un gué. 11 en usa avec beaucoup de peine , car les soldats n'avaient pas du tout les bras libres pour soutenir leurs armes. L'ennemi, posté sur la rive opposée , se sauva à leur approche , abandonnant toutes ses provisions. Ainsi dégagé , César se mit en marche pour les terres des Sénons.
Il n'alla pas, verrons-nous, à Àgendicum; il laissa donc Bibracte sur sa droite, Sens sur sa gauche, et marcha par Meuves [Massala] et Clamecy sur Auxerre [Antissiodurum)^ pour atteindre, de là, d'autres points plus éloignés qu'il ne mentionne pas et qu'il importera néanmoins de découvrir.
Pendant qu'il opérera ce mouvement , nous analyserons un épisode assez curieux de cette mémorable campagne.