CONTRE LES PARIS». — SA JONCTION AVEC CÉSAR
(Avant J.-C. 51. — An de Rome 902)
La septième campagne de César sera définitive. Commencée sous de fâcheux auspices, elle se termine par un coup d’éclat et fait comprendre aux Gaulois que, le vice de leurs constitutions et leurs querelles intestines les rendant incapables de soutenir la lutte, ils n’ont d’autre parti à prendre que de subir la loi du vainqueur et de se fondre eux-mêmes dans cette puissante oligarchie qui visait àl’empire du monde sous le nom de sénat et de peuple romain.
(1 ) Nous diviaons ce livre en deux parties pour traiter it part les événements A'Aletia.
César ne fut pas plus tôt arrivé dans la Cisalpine pour y tenir les états qu’il apprit le meurtre de Claudius et l’appel de toute la jeunesse d’Italie sous les armes. Il fit faire une levée générale dans la Province. La Gaule transalpine ne tarda pas à savoir ce qui se passait à Rome, et les Gaulois ajoutèrent d’eux-mêmes une circonstance qui paraissait fondée, c’est que César serait retenu en Italie et ne rejoindrait pas ses légions.
Affligés de se voir soumis au joug des Romains, ils parlèrent librement de prendre les armes. Les principaux chefs tinrent des conciliabules dans leurs forêts, se plaignirent de la perte de leur liberté et surtout du supplice d’Acco : queruntur de Acconis morte, qui n’avait commis d’autre crime que d’être resté fidèle à la Gaule.
Avant de se déclarer, ils arrêtent d’empêcher le retour de César : ut Cœsar ab exercitu intercludatur , pensant que les légions n’oseraient sortir de leurs quartiers en son absence, et que lui-même ne pourrait les rejoindre sans escorte : neque imperator sine prœsidio ad legiones pervenire possit.
Les Carnutes, offensés du meurtre de leur chef, prennent les armes les premiers, sous la conduite de Cotuatus et de Conetodunus. Ils se jettent sur Genabum (Orléans), pleine de citoyens et de marchands romains, les massacrent, ainsi que Furius Cotta, envoyé dans cette ville pour y faire des approvisionnements de blés : qui rci frumentariæ , jussu Cœsaris, prœerat, inter fèciunl. La Gaule était donc envahie par des commissaires romains recueillant à titre de réquisitions forcées tout ce qui était nécessaire à la subsistance des légions : les blés de l’Orléanais étaient expédiés à Agendicum par les cultivateurs gaulois, qui se voyaient non-seulement contraints de les livrer gratuitement, mais encore d’user leurs chariots et leurs équipages pour les transporter dans les camps. 11 en était de même dans tous les pays voisins des lieux où stationnaient les soldats romains.
Le massacre d’Orléans fut bientôt connu jusque chez les
Arvernes ; car s’il arrivait quelque chose d’important, les Gaulois s’en prévenaient mutuellement par des cris qui se propageaient dans les campagnes. Les patriotes de l’Arvernie prirent les armes et placèrent à leur tête Vercingétorix, un des principaux du pays.
Il existait alors à Gergovie, oppidum des Arvernes, un parti prudent qui craignait de se compromettre avec les Romains. A sa tête se voyait l’oncle de Vercingétorix, appelé Gabarit, qui fit chasser son neveu de la ville, l’accusant de vouloir entraîner le peuple dans la sédition.
Vercingétorix avait le désir de venger la mort de son père Celtillius, qui avait eu le commandement de toute la Gaule et que ses concitoyens avaient assassiné, parce qu’ils le soupçonnaient d’aspirer à la royauté. Sorti de Gergovie, il réunit un grand nombre de partisans, rentra dans la ville et en expulsa à son tour ceux qui l’en avaient chassé.
11 reçut de ses amis le titre de roi, et retint par l’horreur des supplices les esprits flottants, soit en faisant périr les uns par le feu, soit en faisant arracher les yeux et couper les oreilles aux autres, qu’il renvoyait chez eux pour servir de leçon à tous et les effrayer par la grandeur du châtiment.
Il est évident que César commence son système de dénigrement contre le chef arverne qui, à coup sur, n’aurait pas attaché toute la Gaule à ses intérêts s’il eût été si cruel.
En peu de temps Vercingétorix fit alliance : sibi adjungit , avec les Sérions, les Parisii, les Piétons, les Cadurces (de Cahors), les Turons, les Aulerces (d’Évreux, du Perche et du Maine), les Lemovices (de Limoges), les Andes (d’Angers), et avec tous ceux qui étaient voisins de l’Océan.
Ces peuples se soumirent à son autorité : omnium consensu ad eum refertur imperium. Il leur demanda des otages, un certain nombre de troupes et toutes les armes qu’ils auraient en leur possession : certum numerum militum celeriter ad se adduci jubet , armorum quantum quœque civitas domi. Il s’attacha ensuite à posséder un bon corps de cavalerie.
Ainsi se recruta l’armée des Arvernes. Elle ne fut pas plutôt formée que Vercingétorix envoya son lieutenant Luctérius, chef audacieux de la nation des Cadurces (Cahors), avec une partie de ses troupes chez les Rutènes (de Rodez); lui-même marcha sur le pays des Bituriges.
Ceux-ci , prévenus de son arrivée, députent vers les Éduens leurs alliés, pour en réclamer des secours. Les Éduens leur envoient de la cavalerie et de l’infanterie, d’après l’avis des généraux que César avait laissés pour commander en son absence : de concilio legatorum çuos Cœsar ad exercitum reliquerat. Il est surprenant que César n’ait pas désigné un général pour le remplacer , et que les légats laissés chez les Sénons et les Séquanes ne se soient crus autorisés qu’à donner des conseils aux Éduens.
Ce corps alla jusqu’à la Loire, qui séparait sonpays de celui des Bituriges. Il y resta plusieurs jours et n’osa la franchir. Il en partit même et lit savoir aux lieutenants romains que, les Bituriges ayant fait alliance avec les Arvernes, il avait craint, s’il eût passé le fleuve, de se trouver pris entre les deux armées. On ignora toujours si cette excuse était fondée ou si c’était une perfidie. Quoi qu’il en soit, ils n’eurent pas plus tôt abandonné la Loire que les Bituriges se joignirent aux Arvernes, dont l’armée se trouva grossie des forces de cette puissante nation.
César apprit ces événements pendant qu’il était en Italie. Il partit de suite pour la Gaule, prévoyant qu’il se mettrait difficilement à la tête des légions, car s’il les mandait dans la Province elles courraient risque d’être attaquées en chemin, et s’il tentait de les rejoindre, il ne pourrait le faire sans danger.
Sachant enfin que Luctérius, lieutenant de Vercingétorix, se trouvait chez \esNitiobriges et les Gabali (peuples d’Agen et de Mende), où il recrutait des forces pour se jeter sur la Province, il alla tout d’un trait à Narbonne, c’est-à-dire qu’il suivit la voie gauloise devenue plus tard Aurélienne ou prin-
cipale ( Via soletnnis), laquelle entrait dans la Transalpine un peu avant Nice,* passait par Antibes, Napoul ( Eorrea ), Fréjus, Cabasse (Matavo), Grande-Peigère ( Tegulatum ) et Aix, d’où elle gagnait Narbonne par Nîmes, Sextantio (près Montpellier), Forum Domitii et Cessero (Saint-Thibery). 11 était accompagné de recrues levées en Italie : supplementumque quod ex Italia adduxerat, recrues qui étaient ordinairement incorporées dans les légions.
