‹ Conquête des Gaules: analyse raisonée des commentaires de Jules CésarChapitre 5 sur 10 · EXPÉDITION DE LABIÉNIJS CONTRE LES PARISII · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE LABIÉNIJS CONTRE LES PARISII

On se rappelle que César étant à Decize, après le sac d'Avaricum, avait envoyé Labiénus à Sens pour marcher contre les Sénons et les Parisii.

Ce général, ayant laissé dans Agendicum, pour y garder ses bagages, les recrues nouvellement arrivées d'Italie, s'avança vers Lutèce avec quatre légions : cum quatuor legionibus Lutetiam profidscitur.

Cet oppidum était situé dans l'ile de la Seine que nous appelons maintenant la Cité : positum in insula fluminis Sequanœ. On croit qu'avant la parfaite consolidation de tette île les Parisii avaient leur oppidum au sommet de la montagne Sainte-Geneviève , que des médailles nomment : Collis Lucotitius. Ceci peut être exact , car le mot Lutetia est la forme contracte de Lucotitia , et le nom contracté doit toujours être postérieur à celui dont il dérive.

A la nouvelle de l'arrivée de Labiénus , les Parisii appelèrent à leur aide les troupes des nations voisines et en donnèrent le commandement à Camulogène , de la nation des Aulerces, général fort âgé, mais ayant une grande expérience des choses de la guerre : cujus adventu ah hostihus cogmto^ magnœ ex finitimis civitatibus copiœ convenerunt. Summaimperii transditur Camulogeno AulercOy quiy prope

250 LIYBE SEPTIÈME

confectm œtate , tamen pr opter singularem scientiam rei militaris ad enm est honorem evocatm.

Il est d*abord impossible de prendre ce texte à la lettre et d'admettre que les Parisii aient eu le temps de réunir à Lutèce les nations voisines, à partir du moment où Labiénus entra sur leurs terres. On doit donc faire rapporter le mot adventu, souvent mal employé dans les Commentaires , à l'arrivée du général romain à Sens, lequel était parti de Decize avec ordre de soumettre les peuples du nord-ouest de la Gaule.

Les préparatifs de Labiénus donnèrent assez d'inquiétude aux Parisii pour qu'ils se tinssent sur leurs gardes et eussent réuni les contingents étrangers à Lutèce avant que les légions se fussent mises en marche pour s'y rendre. Ces contingents pouvaient naturellement se composer des Sénons de Melun, de Véromandui (de Saint-Quentin), de Vélocasses (de Rouen), d'Aulerces (d'Évreux) et de Carnutes (de Chartres). Camulogène devait être Aulerce ÉburoVice et non de la tribu des Aulerces Cénomans ou Diablintes (du Maine et du Perche) , car ces deux derniers peuples étaient relativement trop éloignés des Parisii pour qu'on ait pu les comprendre dans le nombre de leurs voisins.

Le chef gaulois , voulant se mettre à couvert de l'armée romaine, remarqua Texistence d'un long marais aboutissant à la Seine et défendant le lieu qu'il occupait. Il s'établit sur les bords de ce marécage pour empêcher les légions de lé traverser : is, quum animadvertisset^ perpetuam essepaludemy quœ influeret in Sequanam^ atque illum omnem locum magnopere impediret , hic consedit nostrosque transitu prohibere institiiit.

Ce lieu, protégé par un marais, était évidemment le mont LucotitiuSy et le marais, celui de la Bièvre, s' étendant depuis l'embouchure de cette rivière jusqu'au delà d'Antony, et présentant un obstacle continu devant la montagne Sainte- Geneviève.

Labiénus arriva bientôt contre ce marécage par la route

gauloise qui côtoyait la gauche de l'Yonne et de la Seine.

II avait remarqué, chemin faisant vers Melodunum (Melun) où il ne s'arrêta pas , un grand nombre de navires amarrés sous les murs de cette place.

Les chemins pratiqués dans le marais de Lutèce ainsi que les ponts indiqués par le nom de Bièvre [Briva) ayant été détruits, le général romain fit jeter immédiatement des claies, des fascines et de la terre afin de pouvoir le traverser avec ses troupes : Labienus primo vineas aggere , cratibus atque agere paludem explere, atque iter munire conabatur.

Jugeant bientôt de l'inutilité de ses efforts , il décampa en silence , vers minuit , et partit pour Melodunum , place située dans une lie de la Seine comme Lutèce : silentio e castrù

III vigilia egressuSy eodem quo venerat itinere Melodunum pervenit. Id est oppidum Senonum in insula Sequanœ positum^ ut paulo ante Lutetiam diocimus.

Des bords de la Bièvre à Melun il y a 10 Ueues. Les légions, parties vers minuit avec peu de bagages, purent donc y arriver dès trois heures de l'après-midi du même jour.

Labienus trouva environ cinquante navires devant Vopptdum. Les ayant fait joindre ensemble , il y mit des soldats, à la vue des habitants effrayés de la nouveauté de l'expédient, lesquels se rendirent , car la plus grande partie d'entre eux avait été convoquée pour la guerre : deprehensis navibus circiter l celeriterque conjunctis , atque eo militibus impo^ sitis, et rei novitate perterritis oppidaniSy quorum magna pars erat ad bellum evocata, sine contentione oppido potitur.

Il rétablit ensuite le pont que les ennemis avaient coupé quelques jours auparavant, fit passer son armée et marcha sur Lutèce en suivant le cours du fleuve : Refecto ponte quem superioribus diebus hostes resciderant , exercitum transdudty et secundo flumine ad Lutetiam iterfacere cœpit.

Les cinquante navires trouvés devant la place donnent un aperçu de la navigation qui existait antérieurement à la conquête entre Melun et Paris. Nous verrons, cependant, qu'il y avait dans le nombre une certaine quantité de barques (lintres).

Pourquoi Labiénus ne rétablit-il qu'un seul pont, puisqu'il devait y en avoir deux à Melodunum comme à Lutetia ? C'est évidemment parce qu'un seul avait été brisé les jours précédents : superioribus diebus , par les oppidaniy au moment où ils allaient rejoindre Camulogène. Ce pont dut être celui qui touchait à la rive gauche de la Seine que suivaient les Romains. Si les mêmes Sénons eussent pareillement détruit celui de l'autre rive , ils auraient emprisonné les habitants qui restaient dans la place, et leur auraient ôté tout moyen d'approvisionnement ou de retraite.

On objectera peut-être que si ce dernier pont eût existé rien n'aurait empêché Labiénus de traverser le fleuve après que les navires furent conjoints sur la rive gauche. C'est vrai, mais nous pensons qu'il entra dans le plan de ce général , qui allait enlever avec lui tous ces navires , de rétablir le pont détruit , afin de pouvoir en user en cas de retraite forcée; qu'il y laissa même un poste pour en défendre la destruction et maintenir les oppidani. Sans ce motif de prévoyance , il serait difficile de s'expliquer pourquoi ce chef aurait perdu son temps à faire exécuter ce travail , qui , du reste, avec l'emploi de quelques madriers placés sur les arches, dut être terminé dès le soir de la même journée.

S'il côtoie maintenant le bord de la Seine, sur la rive droite , il marche évidemment de concert avec les navires dont il vient de s'emparer et qui pourront lui servir à passer la Marne au besoin.

Peut-être, en s'approchant de Lutèce, passa-t-il sur le pont de Charenton, et son avant-garde culbuta-t-elle quelque poste gaulois qui gardait le passage de la rivière , si l'on en juge par la découverte récente d'un tumultes existant

près de ce pont et renfermant un certain nombre de squelettes près desquels se voyaient des armes gauloises et d'autres qui étaient évidemment romaines.

Les confédérés furent bientôt instruits de ce qui s'était passé à Melun par ceux qui s'en étaient sauvés : hostes re cognita ah us qui a Meloduno profugerant^ nécessairement pendant qu'on attachait les bateaux les uns aux autres, car il aurait été trop tard d'attendre , pour sortir de V oppidum , que le pont eût été refait et gardé.

Camulogène n'apprit donc ces événements qu'au moment où Labiénus s'approchait de Lutèce. N'ayant pas assez de temps pour aller se déployer sur la Marne comme il avait fait sur la Bièvre, il ordonna d'incendier Y oppidum et d'en couper les ponts; puis, quittant aussitôt le marais, il vint s'établir sur le bord du fleuve , en face de la place et du camp de Labiénus : hostes. . . Lutetiam incendia pontesque ejus oppidiresdndi jubenty ipsi profecti palude ^ in ripis Sequanœ^ e regione Lutetiœ, contra Labieni castra considunt. Lutèce était alors sacrifiée, ses baraques de bois étaient en feu, et, puisque Camulogène s'établit en face du camp romain, Labiénus l'avait donc précédé devant Paris,

Le centre de l'armée romaine , composée d'environ vingt mille hommes, devait être placé devant le Pont-au-Change , et ses ailes pouvaient s'étendre jusqu'en face des deux pointes de la Cité.

L'armée gauloise , plus nombreuse et composée peut-être de cinquante mille hommes, devait avoir pris position devant les quartiers romains, l'aile droite s' appuyant aux marais de la Bièvre, l'aile gauche s'étendant jusqu'au pont actuel du Louvre. Ses éclaireurs bordaient la Seine depuis ce pont jusqu'au bas Meudon.

Les cinquante navires amenés de Melun durent être amarrés entre Y oppidum et le camp romain , car la suite prouvera qu'on put les remplir de soldats et les faire mou-

254 UYBE SEPTIÈME

voir à rinsu des Gaulois. L'tle se trouvait donc entre les deux camps .

Les armées étaient en présence, et, la prise deLutèce n'ayant plus sa raison d*étre depuis que la ville était incendiée et abandonnée , Labiénus conçut un nouveau plan dont il exprime ainsi les motifs : ce On entendait déjà dire que César avait quitté le siège de Gergovie, que les Éduens s'étaient révoltés et que le soulèvement de la Gaule avait un heureux succès. Les Gaulois , dans leurs entretiens avec les Romains, assuraient que César était enfermé entre l'Allier et la Loire : interclusum E laver e[\) et Ligere^ qu'il manquait de vivres et se retirait sur la Province ; enfin que les Bellovaces réunissaient leurs troupes depuis qu'ils avaient entendu parler de la défection des Éduens. »

Frappé d'un si grand changement, Labiénus résolut de ne pas combattre et de ramener ses légions intactes dans Agendicum : neque jam , ut aliquid acquireret prœlioque hostes lacesseretj sed ut incolumem exerdtum Agendicum reducerety cogitabat. Ce parti lui semblait d'autant plus sjge qu'il allait se trouver pris entre Camulogène et les Bellovaces, renommés par leur valeur, et qu'il était séparé par un grand fleuve de sa place de dépôt. A tant de difficultés, il crut ne devoir opposer que de la résolution et du courage : Tantis subito difficultatibus objectis, ab animi virtute auxilium petendum videbat.

Tous ces motifs allégués par César sont faux et se contredisent. Si vraiment Labiénus n'eût voulu que retourner à Sens , qui l'empêchait de reprendre le chemin par lequel il en était venu ? Ne pouvait-il pas aisément repasser la Seine à Melun et rentrer , après deux jours de marche, dans Agendicum. 11 n'y avait dans ce cas ni courage ni résolution à opposer à l'ennemi qui ne l'aurait pas dérangé dans sa

(4 ) Ce mot a été restitué par M. de Saulcy à la place àUtinere qui figure dans toutes les éditions des Commentaires et rend cette phrase inintelligible.

retraite. Ces phrases ont donc été calculées après l'événement, car il en coûtait à César d'avouer que le succès n'avait pas répondu aux espérances dont lui et son lieutenant s'étaient illusionnés.

Labiénus, ayant pris la détermination dont nous venons de parler, fit assembler, le soir même, ses officiers pour recevoir ses ordres, et leur recommanda de les exécuter promptement et avec adresse.

Il distribua les navires [naves) amenés de Melun : guas a Meloduno deduxeraty aux chevaliers romains, et leur ordonna de descendre le cours du fleuve, sans bruit, à dix heures du soir : prima vigilia confecta, et de s'arrêter à quatre mille pas du camp : iv millia passuum (6 kilomètres). Cet endroit doit être cherché devant Auteuil.

On était alors au mois de mai ; car, avant le siège d'Avaricum, les fourrages n'étaient pas encore assez longs pour être coupés : pabulum secari non posse , et , après le départ de Gergovie , on craignait que la Loire ne fût grossie par la fonte des neiges : quod Liger ex nivibus crèverai. Or, au milieu de mai , le coucher du soleil étant à sept heures et demie, la première veille se prolongeait évidemment jusqu'à neuf heures trois quarts , et, comme elle devait être expirée avant le départ des navires, nous avons donc eu raison d'avancer qu'ils durent se mettre en mouvement vers dix heures du soir.

Les ordres suivants furent prescrits dans le même conseil et exécutés vers minuit : on désigna cinq cohortes peu aguerries pour rester à la garde du camp, tandis que les cinq autres de la même légion remonteraient le long du fleuve avec tous les bagages, en faisant beaucoup de bruit. Les barques [lintres)^ citées ici pour la première fois, devaient aller de concert avec ces dernières cohortes en faisant grand fracas d'avirons. On a dit que cette troupe était sacrifiée ; nous ne le pensons pas, puisqu'elle n'avait aucun ennemi

derrière elle y et que le soir même elle pouvait entrer dans Melodunum.

Un peu après le départ de ces cohortes et des barques : paulopost, c'est-à-dire vers minuit et demi, Labiénus partit avec trois légions et dut arriver vers deux heures du matin à l'endroit où les grands navires [naves) s'étaient arrêtés. Il les trouva convenablement disposés , probablement joints ensemble comme ils l'avaient été devant Melun : conjunctis navibusy et formant un pontsur la Seine.

11 jette sur la rive gauche des hommes qui , à la faveur d'un orage, égorgent les sentinelles gauloises, puis fait de suite traverser le fleuve aux légions et à sa cavalerie : exercitus eqidtatusque . . . celeriter transmittitur. Ce passage dut être opéré vers trois heures et demie du matin, au point du jour : sub lucem,

tt Presque dans le même temps , c'est-à-dire vers la fin de l'opération, on annonça à Camulogène qu'il se faisait un bruit inaccoutumé dans le camp romain, qu'une forte armée avait remonté le fleuve ; qu'on avait entendu du même côté un grand bruit d'avirons, et vu, un peu au-dessous [du camp], des navires transportant des soldats. »

Le chef gaulois , après avoir entendu ces choses , pensa que Labiénus, instruit de la défection des Éduens, cherchait à s'échapper par trois points diflférents. 11 divisa , lui aussi , ses forces en trois parties : la première fut laissée devant le camp romain ; un petit corps fut envoyé du côté de Metiosedura (Meudon), avec ordre de marcher tant que les navires marcheraient. Lui-même se dirigea, avec le reste de ses troupes, contre Labiénus, et arriva, au jour : prima luce^ en vue de l'armée romaine, qui avait alors traversé le fleuve : Uno fere tempore sub lucem hostibus nuntiatury in castris Romanorum prœter consuetudinem tumultuari, et magnum ire agmen adverso flumine, sonitumque remorum in eadem parte exavdiri, etpaulo infra milites navibus transportari. Quibus rébus auditisy quod existimabant

tribus lods transire legiones ..., suas quoque copias in très partes distribuerunt : nam et prœsidio e regione castrorum relicto, et parva manu Metiosedum versus missa, quœ tantum progrederetur quantum naves processissent , reliquat copiai contra Labienum duxerunt. Prima luce (1) et nos tri omnes erant transportati , et hostium acies cerne-batur.

Nous laisserons les deux armées en présence pour expliquer ce qu*il y a d'obscur dans tous ces textes. D'abord les faits sont intervertis, puisque le départ des grands navires chargés de soldats, qui eut lieu à dix heures du soir, aurait dû figurer avant celui des barques et des légions , qui ne s'opéra qu'à minuit.

Que signifie l'expression paulo infra ajoutée aux mots : milites navibus transportari [nuntîatur]^ si on ne la rattache au mot castris qui vient d'être prononcé, et non à la grande armée et aux barques qui remontaient le fleuve? Cette phrase mal construite embarrassera toujours les commentateurs qui ne voudront pas se rendre à l'évidence des faits.

Comment comprendre , d'un autre côté , que si Camulogène n'eût été instruit qu'au point du jour : sub lucem , des mouvements de l'armée romaine , il aurait eu assez de temps pour se trouver dès le lever du soleil {prima luce) en présence de Labiénus. 11 ne lui aurait donc fallu qu'une demiheure tout au plus pour réunir son armée et la conduire à plus de 3/4 de lieue de ses quartiers. Tout prouve que

(4) On voit qae nous avons eu raison de traduire <u& lucem par au point du jour, lorsque Camulogène fut instruit de ce qui se passait du côté de l'armée romaine. Prima luce^ indiquant l'époque d'une opération postérieurei devra donc signifier au lever du soleil ou au jour si l'on veut se conformer à l'ordre dans lequel ces deux opérations se sont suivies. M. de Saulcy commet donc une erreur en traduisant prima luce tantôt par point du jour (4), tantôt par au jour (2), car il y a une différence entre ces deux périodes, que César ne manque jamais de rendre par sub lucem ou prima luce. Il serait à désirer que messieurs les lexicographes se prononçassent.

(1) Revue archéologique, 1860, nov., p. 831.

(S) Ibid., wpt, p. 176.

César a réuni en faisceau une foule de rapports qui durent être faits à Camulogène depuis dix heures et demie du soir jusqu'à minuit, et que ce chef n'eut plus rien à apprendre au point du jour : sub lucem. Notre mission est d'éclaircir ces textes et de mettre chaque fait à la place qu'il doit natu* rellement occuper.

Puisque la rive gauche de la Seine fut couverte de sentinelles jusqu'à deux heures du matin, époque à laquelle elles furent égorgées, Camulogène dut être instruit : 1"* à dix heures et demie du soir , que des navires chargés de soldats venaient de quitter la pointe de la Cité et se portaient en aval du fleuve; 2'' vers minuit, que ces navires étaient employés à former un ppnt sous Auteuil; 3"" enfin, une demi-heure plus tard, que des cohortes et des barques remontaient le fleuve , tandis que les légions se dirigeaient du côté des grands bateaux.

Ces choses admises, il sera facile de se rendre compte des dispositions que dut prendre successivement l'armée gauloise. Camulogène, après avoir reçu le premier avis, vers dix heures et demie, envoya immédiatement un petit corps pour joindre les grandes embarcations, les suivre et s'opposer à tout débarquement sur la rive gauche. Vingt-cinq navires suffisaient pour former un pont. Or, s'il y avait seulement quarante légionnaires à bord de chacun, tous n'en transportaient donc que mille environ. Camulogène dut faire ce calcul et n'envoyer après eux que deux mille hommes.

Ce corps n'a pu se mettre en marche avant onze heures du soir , alors que les navires , descendant au fil de l'eau , avaient plus d'une lieue d'avance sur lui. Comme on ignorait à quel usage ils étaient destinés , là où ils s'arrêteraient , on crut que ce serait au bas Meudon ; aussi ce corps reçut-il l'ordre de se diriger sur Metiosedum. En prenant la route la plus directe , il évitait une longue sinuosité de la Seine et avait l'espoir de voir passer devant lui ces navires. M. de Saulcy a prétendu que cette petite troupe était

l'avant-garde des forces gauloises, et qu'elle alla en reconnaissance dans la direction prise par Labiénus(l]. Nous ne sommes pas de cet avis , puisque l'armée de Camulogène ne se mit en route qu'après avoir été informée , deux heures plus tard , du départ des légions.

Si, d'un autre côté, ce corps eût suivi les bords de la Seine^ ne serait-il pas, en faisant diligence, arrivé vers minuit sous Auteuil, heure à laquelle on construisait le pont? N'aurait-il pas eu un premier engagement avec ceux qui s'occupaient de ce travail , ensuite un second avec la troupe que Labiénus jeta sur la rive gauche pour égorger les sentinelles gauloises? Il n'est plus question, au contraire, de ce petit corps depuis son départ de Lutèce, preuve qu'il resta devant Metiosedum en attendant le passage des navires, même quand on se battait dans la plaine.

Passé minuit viennent des rapports plus graves : on apprend à Camulogène qu'une troupe considérable venait de remonter le bord du fleuve , de concert avec des barques qui faisaient beaucoup de bruit; qu'on établissait un pont de bateaux sous Auteuil, et que les légions marchaient du même côté.

Quelles seront, en pareil cas, les résolutions d'un général expérimenté? 11 jugera qu'une attaque réelle ne se fait pas avec tant de fracas , qu'un débarquement ne peut s'opérer qu'au delà ou en deçà de la Bièvre; qu'au delà sa position est protégée par le fameux marais, et que les Romains ne reviendront pas au point d'où ils sont partis pour aller à Melodunum ; que , en deçà de la Bièvre , quelques soldats transportés sur des nacelles n'auront jamais la pensée de venir se heurter contre son aile droite.

Plusieurs savants envisagent autrement la position. Ils disent que , du moment où une grande armée remontait le

(\) Citation de M. Charles Lenormant, Revue archéologique^ octobre 4861, p. 284.

260 UYBK SEPTIÈMS

fleuve : magnum ire agmen, Camnlogène devait envoyer sa petite troupe du même côté. Erreur : cette grande armée n'était qu'une fiction. Pourquoi vouloir que le général gaulois ne Tait pas deviné ?

Si nous leur objectons que cette troupe a été réellement envoyée du côté de Meudon , ils répondent que les manuscrits des Commentaires portent^ par erreur , Metiosedum au lieu de Melodunum^ car, d'après les enseignements philologiques, le mot Meudon se terminerait en dun s'il dérivait de Metiosedum. Cette règle est trop absolue , et nos contradicteurs seraient fort embarrassés de nous dire comment trois villes de la Gaule qui ont porté le nom de Lugdunum sont devenues Lyon, Leyde et Laon !

Camulogène avait réellement prévu que le danger existait vers le pont de bateaux où se portaient les légions ; aussi , après avoir laissé un poste à la garde de son camp, réunit-il de suite ses troupes et arrive-t-il , au lever du soleil , devant l'armée de Labiénus : reliquas copias contra LaMenum duxerunt [inimici].

Telle est l'explication la plus naturelle que l'on peut donner de tous ces textes, car toute autre conduit à des discussions oiseuses et à des impossibilités.

Labiénus, contraint de livrer la bataille qu'il avait désirée, bien que César dise le contraire, donne le signal de l'attaque après avoir exhorté ses soldats à faire leur devoir. Dès la première charge, la septième légion, tenant l'aile droite, enfonça l'aile gauche des Gaulois et la mit en fuite : Primo concursu, abdextero cornu, ubi \ii legio constiterat, hostes pelluntur atque in fugam conjiciuntur. A gauche , où était la douzième légion, l'aile droite des Gaulois se défendait vaillamment et ne paraissait pas vouloir prendre la fuite, bien que ses premiers rangs fussent extrêmement éclaircis par les javelots des Romains. Camulogène était au milieu d'eux et les exhortait à tenir bon.

La victoire était incertaine, lorsque la septième légion.

SEPTIÈME GÀBIPÂGNE 261

alors disponible y ayant su ce qui se passait à l'aile gauche, vint prendre Tennemi en queue et le chargea. Les Gaulois n'abandonnèrent pas leur position, mais, bientôt circonvenus, pas un n'échappa au glaive des légionnaires. Camulogène éprouva le même sort. Alors la troupe qui avait été laissée pour observer le camp de Labiénus , avertie que l'action était engagée , accourut au secours des siens et alla se poster sur une colline ; mais, ne pouvant soutenir l'effort des soldats romains et mêlée avec les fuyards, tous furent tués par la cavalerie , à la réserve de ceux qui se mirent à couvert dans les bois et dans les montagnes.

La relation de ce combat n'est pas très-claire. Labiénus avait trois légions ; il n'y en a que deux qui figurent sur le champ de bataille. Pourquoi n'est-il question que de l'aile droite et de l'aile gauche dans l'une et l'autre armée? Pourquoi faut-il que , du côté des Romains , ce soit une aile qui aille au secours de l'autre , tandis que les deux centres ne donnent aucun signe de vie? Là pourtant devaient être les gros bataillons. Les réticences de César font douter, encore une fois, de l'exactitude de ses récits.

Si l'on veut apprécier la perte des Gaulois , il suffit de se rappeler que leur droite a combattu longtemps avec succès contre une légion composée de cinq mille hommes. Or, pour que cette droite ait obtenu un tel résultat , il fallait qu'elle en possédât elle-même au moins huit mille. Ont-ils été tous tués, comme le dit César? Nous ne le pensons pas, puisqu'il ajoute bientôt que les fuyards allèrent se cacher dans les bois et les montagnes.