Il place des postes autour de Narbonne, de Toulouse, de Rodez, et ordonne aux troupes venues avec lui et aux anciennes garnisons de la contrée de se porter chez les Helvii , peuples du Vivarais, dont Y oppidum était Alba Belviomm , maintenant Aps, petit village situé dans l’Ardèche, à 2 lieues au nord-ouest de Viviers.
Luctérius, n’osant s’aventurer au milieu des postes romains , se tint à l’écart. César partit alors pour aller rejoindre ses troupes, concentrées chez les Helvii , c’est-àdire qu’après avoir quitté Narbonne il gagna Aps par Sextantio et Nîmes. On était dans la plus mauvaise saison de l’année; la route qu’il devait suivre dans les montagnes pour entrer en Arvernie était encombrée de cinq à six pieds de neige. Rien ne l’arrête ; il se fraye un chemin à travers les précipices, et arrive chez les Arvernes qui ne l’attendaient pas dans une pareille saison, se croyant assez défendus par les Cévennes.
Sa marche, après son départ d 'Alba, est encore un sujet très-controversé, et le sera tant qu’on n’aura pas trouvé de traces du camp qu’il occupa dans l’ Arvernie. Cette question, présentée au congrès scientifique tenu au Puy en 1855, a donné lieu à l’opinion suivante émise par M. l’abbé Sauzet : César, en quittant Aps, passa par Saint-Jean-le-Centenier, d’où il se porta dans les plaines d’Aubenas. L’armée se divisa en deux parties près de la montagne du Coiron et ne se réunit que dans le Vélay. Elle dut ensuite passer par le
Puy ( Revessio ), ancien oppidum des Vellavi, ravageant tout
sur son passage ; car les populations lui étaient hostiles.
César, arrivant à Revessio, n’était encore que chez les Vellavi. Il y a donc nécessité , puisqu’il entra chez les Arvernes, de le conduire vers Brioude ( Brivas ), où il établit ses campements et d’où il envoya de la cavalerie au loin pour semer la terreur.
Vercingétorix était alors aux environs d 'Avaricum. Des courriers l’ayant informé de ce qui se passait dans son pays, il fut entouré de ses troupes qui le conjurèrent de pourvoir au salut de la patrie , car elle allait bientôt avoir le fort de la guerre à supporter. Touché de leurs plaintes, il quitte le pays des Bituriges et rentre en Arvernie : castra ex Biturigibus movet in Arvemos versus.
La ruse de César avait réussi. Il voulait faire rentrer les Arvernes chez eux et les éloigner des légions cantonnées dans le nord , afin de pouvoir les rejoindre et les réunir avec sécurité. 11 quitte son corps d’armée, sous prétexte d’aller chercher des renforts, et en laisse le commandement au jeune Brutus, auquel il ordonne de faire battre la campagne par la cavalerie, l’assurant qu’il ne s’éloignera pas à plus de trois journées de lui : ne longius triduo ab castris absit.
Sans que personne se soit douté de son départ, il arrive à Vienne à grandes journées, ayant dû suivre la voie de Puyen-Velay [Revessio) , d’Yssengeaux (Icidmagus) , d’Aissumin [Aquœ Sextiæ), de Monistrol , de Saint-Étienne et de Rivede-Gier. De Vienne, et avec la cavalerie qu’il y avait envoyée, il marche secrètement, de jour et de nuit, sur les terres des Éduens, afin d’éviter toute surprise , et arrive sur celles de Langres où campaient deux légions : ubi 11 legiones hiemabant. Cet itinéraire fait connaître l’existence d'une voie gauloise allant de Vienne à Langres et même au delà de Bar-le-Duc où était le camp de Germaine, voie assez bien entretenue pour qu’il ait pu la suivre sans difficulté , de jour et de nuit, avec son escorte de cavalerie.
César, en quittant Brutus, lui avait dit qu’il ne s’éloignerait pas à plus de trois journées , ou , selon quelques traducteurs, qu’il ne serait pas absent plus de trois jours. Cependant il a fait plus de 80 lieues. N’en pourrait-on pas conclure que, usant encore de ruse , il trompa son propre lieutenant et sur ses projets et sur la distance qui devait les séparer?
Arrivé chez les Lingons, près de la légion campant à Germaine, il envoya l’ordre à ses autres corps de se réunir en un seul lieu avant que les Arvernes fussent instruits de son arrivée. Nous verrons bientôt que ce lieu était Agendicum : Eo quum pervenisset , ad reliquas legiones mittit , priusque in unum locum omnes coqit quant de ejus adventu A r vernis nuntiari posset.
Cet ordre dut s’exécuter ainsi : les légions placées chez les Trévires, dans les camps de Tiételberg, de Dalheim et d’Altrier, allèrent directement à Agendicum, par Metz, Toul , Joinville et Troyes. La légion de Germaine rallia celle qui était à Floigny , d’où elles se portèrent ensemble sur le même oppidum. Quant aux corps hivernant en Sénonie, leur marche est indiquée par les antiques voies près desquelles ils étaient campés. La légion de Villeneuve-le-Roi prit la route d’Auxerre à Sens; celle d’Avrolles, la voie d’ Alise- Sainte-Reine à la même ville.
Vercingétorix ayant eu connaissance de l’arrivée de César (à Agendicum), s’aperçut qu’il avait été dupe de ses artifices. Il retourna de suite, avec ses troupes, chez les Bituriges, d’où il partit : atque inde profectus, pour aller faire le siège de Gergobina (Bourbon-1’ Archambault), oppidum des Boïens, établis dans cette contrée sur les terres des Éduens après la ruine des Helvètes.
Il résulte de ce texte que le chef gaulois était d’abord entré chez ceux de Bourges, du côté de Chanlelle, d’où il atteignit ensuite la ville des Boïens , dont les terres étaient enclavées dans celles des Bituriges et occupaient peut-être la moitié de l’espace existant entre le Cher et l’Ailier.
Alors César demanda des vivres aux Ëduens et fit dire aux Boïens de tenir bon jusqu’à son arrivée. Il laissa deux légions à Agendicum avec tous les bagages, et partit pour secourir la place assiégée : Duabus Agendici legionibus atque tmpedimentis totius exercitus relictis ad Boïos pro/iciscitur. Ce n’est donc pas sans motif que nous avons placé la concentration de tous les corps romains à Agendicum.
Il marchait à la tête de huit légions et se trouvait le lendemain de son départ en face de Vellaunodunum (Château-Landon), l’un des oppida des Sénons, duquel il dut s’emparer, car il pouvait intercepter les vivres à son armée. Il est surprenant que la présence de six légions, pendant l’hiver, autour d’ Agendicum n’ait pas opéré la soumission complète de la contrée. César fit commencer la contrevallation de la place, et l’on s’en occupait depuis deux jours lorsque, le troisième, les oppidani se rendirent et livrèrent leurs armes , leurs chevaux et six cents otages.