Tout porte donc à croire que l'armée gauloise ne perdit pas plus de quatre à cinq mille hommes composant à peine le dixième de son effectif, et que, démoralisés après la mort de Camulogène , les corps qui n'avaient pas donné ou qui s'étaient enfuis allèrent se retrancher sur le mont Lucotitim où Labiénus ^ qui avait fait des pertes sensibles et auquel il

262 LIVBB SEPTiiBIS

avait fallu deux légions pour battre la seule aile droite des Gaulois j ne se soucia pas d'aller les attaquer.

Les coalisés , au lieu de se soumettre y n'en eurent que plus de haine pour le nom romain et s'empressèrent , trois mois plus tard y d'envoyer leurs contingents au secours d'Alésia. Labiénus n'avait donc remporté qu'une victoire sans fruits. Telle était l'opinion de César; aussi veut-il faire considérer cette bataille comme fortuite , ce que démentent les opérations si bien combinées de Labiénus , son passage de la Seine , qu'il pouvait éviter s'il n'eût voulu que retourner à Sens. Tout prouve , au contraire , qu'il visait à un résultat plus brillant pour les aigles romaines.

On s'est demandé où était la colline que vinrent occuper pendant la bataille les soldats laissés à la garde du camp gaulois. Elle devait nécessairement se trouver sur un point intermédiaire entre ce camp et les montagnes dans lesquelles ils allèrent se réfugier. Quelques savants ont cité Montrouge, position qui se trouve y en effet y à égale distance de la Cité et des bois de Bagneux.

On ne remarque pas que les fuyards aient été poursuivis du côté de la Seine ; aussi doit-on admettre avec réserve que les armes trouvées dans le fleuve, il y a près de deux ans y entre les tles situées devant le bas Meudon y leur aient appartenu.

Cette affaire terminée , Labiénus revint dans Agendicum où il avait laissé tous les bagages de l'armée : Labiénus rêvertitur Agendicum y ubi impedimenta totius exercitus relicta erant. La route qu'il suivit en quittant le champ de bataille n'est pas indiquée par l'historien, nous ne croyons pas, toutefois, quil ait traversé Paris, où il aurait rencontré l'obstacle du marais et les forces toujours inquiétantes do l'armée gauloise. Il dut plutôt repasser le pont de bateaux, enlever les soldats laissés à la garde du camp , partir pour Melun où l'attendaient les cinq cohortes envoyées d'avance

avec les bagages , et se diriger de là sur Agendicum par la rive gauche du fleuve.

Il ne fut pas plus tôt arrivé dans cette ville qu'il en sortit avec toutes ses troupes pour aller rejoindre César : inde cum omnibus copiis ad Cœsarem pervertit. Ce dernier n'alla donc pas à Agendicum. Labiénus, au contraire, marcha pour le rencontrer sur un point convenu et conforme à la direction que prenait son général. Le texte fait présumer qu'ils n'opérèrent leur jonction qu'assez loin de Sens, peutêtre chez les Tricassii, vers Troyes, où passait la voie gauloise allant d'Auxerre à Reims.

CÉSAR COMBAT VERCINGÉTORÏX. — SIÈGE d'ALÉSIA. — PRISE DU CHEF GAULOIS. — SOUMISSION DE TOUTE LA GAULE

(Avant J.-G. 52. — An de Rome 602)

Les campements de César, à son retour de Gergovie , sont évidemment le point de départ de la question a* A lesta y puisqu'ils devaient exister à portée de la voie romaine conduisant à cette place sans toucher au pays des Éduens. Nous aborderons immédiatement cette difficulté pendant l'instant de trêve qui va subsister entre les deux armées, et tâcherons de découvrir successivement où furent AJésia, le pays des Mandubiens et les derniers campements des légions. Nous commencerons par le célèbre oppidum.

La position d' AJésia divise aujourd'hui la science en deux camps : quelques-uns, par suite d'une croyance remontant à

266 LIYBE SEPTIÈME

plusieurs siècles, la voient à Alise-Sainte-Reine, sur le mont Aulxois , dans la Bourgogne ; les autres pensent l'avoir récemment découverte sur le plateau d'Âlaise., village de la Franche-Comté, voisin de Salins.

Le nom A'Alesia était alors assez commun dans la Gaule et même en Germanie, sauf une légère variante d'orthographe tenant soit à la prononciation, soit aux différents idiomes des peuples chez lesquels on le rencontrait. Nous avons Aisey et Alizay sur la basse Seine. Le même mot se retrouve dans Falaise , Falize , Alaise et Alais. Le cours d'eau passant par Luxembourg s'appelle Alisontia dans le poème d'Ausone sur la Moselle ; Ëssen, en Westphalie, était nommée Alison.

Que nous décomposions le mot Alésia, le moyen âge nous apprendra que al était synonyme du mot latin ille ou de le dans Almaneir (1) [le Manoir], et l'époque gauloise que is signifiait cours d'eau dans hara (l'Oise), le Lison et la Lys. D'un autre côté, d'anciennes chartes ont rendu les noms d' Aisey et d' Alizay que nous venons de citer par ceux d'4macum (2) et d! Alisiacum (3), Or, acos ou cumm signifiant habitation, oppidum ou lieUj il en résulte que le nom Alesia, diminutif ù! Alesiaciim y voudra dire : forteresse placée près d'une rivière , et ne dérivera pas des mots Campi Elysii comme le pensent quelques savants dont nous partageons d'ailleurs l'opinion touchant Alésia (4).

Ceci posé , on ne devra pas être surpris de trouver Alise- Sainte-Reine en Bourgogne et Alaise en Franche-Comté. Nous n'aurons à nous occuper que de ces deux places rivales, situées chacune sur une haute montagne entourée de vallées profondes dans lesquelles coulent deux rivières.

(i) Charte de Raoul d*Yvrî, pour Saint-Ouen de Rouen. \^\\,

(2) Cartulaire de Saint-Père de Chartres.

(3) Charte de Mathilde de Boulogne. 4240.

(4) Paul Bial. La Vérité tràr ÀliseSainte-Reinê, — > A. Delacroix. Alaisf. et Séquanie,

V oppidum bourguignon se nommait Alisiia sur la célèbre inscription trouvée à AJise-Sainte-Reine (1).

Les habitants de la place se nommaient Alisiens, diminutif d'Alisienses y d'après la légende circulaire d'une médaille en plomb récemment découverte à Alise-Sainte- Reine et achetée par M. Philibert Beaune , maire de Vesvre (2).

L'appellation Alisienses a dû s'étendre sur tout le territoire de la cité devenu bientôt, par contraction, Pagus Alsiensisy d'où est venu le nom moderne Aulxois.

Ainsi, le nom actuel d'Alise-Sainte-Reine et tous ceux que nous venons de citer dériveront évidemment de celui '^Alisiia.

Que nous passions maintenant à sa rivale de la Franche- Comté, nous voyons qu'elle se nommait Alesia^ d'après l'estampille d'un précieux fond de vase gallo-romain recueilli dans un des nombreux tumuli du massif d'Alaise (3) ; que plusieurs chartes du moyen âge citées par M. Delacroix, de Besançon, l'appellent Alesia^ enfin qu'elle porte maintenant le nom d'Alaise, dénominations parfaitement identiques.

VAlesia des Commentaires devra donc être plutôt VAlesia ou l'Alaise de la Franche-Comté que Y Alisiia ou l'Alise de la Bourgogne.

Disons maintenant que trois auteurs latins, postérieurs de quelques siècles à César : Velléius-Paterculus, Florus et Pline, sont venus, sans qu'on sache pourquoi, défigurer le nom à'Alesiaet le changer en celui à'Aleooia. Il n'y a pas à se tromper sur l'identité de la ville qu'ils ont voulu citer, puisque les deux premiers historiens rappellent les événements militaires qui ont eu Ueu devant la place.

(4) MABTIALIS DANKOTALI... IK ALISIIA.

(2) Revue archéologique , p. 69.

(3) Lee tomhellee et les ruines du massif et du pourtour d' Alaise ^ p. 3, par A. Castan. Besançon, i861 .

Pline dit seulement que ce fut dans Alexia que Ton inventa d'argenter au moyen du feu les ornements des chevaux et le joug des bètes attelées aux chariots : deinde ad argentum incoquere simili modo cœpere, eqtwrum maxime omamentis jumentorumque jugis Alexia oppido (1). Quoiqu'il ne fasse nulle mention du fameux siège y il n'y a pas lieu de croire que son Alexia diffère de celle de Velléius-Paterculus et de FloruSy d'autant mieux que la Séquanie a possédé des mines de plomb et d'étain, et que l'argenture dont parle notre auteur, seulement appliquée à de grossiers objets , peut trèsbien n'avoir été qu'un simple étamage plus ou moins allié.

On remarquera d'un autre côté que le nom Alexia dérive plutôt du mot Alesia que de celui d'Alisiiay autrement on aurait écrit Alixia.

Alise-Sainte-Reine n'a pas été sans importance sous l'Empire. Il en a été de même d'Alaise y si l'on en juge par les restes de constructions y les tumuli et les débris de vases romains trouvés sur son territoire et les coteaux voisins.

Il n'y aurait aucun doute sur Fidentité de la véritable AJésia, et la science ne serait pas maintenant aux prises y si un moine ignorant , Herric d' Auxerre (2) , n'était venu , après huit siècles, nous jeter dans une confusion dont il serait bientôt temps de sortir. Il savait que le nom A' Alesia rappelait un fait d'armes passé entre les Gaulois et les Romains, mais il en connaissait si peu les résultats qu'il s'avisa d'écrire que César y avait été battu par les Gaulois : Te quoque Cœsaris fatalis Alesia castris) puis, comme il y avait une ville nommée A lisiia non loin de son monastère , ville alors couverte de débris romains, il en fit Alesia de son autorité privée. La conséquence de cette erreur fut d'attribuer, ni plus ni moins, à la place bourguignonne tout ce qui concernait celle des Commentaires,

(1) Lib. XXXIV, cap. XVII.

(2) In Vita aancti Germani Antis8.

SEPTIÈME CÀBIPÂGNE 269

Cette fausse appréciation était abandonnée depuis plus de huit siècles lorsque d'Anville s'avisa de la faire revivre en l'appuyant de l'autorité de son savoir. Il confesse néanmoins : oc qu'avant lui cette opinion n'avait pas acquis le degré de oc certitude que la comparaison plus exacte du local avec les « faits lui a procuré. » Or, comme les éléments topographiques s'opposent à la reconstruction du siège devant AJise- Sainte-Reine , il ne restera donc plus de son travail que le peu (t évidence et de certitude qui existaient avant lui.

Passons maintenant au pays des Mandubiens dont Alésia était peut-être le principal oppidum. Quelques-uns placent cette contrée dans la Bourgogne^ et ils auraient raison si AJise-Sainte-Reine était Y Alésia des Commentaires; mais pour ceux qui la voient dans la Franche-Comté, le Pagus Mandubiorum devra suivre la même fortune et se trouver en Séquanie. Le mot Mandubii ne rappelle-t-il pas, en effet, les peuples voisins du Doubs, et ne trouve-t-on pas dans le même canton Mandeure possédant un pont sur cette rivière et ayant porté le nom gaulois à! Epamanduoduruml Que l'on décompose ce mot, on trouvera d'abord Epa dont nous n'osons indiquer la signification, ensuite Manduo^ contraction évidente et abréviation de Mandubio ou de Mandubiorum-j enfin, durum^ apprenant qu'il y avait en ce lieu même soit un pont soit un bac pour traverser la rivière. Donc l'ensemble du nom signifiera : a passage existant ou conduisant dans le pays des Mandubiens. »

Ne voit-on pas aussi dans les mêmes parages Doulaize , Mandeure et Amondans, noms qui ne manquent pas d'une certaine analogie avec ceux du Doubs et de Mandeure?

On a dit qu'il ne fallait pas attacher d'importance à tous ces noms; car, sur la rive droite de la Saône, existait une station romaine nommée Vidubia^ tout à fait en dehors du canton que nous assignons aux Mandubiens. Ceci est vrai, mais comme ce lieu était placé à la bifurcation de la voie tendant d'un côté à cette rivière, et de l'autre à 6 kilomètres

270 LrVBE SEPTIÈME

de son embouchure, on peut croire que le nom Vidubiay évidemment latinisé , signifiait : voie menant au Doubs ou chez les Mandubiens. Cette objection y qui émane de M. de Saulcy, tombant d'elle-même , nous croyons qu'il fera bien d'y renoncer.

Il est remarquable, d'un autre côté, que le canton où existe Alise-Sainte-Reine ne présente aucun nom rappelant celui des Mandubiens. Herric ne les cite pas une seule fois dans son poème. Le même silence existe dans la chronique de Flavigny, pourtant écrite sur les pentes du mont Aulxois. Les Mandubiens resteront donc Séquanes et ne consentiront jamais à devenir Éduens pour complaire à ceux qui se sont fourvoyés en les plaçant dans la Bourgogne.

Nous ne sommes pas, toutefois, d'accord avec quelques amis d'Alaise qui , après avoir transféré les Mandubiens en Séquanie, les ont remplacés dans TAulxois par les Brannoviiy rattachant ce dernier nom à celui de la Brenne qui coule dans la même contrée. Nous étions d'abord de leur avis , mais nous en avons changé depuis la découverte de la médaille Alisienses sur le plateau d'Alise-Sainte-Reine.

Cette peuplade , qui n'est pas citée parmi les clients des Éduens, était, il est vrai, peu considérable et ne parait même pas s'être étendue dans les âges suivants , puisque Herric semble ne la considérer que comme faisant partie intégrante de l'État éduen dont Alise défendait l'extrême frontière : Te [Alesià] fines œduos et limina summa tuentem.

Nous arrivons maintenant à la question de savoir en quel lieu César dut aller s'établir après avoir fait sa jonction avec Labiénus. Les amis d'Alise-Sainte-Reine ont besoin de le faire camper près d'Auxerre, ceux d'Alaise chez les Rhèmes, chez les Lingons et sur la frontière des Médiomatrices. César n'a pu s'établir du côté d'Auxerre ni de Troyes, car ses dix légions y auraient au moins laissé cinq à six camps qui ne s'y trouvent pas. Les plus rapprochés de ces deux villes sont ceux qui furent élevés l'hiver précédent chez les Sénons, et

personne ne soutiendra que , venant de Gergovie , César se soit arrêté si près de la frontière éduenne où ses troupes, ayant besoin de repos , auraient été constamment inquiétées par celles des confédérés.

Le pays des Mêmes et celui des Lingons offrent , au contraire y beaucoup de camps dans lesquels les légions purent être réparties. Nous citerons ceux de Maquenoise, du Vieux- Reims, près de Gondé, au confluent de TAisne et de la Suippe ; du Ghâtelet , près de la route de Rethel à Reims ; d'Attila, au-dessus de Châlons-sur-Mame, et de Saint-Mihiel, touchant à la Meuse. Ainsi campés, ces différents corps se donnaient la main et couvraient la grande voie qui traversait le pays des Trévires et permettait de communiquer avec la Germanie.

Pendant que César s'établissait dans ses nouveaux quartiers, les Éduens avaient appelé Vercingétorix pour s'entendre avec lui sur les moyens de continuer la guerre. Ce chef, devenu le héros de la Gaule, vint seul à Bibracte, où les états assemblés lui conférèrent le commandement général de toutes les armées. Quelques chefs éduens furent molestés de ne pas l'avoir obtenu , et le mécontentement de Virdumare et d'Éporédix exercera peut-être une influence funeste sur les événements qui vont suivre : Inviti summœ spei adolescenteSy Eporedix et VirdumaruSy Vercingetorigi parent. Les Rhèmes, les Lingons et les Trévires ne députèrent pas à cette assemblée : les deux premiers peuples , vu leur attachement à César ; les Trévires , parce que, se trouvant trop éloignés et ayant à se défendre contre les entreprises des Germains, ils ne voulaient ni s'engager ni fournir des auxi- Uaires à l'un ou à l'autre parti : quare toto abessent bello et neiitfis auocilia mutèrent . L'amitié des Rhèmes et des Lingons ne s'expliquerait-elle pas parla présence de César chez eux; car sa nombreuse armée devait nécessairement peser sur les décisions des pays qu'elle occupait?

Vercingétorix, exerçant la dictature sur la Gaule, demande

272 UYBE SEPTIÈME

à toutes les nations d'envoyer promptement des otages à Bibracte et quinze mille hommes de cavalerie : Hue omnes équités j xv milita numéro j celeriter convenire jubet. Il ne veut pas d'autre infanterie que la sienne : peditatu quem ante habuerit se fore contentum didt ; car son projet n'est pas d'attendre les légions en bataille rangée. Il désire seulement leur couper les vivres et faire tout ravager autour d'elles. Son armée ne se composera donc que des troupes qui ont combattu à Gergovie, recrutées d'Arvernes et de contingents méridionaux. Cependant il ordonne à un corps de dix mille Éduens et Ségusiaves , commandé par le frère d'Éporédix, d'aller attaquer la Province, seulement gardée par vingt-deux cohortes levées dans le pays et obligées de faire face partout.

Les Allobroges, fidèles aux Romains, défendirent les passages du Rhône. Les Helviij soutenant la même cause, attaquèrent leurs voisins, probablement les F^//at;t(de Puy-en-Velai), clients des Arvernes. Les Helvii furent repoussés et perdirent Yalérius Donotaurus , fils de leur roi Caburus. Donotaurus devait être frère de V. Procillus, jeune homme très-estimé de César, auquel il avait servi d'interprète lors de sa première campagne contre les Helvètes et Arioviste.

César s'occupait alors de la réorganisation de son-armée. Sachant que les Gaulois lui étaient supérieurs en cavalerie , que tous les chemins étaient interceptés et que la Province ne pouvait lui fournir aucun secours, il envoya des messagers aux nations d'outre-Rhin qu'il avait pacifiées les années précédentes : trans Rhenum in Germaniam mittity pour leur demander de la cavalerie et des troupes légères habituées à combattre parmi les escadrons. Ce renfort ne tarda pas à lui arriver ; mais, comme la plupart des cavaliers manquaient de chevaux, il fut obligé de les remonter avec ceux de ses tribuns militaires et des chevaliers romains.

Ceci prouve encore une fois qu'il était chez les Rhèmes et peut-être un peu sur la frontière des Médiomatrices, puisque

ses messagers et la cavalerie germaine purent suivre avec sécurité la route qui reliait les camps romains aux nations germaniques et traversait le pays des Tré vires, resté neutre. Ils auraient couru quelques dangers s'il leur eût fallu partir d'Auxerre et y revenir en passant sur le territoire des peuples insoumis.

Alors se réunissaient à Bibracte Tancienne armée de Vercingétorix et la cavalerie qu'il avait demandée à toute la Gaule : Intereay dum hœc geruntur, hostium copiœ ex A rvernis equitesque qui toti Galliœ erant imperati conveniunt,

A peine César a-t-il parlé de leur arrivée chez les Éduens qu'il dit sans aucune transition qu'il se dirigeait sur le pays des Séquanes par l'extrême frontière des Lingons pour aller porter plus facilement du secours à la Province, lorsque Vercingétorix vint camper dans trois positions différentes, à 1 milles (1 5 kilomètres) de l'armée romaine : Magno horum coacto numéro j quum Cœsar in Sequanos per extremos lingonum fines iter facerety quo facilius subsidium Provinciœ ferri possety circiter millia passuum x ab Romanis^ trinis castris Vercingétorix consedit. Ce texte est interprété de deux manières; nous y reviendrons quand il en sera temps.

Vercingétorix, connaissant la marche des Jégions, harangua les siens et leur dit que les Romains s'enfuyaient dans leur Province et abandonnaient les Gaules : fugere in Provinciam RomanoSy Galliaque excedere; qu'il était d'avis de les attaquer et de les détruire dans l'embarras de leur marche; car autrement ils reparaîtraient les années suivantes avec plus de forces. Afin d'inspirer plus de terreur à l'ennemi et plus de courage à ses troupes, il les fait toutes sortir et ranger en bataille devant ses quartiers : copias se omnes pro castris habiturum. Tous s'écrient qu'ils combattront vaillamment, et jurent de ne rentrer chez eux qu'après avoir passé deux fois à travers l'armée romaine.

Il n'y eut pas d'affaire le même jour , car on ne dut être

en présence que le soir. Le lendemain , Yercingétorix partage sa cavalerie en trois corps : postera cUe in très partes distributo equitatu. Deux se présentent sur les ailes de l'armée romaine , tandis que le troisième en attaque le front dont il arrête la marche. César fait aussi trois divisions de sa cavalerie et les lance contre l'ennemi. On se bat partout en même temps : les légions restent imnjobiles et l'on place le bagage entre elles. Si la cavalerie romaine se trouve trop pressée sur quelques points , César y envoie de l'infanterie pour la soutenir. Enfin , les Germains gagnent le haut d'une colline située sur la droite , en chassent les ennemis et les poursuivent jusqu'à la rivière où Yercingétorix était en bataille avec son infanterie : fiigientes usque ad flumeny ubi Yercingétorix cum pedestribus copiis consederat.

Ce n'est partout que carnage. Trois principaux chefs éduens : Cotus, préfet de la cavalerie, Cavarillus, chef de l'infanterie, et Éporédix, ancien premier magistrat de Bibracte, sont faits prisonniers et amenés à César; les Éduens avaient donc fourni leur contingent de cavalerie et d'infanterie à l'armée gauloise , bien que le chef arverne eût déclaré qu'il ne voulait pas d'autre infanterie que la sienne.

Après la déroute de sa cavalerie, Yercingétorix fit rentrer ses troupes dans leurs camps et prit aussitôt le chemin d'Alésia, oppidum des Mandubiens : Yercingétorix copias siuzSj ut pro castris collocaverat , reduxit ; proiinusque Aiesiam^ quod est oppidum Mandubiorum^ iter facere cœpit. César le suivit tant que le jour dura et lui tua trois mille hommes environ de son arrière-garde. Le lendemain il campait devant le même oppidum : circiter m millibus hostium ex novissimo agmine interfectiSy altero die ad Alesiam castra fecit.

Nous voici donc devant Alésia dont l'emplacement est si contesté. Yoyons si la marche de César n'apportera pas

son contingent au faisceau de preuves qui militent en faveur de la place franc-comtoise.

Il est naturel d'admettre que les légions , venant du pays des Rhèmes et se portant sur la Province par les terres des Séquanes , durent se réunir en un seul lieu , qui peut avoir été Bar-sur-Aube , pour aller ensuite à Langres, puis à Gray, où elles passèrent la Saône, située à la limite orientale des Lingons.

Cette direction admise, l'armée romaine, forte de soixante mille hommes, y compris les auxiliaires de sed deux alliés, traversait donc la frontière lingonne et avait même ses têtes de colonnes à 5 ou 6 kilomètres plus loin , dans la Séquanie, lorsque ses éclaireurs annoncèrent la présence de Vercingétorix.

Puisque César se mit en route quand toute l'armée gau-* loise était réunie : magno horum coacto numéro , le chef arverne était donc, dès le moment du départ des légions, en mesure de se porter sur tous les points qu'il croirait menacés. Ayant compris d'après leur marche qu'elles se dirigeaient sur le pays des Séquanes , il dut converger sur sa droite, du côté de Vidubia et de Pontailler, et aller s'établir sur l'Oignon , pour leur intercepter le chemin de la Province.

Le savant M. Quicherat (1) place la défaite de la cavalerie gauloise près du mont Colombin, où existe un emplacement nommé Champ-de- Bataille ou Camp-des- Avant- Gardes, On remarquera que tous les amis d'Alaise sont unanimes au sujet de la marche des légions, du lieu où les deux cavaleries se rencontrèrent et de la rivière près de laquelle se déploya l'infanterie arverne , tandis que ceux de l'opinion contraire n'ont encore pu s'entendre sur aucun de tous ces points.

Il est clair que César poursuivit, le second jour ^ qui était

(4) ConcZtMfon f&ur Almse.

celui de la bataille , rarmée ennemie jusqu'au Doubs ; qu'il y eut encombrement au passage de la rivière , et que trois mille hommes de Tarrière-garde gauloise y furent tués. Cette nouvelle défaite aurait eu lieu, d'après M. Quicherat, à Routelle^ où il a existé un gué se rattachant à une voie antique qui traversait le bois d'Ambre , dans lequel on a trouvé un grand nombre de fers de chevaux.

Les partisans d'Alise-Sainte-Reine prétendent à leur tour que les légions sont venues des environs d' Auxerre, et que les mots : quum in Sequanos per extremos Lingonum fines iter faceret ne signifient pas que César franchissait la frontière des Lingons, mais qu'il la côtoyait lorsqu'il fut arrêté du côté de Montbard par l'armée des Arvernes.