Pressé de partir , il laisse Trébonius pour l’exécution du traité, et se dirige sur Genabum (Orléans), l’un des oppida des Carnutes : Genabum Carnutum pro/iciscitur. Il y arrive en deux jours : hue biduo Cœsar pervenit , ayant , par conséquent, fait une douzaine de lieues dans ses deux étapes. C’est peut-être la seule fois que l’historien précise le temps qu’il met à se rendre d’une ville dans une autre, ce qui indique approximativement la distance qui existait entre elles, et met, par conséquent, le lecteur à même de se rendre compte de la longueur de ses marches ordinaires.
Il n’aurait fait que 9 lieues si l’on plaçait, avec d’Ànville , Vellaunodunum à Beaune, distance insuffisante pour deux étapes.
Genabum résiste , sachant que les Romains ont une vengeance à exercer contre elle. Les légions en brûlent les portes, pénètrent dans l’intérieur eÇfonjênt sur les habitants ( Genabenses ), qui se précipitent dansunejfue tortueuse et sur le pont fort étroit qu’ils avaient surVla Loire : quod pontis
atque itmcrum angustiœ multitudini fugam intercluserant. Ils sont atteints et massacrés; la ville est pillée, brûlée et démolie. Remarquons en passant l’existence de ce premier pont d’Orléans, et le mot Genabenses , indiquant que cette ville était constamment habitée et défendue par ses propres citoyens; autrement César se serait servi de l’expression Cantates , applicable à ceux de la nation qui seraient venus se réfugier dans leur oppidum.
L’armée romaine franchit la Loire et parvint sur les terres des Rituriges : exercitum Ligcrim Iransducit, atque in Biturigum fines pervenit , c’est-à-dire qu’après avoir traversé la partie de l’Orléanais située sur la rive gauche du fleuve elle se rendit chez les Rituriges , dont la frontière méridionale devait s’étendre jusqu’à la rivière de Beuvron. César ne se serait pas servi de l’expression pervenit s’il fût entré de suite chez les Bituriges après avoir passé la Loire; nous lirions introduxit, mot employé lorsque Crassus entra chez les Sotiates immédiatement après qu’il eut franchi la Garonne ; in Sotiatium fines exercitum introduxit (lib. m).
Dès que Vercingétorix fut instruit de son arrivée , il leva le siège de X oppidum des Boïens et se porta au-devant de lui : Vercingétorix , ubi de Ccesaris adventu cognovit, oppugnatione desistit , atque obviam Cœsari profciscilur .
César rencontra sur sa route : posilum in via , la place de Noviodunum appartenant aux Bituriges. (Elle était donc sur la voie d’Orléans à Bourges.)
Pendant qu’il l’assiégeait, les habitants lui envoyèrent des députés pour demander grâce. Pressé d’aller plus loin, il leur ordonna de remettre sur-le-champ leurs armes et des otages ; quelques otages étaient déjà livrés; plusieurs centurions et des soldats s’étaient même introduits dans la ville pour recevoir les armes et les chevaux , lorsque parut tout à coup la cavalerie gauloise , «j^ui précédait l’armée de Vercingétorix. Les oppidani , se flattant d’être bientôt secourus-, courent aux armes et ferment leurs portes. Les officiers romains
entrés dans la place se font jour avec leurs épées et se
retirent tous sans perte.
César lance sa cavalerie contre celle de l’ennemi qui , ne pouvant tenir, prend la fuite après avoir perdu beaucoup des siens, et se replie sur le gros de son armée : atque in fugarn conjecti, multis amissis, sese ad agmen receperunt.
Ce revers remplit de frayeur les habitants de Noviodunum ; ils livrent les auteurs de la révolte et se rendent de nouveau, après quoi César part pour aller assiéger A varicum (Bourges), la plus forte place des Bituriges : Cœsar ad oppidum Avaricum, quod erat maximum munitissimumque in finibus Biturigum . . . profectus est, comptant que la prise de cette ville lui assurerait la soumission de tout le pays.
Vercingétorix, confus de la perte de Vellaunodunum , de Genabum et de Noviodunum , représenta à son conseil qu’il fallait faire la guerre autrement que par le passé , et qu’au lieu d’engager un combat général il valait mieux s’attacher à retrancher les vivres à l’ennemi ; que, le fourrage ne pouvant encore être coupé, la cavalerie romaine serait obligée de se répandre au loin et qu’il pourrait l’attaquer avec la sienne ; qu’il fallait enfin tout brûler autour de soi pour ne pas laisser de retraite aux lâches ni de vivres à César. Cet avis étant approuvé, on met le feu sur tous les points. Plus de vingt oppida des Bituriges sont incendiés. La même chose a lieu dans les États voisins. On ne voit partout qu’embrasements, au grand désespoir des habitants, qui se consolent néanmoins en pensant qu’ils en seront dédommagés par la victoire.
Peu après, Vercingétorix leur demande le sacrifice d’Avaricum. Il trouve une grande résistance de la part des Bituriges. Ils s’écrient que cette ville est une des plus belles des Gaules, qu’ils désirent la défendre, d’autant mieux qu’elle se trouve dans une position forte , entourée d’eau et d’un marais, et qu’elle n’a qu’une avenue fort étroite : Facile se loci natura defensuros dicunt , quod, prope ex omnibus
partibus flumine et palude circvmdata , unum habeat et perangustum aditum. Cette résolution prise, on fait choix de ceux qui sont réputés les plus braves, et on les envoie pour défendre la place : defensores idonei oppido deligiintur.
César, avons-nous dit, marchait sur Avaricum. Vercingétorix le suivit à petites journées et vint camper à 5 lieues de la ville, dans un poste protégé par des bois et des marais : Vercingétorix minoribus C césar em itineribus subsequitur, et locum castris deligit paludibus silvisque ninnitum, ab Avarico longe millia passuum xv. La science moderne a reconnu qu’il s’établit au lieu dit d'Allean, près Baugy, à 5 lieues à l’est de Bourges. Ce sentiment, que confirme la tradition locale , a été adopté par tous les historiens du Berry, depuis Chaumau, qui écrivait en 1566, jusqu’à M. Raynal dans le travail qu’il a publié sur la même contrée.
Après cette analyse de la marche de César depuis Orléans jusqu’à Bourges, nous jetterons un regard rétrospectif pour en déduire certaines conséquences, mettant en première ligne la question de savoir où était Noviodunum.
Trois localités prétendent à ce titre :
1° Nohan, village situé à 3 lieues 1/2 au sud-est de Bourges;
2° Neuvy-sur-Barangeon , à 5 lieues au nord de la même ville ;
3°Nouan-le-Fuzelier,entre0rléansetNeuvy-sur-Barangeon.
Le choix de Nohan, sous Bourges, appartient à d’Anville, par la raison que, César entrant chez les Bituriges en même temps que Vercingétorix levait le siège de la ville des Boïens, il y a, dit-il, nécessité de placer Noviodunum sur un point intermédial e et correspondant à la marche des deux généraux. ” elle le texte suivant à l’appui de son opinion : In fin > lUlnrigum pervenit [Cœsar]. Vercinge-
torix, ubi de Cœsaris adventucognovit, oppugnationedesistit,
atque obviant Cœsari proficiscitur .
Ce raisonnement serait juste si l’on interprétait le texte à la manière du savant géographe. Nous ne croyons pas que le mot arrivée se rapporte positivement à l’entrée de César chez les Bituriges. S’il en était ainsi, l’historien aurait ajouté, selon sa méthode ordinaire (1), le mot hue aux mots : ubi de Cœsaris adventu cognovit.
Cette phrase n’est, selon nous, que la répétition de celle qu’il a faite précédemment : disant qu’il alla le plus secrètement qu’il put de Tienne chez les Lingons, afin que les Arvcrnes n’eussent pas connaissance de son arrivée, dont ils furent pourtant informés après la réunion de ses différents corps : priusquam de ejus adventu Arvernis nuntiari posset. Hac re cognita. . .
Or, si Vercingétorix connut bientôt la venue de César chez les Lingons, comment, étant si bien renseigné, n’aurait-il pas appris aussi vite - sa marche sur Agendicum et le siège de Yellaunodunum, qui arrêta les légions durant quatre à cinq jours; pourquoi n’aurait-il pas, dès ce moment, abandonné le siège de Gergobina pour aller sur la frontière septentrionale des Bituriges avant que l’armée romaine l’eût franchie ?
César emploie souvent au hasard le mot advenlus ; il dira, par exemple, dans sa campagne de Lutèce, que le chef gaulois manda les peuples des nations voisines aussitôt qu’il sut l’arrivé de Labiénus sur les terres des Parisii : cujus de adventu ab hostibus cognito (libre vu). Lés événements prouvent qu’ils y étaient réunis bien auparavant.
L’opinion de d’Anville pourrait encore être renversée de fond en comble par les objections su s :
1° Comment supposer que le go* romain ait passé
(4) Noue ne citerons que les deux exemples Hue [ Vesontio ]. , .
contendit (lib. l). Hue [ Genabum ] biduo Cœsar pe, vu).
devant Avaricum sans s’y arrêter, sans même en parler, pour aller faire le siège d’une petite place située à 3 lieues plus loin, et d’où il serait revenu devant le fameux oppiduml Ne dit-il pas, d’ailleurs, qu’il rencontra Noviodunum aussitôt qu’il fut entré chez les Bituriges ?
2° Nohan est à une lieue et demie de la voie que les légions auraient suivie pour s’y rendre ; Noviodunum devait être sur la même voie : positum in via.
3° Comment les renforts envoyés par Vercingétorix pour défendre Avaricum auraient-ils pu y arriver si l’armée romaine se fût trouvée entre cette place et les forces des Arvernes?
4° Si le chef gaulois se fût arrêté devant Nohan, il n’aurait pu donner aux Bituriges l’ordre d’incendier leurs villes, de détruire les biens des campagnes, alors que la majeure partie du pays aurait été envahie par les légions.
5° Nohan est à 3 lieues de Bourges. Si César eût quitté Nohan pour marcher contre Bourges en même temps que Vercingétorix allait camper vers Baugy, leur direction eût été différente dès le point de départ, et le général gaulois n’aurait pu exécuter plusieurs marches derrière les légions qui n’auraient eu , elles, qu’une demi-étape à parcourir pour arriver devant Avaricum.
Nous n’avons que cette dernière objection à faire touchant Neuvy-sur-Barangeon; car ce lieu n’est qu’à 3 lieues 1/2 au nord de Bourges, et Vercingétorix n’aurait pas suivi l’armée romaine pendant deux heures sans être obligé de la quitter pour marcher sur Baugy.
On a découvert, il est vrai, à 3 kilomètres de distance de Neuvy, des restes de murs antiques que l’on a attribués à la forteresse de Noviodunum, erreur grave, car ces restes appartiennent à une villa gallo-romaine, comme l’indique le nom de Villate que porte le taillis voisin. Il est fâcheux que des antiquaires haut placés aient pris les murs d’une simple habitation pour ux d’une forteresse gauloise; nous crai-
gnons que d’autres savants , non moins autorisés , ne soient tombés dans le même écueil.
Nous arrivons à Nouan-le-Fuzelier. D’Anville prétend que ce lieu, situé à l’extrémité méridionale du diocèse d’Orléans, n’était pas chez les Bituriges : assertion difficile à prouver, car on sait que la création des évêchés fit subir des changements notables aux limites des anciens peuples. N’avons-nous pas vu d’ailleurs que César ne se sert pas de l’expression introduxit, mais qu’il use du mot pervenit pour indiquer, après son départ d’Orléans, son arrivée sur les terres des Bituriges?
Nous admettons cette localité, parce qu’elle est plus éloignée de Bourges que Neuvy, parce qu’on doit croire que Vercingétorix s’y était porté pour interdire aux légions l’entrée du pays, parce qu’il existe sur le territoire de cette commune un lieu dit Vieux-Château-de-Courcimont qui n’est autre que Yoppidum antique. 11 était établi sur un massif haut de sept mètres, long d’un kilomètre et large de quinze mètres, protégé d’un côté par une vallée, et de l’autre par la petite rivière de Néan.
Le nom de Nouan est écrit Novan dans des chartes du xn' et du xiu e siècle conservées aux archives du château de Moléon (1), et l’on ne pourrait se dissimuler que Novan et Néan ne soient une contraction de Noviodunum.
Ce point admis, il nous reste à rechercher quel dut être le dernier itinéraire des deux armées. Si, à la nouvelle de la marche et des premiers succès de César, Vercingétorix abandonna le siège de Y oppidum des Boïens pour aller au-devant des légions, il dut suivre la voie antique de Bourbon-l’Archambault à Noviodunum, passant par Limoise, Sancoins, Bourges, Alloguy, Neuvy-sur-Barangeon et Salbris.
A Salbris, il sut que César assiégeait Noviodunum. Ne voulant pas attaquer l’armée romaine il dut s’établir dans
(4) Renseignement communiqué par le tri:* , \- M. Alix, curé de
Nouan le-Fuzelier.
une bonne position sur la Saudre, vers Pierrefitte, d’où il envoya sa cavalerie du côté de la place assiégée. Ses escadrons, bientôt chargés par ceux des Romains, rétrogradèrent sur leur camp et ne purent éviter la rencontre sanglante qui eut lieu dans la plaine des Tombelles, voisine de Pierrefitte, et où il existe une grande quantité de tumuli renfermant des squelettes humains et des ossements de chevaux.
Vercingétorix, contrarié de cette défaite, résolut de ne pas aller à la rencontre des légions, mais de se porter seulement derrière elles pour les suivre à petites journées : minoribm Cœsarem itineribus subsequitur.
11 est évident que la distance de Nouan à Bourges, qui est de 15 lieues, put lui permettre de faire ainsi deux ou trois petites étapes, même en abandonnant la voie A'Avaricum dès Saint-Éloi, pour gagner, par Fussy, Saint- Germain-du-Puy et Villabon, les bois et les marais de Baugy, situés à 5 lieues à l’est de Bourges.
C’est à Baugy que nous l’avons laissé, en même temps que les légions devant Avaricum. Il pouvait, dans cette position, être fort bien renseigné sur les opérations du siège, y rester, car on ne pouvait pas l’atteindre dans ses marais, ou bien en partir, en cas d’insuccès, pour gagner l’Arvernie, sans crainte d’être coupé par les légions.