Nous leur objecterons que, dans ce cas, César se serait servi du mot fines sans y ajouter extremos ; nous en trouvons la preuve tirée d'un autre texte. En effet , lorsqu'il va de Vienne à Langres , au commencement de la même campagne, il côtoie nécessairement la rive droite de la Saône, placée à l'extrême frontière des Édueus. Cette marche est analogue à celle que nos contradicteurs lui font exécuter chez les Lingons ; cependant il dit simplement qu'il alla chez ces derniers par les terres des Éduens : per fines Mduorum in Lingones contenait. Il n'est pas question ici du mot extremos , mais il devait être employé pour la marche qui nous occupe, car, ayant à faire connaître l'apparition de Vercingétorix à quelques lieues de ses colonnes, il fallait que César précisât le point où il se trouvait lui-même, pour que l'on pût se rendre compte approximativement du lieu où il rencontra l'armée gauloise. Rien ne serait aussi vague que son texte s'il se fût seulement servi du moi fines ^ signifiant territoire. La rencontre aurait pu se supposer n'importe où dans le pays lingon : nos adversaires auraient beau jeu ; c'est justement cette planche de salut que César leur a ôtée en ajoutant le mot extremos.

Comment admettre, d'un autre côté, que le général

romain , quittant Auxerre pour aller porter plus facilement des secours à la Province : quo facilius stibsidium Pro^ vinciœ ferriposset^ ait mieux aimé faire le long détour qui le conduisait chez les Séqùanes que de reprendre le chemin direct qui l'avait amené de Gergovie? En le suivant, il évitait l'armée arverne cantonnée à Bibracte , et gagnait aisément le pays qu'il voulait défendre.

Si, d'ailleurs, les légions se fussent présentées du côté de Montbard , comment Vercingétorix, haranguant ses troupes, aurait-il pu leur dire que les Romains quittaient la Gaule et s'enfuyaient dans leur Province ? Ce résultat ne pouvait être prévu qu'au moment où ces derniers traversaient la Saône. Toutes les opinions contraires à la marche sur Gray ne peuvent donc se soutenir ; elles forceraient les légions d'aller combattre dans le pays éduen, qu'elles voulaient éviter, et nous obligeraient, dit M. £m. Desjardins, <c d'entendre César autrement que Plutarque, que Dion Cassius et Planude (1), lesquels ont compris qu'il ne côtoyait pas le pays lingon , mais qu'après l'avoir traversé il en franchissait la limite et se trouvait , par conséquent , en Séquanie lorsqu'il rencontra Vercingétorix et lui Uvra sa première bataille ». D'ailleurs, le titre : de Bello Sequanico^ cité par M. Delacroix et donné à un poème perdu qu'on attribue à Varro Atadnusy prouve qu'il y a eu une grande guerre chez les Séqùanes. Nos adversaires prétendent, il est vrai, que ce titre se rapporte à des faits plus anciens que les campagnes de César, et n'en fournissent aucune preuve.

Avant d'aborder les opérations militaires, il convient de rechercher quelle pouvait être l'importance du célèbre oppidum qui va nous occuper. Il y avait dans la Gaule des

(4 ) On attribue à cet auteur , qui vivait dans le xiii* siècle , une paraphrase grecque du texte des Commentaires , dans laquelle il s'exprime ainsi , touchant le passage qui nous occupe : a Ensuite César marcha sur la Province à travers le pays des Séqùanes ^ voulant porter plus facilement du secours à la Province. »

oppida-villes constamment habités , tels que : Avaricumy Genabum , Agendicum et Lutetia. Il en existait d'autres qui n'étaient que de hautes montagnes aux pentes abruptes , sur lesquelles se portaient , seulement en temps de guerre , les populations voisines, avec les biens des campagnes et ce qu'elles possédaient de plus précieux. Nous rangerons ceux des Vénètes dans cette classe.

Mais il se voyait, en outre, des oppida mixtes, qui avaient quelque chose de la ville et de la place forte , c'est-à-dire dont les habitants occupaient une petite portion du plateau sur lequel ils séjournaient, tenant le reste en réserve pour ceux de la contrée qui venaient s'y réfugier en présence de l'ennemi. Telle devait être VAlesia des Mandubiens, dont les habitants se trouvèrent tellement effacés pendant le blocus par ceux du dehors et par l'armée des Arvernes que César ne les appellera jamais oppidani^ mais toujours Mandubii ou interiores. S'il nomme cette place une fois urbsj c'est évidemment parce qu'elle possédait une certaine population en temps de paix.

Nous avons laissé le général romain sous les murs de V oppidum. Après l'avoir reconnu : perspecto urbis situ , et avoir vu que les Gaulois étaient consternés depuis la perte de leur cavalerie, il exhorta ses troupes au travail et commença ses lignes de contrevallation : Alesiam circumvallare instituit.

Cette place était située sur un coteau fort élevé , de sorte qu'elle lui parut ne pouvoir être attaquée qu'après un investissement en forme : Ipsum erat oppidum in colle summo , admodum edito loco^ ut^ nisi obsidione , expugnari non posse videretur. Au pied du coteau coulaient deux rivières. Devant la ville existait une plaine de trois mille pas de longueur (4,500 kilomètres) : Ante oppidum planities circiter millia passuum m in longitudinem patebat.

Cet espace ne peut convenir à la plaine des Laumes, située devant Alise-Sainte-Reine, puisqu'elle a, dit-on, plus

de 10 lieues de long sur une simple largeur de cinq cents mètres. Nos adversaires , il est vrai , tournent cette difficulté en prenant la longueur sur la largeur , depuis le mont Rhéa jusqu'au mont Druaux. Il serait surprenant que César en eût jugé de même.

Dans toutes les autres parties de Y oppidum , une chaîne de montagnes de même hauteur Tétreignait à une distance très-médiocre : reliquisex omnibus partibus colles ^ mediocri interjecto spatio, pari altitudinis fastigio oppidum cingebant. Cette description convient à Alaise et non à Alise ayant autour de son massif une ceinture de coteaux trop éloignée pour qu'on ait pu dire : mediocri interjecto spatio.

Les Gaulois, campés au pied des murs vers le point qui regarde Torient , occupaient tout le coteau et avaient devant eux un fossé et une muraille sèche haute de six pieds.

La ligne de contrevallation comptait plus de 4 lieues de tour : circuitus xi millia passuum tenebat. Des camps furent placés dans des lieux convenables : locis opportunis, ainsi que des forts, au nombre de vingt-trois, entre lesquels on établit des postes pendant le jour, craignant une attaque subite de la paît des assiégés : ibique castella xxiii facta^ in quibus interdiu stationes disponebantur y ne qua subito irruptio fieret. On redoublait de précautions pour la nuit.

Telle était donc la ligne de contrevallation : autour de la place trois ou quatre camps ; dans la plaine et dans les lieux élevés , des forts à sept cents mètres l'un de l'autre et des postes entre ces forts. On devait nécessairement relier ces ouvrages entre eux par un vallum et un fossé.

On s'est demandé pourquoi César s'est servi de l'expression locis opportunisy qui aurait été inutile devant Alise- Sainte-Reine , puisque dans la plaine qui l'entoure il n'y avait pas de lieux plus opportuns à fortifier les uns que les autres. On a ajouté qu'il n'en aurait pas été de même devant Alaise , car la contrevallation aurait bientôt couru sur les

280 LIVRE SEPTI&ME

hauteurs, et, par conséquent, posé ses forts devant certaines gorges plus ou moins accessibles aux oppidani.

Ces ouvrages terminés : opère instituto , il se donna un combat de cavalerie dans la plaine dont nous avons parlé et qui se trouvait entre les collines : quam intermissam collibus. César répète qu'elle avait trois mille pas de longueur, donc il ne la réduit pas de l'espace occupé par les travaux de la contre vallation. Les escadrons gaulois avaient dû passer entre les postes et les castella.

César, voyant les siens très-pressés, les fit soutenir par les Germains et mit ses légions en bataille devant son camp : legiones pro castris consiitutty afin d'arrêter l'infanterie de la place dans le cas où elle viendrait à descendre pour appuyer sa propre cavalerie.

La présence des légionnaires ranima l'ardeur des escadrons germains. Ceux-ci mettent en fuite leurs adversaires et les poursuivent jusqu'aux portes du camp gaulois où il y en eut beaucoup d'égorgés : fit magna cœdes. Ce fait est constaté par les tas d'ossements humains trouvés sur ce point devant Alaise. César fit alors avancer ses légions. Les Arvernes, croyant qu'ils allaient être attaqués, crient aux armes ou cherchent à se jeter dans la forteresse. Vercingétorix ordonne d'en fermer les portes afin que le camp ne soit pas déserté : Verdngetorix jubet portas claudij ne castra nudentur. Cette ville, possédant des portes, était donc autre chose qu'un simple refuge dont les issues n'auraient été protégées que par des quartiers de roches et des palissades. Les Germains se retirent après avoir tué beaucoup de cavaliers ennemis et s'être emparés d'un grand nombre de chevaux.

Ce combat prouve que le camp de César n'était pas éloigné de la petite plaine où l'on se battait, ni des quartiers gaulois, puisque la présence de quelques légions devant le rempart romain suffit pour ranimer l'ardeur des escadrons germains et jeter la terreur parmi les troupes de Vercingétorix placées sur les pentes du massif. Ainsi, petite plaine, camp romain et

camp gaulois étaient donc assez rapprochés l'un de l'autre. Comment alors les amis d'Alise-Sainte-Reine , qui placent l'armée arverne à 4 kilomètres de la plaine des Laumes, vers le mont Plevenel , d'où elle n'aurait pu voir ce qui se passait dans cette plaine , peuvent-ils concilier la nécessité où Ton est de gi*ouper ces trois positions dans certaines limites assez rapprochées ?

Avant l'achèvement des fortifications : priusquam munitiones ah Bornants perficiantuvy c'est-à-dire avant que les camps et les forts fussent rehés entre eux par un vallum^ ce qui devait bientôt arriver, Vercingétorix , pensant que sa cavalerie allait lui devenir inutile, prit aussitôt le parti de la renvoyer.

Il chargea ceux qui la commandaient de représenter à leurs concitoyens qu'il n'avait que pour trente jours de vivres : ratione inita^ frumentum se exiguë dierum trigenta habere^ et qu'ils eussent à venir le plus tôt possible à son secours, s'ils ne voulaient pas voir périr quatre-vingt mille hommes d'élite : hominum octoginta délecta^ et un chef qui avait tout fait pour délivrer la Gaule du joug odieux des Romains.

Après le départ de cette cavalerie, il ordonna qu'on lui apportât tout le blé qui était dans la ville et décréta la peine de mort contre ceux qui ne se présenteraient pas : Frumentum omne ad se ferrijubet; capitispœnam Us qui non parue-rint constituit. Il distribua ensuite, par tête, le bétail que les Mandubiens avaient réuni en grande quantité dans la place : PecuSy cujus magna erat ab Mandubiis compulsa copia , viritim distribuit.

On remarquera que cette grande quantité de blés et de bestiaux ne pouvait être le simple approvisionnement d'une petite bourgade celtique , aussi César dit-il qu'on la devait aux Mandubiens, c'est-à-dire aux gens des campagnes réfugiés dans la place, et non aux oppidani, qui n'auraient pas eu le temps de ramasser tant de denrées dans l'espace com-

pris entre le passage de la Saône par les légions et leur arrivée devant Alésia. Vercingétorix y avait pourvu en prescrivant d'avance de détruire tous les blés qui se trouveraient autour des Romains : sita ipsi frumenta corriimpanty ordre qui impliquait nécessairement celui d'approvisionner les oppiday car ce chef ne se serait pas jeté sans hésitation, avec quatre-vingts mille hommes , dans une place qu'il n'aurait pas su abondamment pourvue de vivres.

Si ces dispositions eussent concerné T Alise bourguignonne, César en aurait été instruit par ses amis les Lingons^ voisins de V oppidum , et il n'aurait pas été surpris de rencontrer Vercingétorix à 12 lieues au nord de cette place.

Après avoir mis ordre aux vivres, le général gaulois fit rentrer ses troupes dans la ville, c'est-à-dire celles qui occupaient la pente de la montagne : copias omnes quas pro oppido collocaverat in oppidum recipit^ et il résolut d'attendre les secours de la Gaule.

César, instruit de ces détails par les transfuges et les prisonniers, dut pourvoir à se retrancher sérieusement et contre ceux de la place et contre les auxiliaires attendus du dehors. 11 prescrivit à cet effet les fortifications suivantes, dans lesquelles il ne sera pas plus question des premières que si elles n'eussent jamais existé. Ce silence a embarrassé beaucoup de commentateurs. Il s'explique pourtant aisément.

Jusqu'ici nous n'avons vu que des castra, des castella et de simples postes; c'est ce que nous appellerions maintenant des forts détachés. Ces ouvrages n'empêchèrent pas César de tracer de giandes et nouvelles lignes dans lesquelles les anciens travaux furent utilisés. On les reconnaîtra par le rôle qu'ils joueront dans les diverses attaques qui vont suivre.

Il fit d'abord creuser un fossé de vingt pieds , à fond de cuve et à bords escarpés : fossam pedum xx directis late^ ribus duxity et alla établir le reste de ses fortifications à quatre cents pieds (cent dix-huit mètres envjron) de ce premier fossé : reliquasque munitiones ab ea fossa pedibus gd

rediuvity distance qu'il jugea convenable pour qu'on ne put Tattaquer, s'avancer contre lui en bataille , ni lancer à tout moment des traits sur ses travailleurs : aut interdiu tela in nostros operi destinatos conjicere passent.

Ces travaux consistaient en deux fossés de quinze pieds de large sur autant de profondeur : Hoc intermisso spatioy duas fossaSy xvpedes latas, eadem altitudine perduxit. Les mots deux fossés sont synonymes ici de double fossé : duplex fossa; en eflfet, César dit qu'ils étaient à quatre cents pas de son premier travail ; or, pour que cette mesure fût commune à tous les deux, il y avait nécessité qu'ils se trouvassent voisins l'un de l'autre.

On remplit de l'eau de la rivière le fossé intérieur là où il courait dans la plaine et dans les endroits les plus bas : quarum interiorem fossam campestribus ac demissis locis aqua ex flumine derivata complevit. Ce fossé intérieur devait être l'un des deux juxtaposés, celui qui se trouvait le plus rapproché de Y oppidum. S'il n'est rempli d'eau que dans ïdL plaine et dans les lieux baSj c'est que partout ailleurs il courait évidemment sur les collines.

On plaça ensuite le long de ces fossés une terrasse et un parapet de douze pieds de haut : Post eas aggerem et val-lum xLipedum exstruxit. On dut y employer les terres provenant de toutes les tranchées, puisqu'il n'est question que de ce seul boulevard.

On le garnit de palissades pour en rendre l'accès plus difficile, et on le flanqua de tours placées à quatre-vingts pieds de distance l'une de l'autre : et turres toto opère drcun^" dedity quœ pedes lxxx inter se distarent.

César, voyant que les Gaulois faisaient de fréquentes sorties par plusieurs portes : pluribusportisy pour empêcher ses travaux, fit encore ajouter quelque chose à ces ouvrages afin qu'il fallût moins de monde pour les défendre. On remarque d'abord des fossés continus : perpetuœ fossce^ de cinq pieds de profondeur, qu'on remplit de troncs fourchus

284 LIVBE SEPTIÈME

dont les branches aiguës devaient blesser ceux qui s'y engageraient, n y en avait cinq rangs liés ensemble , les soldats les nommaient des cippes : dppos appellabant^ voulant probablement exprimer qu'ils seraient une cause de mort pour les assiégés.

Du moment où César se sert de l'expression de fossœ au lieu de fossa , il y en avait donc plusieurs. S'il n'en cite pas le nombre , ne peut-on pas croire qu'il consistait en cinq tranchées, nombre égal à celui des rangs de troncs qu'il y fit planter? Quant au mot perpetiuBj il indique seulement que ces tranchées n'étaient pas de simples fosses : scrobes, placées à la suite l'une de l'autre. S'il se fût servi de l'expression perpetuœ dans tout autre but que de faire éviter cette méprise, pourquoi ne l'aurait-il pas employée de même en parlant de ses grands et doubles fossés?

Au-devant de ces travaux on eut soin de creuser des fosses de trois pieds de profondeur, rangées en quinconces : scrobes trium in altitudinem pedum fodiebantur . On y planta des pieux ronds, gros comme la cuisse, ne sortant du sol que de quatre doigts, et on les couvrit de broussailles pour cacher le piège. 11 y eut huit rangs de ces fosses disposées à trois pieds de distance l'une de l'autre. Les troupes les appelaient des lis, parce qu'ils y ressemblaient : id^ ex similitudine /loris, lilium appellabant.

Pour ajouter encore à la difficulté de l'approche , César fit placer au-devant de ces ouvrages et cacher dans la terre des billes de bois d'un pied de long garnies de pointes en fer. Les soldats leur donnaient le nom d'aiguillons : Ante hœc, taleœ pedem lonyœ, ferreis hamis infixis , totœ in terram infodiebantur , . . quos stimulos nominabant.

Après ce travail , on fit courir dans les terrains les mieux nivelés (donc on n'était pas dans une plaine entièrement unie), et sur une longueur d'un peu plus de 5 lieues kilométriques, une pareille ligne pour servir de circonvallation , c'est-à-dire ayant son vallum , ses tours , ses doubles fossés,

ses abattis y ses pieux pointus et ses aiguillons pour se mettre à couvert des ennemis du dehors : Bis rébus perfectis, regionés secutuSy quam potuit œquissimaSj pro loci natura, XIV millia passuum complexuSy pares ejusdem generis muniiiones diversaSy ab hiSj contra exteriorem hostem perfecit.

Il est bon de résumer ici tous ces travaux, et de voir quel espace ils occupaient devant le massif.

1** Le premier fossé , à fond de cuve , était positivement à portée des traits des assiégés, puisque César s'en éloigne de quatre cents pieds (cent dix-huit mètres) pour obvier à cet inconvénient. Ce fossé n'était donc pas à plus de cinquante mètres du mont ; alors ceux de la contrevallation et le vallum ne devaient s'en trouver qu'à cent soixante-huit mètres.

2"" Si Ton suppose maintenant qu'il y avait un intervalle de trois cent trente mètres entre la contrevallation et la circonvallation , car il fallait que les soldats pussent y manœuvrer à Taise , se porter facilement de l'un à l'autre boulevard, et que cet intervalle fût en rapport proportionnel entre le rayon d'une circonférence de i lieues et celui d'une autre circonférence de 5 lieues, on trouvera que la circonvallation commençait à quatre cent quatre-vingtdix-huit ou cinq cents mètres de Y oppidum.

S"" Si l'on admet ensuite que les obstacles secondaires de tout genre placés devant le vallum occupaient moitié de l'espace laissé libre entre cette ligne et le fossé à bords directs, on obtiendra cinquante-neuf à soixante mètres, lesquels, ajoutés aux cinq cents précédents, donneront, pour tous les travaux d'investissement , une épaisseur ou étendue de cinq cent cinquante-neuf à cinq cent soixante mètres.

Il faut s'attacher à ces données, à moins que César ne nous ait trompés. Tout partisan d'Alise-Sainte-Reine qui s'en écartera bâtira sur le sable, et ses raisonnements pécheront depuis le commencement jusqu'à la fin. Nous lui

286 LIVRE SEPTIÈlfK

demanderons y par exemple, s'il eût été nécessaire de faire passer une circonvallation établie à cinq cent soixante mètres de Y oppidum, sur le mont Rhéa, qui en est à deux mille deux cents, et de placer le camp de Réginus et de Rébilus dans ce lieu désavantageux dominé par des crêtes , quand on avait encore seize cent quarante mètres de plaines derrière soi.

Quelques-uns ont cru voir sur le plateau de Plevenel des restes de travaux militaires qu'ils ont attribués à César. M. le capitaine Bial, qui les a étudiés, n'admet pas qu'ils aient appartenu à la contrevallation^ car tous leurs acce&soires de défense sont tournés vers la plaine, a II ne faut y voir, dit-il, qu'un caste llum ou burgus pareil à ceux du m* et du rv* siècle. » C'était donc comme un fort détaché à'Alisiia, gardant le passage du col et les routes qui , de ce côté, arrivaient à V oppidum.

Devant Alaise, au contraire, la circonvallation n'aurait emprunté la vallée que dans la petite plaine, et aurait de suite gagné les prœrupta loca de César.

Cette ligne, de 5 lieues de tour, aurait eu, d'ailleurs, trop d'étendue pour le massif d'Alise-Sainte-Reine n'ayant guère plus de 7 kilomètres de circonférence ; et puisqu'elle n'avait été exécutée qu'à cinq cent soixante mètres de V oppidum ^ elle n'aurait dû avoir que 9 à 10 kilomètres, et non les quatorze mille pas romains (21 kilomètres) que César lui attribue.

En appliquant le même calcul à VAlesia franc-comtoise ayant près de 16 kilomètres de circonférence à la base, on obtiendra une mesure en rapport satisfaisant entre la contrevallation et la ceinture de la montagne.

Au moment où l'on exécutait ces travaux , le nombre des soldats était diminué par l'absence de ceux qui étaient obligés d'aller chercher des vivres et des bois assez loin du camp. Alors pourquoi ceux de Yoppidum n'attaquaient-ils pas les travailleurs romains répandus sur une ligne de 4 lieues de circonférence? Il leur eût été facile^ devant Alise^Sainte-

Reine, de descendre du massif, à moins qu'ils n'aient préféré se laisser enfermer comme des moutons dans un parc , ce qui donnerait une triste opinion de leur intelligence et de leur valeur.

Autour d'Alaise c'eût été plus difficile, puisque, les travaux se faisant sur les monts voisins ; il aurait fallu commencer par les gravir.

Dans le même temps, les états de la Gaule assemblés réglaient entre eux le nombre de soldats que chaque nation fournirait pour secourir la place assiégée. Les Ëduens avec leurs clients : Ségusiaves, Ambivarites, Aulerces Brannovices (Brannovit)y furent taxés à trente-cinq mille hommes : imperant ^duiSy atque eorum clientibus Segusianis, Ambivaretis, Aulercis Brannovidbus [Brannoviis] milita xxxv.

Les Arvernes et les cités voisines de leur dépendance en fournirent un pareil nombre ; les Sénons , les Séquanes , les Bituriges, les Santons, les Rutènes et les Carnutes, chacun douze mille.

On remarquera que si les Mandubiens ne sont cités ni parmi les clients des Ëduens, ni parmi ceux des Séquanes, c'est que toute leur population militaire , montant peut-être à dix mille hommes, était allée se renfermer dans Alésia.

Si l'on admet maintenant, avec les amis d'Alise-Sainte- Reine , que les Mandubiens aient été Ëduens , le contingent de ces derniers sera donc de trente-cinq mille hommes d'une part, de dix mille Mandubiens de l'autre, du petit corps montant, selon nous, à cinq mille hommes, que nous avons vu combattre avec Vercingétorix sur TOignon, et de dix mille autres envoyés contre la Province au commencement de la campagne. Le tout formera le chiffre énorme de soixante mille soldats, tandis que les Séquanes, presque aussi puissants que les Ëduens et voisins d'Alise, n'en auraient envoyé que douze mille , c'est-à-dire pas plus que ceux de Saintes et de Rodez, ayant, pour s'y rendre, à traverser toute la Gaule. On rétablira un tant soit peu Téqui-

288 LITBE SEPnÈME

libre en attribuant les dix mille Mandubiens aux Séquanes , qui auraient alors fourni vingt-deux mille hommes , nombre encore très-faible j comparé à celui des cinquante mille qui resteront au compte des Éduens et des peuples de leur clientèle.

Les autres nations contribuèrent dans les proportions suivantes : on taxa les Bellovaces à dix mille hommes ; les Lémovices à autant; les Pic tons, les Turons, les Parisii, les Suessions chacun à huit mille ; les Ambiani , les Médiomatrices, les Petrocorii, les Nervii, les Morini, les Nitiobriges, chacun à cinq mille ; les Aulerces-Cénomani à autant ; les Atrébates à quatre mille ; les Vélocasses , les Lexovii , les Aulerces Éburovices , chacun à trois mille , les Rauraci et les Boïens, chacun à deux mille ; et toutes les nations des bords de l'Océan ensemble à six mille.

Enfin , de toutes les cités de la Gaule , les Bellovaces seuls refusèrent leur contingent , disant qu'ils étaient assez forts pour faire la guerre à César sans le secours de leurs voisins ; cependant, à la prière de Comius, avec lequel ils étaient alliés, ils consentirent à envoyer seulement deux mille hommes : Rogati tamen a Comio, pro ejus hospitio bina millia miserunt. L'armée des coahsés se montait à huit mille cavaliers et à deux cent quarante mille fantassins environ : coactis equitum octonis millibuSj et peditum cirdter quadragenis et ducenis.

Ils étaient commandés par Comius, Atrébate, Virdumare et Éporédix, Éduens, et par Vergasillaunus, Arverne. Tous, après avoir été passés en revue sur le territoire éduen, partent pleins d'allégresse pour Alésia , croyant que les Romains ne pourront soutenir Tattaque d'une si prodigieuse armée. Les Gaulois possédaient donc presque autant de voies que nous en avons de nos jours pour aller d'un grand centre de population à un autre, puisque les confédérés, venant des contrées les plus lointaines , purent facilement se rendre à Bibracte avec leurs bagages.

Cependant les assiégés d'Alésia, n'ayant presque plus de vivres et ignorant ce qui se passait chez les Éduens, délibérèrent sur le parti qu'ils devaient prendre : consumpto omni fmmento, inscii quid in ^duis gérer etur, concilio coacto de exitu fortunarum suarum consultabant. Il semble que l'expression : quid in jEduis gereretur indique que les assiégés n'étaient pas dans une contrée appartenant aux Éduens , autrement César aurait dit qu'ils ignoraient ce qui se passait à Bibracte.

Après un discours de Critognat, seigneur arveme, discours que l'historien trouve remarquable par son raffinement de cruauté, on décida de renvoyer de la ville les vieillards , les femmes et les enfants. Ainsi les Mandubiens, qui les avaient reçus dans leur oppidum^ étaient obligés d'en partir avec leurs familles : Mandubii quos eo oppido receperant cum liberis atque tixoribus exire coguntur. Les Romains mirent des gardes sur le rempart pour les refouler dans la ville. On voit encore une fois le nom des Mandubiens servant à désigner ceux de V oppidum. César, devant Alise-Sainte- Reine, se serait servi de l'expression Alisienses.

Alors les troupes confédérées arrivent devant la place et s'établissent sur une colline, à cinq cents pas (sept cent cinquante mètres) de la circonvallation : non longius d passibus a nostris munitionibus considunt. Les amis d'Alise- Sainte-Reine , qui ont placé cette colline sur les territoires de Grignon et de Lantilly, se sont-ils rappelés cette distance, en même temps que celle de cinq cent soixante mètres qui devait exister entre Yoppidum et les derniers travaux de circonvallation? Il leur sera difficile d'arriver à un résultat certain s'ils ne parviennent pas à coordonner ces deux mesures.

Le lendemain, dit César, toute leur cavalerie couvre entièrement la plaine de trois mille pas dont nous avons parlé : Omnem eam planitiem quam in longitudinem ui millia passuum patere demonstravimus complenty c'est-à-

290 LIVBS SEPniKE

dire toute la plaine réduite des cinq cents mètres occupés par les travaux d'investissement. César ne se préoccupe pas de cette réduction et donne encore une fois à cette petite plaine la même mesure qu'il lui a donnée lors du précédent combat de cavalerie qui eut lieu après la confection des premiers ouvrages : opère instituto.

En se servant de l'expression : omnem eam planitiem y il entend que les escadrons de l'armée de secours étaient alors assez nombreux pour couvrir la plaine toute entière, tandis qu*il n'en avait pas été de même lorsque les cavaliers de Vercingétorix engagèrent le premier combat.

L'infanterie gauloise se tint cachée à peu de distance sur les hauteurs : pedestresque copias, paulum ab eo loco, abditas in locis superioribus consiituunt. Comme du plateau d'Alésia on découvrait la campagne : erat despecttcs in campuniy les assiégés, ayant aperçu le secours qui leur était arrivé, sortent avec empressement et s'excitent par de mutuelles félicitations. Ils se rangent en bataille sous leurs murs et, après avoir jeté des fascines dans le premier fossé et l'avoir rempli des terres du boulevard, ils se mettent à le traverser : proooimam fossam cratibus integuniy atque aggere expient. Ce premier obstacle vaincu, ils se préparent à une sortie et à tout événement.

César, se voyant attaqué , fait border ses deux remparts et envoie sa cavalerie escarmoucher contre celle des Gaulois, qui avait des archers et des troupes légères dans ses rangs.

On voyait alors de tous les camps placés sur les hauteurs : quœ summum undique jugum tenebanty ce qui se passait dans la plaine. Ceux qui les occupaient étaient attentifs pour deviner quelle serait l'issue du combat. On pourrait donc reconnaître de la plaine les sommets où ces camps furent établis, saufs ceux qui étaient au revers de Y oppidum. Nous pensons aussi que parmi ces hauteurs on doit comprendre celle qu'occupaient les Arvemes, puisque César dit que les assiégés contenus par la <^"H««*ilAtion : q%d munUionibus

SEPTliBIE CAMPAGNE 291

continebantuTy et ceux de Tannée de secours poussaient de grands cris pour encourager leurs combattants.

Les Gaulois eurent d'abord quelques avantages , mais la cavalerie germaine, s'étant formée en un gros corps, brisa leurs escadrons, les mit en fuite et massacra les gens de trait qui combattaient dans leurs rangs. Les cavaliers romains, envoyés sur d'autres points, se mirent eux-mêmes à la poursuite des fuyards jusqu'à leur camp et ûe leur donnèrent pas le temps de se rallier : Item ex reliquis partibus nostri , cedentes usque ad castra insecutiy sui colligendi facultatem non dederunt.

Ceci se passait devant deux cent quarante mille Gaulois postés tout près de là : paulum ab eo loco. On ne conçoit pas que ni Comius ni les autres chefs n'aient pas fait avancer un corps quelconque pour soutenir leurs escadrons. Us restent, au contraire, immobiles et n'assistent les combattants que par leurs cris, comme de simples spectateurs d'un tournoi ou d'un combat singulier.

Ceux qui étaient sortis d' Alésia, affligés de cette défaite et ne comptant presque plus sur la victoire, allèrent tristement se renfermer dans leurs murailles.

Le début n'était pas brillant pour les Gaulois, aussi ne bougent-ils pas le jour suivant. Ceux de l'extérieur préparent pendant ce temps-là quantité de claies, d'échelles, de crocs et sortent en silence de leur camp vers minuit. Us se glissent jusqu'aux retranchements de la plaine : ad cam" pestres munitiones accedunt , puis , poussant de grands cris pour avertir les assiégés de leur présence , ils se mettent à jeter leurs claies et, à coups de frondes, de flèches et de pierres , travaiUent à chasser les Romains du rempart. Le bruit qu'ils font avertit Vercingétorix , qui sort lui-même de Voppidtim. Les légionnaires, auxquels on avait assigné d'avance les lieux qu'ils devaient occuper, garnissent le vallum et, avec des frondes, des fléaux, des leviers et des battes de plomb dont ils s'étaient approvisionnés , ils jettent

292 LIYRS SEPTIÈME

la terreur parmi les assaillants que les machines accablent de traits. Comme l'action se passait dans la nuit y il y eut , des deux côtés, beaucoup de blessés.

Antoine et Trébonius , chargés de la défense de ces quartiersy tiraient des soldats des forts éloignés et les envoyaient au secours des légionnaires partout où ils les voyaient pressés. Tant qu'on ne se battit que de loin, les dards que lançaient les Gaulois firent beaucoup de mal aux Romains à cause de leur quantité; mais, en approchant, les confédérés s'enferraient eux-mêmes sur les aiguillons, ou ils tombaient dans les fossés munis de pieux pointus, ou ils périssaient sous la grêle de javelots qu'on lançait contre eux.

Enfin, le jour parut sans que les retranchements eussent été forcés. Les Gaulois se retirèrent , craignant d'être enveloppés ou qu'on ne vint les assaillir des camps supérieurs : veriti ne ah latere aperto ex superioribus castris eruptione circumvenirentur^ se ad suos receperunt. Oh chercherait vainement les traces de ces camps sur les monts qui enceignent Alise-Sainte-Reine.

A leur tour, ceux de la ville, employant tout ce que Vercingétorix avait fait préparer pour l'attaque , comblèrent les premiers fossés, c'est-à-dire ceux qui cachaient des pièges et celui qui avait été rempli d'eau. Cette manœuvre les ayant occupés trop longtemps, ils s'aperçurent, avant d'avoir pu pénétrer dans les retranchements, que leurs auxiliaires s'étaient retirés. Alors, sans rien faire de plus, ils rentrèrent dans Y oppidum.

Se voyant repoussés deux fois avec perte , ils délibèrent sur le parti qu'ils doivent prendre et s'informent près de ceux qui connaissent le pays de la situation des camps placés sur les hauteurs et des autres fortifications : ab his superiorum castrorum situs munitionesque cognoscunt. La circonvallation se composait donc de plusieurs sortes d'ouvrages militaires.

Il y avait du côté du septentrion une colline qui , à cause

de sa vaste étendue y n'avait pu être renfermée dans les lignes : propter magnitudinem drcuitus opère complecti non potuerant ; de sorte que les Romains avaient été obligés d'établir leur camp dans un lieu peu convenable et légèrement incliné : nostri, necessario pene^ iniquo loco et leniter declivi castra fecerunt. Réginus et C. Rébilus le gardaient avec deux légions.

Si cette montagne n'a pu être renfermée dans les lignes y la circonvallation passait donc sur la déclivité du plateau et se trouvait dominée par une élévation qui rendait ce lieu désavantageux.

M. Quicherat place ce quartier sur le mont d' Amancey, où existent de nombreuses sépultures antiques, des vestiges de castramétation, un lieu dit Camp-Cassar et deux ruisseaux qui portent encore les noms de Régile et de Rébile (1).

Les partisans d'Alise-Sainte-Reine contestent cette position. Peut-être n'ont-ils pas tort : ce qui ne veut pas dire qu'on ne pourra la trouver sur tout autre point des travaux d'investissement. Les études archéologiques sont loin d'être complètes autour d'Alaise , puisque la haute commission de la carte des Gaules ne s'est encore occupée que de sa rivale.

Les chefs gaulois , ayant fait reconnaître ce camp , y envoyèrent cinquante-cinq mille hommes choisis parmi les nations qui passaient pour les plus braves. Ils étaient commandés par l'Arverne Vergasillaunus , parent de Vercingétorix.

Il partit vers six heures du soir avec les siens , et au point du jour il ne se trouvait plus qu'à peu de distance des retranchements romains : llle ex castris prima vigilia egressuSy prope confecto sub lucem itinere. Il resta caché derrière la montagne , ordonnant à ses soldats de se- reposer après les longues fatigues de la nuit, car il n'avait pas l'intention d'attaquer avant midi.

(4) Emile DesjardinB. Résumé du débat.

294 LIVBE SEPTiiMS

Ce texte ne manque pas de contrarier les amis d'Alise- Sainte-Reine qui établissent l'armée de secours sur la montagne de Grignon et les deux généraux romains sur celle de Rhéa. Ces deux points n'étant pas à plus de 6 à 7 kilomètres l'un de l'autre^ on se demande comment une si faible distance, qui pouvait être parcourue en deux heures, aurait nécessité la marche de toute une nuit et tant de fatigues aux troupes du chef gaulois.

A midi, Yergasillaunus s'élance sur le camp romain, et, à la même heure , comme on en était convenu , la cavalerie gauloise s'approche des travaux de la plaine : ad campestres munitiones accéder e. . . cœpit. Le reste des troupes confédérées, devant se monter à cent quatre-vingt-dix mille hommes, déduction faite des cinquante-cinq mille de Yergasillaunus, commence à se faire voir en bataille devant le camp gaulois : et reliquœ copiœ sese pro castris ostendere cœperunt.

Vercingétorix , ayant aperçu ce mouvement des hauteurs d'Alésia, sort avec tout l'attirail qu'il avait fait préparer pour un assaut. Le combat commence en même temps sur tous les points. On tente tous les moyens, et les légionnaires courent aux endroits qui leur paraissent les plus faibles : Pugnatur uno tempore omnibus lodSy atque omnia tentantur. Quœ minime visa pars firma esse, hue concurritur.

César s'était porté sur une hauteur d'où il pouvait voir ce qui se passait dans chaque quartier : Cœsar, idoneum locum nactus, quid quaque in parte geratur cognoscit. Il envoyait des secours à tous ceux qui en avaient besoin.

Les Gaulois ne négligent rien pour enlever les retranchements. Il y va de leur salut. Le poste contre lequel ils obtenaient le plus de succès était celui que Yergasillaunus attaquait , car il était dominé par la montagne d'où l'on pouvait lancer des traits aux Romains. Beaucoup de Gaulois montaient même à l'assaut couverts de leurs boucliers et se faisaient relever par des troupes fraîches. La terre qu'ils

jettent dans les fossés leur donne la facilité de les franchir et les garantit de tous les pièges (donc il existait des pièges en dehors de la circonvallation) : et quœ in terram occultaverant Romani contegit. A cette vue, César envoie Labiénus avec six cohortes, lui recommandant de faire une sortie s'il le juge à propos, mais seulement à la dernière extrémité; puis il va lui-même encourager les autres combattants et les exhorte à tenir bon.

Pendant ce temps-là Yercingétorix, désespérant d'enlever les retranchements de la plaine , à cause de la grandeur des travaux, tente de monter pour attaquer ceux des collines : Intertores, desperatis campestribus locis^ pr opter magnitudinem fnunitionum , loca prœrupta ex adscensu tentant. Ceux-ci, étant protégés par des pentes plus ou moins abruptes, avaient été moins fortifiés que ceux de la plaine : aussi, après avoir délogé, à force de traits, ceux qui combattaient dans les tours , le général gaulois arrive-t-il d'abord au fossé , et fait-il détruire à coups de faux le vallum, sans qu'il soit question de chausse-traq[)es, de pièges, ni de doubles fossés.

Le même texte est, d'ailleurs, précieux pour les amis d'Alaise : Yercingétorix attaquait nécessairement la contrevallation, premier travail qui se voyait en sortant du massif. Pourquoi , après avoir échoué contre elle dans la plaine , va-t-il la chercher sur les hauteurs? C'est qu'elle y passait évidemment. Or, nous ne cesserons de le dire , autour d'Alise- Sainte-Reine , la contrevallation établie à cent soixante-huit mètres des racines du mont aurait pu courir entièrement dans la vallée, même du côté du mont Plévenel. Nous défions nos adversaires de répondre à cette argumentation.

Le général romain , voyant les progrès de Yergasillaunus , envoie contre lui le jeune Bruhis avec six cohortes, ensuite Fabius avec sept autres. Labiénus, de son côté, jugeant la partie mal engagée , tire trente-neuf cohortes des forts voisins (appartenant aux premiers travaux) et en informe César. Celui-ci s'y rend avec quatre cohortes prises dans le poste le

296 LTVRE SEPTiiHE

plus rapproché et une partie des escadrons^ ordonnant à Fautre de sortir du retranchement et d'exécuter une évolution derrière les Gaulois : partem circumire exteriores miini" tiones et ab tergo hostes adoriri jubet. Il est clair que le camp de Réginus et de Rébilus était compris dans les lignes, autrement tous ces détachements n'auraient pu se rendre à leur destination à travers l'armée ennemie et se seraient vus obligés de combattre dans la plaine. Les pièges mêmes , qui se trouvent devant les remparts du camp et que les Gaulois couvrent de terre , indiquent qu'il était clos d'un côté par la ligne de circonvallation.

César, arrivant à la tête de son escorte , est bientôt reconnu à la couleur des vêtements dont il avait coutume de se parer un jour de bataille. Un grand cri s'élève des deux côtés. Les Romains mettent l'épée à la main aussitôt que leurs escadrons paraissent derrière les Gaulois. Ceux-ci lâchent pied, s'enfuient et rencontrent cette cavalerie qui les taille en pièces. Sédulius , général et prince des Lémovices, est tué. Yergasillaunus est fait prisonnier enfuyant; soixante-quatorze drapeaux sont apportés à César. De ce grand nombre d'ennemis , peu rentrent sains et saufs dans leur camp : paud ex tanto numéro se incolumes in castra recipiunt.

Ceux de V oppidum^ ayant aperçu la déroute de leurs auxiliaires et désespérant de leur salut, abandonnent l'attaque des ouvrages romains et se retirent dans leurs murs. Quant aux Gaulois du camp, ils prennent la fuite après avoir appris la défaite de leur armée : Fit protinuSy hac re audita , ex castris Gallorum fuga.

Ces derniers ne peuvent être ceux qui s'étaient échappés , en petit nombre , du champ de bataille pour regagner leurs quartiers; car ils auraient su les événements qui venaient de se passer. Ce texte se rapporte donc seulement à ceux qui appartenaient aux corps d'armée de Comius, d'Ëporédix et de Yirdumare, qui n'avaient pas donné.

En effet, si on lit attentivement les circonstances de cette bataille, on ne voit rien de sérieux que les attaques de Yercingétorix et de Vergasillaunus. Aucune réserve ne vient appuyer ce dernier. 11 est attaqué en arrière par les escadrons romains qui décident de Faction , tandis que la cavalerie gauloise reste immobile près des fortifications de la plaine : ad campestres munitiones\ il en est de même des cent quatre-vingt-dix mille fantassins déployés en bataille devant leur camp.

Cependant le succès a été un moment douteux. Vergasillaunus et Yercingétorix ont pénétré dans les ouvrages romains, et César est venu à point avec plusieurs cohortes pour les repousser. Que fùt-il arrivé si ces chefs eussent reçu des renforts de Fimmense réserve dont on pouvait disposer? On Tignore. Le contraire a été évidemment cause de la fuite des combattants. En un mot, César n'eut réellement affaire qu'à cent trente-cinq mille confédérés divisés en deux fractions, et avec ses soixante mille hommes, auxiliaires compris, protégés par leurs immenses retranchements, sa position était plus belle que celle des Gaulois.

Disons donc que les trois chefs, Comius , Éporédix et Virdumare, montrèrent peu de génie et de résolution pour la défense de la cause nationale, et qu'ils paraissent s'être rappelés dans ce moment suprême leurs anciennes liaisons avec César, le dépit qu'ils avaient éprouvé en voyant Yercingétorix à la tête des armées gauloises. Les bons traitements que reçurent les Ëduens après la bataille ne seraientils pas dus à la trahison et à la condescendance de leurs chefs ?

Le jour de sa victoire , César envoya vers minuit sa cavalerie à la poursuite des fuyards. Elle atteignit leur arrièregarde, en prit et tua un grand nombre; les autres se retirèrent dans leurs cantons. Il ressort de ceci que l'armée de secours fut complètement dispersée et qu'on s'empara seulement de quelques traînards des derniers corps. La cavalerie romaine

298 UTRE SEPTIJDMS

ne dut pas dépasser le Doubs. Les monnaies des Santons, trouyées en grand nombre dans cette rivière, prouvent que ceux-ci furent probablement plus maltraita sur ce point que tous les autres peuples.

Le lendemain , Yercingétorix assembla son conseil et lui dit qu'il n'avait pas entrepris cette guerre pour ses propres intérêts, et que, puisqu'il fallait céder au sort, il s'offrait comme victime à César, soit que leur intention fût de le lui livrer vivant ou de l'apaiser par sa mort. Le général romain ordonna qu'on lui remit les chefs, les armes, et se tint pour les recevoir devant son camp, où parut Yercingétorix qui, selon Dion Cassius, fut conduit à Rome et mis à mort sans avoir pu se dérober aux ignominies du triomphe du conquérant.

Ce dernier rendit aux Éduens et aux Arvernes, pour regagner leur affection, vingt mille des leurs faits captifs, et donna un prisonnier à chacun de ses soldats , c'est dire que ces captifs furent aussitôt vendus et qu'on en distribua le prix aux légionnaires.

On a remarqué que les plateaux d'Alaise et des monts voisins sont couverts de plus de dix mille tumuli. Ceux qui ont été fouillés contenaient des squelettes d'hommes et d'animaux, des armes et des colliers militaires à l'usage des Gaulois.

((M. Quicherat, qui a d'abord exploré le massif, dit M. Ern. Desjardins, en a fait ensuite le tour, et, partout où les travaux de circonvallation avaient été jugés nécessaires pour suppléer à la nature, il en a trouvé des vestiges encore visibles ou rencontré des dénominations qui en ont conservé la mémoire. Là sont deux fossés parallèles, ici des bourrelets de terre en ligne droite avec trois rédans espacés de vingtquatre à vingt-six pas ordinaires ou de seize pas de cinq pieds romains , ce qui fait quatre-vingts pieds. Or, César dit que des tours distantes entre elles de quatre-vingts pieds avaient été élevées sur la circonvallation. »

Que nous passions maintenant aux lieux dits , ils abondent sur le plateau d'Alaise et aux environs. Nous ne citerons que les principaux : Alaise [Alesia)j les Mouniots [Munitiones] ^ le Murot (fossés et murs), les Rhètes [Rhedœ)^ les Chateleys {Castella)y le Chataillon [td.)y et les Vallières [Vallum).

La planities où se livrèrent les combats de cavalerie se nomme section de Plan. Elle contient des pièces de terre portant les noms de Champ-du-Soldat , Ile-de-Bataille et Camp-de-la-Cavalerie.

' M. Quicherat ajoute que le plateau de Sainte-Reine, n'ayant pas plus de 2 kilomètres de long sur huit cents mètres de large, n'aurait jamais pu contenir quatre-vingts mille fantassins, dix mille cavaliers, l'immense quantité de chars, de bestiaux, de fourrages et la foule des Mandubiens qui s'y étaient réfugiés.

M. de Saulcy a répondu que quatre-vingts mille soldats ont pu tenir sur le plateau du mont Aulxois, puisque celui de Jérusalem, qui était un peu plus petit , a vu périr pendant le siège au moins six cents mille hommes, en s'arrétant à l'estimation la moins élevée. Nous ne voyons pas trop l'opportunité de cette citation ; car, si plus de six cents mille hommes ont péri dans Jérusalem, cela ne prouve pas qu'ils y aient été fort à l'aise ; du reste, M. de Saulcy oublie de nous dire s'ils y étaient «nsemble ou s'ils n'y sont entrés que successivement.

Que nous arrivions maintenant aux médailles trouvées sur les plateaux d'Alaise et sur la route suivie par les confédérés chez les Mandubiens, nous placerons en première ligne une monnaie d'or anépigraphe présentant , d'après M. de Saulcy lui-même , les types bien connus des statères nominaux de Vercingétorix.

Viendront ensuite une foule d'autres monnaies épigraphes des Santons au type de Q. Doci-Santy ramassées autour de Voppidum franc-comtois et dans le Doubs. On nie, à la vérité, qu'elles soient des Santons. On devine pourquoi, puisque nos

contradicteurs prétendent que les confédérés ne sont pas venus dans ces quartiers, a M. de Barthélémy les avait d'abord attribuées aux Santons, dit M. de Saulcy, mais il a depuis dit trè&-galaniment son confiteor^ en confessant qu'il a habité assez longtemps la Bourgogne, la Franche-Comté et la Saintonge , que dans cette dernière province il n'a trouvé aucune médaille au nom de Q. Dod , qu'en Bourgogne il en a vu quelque&-unes, que le Nivernais en fournit certains exemplaires, qu'elles sont enfin très-communes en Franche- Comté, et qu'on en a trouvé énormément dans le Doubs, d'où il conclut que Docirix était un chef de la Séquanie septentrionale. » {Rev. num.y t. X.)

Peut-on admettre , de ce que M. de Barthélémy n'a pas trouvé de ces médailles dans la Saintonge, qu'il n'y en existe pas? N'en a-t-on pas déjà recueilli portant les légendes : Ariovos Santonos et Q, Dod-Sant^ à Bonneuil, arrondissement de Montmorillon , et dans le Nivernais , contrées voisines de la Saintonge? On les y rencontre, à la vérité, avec mesure, comme il en est partout des médailles gauloises. Celles ramassées dans le Doubs ne peuvent indiquer qu'une grande catastrophe essuyée par les Santons en Séquanie, car, jamais, dans aucune rivière de France on n'a recueilli tant de médailles au type des peuples qui en habitaient les bords. Il était donc permis de se tromper au temps où M. de Barthélémy écrivait , et si la question d'Alésia eût alors été posée il n'aurait pas dit si galamment son confiteor^ ni placé M. de Saulcy dans la nécessité de dire bientôt le sien.

Après avoir rappelé tout ce qui est en faveur d'Alaise , à savoir : les textes de César, qui s'accordent mieux avec la topographie de cette localité qu'avec celle d'Alise-Sainte- Reine, les lieux dits^ les médailles, les ^wmw/e et les vestiges de retranchements que l'on rencontre autour de son massif, il est juste que nous produisions ce qui peut être mis dans la balance en faveur de sa rivale. M. de Saulcy, qui, selon M. Ern. Desjardins, penchait pour Alaise, est allé visiter

Alise, et, après y avoir acheté plus de cent médailles gauloises chez un marchand d'antiquités qui en fournit depuis plus de quarante ans à tous ceux qui visitent la place bourguignonne, il est rentré à Paris , bien convaincu que cette place était Alésia et que les médailles qu'il venait d'acquérir appartenaient aux peuples qui avaient défendu Voppidum ou qui étaient venus au secours des assiégés.

En examinant de près la nature de ces médailles, on remarquera qu'aucune n'est contemporaine du fameux siège. Que signifient , en outre , dans cette collection , deux monnaies des Tolosates, une des AUobroges de la Savoie, et une foule d'autres trouvées, prétend M. de Saulcy, sur le mont Aulxoisy et portant le type de nations qui n'y ont jamais mis le pied?