César campa devant Avaricum, dans un lieu étroit mais accédant à la place et n’étant fermé ni par la rivière, ni par les terrains marécageux : quœ intermissa a flumine et palude aditum.... angustum habebat. Il y établit ses machines, car l’assiette de Y oppidum ne permettait pas d’y faire une contrevallation.
Bourges offre encore aujourd’hui dans sa physionomie générale l’aspect qu’elle présentait lorsque César l’assiégea. Elle est sur une hauteur qui s’abaisse vers le nord et l’ouest, entourée d’eau de toutes parts, excepté du côté du sudouest, où elle se rattache aux plaines qui s’étendent vers le Bourbonnais. On i trouve les traces du camp de César sur
un exhaussement de terrain voisin de la ville, maintenant garni de maisons et appelé : faubourg du château de Castra, nom significatif employé dans les plus anciens titres qui concernent cette portion si intéressante de la cité de Bourges.
Le général gaulois, dans le poste qu’il avait choisi, était informé chaque jour de ce qui se passait parmi les défenseurs de la place, donnait des ordres, et fondait à l’improviste sur les détachements romains forcés d’aller au loin pour se procurer des fourrages.
Les légionsfurentplusieursjourssans pain etne vivant que de bétail. César les encourageait au travail, leur disant qu’il lèverait le siège si elles ne pouvaient en supporter les incommodités. Elles le prièrent d’abandonner cette idée et de ne pas leur faire subir un pareil affront.
Comme les tours étaient déjà près des murs, César sut que Vercingétorix s’était approché de la ville avec de la cavalerie et de l’infanterie, pour dresser une embuscade aux Romains, espérant qu’ils y viendraient fourrager le jour suivant. Le lieu où il campa doit être, d’après les recherches de la science moderne, sur le territoire de Mallebranches, hameau de Moulins-sur-Yèvre, un peu plus au nord que Baugy, où l’on remarque des terrassements qu’on attribue improprement à César. Le général romain, croyant pouvoir les surprendre, part vers minuit, arrive le matin devant leurs quartiers, qu’il trouve établis sur une colline protégée par des marais et une rivière dont ils avaient coupé tous les ponts : interruptis pontibus. Ne jugeant pas à propos de les attaquer dans un lieu si fort, il retourna le même jour à son camp et poursuivit le siège comme auparavant. Les Bituriges lui opposèrent toutes sortes d’artifices : ils accrochaient avec des nœuds coulants les faux dont on se servait pour démolir la muraille ; ils ruinaient les batteries en les minant à la base, à la faveur de conduits souterrains ; ils faisaient des sorties et jetaient de la poix bouillante sur les ti >\ ailleurs romains ;
enfin ils étaient parvenus à élever un parapet garni de tours couvertes de cuir.
Malgré les pluies, qui vinrent ajouter à la difficulté du siège, les légionnaires, après vingt-cinq jours de travail, parvinrent à élever une terrasse de trois cent trente pieds de large sur quatre-vingts de hauteur, laquelle touchait presque au mur de la ville. Les assiégés y mirent le feu par leurs conduits souterrains , en y jetant des fagots enflammés et de la poix brûlante. César remarqua que plusieurs furent tués successivement en venant l’un après l’autre à la même place jeter dans le feu des boules de suif et de poix qu’on leur donnait de main en main ; dans le même temps ils firent une sortie pour attaquer les quartiers romains.
Leurs efforts ayant été vains , ils se réunissent et concertent d’abandonner la ville. Leurs femmes, qui en ont connaissance, les conjurent de ne pas les laisser seules jjvec leurs enfants à la merci des Romains. Ne pouvant changer leur résolution, elles en préviennent les assiégeants ; ceux-ci redoublent de surveillance et contraignent les Gaulois à rester dans leurs murailles.
César, jugeant le moment opportun de tenter une attaque sérieuse, fait entrer le lendemain ses soldats dans la tranchée et les mène à l’assaut. Ils montent de tous côtés et enlèvent la place. Les Bituriges repoussés vont se former en coin sur la place publique et dans les carrefours : dejecti in foro ac locis patentioribus cunealim constiterunt. Mais, bientôt repoussés, ils jettent bas les armes et s’enfuient. Tous sont égorgés aux portes. Les Romains, irrités du massacre d’Orléans, ne pardonnent ni à l’âge ni au sexe. Ceux qui étaient sortis de X oppidum sont poursuivis et tués par la cavalerie, si bien que, sur les quarante mille assiégés, il n’y en eut que huit cents qui purent gagner le camp de Vercingétorix.
Si ce général eût opéré une utile diversion sur les derrières des assiégeants, il aurait pu contrarier leurs entreprises; mais il aima mieux rester inactif et fidèle à son plan de tout
détruire autour de l’armée romaine. Cette tactique pratiquée sans discernement est mauvaise, aussi les Gaulois l’en puniront-ils devant Alesia, en le rendant victime du funeste enseignement qu’il leur avait donné. Il se contentait de ramasser, pendant la rigueur du siège, des valets de l’armée dans ses courses, et les contraignait de dire, devant les siens, qu’ils faisaient partie des légions : milites se esse legionarios.
Le jour où il s’était approché plus près de la ville que de coutume , il n’avait même pas pourvu l’armée d’un chef en son absence. On le lui reprocha ; il répondit qu’il avait craint que son remplaçant ne cédât à leurs instances et ne livrât bataille aux Romains : ne is multitudinis studio ad dimicandum impelleretur.
Les siens l’accusèrent encore de ne pas avoir attaqué les légions lorsqu’elles s’étaient présentées devant lui, et de paraître plutôt désirer tenir l’empire des Gaules de la main de César que du vœu des Gaulois. Orateur habile et sachant dominer les clameurs de la foule, il s’écria que les Romains devaient plutôt leurs victoires à la ruse qu’à leur propre valeur ; qu’en faisant défendre la place il n’avait cédé qu’à l’imprudence de tous; que le mal serait bientôt réparé par le soulèvement général des nations gauloises ; qu’en attendant on devait se retrancher à la manière des Romains, afin de pouvoir soutenir leurs attaques avec plus de sécurité : interea œqaum esse ab iis, commuais salutis causa , impetrari ut castra munir e instituèrent, quo facilius hoslium repentinos impetus sustinere possent. Sa harangue, reçue avec applaudissement, lui valut un grand renom de prudence pour le conseil qu’il avait donné de brûler Avaricum.
Si les Gaulois ne commencèrent à se retrancher qu’à cette époque : Primumque eo tempore Galli castra munire instituerunt, on ne doit donc pas s’attendre à rencontrer beaucoup de traces de leurs camps , puisque le premier ne fut élevé que pendant la septième année de la conquête.
Enfin Vercingétorix fit armer et équiper ceux qui s’étaient enfuis du sac d’Avaricum, et, pour remplir le vide qui existait dans ses troupes , il prescrivit à plusieurs nations de lui envoyer des renforts certain jour marqué : quem et quam ante diem in castra adduci velit. Il exigea même tous leurs archers, dont la Gaule était bien pourvue : sayittariosque omnes, quorum erat permagnus numerus in Gallia, conquiri et ad se mitti jubet. 11 y avait donc beaucoup d’hommes munis d’arcs et de flèches dans les armées gauloises.
Sur ces entrefaites, Teutomat, fils d’Ollovic, roi des Nitiobriges (d’Agen), déclaré ami du peuple romain, vint rejoindre Vercingétorix avec plusieurs escadrons levés en Aquitaine.
César fait un grand éloge des défenseurs d’Avaricum , qui se montrèrent braves jusqu’à la témérité. Il parle, au sujet de ce mémorable siège, des murailles militaires des villes de la Gaule : elles étaient composées de rangs de poutres mises à plat et superposées en échiquier, ayant leurs intervalles remplis de terre et de cailloux , ce qui les mettait à couvert du feu et les rendait peu sensibles aux efforts du bélier. Ces poutres ayant ordinairement quarante pieds de long, la muraille avait aussi quarante pieds d’épaisseur et ne pouvait être ni enfoncée ni démolie.
11 resta plusieurs jours à Avaricum, où il trouva des vivres en abondance et fit reposer son armée. L’hiver tirait à sa fin; César désirait attirer l’ennemi en plaine , quand les principaux de Bibracte vinrent lui représenter que leur pays était divisé en deux factions qui venaient d’élire chacune un souverain magistrat : l’un, Convictolitan, jeune homme de grande espérance, l’autre, Cotus, de famille ancienne, dont le frère, nommé Védéliac, avait exercé la même charge l’année précédente.
Bien qu’il lui importât de poursuivre Vercingétorix, il craignit néanmoins que l’une ou l’autre faction n’apportât des troubles dans un État florissant qu’il avait toujours com-
blé de faveurs. Il cita devant lui le sénat et les deux concurrents à Decize, ville éduenne, car les lois de ce pays défendaient au premier magistrat d’en sortir : Decetiam ad se evocavit. César s’y rendit avec ses légions et dut passer par Noviodunum (Nevers), puisqu’il dira bientôt qu’il y avait réuni les otages de toute la Gaule, porté ses approvisionnements de blé, la caisse de l’armée, une partie du bagage des légions et des siens propres : Hue Cœsar omnes obsides Galliæ , frumentum , pecuniam publicam , suorum atque exercitus impedimentorum magnam partem contulerat. Or, pour qu’il ait porté et déposé jusqu’à ses propres bagages à Noviodunum où il n’était jamais entré, il est de toute convenance qu’il y ait passé en se rendant à Decize. Du reste, le bagage des légions ne devait pas être considérable , puisqu’on avait laissé celui de toute l’armée à Agendicum : impedimentis totius exercitus re/iclis.
Si l’armée se débarrassait en route de choses qni l’encombraient, la charge du soldat n’en était pas pour cela moins pesante; car nous voyons dans Vegèce qu’il portait en tout temps : deux sabres, des javelots, un bouclier, des vivres pour plusieurs jours, une bêche pour faire des terrassements, un panier servant à transporter les gazons, une scie et une cognée, une courroie et des cordes.
Puisque César passe par Nevers et ne va pas attaquer Vercingétorix dans ses marais, il faut nécessairement qu’il laisse l’armée gauloise sur sa droite, et suive l’antique voie d’Avaricum à Sincerra (Sancerre), où il traversera la Loire pour gagner Decize par Meuve ( Massala ) et Noviodunum.
Dès que les légions eurent tourné la position de Vercingétorix, ce chef dut se porter sur la rive gauche de l’Ailier, vers Apremont ou la Veurdre, pour observer les gués de la rivière et les mouvements ultérieurs de l’armé romaine.
Après avoir entendu à Decize les Éduens des deux partis et pesé leurs griefs, César contraignit Cotus à résigner la souveraine magistrature, parce que , dans ce pays, deux
frères ne pouvaient exercer successivement cette charge du vivant l’un de l’autre. Il ordonna de reconnaître Convictolitan, nommé par les druides suivant l’usage de la cité : qui per sacerdotes more civitatis... esset creatus, potestatem obtinere jussit. C’est la première fois que l’on remarque l’intervention des druides dans un pareil acte. Les mots more civitatis indiqueraient même que cet usage n’était pas général et n’existait peut-être que chez les Éduens, où ces prêtres auraient eu plus d’autorité que partout ailleurs. N’avons-nous pas déjà vu le druide Divitiacusen mission près de César en compagnie de Liscus, premier magistrat de la cité?
Après ce décret, le général romain engagea la nation à vivre en paix. 11 lui demanda dix mille hommes de pied et sa cavalerie pour les répartir dans des postes susceptibles d’assurer la circulation des vivres de l’armée : quœ in præsidiis rei frumentariœ cotisa disponeret. Telle est l’origine des forts et des castella romains élevés sous l’Empire, et dont les restes se trouvent encore sur beaucoup de points de notre pays.
César dut enlever dès l’instant même quelques escadrons gaulois commandés par Éporédix et Virdumare, que nous allons bientôt voir avec lui sous les mure de Gergovie, et promit aux Éduens que sitôt la Gaule vaincue : Gallia devicta, il les récompenserait des services qu’ils lui auraient rendus. Rien de plus humiliant ne saurait être dit à des hommes qui n’auraient pas perdu tout sentiment de nationalité.
11 divisa ensuite son armée, donna quatre légions et de la cavalerie à Labiénus pour les conduire chez les Sénons et les Parisii : Quatuor legiones in Senones Parisiosque Labieno ducendas dédit. 11 ne se réserva que six légions et la moitié de sa cavalerie.
Ce passage présente la difficulté suivante : César avait laissé deux légions à la garde du bagage à Agendicum. 11
était parti avec huit. Il en donne maintenant quatre à Labiénus, il ne doit donc lui en rester que pareil nombre ; cependant il en aura six pour le reste de son expédition. Il y a donc lieu de croire, bien qu’il ne le dise pas, que les deux légions restées à Sens étaient venues le rejoindre pendant le siège d’Avaricum, et avaient laissé le bagage à la garde du corps de recrues qui était dans la place et qui remplira le même office pendant la campagne de Labiénus contre les Parisii.
On pourrait encore expliquer de la manière suivante le même texte : Labiénus ne serait parti de Decize qu’avec deux légions pour rallier celles d’Agendicum. Alors les mots quatuor legiones ducendas dédit n’exprimeraient pas qu'il en eut quatre à conduire de Decize à Sens, mais qu’on lui en attribua quatre, composées de celles qu’il amenait avec lui et des deux autres restées à Agendicum, pour les conduire ensemble sur les terres des Sénons et des Parisii, où il était question de porter la guerre.
César, de son côté, se mit en marche avec six légions et ce qui lui restait de cavalerie, pour atteindre la Gergovie des Arvernes en suivant le cours de l’Ailier : sex ipse legiones in Arvemos ad oppidum Gergoviam secundum / lumen Elaver duxit ; c’est-à-dire qu’il prit la route antique de Decize à Bourbon-l’Archambault, la quitta à l’endroit où elle traversait l’Ailier, à quelques lieues au nord de Moulins, et qu’il remonta le coure de cette rivière sur la rive droite.
Vercingétorix, en observation du côté opposé, suivit de flanc la marche de César et fit couper tous les ponts qu’il rencontra : Vercingétorix , omnibus interruptis pontibus ejus fluminis, ab altéra Elaveris parte iterfacere cœpit.