Mais ce qui devrait embarrasser le savant académicien , c'est que son fournisseur de Sainte-Reine a vendu des médailles gauloises à foison depuis quarante ans , et que les fouilles dirigées par la commission de la carte des Gaules ne sont pas encore parvenues à en exhumer une seule.

Que nous passions à d'autres découvertes, nous dirons que , dans le mois de décembre de l'année dernière , on a recueilli des pointes de javelots, des haches, des anneaux et une épingle , tous objets en bronze , provenant du dragage de la fausse rivière qui traverse la plaine des Laumes.

Bien qu'il paraisse extraordinaire que des haches et quinze pointes de javelots se soient trouvées réunies dans le même lieu , et qu'on ait pu retirer de l'eau des pointes placées à la tête d'une hampe et des sabots qui étaient à l'autre extrémité, nous ne contesterons pas la certitude de ce fait. On a dit , sur les lieux, que ces objets avaient été recueillis enveloppés dans une feuille de plomb : erreur, croyons-nous, qui rendrfiât la découverte fort piquante ; aussi ces messieurs de la commission l'ont-ils rectifiée en disant que ce près des piques se trouvaient des fragments de feuilles de bronze provenant probablement d'un bouclier ».

302 irVRE SEPTIÈME

Eh bien ! que nous passions ces objets en revue y nous trouverons que ces pointes de javelots appartiennent à un genre d'armement dont les Gaulois ne faisaient plus usage à l'époque de la conquête. Jamais leurs fantassins n'ont combattu les Romains avec le javelot [pilum) , et César ne met toujours dans leurs mains que le trait [teluni] lancé par leurs nombreux archers.

Le javelot ne se trouve , en effet, que du côté des légionnaires ; il est cité quatre fois dans le cours de la guerre des Gaules : devant les Helvétiens , en face d' Arioviste , contre les Nerviens , et enfin devant Alésia.

Dira-t-on que ce sont des pointes de lances? Nous avouons que Comius perce avec la sienne , de part en part , la cuisse de Volusiénus : lanceaque infesta fémur ejus magfnis viribus transjidt (lib. vui). Les chefs gaulois à cheval en étaient donc pourvus, mais ce n'est pas une raison pour croire qu'ils soient venus les jeter en paquet dans l'Ozerain, précisément au centre des prétendus travaux d'investissement de V oppidum.

Les haches en bronze sont aussi d'une époque bien antérieure à la conquête ; aucun passage de César n'autorise à penser que les Gaulois en aient usé contre ses troupes.

Quant à l'épingle en bronze , elle est évidemment galloromaine; on expliquerait si difficilement sa présence au milieu d'armes celtiques qu'on a préféré la passer sous silence dans la planche et la notice intitulées : des Armes et objets divers provenant des fouilles exécutées à Alise- Sainte-Reine (1). Ces objets n'ont donc pas plus de valeur à nos yeux que les médailles.

Nous demanderons maintenant si ce n'est pas dans le but de grossir le faisceau de leurs découvertes que ces messieurs de la commission y ont ajouté une épée gauloise en bronze ,

(4) Revue archéologique. Juillet 4864.

trouvée il y a plus de quatre-vingts ans dans les fouilles du canal de Bourgogne.

Nous arrivons enfin aux travaux que la même commission fait exécuter depuis cinq mois dans la plaine des Laumes. M. le capitaine Bial y professeur à l'école d'artillerie de Besançon, ayant passé plusieurs jours à Alise-Sainte- Reine y a étudié la topographie du pays et les fouilles qui venaient d'y être faites ; puis il a consigné le résultat de ses observations dans une remarquable notice portant ce titre : la Vérité sur Alise-Sainte-Reine.

<t La direction du fossé qui vient d'être découvert , dit-il , tend d'un côté vers l'Ozerain ou le pied des pentes du mont Druaux, et fait un angle de 25 degrés avec la route des Laumes à Semur. Sa section est un trapèze ; ses talus, assez apparents dans le sous-sol de gravier seulement, sont inclinés à 45 degrés ; sa largeur au fond est d'un mètre ; sa pénétration dans la couche de gravier de quatre-vingts centimètres ; la distangiB verticale du fond , à la surface du sol, de deicx mètres dix centimètres.

c< En un point situé à trente pas environ de la route de Semur et à quarante-cinq du chemin d'Alise, il s'arrondit pour prendre une direction nouvelle vers le nord-ouest; mais il est à remarquer qu'ici le fossé se trouve doublé par un second fossé de section triangulaire, plus profond de cinquante centimètres environ. »

Si Ton admet à présent, avec M. le colonel de Coinart (1), «c que la plaine des Laumes a maintenant un mètre de plus qu'à l'époque où les chaussées qui la traversent ont été construites, par l'action des eaux qui élèvent d'une manière incessante le fond des vallées et abaissent le sol des points culminants, » le fossé découvert par la commission de la carte des Gaules n'aura donc pas eu , dans Torigine , plus de quatre pieds de profondeur ; or , ceux de la contrevallation

(4} Le Siège d*Àlétia, {Spectateur militaire, féyrier 4857, page 3^5.)

304 irvns SEFnÈifE

devaient avoir quinze pieds romains de laideur (quatre mètres quarante-deux centimètres) sur autant de profondeur.

Puisque vous n'admettez pas cet exhaussement, nous vous combattrons avec vos propres armes ^ et ces armes seront l'épée en fer que vous avez recueillie dans une de vos tranchées de la plaine des Laumes. Vous n'avez pas prévu l'argumentation suivante : si cette arme avait été trouvée au fond d'un ancien fossé , nous dirions : elle y est tombée ; si elle eût été recueillie dans un sarcophage , nous dirions : elle y a été renfermée, mais on la rencontre au-dessous du sol, dans un terrain qui n'a jamais été remué. Dites-nous alors comment elle y est venue ? C'est évidemment parce que la plaine des Laumes s'est élevée insensiblement au-dessus de cette arme oubliée soit dans les herbes, soit dans les roseaux. Or, vous devez diminuer dans la même proportion la profondeur actuelle de votre fossé.

Ajoutons que les talus taillés dans le sol de gravier, n'ayant que 45 degrés d'inclinaison, présentaient une grande facilité pour descendre dans la tranchée et la gravir ensuite ; qu'ils ne répondent pas aux moyens de défense que César multiplia pour renforcer sa contrevaliation.

Pour être juste envers nos adversaires, nous devons dire qu'ils ne reconnaissent pas que ce fossé ait jamais eu les proportions exigées par le texte de César. M. Maury, l'un des membres influents de la commission, l'avoue lui-même, mais il tourne la difficulté en ces termes : u Nous convenons que la « profondeur des fossés n'est pas conforme au texte, mais tous « les hommes du métier savent que les travaux exécutés à « la hâte répondent rarement aux ordres donnés (1). »

Cet aperçu égarera nécessairement les personnes qui jugeront la question d'une manière superficielle, car il ne s'agit pas ici d! ordres donnés ^ mais de travaux que César institua lui-même : hœc gênera munitiones instituit, duos fossaSy

(1) Journal général de l'inttruction publique ^ tè août 4864.

XV pedes latas eadem altitiidine perduxit. Or, à la fin de la campagne , il n'a pu décrire que ce qui avait été réellement exécuté sous ses yeux.

M. Maury passe donc condamnation sur la profondeur du fossé ; voyons ce qu'il dira de la largeur : « 11 faudrait « d'ailleurs, pour répondre d'une manière définitive, que « les fouilles eussent été assez complètes pour fournir la c( largeur des fossés dans tout leur parcours. » Pourquoi la commission n'a-t-elle pas complété ces fouilles avant de nous imposer des idées auxquelles ses membres font eux-mêmes de si sérieuses objections ?

M. A. Bertrand, secrétaire de la commission, jeune savant fort distingué, au lieu de s'exécuter comme le fait M. Maury, préfère changer le sens du texte qui va suivre , pour lui donner toute autre signification que la plus naturelle : intermisso spatiOy duas fossas xv pedes latas eadem altitiidine perduxit. 11 prétend que ces trois derniers mots forment une phrase de latinilé suspecte, car l'historien n'aura pas voulu dire que la hauteur des fossés était égale à celle de la largeur, mais qu'ils avaient l'un et l'autre la même profondeur (1). ce II y a là, ajoute-t-il, une petite difficulté, mais assurément il n'y a pas de quoi arrêter un instant au point de vue de la solution générale. » On doit évidemment avoir toujours raison quand on tourne si facilement les petites difficultés.

Enfin, d'après le même savant, nous nions la lumière; mais il n'en est pas de même de la commission de la carte des Gaules : ce elle n'affirme rien qu'après mûre réflexion, et ne publiera rien que quand les fouilles seront achevées. » Nous approuvons cette dernière résolution; elle démontre que la commission a encore besoin de s'instruire, d'attendre le résultat des études tant promises de M. le général Creuly , et de faire exécuter des fouilles devant Alaise. Alors pourquoi

(1) /?«vue archéologique. Octobre 1861.

306 LIYKE SEPTIÈME

s'est-elle prononcée si tôt en faveur de la place bourguignonne , justement à Tépoque où son président a acheté les médailles gauloises du spéculateur de Sainte-Reine ?

Enfin, M. de Saulcy, dans une communication faite à rinstitut , persiste à dire que le fossé découvert est un des deux qui furent juxtaposés autour de la place assiégée. Nous nous permettrons de lui demander où est l'autre , car les tranchées ne l'ont pas mis au jour. Cependant nous ne nous contenterons pas d'un seul fossé , il nous en faut deux, tels que les décrit César; il nous faut tous les ouvrages avancés et tous ceux de la circonvallation. Nous serons exigeants , puisque l'on a voulu emporter la question de haute lutte, et puisque tous les efforts de nos adversaires n'ont d'autre but que de faire prévaloir leur opinion.

M. de Saulcy, comme on voit, se contente de peu. Vient-il à parler du fossé à fond de cuve ou à bords directs : directis lateribusy qui étreignait la base du massif, il n'en trouve nulle trace , parce que , dit-il , ce fossé avait une hauteur très-médiocre et qu'il a dû s'oblitérer (1). Nous ignorons d'où peut naître une pareille affirmation. Le texte ne dit-il pas : fossam pedum xx directis lateribtis duxit ? Or, tout esprit non prévenu attribuera ces vingt pieds aux parties directes et latérales du fossé. Ce serait faire un fameux accroc au sens grammatical que de penser autrement.

Voulez-vous un texte prouvant que quand César n'indique qu'une seule mesure pour son fossé il l'applique toujours à la hauteur? Nous le trouvons au sujet du camp qu'il fit élever sur les bords de l'Aisne : Castra in altitudinem pedum xn vallo fossaque duodevigenti pedum munire jubet, C'est-èdire qu'il ordonne de munir son camp d'un vallum et d'un fossé ayant en hauteur : le vallum^ douze pieds , le fossé, vingt-deux pieds. Évidemment, le mot altitudinem se rapporte tant à la hauteur du vallum qu'à celle du fossé.

(1) Journal général de V Instruction publique. 28 août 1861.

Voici un autre passage où les noms de hauteur et de largeur ne sont pas même cités. Lorsque César parle de la contrevallation établie par les Nerviens autour du camp de Gicéron, il dit simplement : vallo pedum xi et fossa pedum xv hiberna dngunt. Un écolier de cinquième, selon l'expression de M. de Saulcy, qui serait consulté répondrait que les onze pieds évidemment attribués à la hauteur du vallum comportent la nécessité d'appliquer les quinze autres à la hauteur de la tranchée.

Un fossé eût-il , en effet , cent pieds de large , serait sans importance sans une profondeur satisfaisante. Celui à fond de cuve d'Alésia devait avoir ses vingt pieds de haut, puisque les assiégés furent obligés de le remplir de fascines et des terres du boulevard, afin de pouvoir arriver jusqu'aux autres travaux d'investissement : et proximam fossam cra-^ tihxis integunt atque aggere expient.

M. de Saulcy penserait comme nous s'il tenait moins à son fossé oblitéré. Pourquoi? Parce qu'il n'en a trouvé aucune trace sur une ligne de quatre lieues de long autour d'Alise-Sainle-Reine , ce qui sera pour tout le monde la preuve qu'il n'y a jamais existé.

Enfin, le même savant ajoute : <c Restait à trouver la circonvallation destinée à faire tête à l'armée extérieure ou de secours. A cent quatre-vingt et un mètres des fossés accouplés a été retrouvé ce fossé de circonvallation. Il est plus large et plus profond que les deux autres. On l'explore en ce moment, et il apprendra certainement beaucoup de choses importantes (1). y> Nous le désirons ; en attendant, nous nous permettrons les réflexions suivantes :

Qu'entendez-vous par un fossé plus large et plus profond que les deux autres? Toujours des réticences. Aurait-il quelques centimètres de plus, peu nous importerait; il faut qu'il ait quinze pieds romains (quatre mètres quarante-deux

(V Journal général de l'Instruction publique. %S août 1861.

centimètres) de profondeur. Il ne les a pas ; autrement nos adversaires nous auraient assourdi de leurs sarcasmes et de leurs chants de triomphe. Peut-on croire, d'un autre côté, que le général romain aurait emprisonné son armée dans un boyau de cent quatre-vingt-un mètres de largeur, mesure qui serait d'ailleurs sans rapport proportionnel entre les rayons des deux circonférences?

M. de Saulcy ajoute, en terminant sa communication, qu'après avoir mis au jour les ouvrages romains dans la/^/anities d'Alise-Sainte-Reine il se propose d'aller en quête d'ouvrages semblables dans la planities de TAlésia franccomtoise, et que s'il ne trouve rien de pareil la conséquence sera facile à tirer pour tous les juges non prévenus.

Il n'y a pas de juges prévenus. Il n'y a que des hommes désireux de la vérité, qui veulent la faire connaître au monde savant et au prince auguste qui honore leurs travaux en y prenant part , qui marche à la tête de tout progrès que sa merveilleuse intelligence sait faire éclore et diriger. Il n'y a parmi nous que des hommes consciencieux qui seraient peu flattés de vous voir faire autour d'Alaise des découvertes semblables à celles que vous avez mises au jour devant Alise- Sainte-Reine. Vous y rencontrez, en effet, ce que vous ne cherchez pas ; ce que vous cherchez pourrait donc s'y trouver s'il y eût jamais existé.

Vous nous demanderez peut-être ce que nous pensons de vos fossés , prenant une direction angulaire vers le nordest quand aucun coude ne devrait exister sur une ligne qui courait circulairement. Nous répondrons volontiers qu'ils peuvent avoir été soit des canaux de dessèchement , soit la clôture du parc d'une villa dans lequel on tenait des animaux domestiques, soit enfin un petit camp.

S'il y a eu un camp en ce lieu , il datait de l'époque impériale. Nous en trouvons la preuve dans ce fait archéologique qui nous parait concluant. On a trouvé, dite&-vous, dans le remblai du fossé des tessons de poteries antiques et

des fragments de briques grossières (1). Ce résultat ne comporte pas d'autre explication que la suivante : lorsqu'on creusa cette tranchée , on dut jeter les terres qui en étaient extraites sur l'un des bords pour former le vallum, puis faire une opération contraire lorsque l'agriculture jugea à propos de la combler. Or, pour qu'il se soit trouvé des débris de poteries antiques dans le remblai du fossé, il faut d'abord qu'ils aient existé sur le sol, et qu'ils aient ensuite pris place dans le vallum lorsque l'on exécuta ce premier travail , à l'époque gallo-romaine.

Veuillez maintenant nous dire comment votre fossé de quatre pieds de profondeur aurait pu fournir assez de terres pour former l'énorme vallum de la contrevallation ? En attendant votre réponse , nous passerons à des découvertes d'un autrcLordre.

L'épée en fer trouvée au fond d'une tranchée ouverte dans la plaine des Laumes , que l'on présente comme étant romaine , même du temps de César, nous parait seulement gallo-romaine. C'est à M. Bertrand que nous en devons la description (2). Si ce savant, qui vient de nous entretenir du musée de Namur et qui promet une série d'articles non moins intéressants sur d'autres collections archéologiques , avait d'abord visité le musée de Rouen, il y aurait reconnu son épée parmi plusieurs trouvées en Normandie dans des tombeaux du V* et du VI' siècle. Il y en a même une qui a conservé, comme celle de la plaine des Laumes, une partie de son fourreau. On en voit le dessin dans la Revue de Rouen y au mois de février 1848. Il pourrait encore se faire que ces épées à dos droit fussent franques ; car nous venons d'en présenter à l'Institut plusieurs récemment retirées de la Seine , devant Épinay , en même temps que des lances de framées gisant dans le même endroit.

(4 ) A0«ue archéologique. Juin \ 861 .

(S) B»9iM archéologiqw. Août \^%\.

On nous passera le rappel de toutes ces découvertes , qui n'auraient pas dû nous arrêter si longtemps ; mais, patience , nous terminons par la pièce la plus curieuse : a C'est une pointe hameçonnée en fer, dit M. de Saulcy, recueillie dans les tranchées faites en avant du fossé y du côté de la ville , pointe fort curieuse en ce qu'elle représente exactement les hami ferrei de César. »

Ne pouvant en oflWr le dessin, nous y suppléerons par une description que nous tâcherons de rendre aussi claire que possible. Cette pointe hameçonnée est tout bonnement un clou de huit à neuf pouces de long, coudé vers le milieu , représentant assez bien le profil d'une chaise sans pied de derrière. Sa tête n'est pas acérée et ressemble à un as de pique coupé perpendiculairement et dont l'aile évidée formerait avec la tige un angle de vingt-cinq degrés. Ce crochet ne se voit que sur une des quatre faces latérales du clou.

On prétend que le coude était destiné à recevoir les coups de maillet qui devaient enfoncer la pointe dans une bille de bois.

M. le capitaine de génie Prévost et M. François Lenormant ont aussi présenté leurs stimuli , mais ces derniers sont de simples broches. 11 eût été à désirer que M. de Saulcy se fût d'abord entendu avec ces messieurs , qui sont dans le même camp que lui , afin de ne pas élever la question des stimuli à la hauteur de celle d'Alésia.

Le prétendu stimulus de la commission nous semble avoir appartenu à un usage domestique , puisqu'il en a été trouvé trois pareils dans les ruines d'une maison gallo-romaine du plateau d'Alise. A la vérité, M. de Saulcy prétend qu'ils y ont été apportés avec les pieux sur lesquels on les avait enfoncés : « car ils ne pouvaient, dit-il, manquer d'être « recueillis par les habitants du plateau dans un pays où , c( comme le constate le récit de César lui-même , on ne ce pouvait que difficilement se procurer du bois. »

Cette déduction ne dérive pas du récit de l'historien. Ses soldats vont, àlavérité, chercher au loin Timmense quantité de bois dont ils ont besoin pour leurs fortifications ; cela ne veut pas dire que les habitants du plateau en manquassent pour leurs besoins journaliers.

M. de Saulcy , connaissant l'expression hami ferrei du texte de César, trouve en terre un clou a crochet ; de suite il estime que c'est un des stimuli que les soldats romains nommaient aiguillons y sans se rappeler que le mot hamus ne signifie pas seulement hameçon, mais encore tout instrument droit ou crochu qui retient une chose quelconque : le filet est un hamus , les fils de fer agencés sur une cotte de mailles sont des hami y un seran avec lequel on peigne le lin est appelé par Columelle hamus ferreus. C'est justement l'expression de César ; donc les instruments qu'il fit exécuter étaient des espèces de peignes armés de broches en fer ou de chausse-trapes qui n'ont jamais eu de pointes hameçonnées.

Nous ne croyons pas, d'ailleurs, que dans le terrain marécageux de la plaine des Laumes un tel objet en fer ait pu se conserver si intact et se présenter, après dix-neuf siècles, autrement que sous l'apparence d'une traînée de poudre ferrugineuse.

Nous sommes obligé de mettre immédiatement sous presse par suite d'engagements contractés sans pouvoir attendre le résultat des fouilles promises devant Alésia , lesquelles produiront l'un ou l'autre des résultats suivants :

1® Si l'on y trouve les ouvj'ages militaires de César, nous regretterons pour notre travail que la découverte en ait été si tardive. Mais aurait-elle lieu maintenant que nous n'en supprimerions pas pour cela la plus petite partie de notre dissertation , car elle enseignera à ceux qui viendront après nous combien il a fallu de persistance et de labeurs pour lutter contre tant d'infaillibilités académiques et tant d'amours-propres engagés par des publications modernes.

V Si les fouilles ne produisent rien, devra-t-on adopter la place bourguignonne? Non. Mieux vaudrait ,. selon nous, confesser que ni Alise ni Alaise ne sont la véritable Alésia (1).

3" Concluons pourtant que s'il venait à être établi d'une manière imprévue que ce titre appartient à Alise-Sainte- Reine, alors, devant les minces résultats obtenus jusqu'à ce jour dans la plaine des Laumes, il faudrait avouer que César, en décrivant le siège et ses ouvrages militaires autour de YoppiduTHy n'aurait fait qu'une narration fictive à l'usage des ignorants de Rome, ce dont ses contemporains l'ont indirectement accusé en parlant de l'inexactitude de ses récits (2). Revenons maintenant aux choses qui finiront cette mémorable campagne.

César, voyant la guerre terminée , partit pour le pays des Éduens, qui se soumit aussitôt : in jEduos proficisdtury dmtatem recepit. Les amis d'Alaise disent que, s'il alla chez les Éduens, c'est qu'il n'y était pas durant le siège; que sa

(4) Dau8 un intéressant mémoire touchant la géographie ancienne des bords de la Saône , lu par M. Mayssiat à l'Académie des Inscriptions , ce savant place Alesia à Izernore, village situé à 7 lieues à Pest de Bourg. Nous pensons à priori que cette localité est bien éloignée de la frontière lingonne pour que le texte relatif à la marche de César puisse lui être applicable. Il ressort, toutefois, de l'opinion de M. Mayssiat que ce savant, avec lequel on doit compter, est un nouvel adversaire sérieux d'Alise-Sainte-Reine.

(%) M. J. Quicherat vient d'avoir l'obligeance de nous adresser la note suivante concernant Alesia :

a Des fouilles qui s'exécutent devant le massif d'Alaise, depuis deux mois, ont mis à découvert, sur tous les points attaqués, un fond de terre remuée anciennement, mêlée avec de la cendre, des charbons très-menus comme ceux qui proviendraient de fascines brûlées, des débris de poterie romaine et gauloise. Sur un point s'est montré le profil très-nettement accusé du fossé à bords perpendiculaires avec sa largeur d'environ sept mètres; au fond repose une multitude d'objets de fer détruits par l'oxydation, et dont l'empreinte reste marquée dans la marne où ils sont engagés. On a trouvé aussi plusieurs pieux de bois carbonisés. »

On voit que les antiquaires de Besançon, fatigués du parti pris de la commission de la carte des Gaules envers leur oppidum^ se sont misa l'œuvre, et que leur première découverte a été celle du fossé que M, de Saulcy regarde comme s'étant oblitéré devant Alise.

phrase est exacte s'il se trouvait en Séquanie , qn'elle présente un non-sens s'il était devant Alise-Sainte-Reine appartenant à l'État éduen dont elle gardait les dernières limites : summa limina ttientem.

Il reste dans ce pays jusqu'à ce qu'il ait reçu les otages des Arvemes, puis il assigne des quartiers d'hiver à ses troupes. Deux légions et la cavalerie furent envoyées chez les Séquanes sous le commandement de Labiénus, auquel fut adjoint Sempronius. Elles durent rester réunies et occuper la grande enceinte d'Orchamps, car Sempronius n'est désigné que comme lieutenant de Labiénus et non comme devant hiverner à part avec sa légion.

Deux autres, sous les ordres de Fabius et de Basilus, allèrent chez les Rhemiy qui craignaient l'hostilité des Beilovaces. Puisque leur mission était de protéger la cité rémoise contre les attaques du Belgiuniy elles durent être placées sur la gauche de Durocortorum.

Comme il n'existe pas de retranchements antiques entre Reims et Braine, on doit envoyer ces deux légions, l'une dans celui que César fit élever à Pontaver, l'autre à trois lieues plus au nord, sur la hauteur de Saint-Thomas, où se voit un camp romain. Nous n'hésiterons pas à faire ce choix, bien que nous ayons attribué le Laonnois aux Suessions, car nous savons par Hirtius que l'Etat des Suesseii fut annexé parle conquérant à celui des Rhèmes : Rhemis erant attributi {Snesseii\ (lib. vni), probablement pour les punir de s'être alliés aux Belges lors de sa campagne sur l'Aisne ou d'avoir envoyé des troupes au secours d'Alésia. Ces deux légions se trouvaient donc, par le fait, chez les Rhèmes et très-convenablement placées pour tenir en respect les Bellovaces et lesAmbiani.

Réginus partit pour le pays des Ambivarètes : Reginum in Ambivaretos... mittity peuples de Nevers, verrons-nous par les faits de la huitième campagne. Comme on ne connaît pas de camp romain sur la Loire, aux environs de cette

314 LITBE SEPTIÈME

ville, Réginus, au lieu de s'avancer jusqu'au fleuve, dut s'arrêter sur la frontière du pays éduen , où il fonda le camp de Bou, près de la route d'Autun à Bourges, laquelle passait parDecize et Sancoins, l'antique Tinconnium.