Les deux armées étaient toujours en présence, campaient en face l’une de l’autre, et le chef gaulois plaçait des postes afin d’empêcher les Romains d’établir un pont sur la rivière. Comme elle n’était pas guéable avant l’automne, ce qui n’a plus lieu aujourd’hui, César dut.agir de ruse et camper dans
un lieu couvert, non loin d’un pont que Vercingétorix avait fait détruire. Le lendemain, il laissa deux corps cachés dans les bois et fit continuer la marche des autres, après en avoir retenu quelques cohortes afin que le nombre des légions qui se portaient en avant ne parût pas diminué. Lorsqu’il les crut assez éloignées, il fit refaire le pont sur les piles qui étaient restées debout], et, après l’avoir traversé avec son armée, il campa dans un lieu sûr et rappela les légions qui avaient toujours marché de concert avec les Gaulois. Vercingétorix, ayant appris ce mouvement de l’armée romaine et ne voulant pas être forcé de combattre, s’éloigna à grandes journées. César le suivit et arriva devant Gergovie après cinq jours de marche depuis son départ de la rivière : ex loco quintis castris Gergoviam pervenit.
Tel est, à peu près, le récit littéral de César, que de savants interprètes ont trouvé fort obscur bien qu’il paraisse pourtant assez clair : en effet, le plan que le général romain avait conçu pour traverser la rivière dut être dérangé par la marche de Vercingétorix et la destruction de tous les ponts. L’Allier, qui couvrait Gergovie, se trouvait entre les deux armées. Le chef arverne dut en faire garder les gués et suivre pas à pas les légions. Cette tactique embarrassa César. 11 agit de ruse pour rentrer sur la rive gauche. Vercingétorix n’eut pas le discernement de s’en apercevoir. Les légions, une fois passées , se trouvèrent derrière lui et marchèrent à la suite de son armée. Il se vit alors contraint d’aller se renfermer dans Gergovie, où il dut être rejoint par le Cadurce Luctérius, envoyé au commencement de la campagne du côté de Rodez, lequel nous apprendra (lib. vm) que, fidèle à la fortune de la Gaule, il fit partie de l’armée de Vercingétorix et des assiégés d 'Alesia.
Des antiquaires du pays pensent que César, après avoir suivi jusqu’à Moulins les bords de la rivière, atteignit Bessey et ne dut rencontrer le pont qu'il traversa qu’en face de Varenne. Cette opinion est confirmée par le travail de
M. E. Tudot qui , dans sa carte des antiques voies du département de l’Ailier, fait passer celle d’Autun à Clermont- Ferrand, par Yarenne où elle se retrouve de l’autre côté de la rivière, ensuite par Yichy d’où elle atteignait Y oppidum des Arvernes.
A Yarenne, dont les environs sont encore couverts de bois, César n’était plus qu’à 19 ou 20 lieues de Gergovie. 11 dut s’y porter par Saint-Pourçain, Gannat, Riom, et arriver devant la place le cinquième jour : quinlis castris, c’est-àdire après quatre jours de marche ordinaire, car une partie du premier dut être consacrée à rappeler et réunir les cohortes qui étaient allées en avant. On ne se mit donc en route que le soir, et l’on arriva le cinquième jour d’assez bonne heure devant la place , puisqu’on eut le temps de la reconnaître et de faire quelques escarmouches.
Gergovie était située sur l’éminence qui porte actuellement le nom de Gergoie et se trouve à 6 kilomètres au sud-est de Clermont-Ferrand. Son plateau est de forme quadrilatérale. Les deux plus grands côtés regardent le nord et le midi.
Cette éminence est isolée sur trois faces (est, sud et nord). Au septentrion se voient les monticules de Merdogne et de la Roche-Blanche. La corne sud-ouest est le seul point du massif qui soit accessible ; elle est toutefois protégée par une chaîne de montagnes qui l’étreignent et n’en sont séparées que par un col fort étroit. Au sommet de cette chaîne existent les plateaux de Jussat, de Rizerolles et, un peu en arrière, l’éminence de la Croix-Saint-Roch. Ces différentes positions joueront un rôle important pendant les opérations du siège.
On a dernièrement reconnu que la partie accessible du massif avait été barrée par une muraille de un mètre vingt centimètres d’épaisseur , composée de grosses pierres liées avec du ciment. On doute que ce travail remonte au temps de Vercingétorix. Peut-être n’aurait-on pas tort si Gergovie eût été placée dans la Gaule centrale ou dans la Belgique ;
mais l'Arvernie, qui touchait à la Province, a bien pu . emprunter dès cette époque à l’art romain l’art d’exécuter ses habitations privées et ses murailles militaires.
César , ayant reconnu que les contours de l 'oppidum présentaient un accès difficile, désespéra de l’emporter d’assaut. 11 ne jugea cependant pas à propos d’en former le siège avant d’avoir pourv u aux approvisionnements.
11 s’établit au midi de la place, devant Vercingétorix , qui campait sur les pentes de la montagne, depuis le milieu jusqu’au sommet, et dont les troupes étaient disposées séparément et à peu de distance les unes des autres. Leur aspect était terrible, et le chef gaulois ne laissait passer presque aucun jour sans faire combattre sa cavalerie , qu’il entremêlait d’archers. Au pied de la ville se trouvait une colline bien fortifiée et escarpée de toutes parts ; si les assiégeants s’en emparaient, ils ôtaient aux assiégés la commodité de l’eau et du fourrage. César , qui s’en aperçut , sortit secrètement de ses quartiers dans le silence de la nuit, en chassa la garde ennemie et y établit deux légions. Il joignit ce monticule à son camp par un double fossé de douze pieds , afin d’être à couvert des attaques subites des assiégés et de pouvoir circuler librement d’une enceinte à l’autre : fossamque duplicem duodénum pedum a majoribus castris ad minora perduxit, ut tuto ab repentino hostium incursu etiam singuli commeare possent. On remarquera que César ne désigne ici qu’une seule mesure; mais on doit naturellement l’appliquer tant à la largeur qu’à la profondeur du fossé.
Il parle pour la première fois de son camp, sans dire s’il était en plaine ou sur une hauteur. Des études locales l’ont fait placer sur le coteau de Chignat, où l’on remarque quelques terrassements antiques, et près duquel ont été trouvés des ossements d’hommes et d’animaux.
Le petit camp a été reconnu sur la Roche-Blanche. Ces deux positions, situées en avant de la rivière de l’Àuzon,
devaient, en effet, intercepter l’eau et le passage aux assiégés.