Sextius fut envoyé chez les Bituriges. Les antiquaires du pays ne sont pas d'accord sur le lieu où il établit son camp. Les uns le placent à Sancoins , sur la limite du Berry et du Bourbonnais; d'autres à Saint-Satur, dans le voisinage de Sancerre {Sincerra)^ devenue station importante sous l'Empire. On verra plus tard les motifs qui nous font opter pour Sancoins.

C. Rébilus partit pour la contrée des Butènes , c'est-à-dire qu'il alla de Bibracte à Rodez par l'antique voie de la rive droite de la Loire qui passait par Pocrinium (Perrigny) : AquœSegestœ (Brienne), Aissumin, /ac?marw5 (Yssengeaux), Revessio (lePuy en Velay) QiAnderitum (Mende), d'où il gagna Laissac pour aller s'établir près de FAveyron, sur la hauteur de Montbat, où existe encore le camp dit de César ^ dans lequel il se retrancha .

Cicéron et Sulpicius furent envoyés, Tun à Cabilloni {Châlon&-sur-Saône), l'autre à Matiscone (Mâcon), oppida des Éduens, pour assurer le transport des vivres sur la rivière. Il n'existe aucun camp romain dans le voisinage de ces deux villes, sur les bords de la Saône, ce qui fait conjecturer que les légions hivernèrent dans les deux oppida et que de simples détachements, échelonnés sur les bords de la rivière, y occupèrent des fortins tels que celui de Marnay, situé à deux lieues au sud de Châlons. Cette opinion s'accorderait avec le passage de Celse , disant que ces deux légions stationnèrent le long du fleuve : secus Ararim flumen. Le huitième livre des Commentaires nous apprend que Cicéron et Sulpicius avaient sous leurs ordres la sixième et la quatorzième légions. Ainsi , le pays des Séquanes se trouvait comprimé entre les deux corps placés sur la Saône, ceux de Labiénus et la cavalerie romaine ; ceci n'indique-l-il pas les

agitations dont il venait d'être le théâtre, et peut-être le besoin de faire rentrer dans Tordre des bandes errantes, débris de Tannée vaincue , qui n'avaient pas encore déposé les armes?

Il faut , pour retrouver les dix légions que César avait au commencement de la campagne, supposer qu'il en garda une aux environs de Bibracte, laquelle fonda le camp des buttes de Saint-Martin, à une lieue et demie au nord de V oppidum, et que, rassuré sur le compte desÉduens, il n'entra dans leur ville qu'avec ses principaux officiers et une garde de quelques cohortes.

La conquête de la Gaule étant regardée comme définitive, on s'en réjouit à Rome, et le sénat prescrivit quinze jours de prières publiques.

ÉCBIT PAB HIRTIDS (1)

PRÉFACE DE l' AUTEUR. — NOUVELLE RÉVOLTE DE LA GAULE. — GUERRE CONTRE LES BITURIGES, LES CARNUTES ET LES BELLOVACES. — EXPLOITS DE FABIUS ET DE CANINIUS. — SIÈGE D*UXELLODUNUM. — PASSAGE DE CÉSAR CHEZ LES CARNUTES ET SON ARRIVÉE EN AQUITAINE. — DES CAUSES DE LA GUERRE CIVILE

(Avant J.-C. 54-50. — An de Rome 603-604)

La Gaule est soumise , avons-nous dit , c'est l'opinion des Romains, c'est l'opinion de Hirtius qui continue les Commentaires et commence son livre en ces termes : Omni Gallia devicta^ bien qu'il ait à raconter des événements d'autant plus dignes d'être connus qu'ils prouvent combien les aspirations nationales et démocratiques des Gaulois avaient peine à se plier aux exigences du joug étranger.

(1 ) Les anciens , chose singulière , n^ont pas su s'ils devaient attribuer ce livre à Hirtius ou à Oppius, qui vivait dans l'intimité du conquérant. Suétone,

César apprit à Bibracte, où il passait Thiver, que les Gaulois, désespérant de le vaincre en bataille rangée, songeaient à se soulever partiellement. Afin de couper le mal dans sa racine, il laissa le commandement de son camp d'hiver à Antoine : Antonium quœstoremsuisprœfedthibeniis^ preuve qu'il avait conservé une légion près de Bibracte. Il partit avec sa cavalerie rappelée de chez les Séquanes, pour aller rejoindre la douzième légion hivernant (à Sancoins],sous les ordres de Sextius, sur les terres des Bituriges voisines de la frontière éduenne : quant non longe a finibus jEduorum collocaveraty in finibus Bitiirigum.

Ne pouvant opérer avec ce seul corps dans un pays si étendu, il appela près de lui la onzième légion, voisine de la douzième. Or, la plus rapprochée campait avec Réginus, chez les Ambivarètes (à Bou). Nous avons donc eu raison d'établir ce peuple, que d'Anville et Walckenaêr ont passé sous silence, dans le canton de Nevers, touchant au pays de Bourges.

César ne fut pas plus tôt entré en campagne qu'il s'empara d'un grand nombre de Bituriges et obtint la soumission complète du pays, qui lui fournit des otages.

Pour récompenser ses troupes qui avaient parcouru de trèsmauvais chemins pendant l'hiver, car on était alors à la fin de décembre, il donna deux cents se^erces à chaque soldat, deux mille aux centurions, et les renvoya dans leurs quartiers. Lui-même rentra à Bibracte après une absence de quarante jours, n'ayant eu que de la mutinerie à réprimer. Les Bituriges, ayant assez souffert l'année précédente pour

dans sa Vie de César, fait connaître leur hésitation en ces termes : Reliquit rerum suarum Commentarios , Gallici civilisque belli Pompeiani, nam Aleœandrt'nt, Africœ et Hiepaniensis incertus auctor est , alii enim Oppium putant, alii Hirtium qui etiam Gallici belli novissimum imperfectumque librwn suppleverit, Suétone commet une faute grave en disant que César a laissé son dernier livre de la Guerre des Gaules imparfait, puisque l'auteur incertain de ce livre se l'attribue tout entier : Cœsaris nostri Commentarios rerum gestarum Gallice non comparandos superioribus atque insequentibus ejus scriptis contexui.

être effrayés de la conséquence d'une reprise d'armes, vinrent, au contraire, prier César de les défendre contre les Carnutes qui commençaient à les attaquer.

César manda immédiatement la quatorzième et la sixième légions cantonnées sur la Saône et partit , n'ayant passé que dix-huit jours à Bibracte , pour aller rétablir Tordre parmi ces peuples.

Nous lui ferons prendre la route directe d' Autun à Chartres, traversant la Loire à Saint-Satur, et dirons, à ce sujet, que si la légion de Sextius eût hiverné dans ce dernier oppi-dum elle aurait naturellement fait partie de l'expédition. Le contraire prouve donc qu'elle était à Sancoins. César dut suivre l'antique voie de Saint-Satur à Chartres et s'établir chemin faisant sur la montagne située à 2 Ueues à l'est de Noviodunum (Nouan-le-Fuzelier), au pied de laquelle se voit Y étang des Césars,

Les Carnutes, sachant que deux légions marchaient contre eux, quittent leurs bourgades et leurs oppida, où ils s'étaient construit des cabanes pour l'hiver, et se répandent de tous côtés : constitutis repente exiguis ad necessitatem œdificiis incolebanty nuperenim devicti complura oppida demiserant. Évidemment, les mots exiguis œdificiis ne doivent pas ici plus qu'ailleurs signifier des granges.

Pour faire éviter à ses soldats les injures de la mauvaise saison, César alla camper à Génabum, brûlée Tannée précédente, et les logea partie dans les maisons des habitants restées debout, partie dans des masures presque détruites qu'il fît couvrir de paille. Sa cavalerie et son infanterie légère , envoyées dans les lieux où Ton disait que l'ennemi s'était retiré, en revinrent chargées de butin. Les Carnutes, ne trouvant aucun abri dans les bois, se sauvèrent de tous côtés et jusque dans les États voisins.

Rien de considérable ne pouvant être fait dans cette campagne. César laissa Trébonius, avec ses deux légions, dans

322 LIYBE HUITIÈME

Génabum et se disposa à marcher au secours de ceux de Soissons. Il en exprime ainsi les motifs :

Des députés que les Rhèmes venaient de lui envoyer lui apprirent que les Bellovaces et leurs voisins levaient des troupes dont Corréus, de Beauvais, et Comius, d'Ârras, avaient le commandement ; qu'elles se réunissaient dans un seul lieu : in unum locum cogère y pour attaquer ceux de Soissons annexés aux Rhèmes : qtd Rhemis erant attributL Il crut qu'il était de la dignité de l'empire et même de son propre intérêt de ne pas souffrir que des alliés qui avaient rendu les plus grands services à la république fussent maltraités en aucune manière : nullam calamitatem socios optimede republica meritos accipere. VdiYeu. de ces services confirme pleinement ce que nous avons dit touchant les secours que l'armée romaine reçut des Rhèmes avant son départ pour Alésia.

Il est à remarquer que les Belges s'assemblent dans un seul lieu que César ne nomme pas , mais, du moment où ils s'étaient confédérés, ils pouvaient aussi bien se réunir dans l'Amiénais que dans le Beauvoisis.

Voulant remédier à cet état de choses, C4ésar laisse à Génabum les deux corps qui l'avaient accompagné et reconstitue une armée nouvelle. Il mande la onzième légion, que commandait Réginus chez les Ambivarètes (à Bou), appelle Fabius sur le territoire des Suessions, avec les deux placées sous ses ordres, dans les camps de Pontaver et de Saint- Thomas, pour couvrir les terres des Rhèmes, puis il fait venir une des légions que commandait Labiénus chez les Séquanes.

Nous ne croyons pas que ces quatre légions se soient réunies à Noviodunum , capitale des Suessions. Il est plus probable que César, partant d'Orléans avec la onzième et passant par Melun et Meaux, alla les attendre sur le plateau de ChampHeu, où se voit un camp dit de César et dont l'appellation actuelle doit dériver de CastrilocuSy nom que portait

anciennement la ville de Mons, parce qu'il avait existé un retranchement romain sur son territoire.

Le massif de Champlieu , qui pourrait avoir été un des douze oppida des Suessions, présente des traces de remparts antiques, et l'on vient d'y découvrir des médailles gauloises des familles Comelia-Silanus et Porcia^ preuve que l'éta^ blissement romain remonte au temps de la conquête ; car on ne trouve guère de médailles consulaires dans les camps postérieurs à cette époque (1).

Les données que César avait recueillies sur le lieu de rassemblement des Belges étaient peu précises; toujours est-il qu'ils ne se réunissaient pas à Bratuspantium (Beauvais), car cette ville aurait été nommée par ceux qui lui avaient donné cet avis. Il dut donc aller les atteindre du côté de la Somme. La suite prouvera qu'il en fut ainsi.

Quand toutes les légions furent réunies, il partit pour le pays des Bellovaces et campa sur leurs terres : ad Bellovacos proficiscitur ; castrisque in eornm finibus positis... S'il campe immédiatement après avoir passé l'Oise , on doit donc chercher son retranchement près de la rivière. Or, comme il n'existe dans ces parages que celui de Clairoux établi sur une montagne touchant à ce cours d'eau , à 3 kilomètres au nord-est de Compiègne , nous devrons le faire camper sur ce point après avoir traversé d'abord la forêt, ensuite la ville de Compiègne elle-même, où il existait un pont sur la rivière.

La position de Clairoux était une excellente base d'opérations, soit que César se portât en avant, soit qu'il fût obligé

(1) Champlieu dut être une station importante sous l'Empire. On vient d'y mettre au jour les restes d'un théâtre et d'un temple de l'époque galloromaine. La grande précinetion du théâtre est en pierres de petit appareil allongé, jessemblant à. celles des arènes de Bordeaux. Ce monument parait avoir éprouvé la même fortune que celui de Lillebonne : d'abord renversé par les barbares et dépouillé de ses pierres taillées qu'on fit servir à la construction des édifices du nouveau culte, on en couvrit ensuite de terres les restes ainsi que ceux du temple voisin , pour effacer tout souvenir du paganisme et de l'occupation romaine dans la contrée.

324 LIVBE HUITIÈME

de battre en retraite et de repasser l'Oise sous la protection de son retranchement.

Il envoya aussitôt des escadrons de cavalerie de tous côtés pour faire des prisonniers qui pussent l'instruire des desseins de l'ennemi : equitum turmas demittit in omnes partes ad aliquos excipiendoSy ex quibus hostium consilia cognosceret.

Ses cavaliers, ayant rempli leur devoir, lui rapportèrent que toutes les maisons étaient désertes , que ceux du pays qu'ils avaient trouvés et ramenés avec eux étaient des espions qui n'étaient point restés pour labourer la terre. Ayant demandé à ces captifs où les ennemis s'étaient rassemblés et quel était leur dessein, il apprit que tous les Bellovaces capables de porter les armes, réunis aux Ambiani, aux Aulerces(l), aux Calètes, aux Vélocasseset aux Atrébates, s'étaient retranchés sur une montagne environnée de marais, après avoir renfermé leurs bagages dans une forêt située derrière eux ; qu'ils étaient commandés par Corréus, Bellovace connu par la haine qu'il portait au nom romain ; que 1* Atrébate Comius les avait quittés depuis plusieurs jours pour aller chercher de la cavalerie germaine, qui n'était pas éloignée de leur camp : ex his castris discessisse.,. ad auxilia Germanorum adducenda quorum vidnitas propinqua ; enfin, que tous les chefs avaient résolu de le combattre s'il ne se présentait qu'avec trois légions, autrement de se tenir enfermés dans leur camp pour lui couper les vivres et les fourrages, excessivement rares en cette saison.

Les forces des coalisés devaient se montera cent cinquante mille hommes au moins , puisque tous les Bellovaces étaient sous les armes et que leurs alliés avaient fourni de forts contingents.

César jugea que, loin de se conduire en imprudents et en

(1 ) On ne peut douter que ces Aulerces , voisins des Belges , ne soient les Eburovices, l'une des trois tribus de la Gaule qui portaient le nom d'Aulerces. Nous avons déjà fait cette remarque au sujet de la campagne de Paris.

téméraires, selon la coutume des barbares, leurs desseins étaient pleins de sens et de sagesse. Il résolut de mettre tout en œuvre pour leur faire mépriser ses forces, afin de les attirer plus vite au combat. Trois légions seules furent désignées pour les attaquer : la septième, la huitième et la neuvième, composées de vieux soldats. Le bagage devait les suivre sous l'escorte de la onzième légion, formée seulement depuis huit ans, mais composée de jeunes gens choisis et de grande espérance.

Le lieu ou s'étaient concentrés les Belges restera toujours inconnu si l'on ne s'aide de la découverte et de l'étude des camps romains qui existent dans la contrée , car on sait que César, étant en présence de l'ennemi, en fit élever un trèsvaste qu'il importe de découvrir.

Deux enceintes militaires ont particulièrement attiré l'attention des érudits: celle de Bresle, située sur la rivière de Thérain, à 2 lieues 1/2 à Test de Beauvais, et celle de Liercourt, sur la Somme , à 6 lieues à l'ouest d'Amiens. Les uns adoptent le camp de Bresle , parce qu'il est assez rapproché de y oppidum des Bellovaces. Leurs contradicteurs répondent qu'il n'a jamais pu contenir qu'une seule légion, probablement celle de Plancus qui le fit élever à la fin de la cinquième campagne. Ils proposent celui de Liercourt, ayant trente-deux hectares de superficie , pouvant contenir quatre légions , des auxiliaires et une nombreuse cavalerie. Il est probable qu'ils ont raison.

En effet, à Liercourt, les Belges, placés au centre de leurs auxiliaires, pouvaient recevoir la cavalerie germaine que leur amenait Comius d'un lieu qui n'était pas éloigné : qxwrum vidnitas propinqua y c'est-à-dire du pays desMénapiens. Ajoutons que le pont de Rémi, situé dans le voisinage, leur permettait de communiquer facilement d'une rive à l'autre de la Somme.

Ce camp était, il est vrai, chez les Ambiani et non chez les Bellovaces; mais Hirtius, après avoir dit que César entra

chez ces derniers, ne mentionne pas que ce fut sur leur territoire que le conquérant rencontra Tarmée des Belges. Elle pouvait être aussi bien partout ailleurs que chez les Bellovaces.

En effet, lorsque César, après avoir passé TOise, envoya sa cavalerie sur divers points pour s'enquérir du lieu où étaient les confédérés, il dut l'expédier à 7 ou 8 lieues de ses quartiers, sur des chemins divergents, même du côté de Bratuspantium. Or, si Tarrnée belge eût été campée à Bresle ou dans un pareil rayon , les éclaireurs romains Tauraient reconnue eux-mêmes et signalée à leur général en rentrant au camp^ tandis que ce furent les prisonniers seuls qui purent indiquer le lieu où elle se trouvait. Donc, elle était à plus de 7 ou 8 lieues du camp romain.

Enfin César se présenta devant les Belges avec ses troupes disposées presque en carré , afin qu'il ne parût pas avoir plus de monde qu'ils n'en désiraient : Hac ratione pêne quadrato agmine iristructo, in conspectum hostium celerim opinionê eorum exerdtum adducii. Une seule légion marchait donc en bataille sur le devant , deux autres en file sur les ailes, tandis que la quatrième, placée derrière le bagage, fermait le carré.

En approchant de l'ennemi , les trois premières légions se mirent subitement en ligne et marchèrent d'un pas ferme vers les Gaulois : Qiium legiones repente Anstructas velut in acte certo gradn accedei'e Galli vidèrent. Ceux-ci, étonnés de l'arrivée si prompte des troupes romaines, montrent moins de confiance et se rangent en bataille devant leur camp, sans quitter les hauteurs : sive certaminis periculo, sive subito adventu, . . copias instruunt pro castris, nec loco superiore decedunt. César , les voyant si fortement établis, ne se soucia pas de les combattre. Comme il en était séparé par un vallon plus profond que large, il campa vis-à-vis d'eux a* rt de douze pieds , muni d'un double

I fond de cuve : fossam duplicem^

HUITIÈME ET NEUVIÈME GÂMP4GNES 327

pedum quinum denum lateribus directis (nécessairement de quinze pieds de profondeur et peut-être d'autant de largeur). Ce retranchement, flanqué de tours à trois étages, jointes par des ponts et des galeries, pouvait être défendu par deux rangs de soldats placés, Fun sur la galerie, Tautre sur le rempart. Ces ouvrages en bois n*ont pu résister à Faction du temps; mais les remparts de douze pieds de haut ont laissé des traces qui forment le camp actuel de Liercourt, le seul du Beauvoisis et de TAmiénais présentant assez d'étendue pour avoir pu contenir une pareille armée.

11 y avait souvent des escarmouches entre les deux camps. Quelquefois, les Gaulois auxiliaires et les Germains franchissaient le marais pour charger vivement les Belges ; ceux-ci le passaient à leur tour pour exécuter la même entreprise. Les soldats romains allant au fourrage étalent fréquemment attaqués dans des chemins étroits, lorsqu'ils s'éloignaient pour aller visiter quelques rares maisons de cultivateurs éloignées et éparses çà et là dans la plaine : Cum raris disjectisque ex œdificiis pabulum conquireretur. Le mot cedificiis se rapporte assurément à des métairies avec leurs dépendances, et non aux granges seules qui en faisaient partie.

Quelques légers succès obtenus par les Belges augmentèrent leur assurance. Elle n'eut plus de bornes lorsque Comius fut rentré au camp avec cinq cents cavahers germains. César, voyant que l'ennemi se tenait toujours renfermé, que lui-même n'avait pas assez de troupes pour le forcer, manda Trébonius avec les deux légions laissées à Genabum (Orléans) , et Sextius avec celle qui campait sur les fiontières des Bituriges (à Sancoins).

Le temps qu'il fallait pour aller prévenir ces deux généraux et leur permettre d'arriver avec leurs troupes dut employer au moins quinze jours, pendant lesquels César continuait d'envoyer sa cavalerie au fourrage. L'ennemi, ayant remarqué de quel côté elle allait ordinairement , lui dressa

une embuscade dans les bois. Celle des Rhèmes y tomba et perdit son général. Quelques-uns pensent que te nom du pont de Rémi pourrait bien rappeler le souvenir de cette défaite. Quoi qu'il en soit, cet échec fut cause qu'on agit avec plus de prudence dans le camp romain, et que tous les jours se passèrent à escarmoucher du côté des marais.

Les Gaulois y furent un jour battus, ce qui les consterna. La nouvelle de l'arrivée prochaine de Trébonius vint encore ajouter à leur confusion. Ne voulant pas être assiégés pi éprouver le sort de ceux d'Alésia, ils firent sortir de leur camp, pendant la nuit, leurs vieillards, leurs infirmes et leurs bagages.

César s'avança pour les harceler durant leur retraite ^et , comme le marais pouvait retarder sa poursuite , il y jeta des ponts et alla s^établir sur une hauteur voisine du camp ennemi et qui n'en était séparée que par un petit vallon. Il y rangea ses légions en bataille , à portée de trait des forces gauloises.

Celles-ci , n'osant défiler devant les légions, se tinrent en bataille, semblant accepter le combat. César laissa vingt cohortes sous les armes, et, après avoir tracé un nouveau camp, le fit munir de remparts et de fossés : castrisqm eo loco metatis muniri jubet castra. Cet ouvrage terminé, il ordonna de ranger ses légions sur le devant, de brider les chevaux de la cavalerie et de les disposer sur plusieurs points.

Les Gaulois n'osant passer, de crainte d'être surpris , et ne pouvant rester toute une nuit privés de vivres dans leur position, usèrent de stratagème pour en sortir. Us transportèrent à la tête de leur camp toutes les bottes de paille et les fascines sur lesquelles ils avaient coutume de s'asseoir quand ils étaient en bataille : fasces ubi consederant y et, sur le soir, ils y mirent le feu , de sorte que leurs troupes, dérobées à la vue des Romains, s'enfuirent avec la plus grande précipitation.

César fit avancer contre eux sa cavalerie et marcha lentement derrière elle. Les chevaux ne purent pénétrer dans ces tourbillons de flammes et de fumée, ce qui permit aux Belges de se retirer, sans aucune perte, à 3 lieues 1/2 plus loin, où ils campèrent dans un lieu avantageux : Millia non amplius dena munitissimo loco castra posueruni.

Uirtius ne dit pas que César les ait suivis. Tout fait présumer, au contraire, qu1l retourna dans son premier camp pour attendre Trébonius venant avec ses trois légions. Ce camp était, en effet, plus fort que le second seulement muni d'un simple vallum fait à la hâte en présence de Tarmée ennemie ; aussi n'en signale-t-on pas de traces aujourd'hui.

Oa demandera peut-être où s'étaient retirés les Belges? Nous ne pensons pas que plus de cent mille hommes en fuite, et se croyant bientôt atteints, se soient engagés sur le pont de Rémi pour aller s'établir de l'autre côté de la rivière. 11 est plus supposable qu'ils gagnèrent le territoire deMareuil, voisin d'Abbeville, où devaient exister un pont et des gués permettant de communiquer avec les Ambiani.

Bien qu'étant éloignés de 4 lieues de l'armée romaine, ils n'en continuèrent pas moins de tendre des embuscades aux légionnaires qui s'aventuraient à quelque distance de leur propre camp. Un jour César apprit d'un prisonnier que Corréus s'était caché avec six mille fantassins et six mille chevaux dans un lieu abondamment fourni de foins et de blés, où il soupçonnait que viendraient les fourrageurs romains : quem in locum^ pr opter copiam frumenti ac pabuliy Romanos pabulatum missuros sicspicaretur. César envoya de ce côté plus de forces que de coutume, précédées de la cavalerie qui escortait ordinairement ces sortes d'expéditions. Lui-même marcha en arrière, le plus près que possible, avec le reste des légions.

Les ennemis étaient embusqués dans une plaine de mille pas d'étendue en tous sens, environnée de bois épais et d'une rivière très-profonde : altissimo flumine.

La cavalerie romaine d'avant-^arde, qui connaissait Tembûche, marchait en bon ordre. Corréus ne l'eut pas plus tôt aperçue qu'il en chargea les premiers, escadrons. Ils tinrent bon sans se débander. Le reste de la cavalerie gauloise vint les attaquer à son tour. L'infanterie légère romaine appuya ses escadrons qui firent un grand carnage. Les Belges faiblissaient , Corréus, leur général , était tué, lorsqu'ils apprirent que César approchait. Alors, consternés de la perte des leurs, ils se disséminent de tous côtés : Hostes concidunt animiSy atque itineribus diversis fugam quœrvnt. Les uns cherchent à gagner les bois, d'autres, la rivière, où la cavalerie romaine, qui les suit l'épée dans les reins, les atteint et les achève : partim silvis petitis , partim flumine ; qui tamen in fuga a nostris acriter insequentibus confiduntur.

César arriva au moment où l'affaire se terminait. Pensant que l'ennemi, campé à 3 lieues de là, quitterait sa position aussitôt qu'il serait informé de la perte des siens, le général romain résolut de l'atteindre de suite, bien que lui-même fût arrêté par la rivière : tametsi flumine impeditum tramitum videbat. Il la franchit, néanmoins, et se dirigea du côté des Belges.

Ceux-ci , ayant connu tous ces détails par les fuyards et les blessés, s'attendent à voir bientôt arriver l'armée romaine. Ils assemblent un conseil au son des trompettes : concilio repente cantu tubarum convocato, et arrêtent d'envoyer des messagers à César. Ces messagers le prient de se tenir pour satisfait du châtiment que les Belges ont reçu, rejetant la cause des maux actuels sur Corréus, qui avait payé de la vie la faute d'avoir pris plus d'autorité sur la foule ignorante que le sénat et les gens sensés du pays.

Il leur pardonna et reçut des otages. Comius seul n'accepta aucun traité, n'ayant pas confiance aux Romains qui avaient tenté de s'en défaire. En effet, Labiénus, ayant su qu'il cherchait à remuer la Gaule pendant que César était en Italie, avait chargé Yolusiénus de le faire assassiner.

Yolusiénus lui donna rendez-vous, sous prétexte de conférence. Comius s'y rendit et ne fut pas plus tôt arrivé qu'un centurion lui asséna sur la tète un violent coup d'épée. L'escorte de Comius empêcha le centurion de redoubler. On prit les armes de part et d'autre. Les Romains se retirèrent , croyant avoir réussi; les Gaulois en firent de même, craignant de tomber dans une nouvelle embuscade. Ce guetapens rendit Comius plus soupçonneux que les autres chefs, qui n'avaient pas les mêmes raisons de se défier des Romains.

La conclusion de cette guerre atteste encore le bonheur du conquérant : l'indiscrétion d'un captif cause la défaite de six mille hommes et de nombreux escadrons gaulois, pris dans le piège qu'ils avaient voulu tendre à leurs adversaires; elle amène la soumission immédiate de plusieurs peuples que César n'osait attaquer avant l'arrivée de ses renforts, désirant plutôt voir se renouveler l'affaire d'AIésia que la leçon qu'il avait reçue devant Gergovie.

Le fameux plateau de mille pas en tous sens où se donna la bataille mériterait d'être recherché. La découverte qui en serait faite importe à la mémoire de Corréus^ peut-être trop oubliée dans son propre pays ; car ce chef, dont le patriotisme était connu, sut rallier plusieui's peuples à sa voix pour défendre l'indépendance nationale et mourir sur le champ de bataille, exemple que Yercingétorix ne lui avait pas donné.

Nous croyons que ce plateau devrait se retrouver dans une des sinuosités de la rive droite de la Somme, seul cours d'eau qui dans ces parages puisse être qualifié de fleuve profond : flumen altissimum. Nous le placerons donc à 1 lieue 1/2 à l'ouest du camp de Liercourt, vers le pont de Rémi, que durent traverser les Romains pour aller fourrager dans la vallée. Ce plateau d'ailleurs n'était, venons-nous de voir, qu'à trois lieues des Belges; donc César était retourné dans son premier camp, car, s'il fût resté dans le second, il ne se serait pas trouvé à pareille dislance de leurs quar-

tiers, après avoir fait peut-être plus de 1 lieue 1/2 pour gagner leur embuscade.

Comme il n'est pas question de Tarrivée de Trébonius avec ses trois légions, il est supposable qu'il reçut contreordre en chemin et qu'il opéra sa jonction avec César du côté de Bratuspantium.

La Gaule n'avait plus alors aucun peuple sous les armes. On y voyait seulement une foule d'hommes de cœur et d'indépendance qui abandonnaient leurs oppida et leurs campagnes pour se soustraire à l'autorité des conquérants : sed nonnullos ex oppidis demigrare, ex agris effugere^ adprcesens imperium evitandiim. Chose curieuse à noter que cette émigration générale des patriotes de la Gaule, que l'on n'a peut-être pas assez remarquée.

Alors César utilisa ses troupes en les plaçant sur divers points, d'où elles pouvaient maintenir la tranquillité du pays. 11 rappela Labiénus de la Séquanie avec la douzième légion qu'il envoya dans la Cisalpine, pour empêcher les colonies romaines d'être attaquées par les barbares comme celle de Trieste l'avait été l'année précédente : ne quod simileincommodum acdderet deciirsione barharorum^ ac superiore œstate Tergestinis acddisset. Les Romains s'étaient donc avancés jusqu'au delà de la Vénétie et y avaient placé des garnisons. 11 était assez naturel que lesNoriques et les autres peuples auxquels ces contrées appartenaient cherchassent à les en chasser , velléité patriotique que Rome ne pouvait pardonner à des barbares.

César expédia Fabius avec vingt-cinq cohortes vers le midi de la Gaule, dont les peuples, toujours remuants, ne pouvaient être contenus par Caninius Rébilus qui ne s'y trouvait qu'avec deux légions : neque Caninium Bebilum,.. satis firmas ii legionibus habere existimabat. Fabius dut, en conséquence, se porter du côté de Rodez.

On doit remarquer que Caninius n'avait été envoyé chez les Rutènes, après le siège d'Alésia, qu'avec une seule

légion : Sextius in Bituriges, Caninium Rebilum in Rutenos cura singulis legionibus mittit (lib. vu). Cependant Hirtius lui en attribue maintenant deux ; il faut donc qu'il ait reçu une de celles que commandait Lucius dans la Province, laquelle aura passé Thiver, soit dans le camp de Monbat^ soit près de TAveyron, dans celui d'Abos, oil se voit maintenant le hameau de Césors^ dont le nom rappelle assez bien celui du conquérant.

Deux légions furent confiées à Labiénus pour aller chez les Trévires, que leurs querelles constantes avec les Germains rendaient plus difficiles à contenir que les autres peuples. Elles durent occuper les camps d'Altrier et de Dalheim.

César, resté chez les Bellovaces, comme la suite le prouvera, fut alors repris de la haine qu'il portait à Ambiorix. Ne pouvant s'en emparer, car il fuyait toujours, il parcourut son pays, y mit tout à feu et à sang pour le faire abhorrer de ses sujets. C'est la dernière fois que nous entendrons parler de ce chef, remarquable par sa noble persistance et son adresse à se dérober à toutes les poursuites, de sorte que nous ignorons ce qu'il devint, quelles furent sa fortune et sa fin.

Pendant que cette expédition avait lieu, Duratius, reconnu chef des Pictons par les Romains, mandait à Caninius, qui était encore chez les Rutènes, qu'une foule d^ Andes ou Andegaves (Angevins) était entrée sur les terres de sa nation, et qu'une partie des siens se montrait même hostile à son pouvoir : pars quœdam civitatis ejus defecisset, 11 est visible qu'il y avait chez les Pictons des patriotes qui voyaient de mauvais œil l'alliance de Duratius avec les Romains. Caninius quitte de suite ses quartiers et se dirige sur Limonum (Poitiers), par les voies antiques d'Aurillac, de Tulle [Tutelà)j de Limoges [Augustoritum)^ de Dorât et de Montmorillon.

Il sut, chemin faisant, que Limonum était assiégée par

les Andes, sous la conduite du chef Dumnacus : Dumnaco duce Andium. On voit d'où provient le titre de duc, qui n'a été longtemps qu'une charge militaire équivalente à celle de général.

Caninius, jugeant qu'il n'avait pas assez de forces pour combattre les Andes, se retrancha dans un poste avantageux : castra munito loco posuity c'est-à-dire qu'après avoir fait quelques lieues au delà de Montmorillon et passé la Vienne, il campa à gauche de ce cours d'eau, sur les monts de Bonneuil dominant le village de Saint-Martin-la-Rivière. On a trouvé, il y a quelques années, dans ce camp, situé à 20 kilomètres au sud-est de Poitiers, des monnaies consulaires et des monnaies celtiques, qui attestent le séjour des conquérants et l'exploitation du peuple vaincu.

De son côté,rAndegave Dumnacus, ayant appris que Caninius approchait, abandonna le siège de Limonum pour venir l'attaquer dans son camp, mais jugeant bientôt qu'il ne réussirait pas, il rétrograda pour reprendre ses opérations contre Y oppidum des Pictavi.

Alors Fabius, parti de Bratuspantium (Beauvais), cheminait avec ses vingt-cinq cohortes, pour gagner le pays des Rutènes où César l'avait envoyé. 11 suivait, dirons-nous, la voie de Magny [Petromantalum]]^ de Vernon, d'Évreux, de Mortagne, du Mans et de Tours, recevant la soumission et les otages de plusieurs peuples, lorsqu'il sut, par une missive de Caninius, ce qui se passait devant Limonum. 11 alla de suite au secours des assiégés. Dumnacus, bientôt informé de la marche de ce général et craignant de se trouver pris entre les légions et les défenseurs de la place, décampa subitement pour aller repasser le pont de la Loire, car le fleuve était trop profond pour qu'il essayât de le franchir à gué.

Nous ne voyons pas que Caninius ait quitté son camp pour aller à la poursuite de Dumnacus. Quant à Fabius, lorsqu'il eut appris la retraite des Andes, il interrogea des gens qui

■^YB : tamen doctus ah ils qui locorum

noverant naturanij et, au lieu d'aller faire sa jonction avec Caninius , il se dirigea du côté du pont vers lequel tendait l'armée ennemie : c'est-à-dire que, étant vers Châtellerault, il convergea sur Mirebeaupour intercepter la route aux Gaulois. Sa cavalerie d'avant-garde, les ayant rencontrés, les chargea, fit un grand butin et le rejoignit le même jour.

Il la renvoya pendant la nuit avec ordre de prendre position pour arrêter autant que possible les fuyards, en attendant son arrivée. Ses instructions furent ponctuellement exécutées, et cette cavalerie escarmoucha pour gagner du temps. Alors Dumnacus fit avancer son infanterie contre les escadrons ennemis. On se battait, lorsque Fabius se présenta avec ses légions. Aussitôt l'armée gauloise se débande. La cavalerie romaine, qui s'étend pour l'envelopper, ne cesse de tuer ni de la poursuivre. Douze mille Andegaves restent sur le champ de bataille. Leur bagage devient la proie du vainqueur.

Après cette victoire due à l'intelligence de Fabius, ce lieutenant marcha d'abord contre les Carnutes, ensuite contre les autres peuples voisins des Andes qui leur avaient fourni des troupes : Fabius cum reliquo exercitu in Carnutes reliquasque civitates pro/tdscitur, quarura eo prœlio quod cum Dumnaco fecerat copias esse accitas sciebat. Les Carnutes se soumettent et livrent des otages. L'auteur de la sédition sera bientôt cruellement puni par César. Les contrées maritimes, qui avaient envoyé leurs contingents à Dumnacus, suivent l'exemple des Carnutes. On voit pour quels motifs nous avons fait passer Fabius, venant de Bratuspantiuniy chez ceux d'Évreux et du Mans, car, s'il fût d'abord entré dans le pays chartrain ou dans les contrées maritimes, il n'aurait pas été obligé de retourner chez les Carnutes après avoir battu les Andes.

Devant une pareille défection, le malheureux Dumnacus, chassé de son pays, fut contraint de s'enfuir seul et d'errer, de cachette en cachette , jusqu'à l'extrémité des Gaules :

Dumnacus suis finibus expulsm, errans latitansque y solus extremas Galliœ regiones petere coactus est. Peut-être se retira4-il chez les Ménapiens. Puissions-nous faire revivre son nom, maintenant trop peu connu parmi les peuples de TAnJou !

La Gaule aurait été pacifiée sans une nouvelle et folle entreprise qui en assura définitivement la conquête. Drapés, Sénon d'origine qui , lors de la première révolte des Gaules , avait réuni des troupes composées, dit César, d'un amas d'hommes perdus de débauche, d'esclaves désireux de la liberté , de bannis et de brigands : receptis latronibus , avec lesquels il avait souvent enlevé le bagage et les convois des Romains, recueillit cette fois cinq mille fuyards de l'armée des Andes : v millibus ex fuga collectiSy et marcha sur la Province. Quelques manuscrits ne portent ce chiffre qu'à deux mille, nombre insuffisant eu égard à la lutte qui va s'engager. On remarquera, d'un autre côté, que ce n'est pas une invention moderne que d'appeler voleurs et brigands les hommes de cœur et d'indépendance qui s'exposent à mille dangers pour sauver la patrie du Joug odieux de l'étranger.

Drapés avait fait alliance avec le Cadurce Lutérius qui s'était, avons-nous vu, jeté sur la Province au commencement de la campagne précédente. Lutérius dut aller audevant de Drapés avec ses volontaires pour opérer de concert avec lui.

Le légat Caninius, que nous avons laissé dans son camp de Bonneuil, chez les Pictavi, le quitta bientôt avec deux légions pour se mettre à la poursuite des révoltés, voulant empêcher que l'efiTroi ou le dégât causé par eux ne déshonorât l'armée romaine.

Se voyant chaudement poursuivis et jugeant qu'ils ne pourraient gagner la Province, ils se retirent chez les Cadurces : consistunt in agris Cadurcorum, Lutérius, qui jouissait d'une grande autorité dans ce pays à cause de ses entreprises aventureuses, entra avec ses troupes et celles de

Drapés dans Vxellodunum , place très- forte par son assiette naturelle , ayant fait partie de sa clientèle , et s'adjoignit les habitants de V oppidum : Ibi ciim Luterius apud suos cives quondarriy tntegris rébus y multum potuisset, semperque auctor novorum consiliorum magnam apudbarbaros atictoritatem haberet , oppidum Uxellodunimt, quod in clientela fuerat ejus , natura loci egregie munitum , occupât suis et Drapetis copiis, oppidanosque sibi conjungit.

On peut déduire de ce texte :

P Que Luterius avait réuni un certain nombre de partisanSy mais pas très-considérable, car la nation des Cadurces n'était pas engagée dans la lutte ; que cependant les volontaires de ce chef, joints aux oppidaniy pouvaient composer une force égale à celle de Drapés : il y aura donc environ dix mille hommes dans la place ;

2** Que le corps de Drapés dut tourner la position de Caninius vers Poitiers pour aller rejoindre Luterius au nord de Périgueux [Vesunna] et marcher avec lui sur la Province par Agen et Auch ;

3* Que vers Périgueux les deux chefs, se voyant poursuivis, changent de projet, entrent chez les Cadurces et se renferment dans Uxellodunum ;

it" Que cet oppidum était constamment habité , puisqu'il avait fait partie de la clientèle de Luterius ; qu'il devait se trouver à la frontière septentrionale des Cadurces ; car le chef gaulois entre dans la place : occupât Uxellodunum, en même temps qu'il arrive sur le territoire de ces peuples ; que l'historien se serait servi de l'expression pervenit si Luterius avait eu besoin d'aller chercher Y oppidum à quelque distance de la frontière ;

5** Que ce chef, enfin , ne fait aucune recrue sur sa route et n'ordonne pas, comme il arrive toujours en pareille circonstance, aux gens des campagnes d'aller se renfermer dans leurs oppida ; preuve qu'il ne pénètre pas dans le cœur

du payB.

Ici nait la question, agitée depuis plusieurs siècles, de savoir où était Uxellodunum. Beaucoup de localités ont été proposées. Celles qui ont attiré le plus particulièrement l'attention sont Cahors, Capdenac et Luzech, sur le Lot, et le Puyd'Issolu, sur la Dordogne, à 5 kilomètres de Martel.

Ce ne peut être Cahors, car les faits physiques ne se prêtent pas aux descriptions de l'historien. Cette ville, étant d'ailleurs la capitale des Cadurces, appelée Divonay n'aurait pas en même temps porté le nom (ïUxellodunum. Uxellodunum avait fait partie de la clientèle de Lutérius, et la clientèle d'une ville principale n'a jamais appartenu à un simple chef du pays. On ne remarque, d'ailleurs, aucune intervention du sénat pendant le siège , rien qui fasse croire que la nation entière se soit engagée dans cette lutte qui ne dépassera pas ses frontières.

L'opinion de M. ChampoUion en faveur de Capdenac a été combattue d'une manière si victorieuse que ses partisans mêmes l'ont abandonnée.

Le Puy-d'Issolu réunissait l'assentiment du plus grand nombre et jouissait depuis longtemps de la célébrité qui s'attache au nom A' Uxellodunum ^ lorsque deux membres de la commission de la carte des Gaules (1) sont venus la lui disputer en faveur de Luzech, petite ville située à 2 lieues 1/2 à l'ouest de Cahors , se fondant sur ce texte d'Hirtius ; ce Une rivière divisait la vallée profonde qui entourait presque de tous côtés la montagne à bords escarpés sur laquelle Uxellodunum était assise » : F lumen infimam vallem dividebat, quœ pêne totum montem dngebat, in quopositum erat proeruptum undique oppidum Uxellodunum ; puis sur cet autre trait : « l'espace laissé libre par le circuit du fleuve avait à peine trois cents pieds romains » : quœ, fere pedum ccc intervallo, fluminis circuitu vacabat.

(1 ) Examen historique et topographique des lieux proposés pour représenter Uxellodunum, par le général Creuly et AlfredJacobs. (Paris, Durand, 4860.)

HUITliliE ET NEUVIÈME CAMPAGNES 339

Ces textes sembleraient convenir à la presqu'île de Luzech entourée d'une sinuosité du Lot et close par un isthme ayant la largeur indiquée par Thistorien. Malheureusement , il est impossible d'y reconstituer les opérations du siège, eu égard à la rivière de cent mètres de largeur qui existe autour de la ville : fait beaucoup plus grave que la difficulté topographique que nous allons bientôt aborder.

Que nous arrivions au Puynl'lssolu , nous nous heurtons d'abord à l'objection qui fait l'unique force de nos adversaires : à l'existence de deux petites rivières coulant de deux côtés du massif , au lieu d'une seule qui, d'après Hirtius, l'aurait presque entièrement entouré. Cet auteur, écrivant à Rome le huitième livre des Commentaires après la mort de César, neuf a dix ans après la guerre des Gaules, ne dit pas qu'il ait assisté au siège d'Uxellodunum. Que nous y admettions néanmoins sa présence , ne pourra-t-il pas avoir cru , après un pareil laps de temps, que l'eau qu'il avait vue devant le massif provenait d'une seule rivière , tandis qu'elle appartenait à deux petites : la Tourmente et la Sourdoire, qui vont tout près de là se jeter séparément dans la Dordogne? Uxellodunum aurait donc été dans la même position que Alésia entre ses deux cours d'eau.

Hirtius peut avoir failli, faute de mémoire ou faute d'avoir vu. Aussi son texte, arrivé quelques siècles plus tard dans les mains d'Orose, a subi la modification suivante : ce Le massif d'Uxellodunum était ceint de deux côtés et devant les lieux abruptes d'une rivière de grandeur moyenne » : duabusque partibus per abrupta latera non parvo flumine cingebatur (lib. vi). Nous demanderons comment un seul cours d'eau qui ferait presque le tour d'un massif ne le ceindrait que de deux côtés? Orose a donc voulu exprimer que sur deux parties latérales du mont coulait une rivière, ce qui ne veut pas dire que ce soit la même. Ajoutons que les mots non parvo flumine ne signifient pas rivière considérable ^ comme ils ont été traduits par les auteurs du mémoire cité, mais

bien cours d'eau qui n'est ni grand ni petit, expression non applicable au Lot, large de plus de cent mètres autour de la presqu'île de Luzech.

La narration de Celse, scoliaste de César, s'éloigne encore plus que celle d'Orose du texte de Hirtius, puisqu'elle exprime simplement qu'une rivière coule près du mont : ad radicem montis et non ad radiées. Il est clair qu'il ne se préoccupe que de la Tourmente, qui seule joue un rôle dans le siège, passe au pied du massif, non de deux côtés ni autour.

Nous arrivons à la partie des faits militaires qui confirmera de point en point l'utilité de la modification que nous proposons.

Caninius arriva bientôt avec ses deux légions et campa devant la place. Il remarqua qu'elle était sur un roc escarpé que des troupes ne pourraient gravir, quand même il ne serait pas défendu. Croirait-on que si Y oppidum eût été entouré du Lot Hirtius n'aurait pas mentionné cette grande rivière comme tenant la meilleure place au nombre des obstacles que les assiégeants devaient surmonter?

Caninius, ayant appris que ceux de Voppidum y avaient enfermé beaucoup de bagage qu'ils ne pouvaient faire sortir assez secrètement pour qu'il ne tombât pas entre les mains de sa cavalerie , partagea ses légions en trois corps, qu'il posta sur une haute montagne : trina excelsissimo loco castra fecit. Il fit tirer ensuite petit à petit et d'un camp à l'autre, autant que le nombre de troupes dont il disposait pouvait le lui permettre, une ligne de contrevallation autour de la place : a quitus paulatim , quantum copiœ patiebanr tur, vallum in oppidi circuitum ducere instituity de sorte que les assiégés n'auraient pu faire sortir assez secrètement leurs bagages sans en être empêchés par la cavalerie et les légions. Pourquoi faire sortir ces bagages? Ou les Gaulois craignaient d'être forcés dans la place, ouils projetaient de l'abandonner. Il est remarquable encore une fois que Hirtius ne parle que du seul obstacle de la contrevallation, sans mentionner celui

de la rivière , qui n'eût pas été moins grave devant le Lot pour des chariots qui auraient transporté tous ces bagages.

Les trois corps que Caninius avait disposés sur une haute montagne devaient être placés à certaine distance l'un de l'autre y puisqu'ils avaient mission d'exécuter des travaux autour de la place. Nous les établirons donc sur les hauteurs de Saint-Denis et sur celles de Veyrac. Ainsi répartis , les travailleurs de chaque quartier évitaient l'encombrement et pouvaient conduire leurs lignes à la rencontre de celles des quartiers voisins.

Tous ces travaux étaient établis , voyons-nous, sur les hauteurs. Ils l'auraient été devant Luzech sur les bords du Lot, contrevallation naturelle dont César aurait usé comme il l'avait fait devant les Helvètes, près du Rhône.

Voyant qu'ils allaient être bientôt enveloppés, les assiégés se rappelèrent avec effroi le triste sort d'Alésia, et Lutérius , qui s'y était trouvé, remontra qu'il fallait principalement songer aux vivres. 11 laissa deux mille hommes dans la place et , la nuit suivante , lui et Drapés sortirent avec le reste , c'est-à-dire avec leurs propres troupes ; car les deux mille hommes laissés à la garde de la ville pouvaient représenter le contingent des oppidani.

Ceux-ci ne manquaient pas de vivres pour eux-mêmes, mais il était entré sept à huit mille hommes de supplément dans la place : Uxellodunum était à la frontière des Cadurces, et les populations de l'intérieur ne s'y étaient pas Jetées avec leurs bestiaux et leurs blés.

Pour exécuter leur projet, les deux chefs gaulois traversent les lignes des assiégeants^ sans difficulté, dirons -nous, puisqu'il n'est question d'aucune rencontre entre eux et les Romains. Us restent quelques jours sur les terres des Cadurces et ramassent beaucoup de blé que les uns leur donnent volontiers, que les autres leur laissent prendre , voyant qu'ils ne pouvaient s'y opposer : partim prohibere quomimis siimerenty non poterant. L'existence de ces récalcitrants prouve

342 LIYBE HUITIÈME

que le soulèvement n'avait pas Tapprobation unanime du pays.

Leur provision faite, ils viennent plusieurs fois attaquer les castella de la contrevallation y ce qui empêche Caninius de l'achever, de peur de n'avoir pas assez de monde pour la défendre. Us vont ensuite camper à 3 lieues 1/2 de Yoppi^ dum pour introduire secrètement leurs charges par petites portions dans la place. L'explication qu'on peut donner de ce passage consiste à dire qu'ils tentèrent d'abord de forcer les lignes romaines, que, n'ayant pu réussir, ils rétrogradèrent pour aller s'établir au bord d'une rivière : castra eorum. . . ad ripas fluminis esse demissa , nécessairement de la Dordogne , à l'ouest de Souillac , sur les territoires de Lanzac et de Terre-Joie, qui se trouvent précisément à 3 ou 4 lieues du Puy-d'Issolu.

C'était une entreprise difficile que de vouloir forcer la contrevallation. Elle l'eût encore été davantage si, une fois ce premier obstacle vaincu, ils se fussent trouvés en face d'une rivière, comme celle du Lot^ avec leurs chevaux portant des charges de blé.

Aussitôt établis dans leur camp. Drapés consentit à le garder avec une partie des troupes. Lutérius , ayant mission d'escorter les vivres, mit des postes dans les lieux où il devait passer, et partit vers quatre heures du matin avec son premier convoi en suivant de mauvais sentiers qui existaient dans les bois. Les sentinelles romaines, ayant entendu du bruit, envoyèrent des éclaireurs pour en connaître la cause. Elles en prévinrent Caninius, qui se dirigea promptement de ce côté avec des cohortes prises dans les forts voisins, et tomba avec impétuosité , dès le point du Jour, sur le détachement gaulois : Caninius celeriter cum cohortibus armatis ex proximis castellis in frumentarios sub ipsam lucem impetum fedt. Ceux-ci, se voyant attaqués, se replièrent sur leurs postes. Us s'étaient donc arrêtés à une certaine distance de la ligne de contrevallation pour aviser aux moyens de la

franchir, puisque les Romains eurent le temps d'envoyer des éclaireurs à la découverte , de prévenir Caninius, de réunir des cohortes et de marcher contre eux.

Ces cohortes, arrivées dans le poste où les Gaulois s'étaient réfugiés, les attaquent et font main basse sur tout ce qu*elles rencontrent. Les antiquaires du pays prétendent que ceci se passa sur le territoire de Martel, portant un nom qui rappelle le souvenir de ce petit combat.

Lutérius se sauva avec une poignée d'hommes et narentra pas dans son camp. Nous verrons qu'il compta peu sur les sympathies de ses concitoyens, puisqu'il se retira sur les terres des Arvemes, qui n'étaient pas à plus de 6 lieues de l'endroit de sa défaite. Ceux qui échappèrent au carnage suivirent son exemple.

Caninius l'apprit avec bonheur et conçut le projet d'aller surprendre Drapés resté à la garde du camp gaulois. Il distribua une légion dans ses trois quartiers, envoya en avant toute sa cavalerie et l'infanterie germaine, qui par sa vitesse pouvait égaler celle de la cavalerie , puis marcha derrière elles avec une légion sans bagages : ipse legionem unamin trina castra distribuity aller am secum expeditam ducit. Les ennemis étaient campés au pied d'une montagne et sur le bord d'une rivière, selon la coutume des barbares : ut barbarorum fert consuetudo. Caninius, les trouvant, dès son arrivée, aux prises avec sa cavalerie, s'empara des hauteurs, fondit sur eux avec impétuosité, de sorte qu'ils furent presque tous tués ou faits prisonniers. Drapés se trouva au nombre de ces derniers. On croit que cette rencontre eut lieu sur l'emplacement de Terre-Joie, village tenant à la Dordogne et dont le nom viendrait du plaisir éprouvé par les Romains d'y avoir battu les Gaulois.

Caninius, ayant à peine un seul homme blessé et ne craignant plus les ennemis du dehors , fit continuer sa contrevallation. Le lendemain, Fabius arriva avec ses troupes et

se chargea d'assiéger un côté de Voppidum : partemque oppidi sumit ad obsidendum.

Que nous voulions maintenant concilier ces opérations avec les faits topographiques des environs de Luzech j nous n'y voyons que des impossibilités. En effet , puisque la contrevallation courait sur les montagnes qui entouraient la place y comment comprendre que Caninius, campé devant l'isthme y ait pu si facilement aller joindre les cohortes qui gardaient les castella des hauteurs et les enlever avec lui , s'il n'avait auparavant établi un pont à chaque extrémité de l'isthme ? N'aurait-il pas été absurde de séparer devant l'ennemi par deux larges cours d'eau trois divisions de la même armée sans leur assurer les moyens de communiquer entre elles? Pourtant il n'est pas question de ponts dans le récit du siège.

Pendant que ces choses se passaient devant Uxellodunum, César quittait le pays des Bellovaces et laissait quinze cohortes à Antoine; car il voulait prévenir toute nouvelle entreprise de la part des Belges. Il alla avec deux légions et sa cavalerie visiter les autres nations, dont il exigea un plus grand nombre d'otages : Ipse r cliquas civitates adit, obsides plures imperat. Nous ne voyons que les Vélocasses et les Éburovices sur sa route, puisqu'il sera bientôt à Autricum (Chartres). Il passa donc par Rotomacos et Médiolanum, principaux oppida des peuples qu'il dut visiter. Arrivé chez les Carnutes et voyant qu'ils tremblaient tous à son approche , il demanda qu'on lui livrât Guturvacus, chef et principal auteur de la dernière sédition. Quoique ce malheureux se fût caché, car il se défiait de ses propres concitoyens, on le chercha néanmoins avec tant de soin qu'on l'amena bientôt au camp : tamen celeriter omnium cura quœsituSy in castra perdis citur.

Les soldats, accourus en foule au-devant de lui, demandèrent sa mort à grands cris, l'accusant d'être l'auteur de la dernière guerre et des dangers qu'ils avaient courus. Ce

martyr de la liberté fut battu de verges et achevé à coups de hache devant ce même oppidum y sur une colline inconnue et restée muette de ce noble et tragique souvenir. Hirtius prétend qne César, contre ses inclinations naturelles, se vit contraint de céder au vœu des soldats : Cogitur in ejus supplicium Cœsar contra naturam suant . Il semblerait qu'ils désirassent ce spectacle et que César ne crût pas devoir le leur refuser.

Ce fut dans ce camp sinistre qu'il apprit les événements qui avaient lieu devant Uxellodunum. Craignant que les autres nations n'entreprissent de recouvrer leur indépendance, car elles savaient que son gouvernement n'avait plus qu'un an à durer, il partit de suite avec sa cavalerie, se faisant suivre par Calénus, qui commandait deux légions, et il arriva devant la place assiégée au moment où l'on venait d'en achever la contrevallation.

N'ayant rien à y ajouter et sachant que les assiégés avaient du blé en abondance^ ce qui ne paraîtra pas surprenant, puisqu'ils se trouvaient réduits à deux mille hommes , César conçut le projet de leur intercepter l'eau , seule chose dont il pût les priver. Ici se trouve le fameux texte auquel se cramponnent nos adversaires : « Une rivière divisait la c( vallée profonde qui entourait presque de tous côtés le roc c( sur lequel était assis Voppidum. » On ne pouvait, vu la position du lieu, détourner cette rivière, car le voisinage des monts ne permettait pas de la faire dériver dans des lieux moins élevés que son cours naturel. Nouvelle défaite pour les partisans de Luzech , puisqu'on a pu conduire un canal à travers l'isthme attenant à cette place, afin d'épargner à la navigation de contourner la presqu'île que forme le massif. Croirait-on ensuite que si César fût arrivé devant une ville entourée d'un fleuve : flumerij il n'aurait pas plutôt parlé de ce grand cours d'eau au point de vue de la défense naturelle de Voppidum que comme pouvant servir à étancher la soif des assiégés? Il est même difficile

d'admettre qu'il eût songé à détourner une rivière aussi considérable que le Lot ; dix attaques auraient coûté moins de fatigues à ses troupes. Nous sommes donc surpris de la réflexion suivante, que nous trouvons dans le mémoire de MM. les membres de la commission de la carte des Gaules : a L'officier qui assiégerait Issolu ne se préoccuperait pas de ce cours d'eau (la Sourdoire). » Cette réflexion n'est pas fondée, puisque César ne se préoccupe nullement de la rivière comme ajoutant aux difficultés de l'attaque. 11 n'en aurait pas été de même devant le Lot.

Ce grand fleuve devenu impossible, nous reviendrons à la Tourmente , petit cours d'eau qui n'avait d'autre importance que de fournir de l'eau aux assiégés du Puy-d'Issolu.

La descente du massif étant escarpée et pénible, les oppidani ne pouvaient se rendre à la rivière sans s'exposer à perdre la vie dès qu'on voudrait y mettre obstacle. César fit placer à cet efi'et des frondeurs et des archers avec des machines de guerre devant les lieux où les pentes étaient plus faciles : sagittariis funditoribusque dispositiSy tormentis etiam quibusdam locis contra fadllimos descenstis coUocatis, Nécessairement, d'après ce texte, les traits devaient aller atteindre l'ennemi dans la descente du massif : donc les Romains n'avaient pas devant eux le fleuve qui coule autour de Luzech; car, de la rive située du côté des camps, leurs projectiles n'auraient pu arriver jusqu'aux gorges de la montagne.

Il est remarquable que le nom de Tourmente , resté à la rivière du Puy-d'Issolu, rappelle celui des machines de jet : tormenta, dont on fit usage pour en éloigner les oppidani.

L'ennemi, privé de cette ressource, n'avait plus que celle d'une grande fontaine qui coulait au pied du mur de la place, dans la partie de trois cents pas de large laissée libre par le cours du fleuve. Si l'isthme de la presqu'île de Luzech a trois cents pieds romains de largeur, le plateau du promontoire d' Issolu a la même mesure ; l'écartement seul de ses

contre-forts présente plus d'espace pour arriver aux deux cours d'eau.

César, voulant ôter l'usage de cette fontaine aux assiégés et ne pouvant le faire sans courir de grands risques, fit placer dans le même quartier des mantelets pour mettre à couvert ceux qui graviraient la montagne, et construisit une terrasse avec un travail infini , disputant sans cesse le terrain ; car ceux de la ville étaient sur une hauteur d'où ils blessaient beaucoup de soldats romains.

Cependant ces derniers avancèrent à la faveur de leurs mantelets et pratiquèrent un souterrain jusqu'à la source de la fontaine, sans que les Gaulois s'en aperçussent, puis ils élevèrent une terrasse de soixante pieds de haut sur laquelle ils dressèrent une tour à dix étages qui dépassait la hauteur de la fontaine, sans atteindre cependant celle de la ville. On interdit l'eau aux assiégés en lançant des traits du . haut de ces ouvrages, de sorte que les bestiaux, les chevaux et les hommes mêmes périssaient de soif.

Alors ceux de la ville font rouler contre les travaux romains des tonneaux remplis de matières combustibles qui mettent en feu les terrasses et les mantelets, puis ils exécutent de vigoureuses sorties. César, pour faire diversion, ordonne aux cohortes d'escalader de toutes parts la hauteur qui portait Yoppidunij probablement les seules pentes qui en étaient accessibles, et de pousser en même temps de grands cris comme si son dessein eût été de le prendre d'assaut. Rien encore ici qui ait trait à la rivière. Cependant des troupes qui auraient traversé le Lot avant de s'engager dans les gorges abruptes du massif auraient d'abord exécuté une opération difficile, méritant d'être rapportée comme ayant considérablement augmenté les périls de l'entreprise.

Cette fausse attaque réussit, car les assiégés, ne sachant ce qui se passait derrière eux, rappelèrent à la défense de leurs murs ceux qui s'en prenaient aux ouvrages romains.

Peu à peu les mineurs parvinrent à détourner la fontaine

qui tarit aussitôt. Les Cadurces, privés d'eau, demandèrent à se rendre. Hirtius ajoute que César, dont la clémence était connue, Qt couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes afin de terminer la guerre et d'apprendre aux séditieux ce qu'il devaient attendre de sa sévérité : Itaque omnibus qui arma tulerant manus prœddit. Il y avait donc parmi les assiégés une population qui n'avait pas pris part à la lutte : c'étaient évidemment les femmes, les vieillards et les enfants de Y oppidum.

Drapés, prisonnier de Caninius, exaspéré soit par la douleur que ses fers lui faisaient souffrir : dolore vinculorum^ soit par la crainte d'un supplice plus rigoureux que sa captivité, se laissa mourir de faim dans son cachot.

Quant à Lutérius, que nous avons vu s'enfuir du combat pour entrer chez les Arvernes, il changeait souvent de résidence ; car il ne pouvait se confier à la foi d'un trop grand nombre de personnes , sachant bien qu'on le cherchait et que César était très-irrité contre lui. 11 tomba enfin dans les mains de l'Arverne Épasnactus qui, plein d'affection pour le peuple romain, Tamena chargé de fei's au conquérant : hune Epasnactus Arvernus^ amicissimus populi romani ^ sine dubitatione ulla vinctum ad Cœsarem duxit.

Il est croyable que cet Epasnactus ou Epadnactus ^ grand ami des Romains , était devenu , grâce à la protection de César, un des principaux chefs de l'Arvernie après la défaite de Vercingétorix. On trouve dans ce pays diverses médailles gauloises sur lesquelles on lit le mot Epadnac, Il est tout naturel de les lui attribuer, et l'on aura ainsi leur âge.

Lutérius dut payer de la vie l'honneur de sa patriotique entreprise, puisque nous venons de voir que César était trèsirrité contre lui, et que Drapés se suicida pour éviter le supplice plus cruel dont il était menacé.

La cité de Sens a donné à Tune de ses places publiques le nom de Drapés. C'est la seule ville de France qui ait rendu cet honneur à un patriote gaulois. Pourquoi les grands noms

de Vercingétorix , de Lutérius, de Dumnacus, d'Acco, de Guturvacus, de Comius, de Corréus , d'Ambiorix , d'Induciomare , de Dumnorix , de Galba et dô tant d'autres illustres chefs qui ont préféré la mort ou l'exil au joug étranger sontils restés dans l'oubli? Les faire revivre serait une réparation digne du temps où nous vivons.

Il résulte enfin des opérations de la campagne :

1** Qne Uxellodunum était à la frontière des Cadurces et qu'on ne peut la placer ailleure qu'au Puy-d'Issolu ;

2° Que la reconstruction du siège rend impossible l'existence d'une grande rivière autour de la place;

3*" Que si les volontaires s'étaient jetés dans Luzech ils y auraient été emprisonnés par les accidents topographiques et n'auraient pu en sortir pour aller au loin faire des vivres ni rentrer dans cette place avec leurs provisions de blé ;

4° Que le plateau de Rojoux satisfait aux exigences du texte , puisqu'il possède une langue de terre large de trois cents pas romains, laquelle se prolonge en face de la fontaine jusqu'au pied des murs de Vopptdum.

Ajoutons que l'abbé de Veyrac (1), qui a reconnu l'emplacement de la terrasse devant le promontoire , dit que depuis les murailles de la ville le rocher tombe perpendiculairement et descend ensuite en pente très-rapide jusqu'au lieu où était la tour ; que ce lieu se nomme Bel-Castel^ que l'on trouve à l'entrée de Y oppidum la porte des Romains; enfin, que le nom iX! Exeledunum est donné au Puy-d'Issolu dans des titres très-authentiques et fort anciens. Ces témoignages nous dispenseront d'énumérer les autres lieux dits et les légendes populaires qui se rapportent au siège d'Uxelledunum. On aurait désiré de la part de MM. les membres de la commission de la carte des Gaules l'examen critique de tous ces faits, dont ils ne semblent même pas s'être préoccupés.

Pendant que César assiégeait Uxellodunum, Labiénus

(1) Mercure de France. Août 1735, page 4544.

défaisait ceux de Trêves et leurs auxiliaires germains dans un combat de cavalerie et s'emparait d'un chef éduen nommé SuruSj le seul de sa nation qui n'eût pas encore déposé les armes.

La fleur de la Gaule ayant péri dans ces défaites successives, César quitta Uxellodunum pour se rendre en Aquitaine, où il n'était jamais entré. Nous ne voyons pas qu'il ait passé par Divona (Cahors) ; cependant, s'il fût parti de Luzech , Divona se serait trouvée sur sa route ; il y aurait reçu la soumission du sénat et des principaux du pays. II dut donc suivre la voie d'Aginum, passer par Lectoria (Lectoure) , où il requit les otages des peuples de ces contrées , c'est-à-dire des NitiobrigeSj des Sotiates et des Vasates (d'Agen, d'Aire et de Bazas), puis il se rendit à Narbo-Martius (Narbonne), par la Tolosa des Tectosages.

Après avoir donné ordre à l'administration du pays, il fit conduire par ses légats les légions dans leurs quartiers d'hiver : exercitum per legatos in hiberna dedtucit. Quatre furent placées dans le Belgium, sous les ordres d'Antoine, de Trébonius, de Vatinius et de Tullius. Il est clair qu'il n'a d'autre but que d'indiquer ici les difiérents quartiers dans lesquels elles devront hiverner, car Antoine ne partit pas de Narbonne, puisqu'il avait été laissé avec quinze cohortes dans le Belgium : Cœsar intérim M. Antonium quœstorem cum cohortibus xv in Bellovacis reliquit.

Cependant Antoine dut alors quitter le Beauvoisis avec son corps d'armée pour entrer chez les Atrébates, où jamais les légions n'avaient séjourné. Il y fonda le retranchement portant encore le nom de Camp-de-César , situé à 5 kilomètres d'Arras, dans l'angle que forme la Scarpe à son confluent avec le ruisseau de Gy. Les trois autres légions, envoyées dans le Belgium, durent occuper les camps de Samarobrive, de Roye et de Bresle.

Deux autres allèrent chez les Lémovices (de Limoges), près de la frontière des Arvernes : in Lemovicum fines non longe ab Arvernis, On dit que leur camp a donné naissance à la

petite ville d'Ussel, qui se serait élevée sous la protection de ses remparts et dans laquelle on a trouvé un aigle colossal en granit et des restes antiques appartenant à la période gallo-romaine.

Deux autres corps furent envoyés chez les Turons, en un lieu très-rapproché de la frontière des Carnutes, pour contenir la région voisine de l'Océan : in Turones ad fines Camutum postât, quœ omnem regionem conjunctam Oceano continerent. Us durent fonder, à 4 lieues à Touest de Vendôme, près du Loir, le camp qui existe sur le tenitoire de la commune de Poncé , d'où ils pouvaient tenir en respect et le pays des Carnutes et la rive maritime depuis la Loire jusqu'à la Seine.

Les deux dernières légions allèrent chez les Éduens. II s'en trouvait donc encore dix dans la Gaule, même après le départ de celle qui avait été envoyée en Italie après la défaite des Bellovaces. Dans ce nombre doivent être comprises les deux restées chez les Trévires.

Les lieux qu'elles occupèrent dans le pays éduen sont difficiles à préciser, car il y existe au moins neuf camps romains. Nous citerons, d'après M. Buillot, ceux :

De Beuvray, dans l'un des oppida de ce peuple;

De Nyon ;

De Saint-Martin, près d'Autun ;

Du Defifend, entre Autun et Arnay ;

Du Tronchoy ;

De Montelles ;

De Valères, au-dessus de Saulieu ;

De Beaubery, près de Charolles.

Si l'on tient à grouper autour d'Autun les deux dernières légions envoyées chez les Éduens, nous leur ferons occuper le camp des Buttes-Saint-Martin que dut fonder la légion restée à Bibracte l'hiver précédent avec César, et élever ceux de Beuvray, du Deffend et de Nyon, rayonnant autour du même oppidum.

Nous ne partageons donc pas l'opinion de M. Buillot tou-

chant ces enceintes militaires qu'il prétend avoir été exécutées sur la fin du régime impérial contre les invasions germaniques. Nous trouvons qu'il généralise trop son système et ne tient pas assez compte des légions de César, dont huit ou neuf sont pourtant venues hiverner alternativement dans le pays éduen.

Après être resté plusieurs jours dans la Province, César se hâta d'aller assister aux états des différentes nations de la Gaule : quum celeriter omnes conventus percucurrisset. Il s'informa de leurs disputes et récompensa celles qui l'avaient servi pendant la dernière guerre. Le pays était donc réellement pacifié, puisque le conquérant put en visiter tous les peuples sans être accompagné de ses légions.

Ces affaires terminées, il alla passer l'hiver à Némétocenne : hibernavitque Nemetocennœ. Il y apprit que Comius était encore à la tête de la cavalerie atrébate et se tenait sur les routes pour intercepter les convois romains. Antoine envoya contre lui Volusiénus. Le chef atrébate fondit sur ce général, qui avait voulu précédemment l'assassiner, l'atteignit et lui perça la cuisse d'outre en outre avec sa lance : lanceaque infesta fémur ejus magnis viribus transjicit. C'est pour la première fois qu'il est question dans les Commentaires de cette arme dans les mains d'un chef gaulois. Comius se sauva ensuite de toute la vitesse de son cheval; mais, soit que l'événement qui venait d'avoir lieu eût éteint son ressentiment, soit qu'il fût affaibli par la perte de la plus grande partie des siens, il résolut de députer vers Antoine pour lui déclarer qu'il irait où il lui commanderait et qu'il s'obligerait, en donnant des otages, à exécuter tous ses ordres. Il le pria seulement de ne pas lui donner la mortification et la honte de paraître jamais devant aucun Romain. Antoine, sachant que la crainte de ce chef était légitime, lui accorda sa demande et reçut ses otages.

On peut dire que Comius fut le dernier Gaulois qui protesta, les armes à la main, contre la conquête. Ainsi

disparut de la scène ce chef qui , d'abord ami de César, en avait obtenu la royauté des Atrébates et des Morins, et qui , bientôt dominé par de patriotiques aspirations, ne cessa d'être contraire aux étrangers et fit paraître contre eux plus de haine qu'il n'avait montré d'habileté devant Alésia.

César, étant toujours à Némétocenne , y reçut les grands de la Gaule, qui se présentèrent pour lui faire la cour et en obtenir des faveurs : principes maximis prœmiis afficiendo. Il accorda des titres honorifiques aux cités : honorifice civi-tates appellandoj ce qui peut s'entendre de leurs villes principales auxquelles il permit de prendre son nom. Il ne chargea la Province d'aucun nouvel impôt, la laissa à peu près revenir de ses pertes et goûter les avantages de l'obéissance et de la paix.

Il partit au printemps pour la Cisalpine, dont il visita les villes et les colonies. Partout on le reçut avec des témoignages évidents d'estime et d'affection. Les femmes et les enfants se portaient au-devant de lui; des tables étaient dressées dans les temples et sur les places publiques. Tous lui faisaient goûter les prémices de son triomphe.

Il revint peu de temps après rejoindre son armée et arriva à Némétocenne avec une extrême diligence : Summa celéritate ad exerdtiim Nemetocennam rediit.

Ici commencerait sa neuvième campagne s'il eût trouvé des adversaires à combattre; mais le calme existait partout; aussi son continuateur ne fait-il pas un livre à part touchant les simples dispositions militaires qui vont avoir lieu.

Il rappela ses légions de tous leurs quartiers d'hiver, leur donna rendez-vous sur la frontière des Trévires, et partit de Némétocenne pour aller les passer en revue : ex omnibus hibernis ad fines Trevirorum evocatiSy eo profectus est y ibique exercitum lustravit. Il voulut, sans doute, imposer à la Gaule et à la Germanie par ce grand déploiement de forces qui dut avoir lieu sur la rive droite de la Meuse.

Il confia le gouvernement de la Lombardie à Labiénus,

afin d'être à même de le seconder dans la poursuite que ce général voulait faire du consulat. Quant à lui y il ne changea la résidence de ses troupes que pour les mettre dans des quartiers qu'il jugeait les plus favorables à leur santé; condition qu'il regardait comme le premier élément de ses victoires.

Bien qu'il n'eût aucun projet hostile contre la répubUque^ il lui arrivait néanmoins chaque jour des nouvelles qu'on sollicitait Labiénus de se séparer de lui, et qu'on travaillait à le dépouiller d*une partie de son armée. Il ne voulut rien croire au désavantage de son Ueutenant (1) et pensa que le sénat lui laisserait ses légions.

Cependant Pompée lui redemanda la sienne pour la guerre des Parthes. Il la rendit et envoya la treizième en Lombardie pour la remplacer.

De nouveaux quartiers d'hiver furent assignés à celles qui restaient dans la Gaule. Trébonius en conduisit quatre dans le Belgium, où elles durent occuper les camps de 6y, de Samarobrive, de Roye et de Bresles.

César en expédia un pareil nombre, sous les ordres de Fabius, chez les Éduens, pensant avec raison que sa conquête serait assurée tant que la présence de grandes forces maintiendrait dans le devoir les Belges, qui étaient les plus belliqueux de la Gaule, et les Éduens, les plus influents.

Ces choses terminées, il partit pour l'Italie : ipse in Italiam profectus est, et ne revit jamais sa conquête.

Ainsi finit, après neuf années de péripéties diverses, la guerre des Gaules, guerre fatale à la république, qui succomba sous la grandeur de César, fatale à la Gaule, qui, en échange de la civilisation romaine, perdit sa nationalité, vécut absorbée sous le joug de l'Empire et ne put, à l'époque des invasions germaniques, retrouver sa virilité, ses confédérations patrio-

(4) Labiénus quitta pourtant le parti de César et combattît du côté de Scipion pendant la guerre d'Afrique.

HUITIÈME ET NEUVIÈME GÀBfPAGNES 355

tiques et ses grandes années , qui avaient eu l'honneur de lutter contre le conquérant.

La Gaule a été asservie par quelques légions recrutées dans la Cisalpine, c'est-à-dire dans le Piémont et dans la Lombardie; et, tant est grand l'oubli des choses de ce monde , les fils de ces mêmes soldats qui ont si brutalement traité nos pères viennent de recouvrer leur indépendance grâce à nos généreux efforts, et de passer à leur tour le Rubicon pour donner l'empire à leur chef. Le temps nous apprendra quels seront les résultats que la Providence réserve à de pareilles entreprises.

Page 1