Pendant que ces préparatifs avaient lieu , Gonvictolitan , chef des Éduens, réellement attaché au parti gaulois que représentaient les Arvernes , envoyait , sous le commandement de Litavic, les troupes que César avait demandées, c’est-à-dire dix mille hommes de pied et ce qui restait de cavalerie. Avant le départ de Litavic, Convictolilan lui fit envisager que leur pays seul retardait la liberté des Gaules , et que les Romains seraient contraints de se retirer si les Éduens les abandonnaient. Litavic l’approuva et promit de se mettre à la tête de l’entreprise ; mais, ne pouvant l’exécuter chez ses concitoyens dont les sentiments étaient partagés , il préféra se mettre en route ; puis, arrivant à 1 1 lieues environ de Gergovie : millia circiter xxx ab Gergovia abesset , il se présenta devant les siens, les larmes aux yeux, et leur dit que toute la cavalerie éduenne emmenée par César était détruite, et que ses chefs, Yirdumare et Eporédix, avaient été massacrés sous prétexte de trahison. Tous, à cette nouvelle, se soulèvent et demandent à Litavic de pourvoir à leur salut. Il répond qu’il n’y a pas d’autre parti à prendre que d’aller rejoindre Vercingétorix. Ils acceptent, pillent un convoi de vivres envoyé au camp et tuent les soldats romains qui l’escortaient. C’était probablement le premier convoi sorti de Bibracte depuis l’entrevue de Decize.
Litavic envoie aussitôt des messagers pour aller raconter la même imposture aux Éduens et les exciter à se venger comme il avait fait.
César apprit ces choses vers minuit, par Eporédix luimême, qui le pria d’empêcher que son pays, séduit par les conseils de quelques jeunes extravagants, n’abandonnât l’alliance des Romains.
Ce récit inquiéta César ; aussi , sans balancer , il prend avec lui quatre légions , toute sa cavalerie , et ne perd pas de temps à resserrer son camp : nec fuit spatium tali
tempore ad contrahenda castra. Il laisse Fabius et deux légions pour garder tous les retranchements , tâche difficile avec si peu de troupes.
Après avoir fait un peu plus de 9 lieues , il rencontra les troupes rebelles : progressas millia passuam quinque et viginti , agrnen Æduorum conspicatus ; il les fit investir, les harangua, et fit paraître Éporédix et Virdumare dont on leur avait faussement annoncé la mort. Litavic , voyant que les siens reconnaissaient qu’il les avait trompés, s’enfuit avec quelques cavaliers et alla rejoindre Vercingétorix. César envoya de suite donner avis aux Éduens qu’il avait fait grâce à leurs troupes, auxquelles, selon les lois de la guerre, il pouvait ôter la vie.
L’endroit où cette rencontre eut lieu n’est pas facile à préciser; cependant on peut croire que les Éduens, venus par Diou-sur-Loire et par Varenne , ne traversèrent pas le pont de cette dernière ville , que César avait fait réparer ; car, en suivant la gauche de l’Ailier, ils se seraient heurtés contre l’armée gauloise, maîtresse de la campagne au nord de la place. Nous préférons admettre que de Varenne ils continuèrent à suivre la droite de la rivière jusqu’à Pont-du- Château, en passant par Puy-Guillaume, où César les aurait rencontrés.
Ce pont, existant à 2 lieues à l’est de Gergovie, était couvert par l’armée romaine , dont il assurait les communications avec le pays éduen.
César revenait à son camp et n’en était qu’à 5 lieues, lorsque des cavaliers envoyés par Fabius lui apprirent que ce général venait d’être attaqué par les Gaulois que relevaient sans cesse des troupes fraîches, et que les Romains étaient épuisés à cause de la grande étendue des retranchements sur lesquels ils étaient toujours en action : propter magnitudinem castrorum, perpétua esset iisdeni in vallo permanendum ; donc le petit camp n’avait pas été abandonné. Ils ajoutèrent que la grande quantité de flèches et de
dards lancés par les Arvernes avait blessé beaucoup de légionnaires; que Fabius, après la retraite des ennemis, avait fait exécuter quelques travaux supplémentaires , et qu’il s'attendait le lendemain à une pareille attaque. César hâta sa marche et rentra dans son camp avant le lever du soleil.
Cependant , à l’arrivée des premières dépêches de Litavic à Bibracte, les Éduens, n’écoutant que leur colère, pillent les citoyens romains, les massacrent ou les traînent en prison. Convictolitan se prêtait à ces violences afin d’engager tellement le peuple dans la sédition qu’il eût honte de se soumettre ensuite. Ils font, sur leur parole, sortir de Châlonssur-Saône Aristius, tribun des soldats, qui allait rejoindre sa légion : M. A ristium tribunum militum iter ad legionem facientem, fide data, ex oppido Cabillono educunt ; ils obligent des marchands romains qui se trouvaient dans la même place à suivre cet exemple et les dépouillent tous en chemin.
Mais, dès qu’ils eurent appris la soumission de leurs troupes, ils se repentirent, confisquèrent les biens de Litavic, ceux de tous ses frères , et envoyèrent des messagers pour faire des excuses à César.
Ces événements lui donnèrent de l’inquiétude ; le siège traînait en longueur, la Gaule se préparait à un soulèvement général ; il chercha, dit-il, un prétexte honorable pour quitter Gergovie , réunir toutes ses légions sans que son départ fût imputé à la crainte d’un revers ou ressemblât à une fuite : Consilia inibat , quemadmodum a Gergovia discederet, ac rursas omnem exercitnm contraheret, ne profectio nata a timoré defectionis similis fugœ videretur.
Pendant qu’il méditait cette pensée et visitait les travaux du petit camp, il aperçut vide une colline que les ennemis avaient toujours gardée (nécessairement celle de Jussat). Il en demanda la raison aux transfuges; ils lui dirent que les Gaulois craignaient pour une autre colline (celle de Rizolles) dont les pentes se liaient aux avenues de l’ oppidum; car si
les Romains , déjà maîtres de la montagne du Petit-Camp (la Roche-Blanche), s’en emparaient, la place se trouverait entièrement bloquée ; que c’était pour fortifier cette position que Vercingétorix avait fait quitter celle qu’on voyail maintenant dégarnie.
César exploita cette crainte des Gaulois. Il projeta de simuler une attaque du côté qu’ils renforçaient afin d’y attirer l’ennemi, qui laisserait dégarni les pentes de Y oppidum dont s’empareraient les légions pour entrer dans la place.
A la pointe du jour, il envoie derrière la colline où les Àrvernes s’étaient portés une légion, de la cavalerie et des muletiers auxquels il donne des casques, leur recommandant de faire un peu de fracas.
Les Gaulois tombent dans le piège. Ils envoient leurs troupes de ce côté et dégarnissent leurs anciennes positions. César fait défiler peu à peu ses troupes du grand camp dans le petit pour qu’elles ne soient pas aperçues de la ville , et avertit ses lieutenants de modérer l’ardeur du soldat, afin que le désir de combattre ou de piller ne le porte trop en avant ; après quoi il donne le signal et ordonne aux Éduens auxiliaires de gravir la montagne par le côté droit.
Du pied de la colline au mur de la ville il y avait douze cents pas (près de dix-huit cents mètres) . Le circuit qu’on était obligé de faire pour adoucir la pente augmentait encore cet espace. Vers le milieu du coteau les Gaulois avaient construit un mur de grosses pierres, haut de six pieds, pour affaiblir les attaques; donc on avait l’espace d’un kilomètre à gravir pour arriver au premier mur, et de 2 kilomètres pour atteindre celui de Y oppidum.
Les Romains arrivent à la première enceinte, la franchissent et s’emparent de trois quartiers du camp ennemi, ce qui s’exécute si promptement que Theutomat, roi des Nitiobriges, surpris dans sa tente où il reposait, eut beaucoup de peine à se sauver des mains des pillards, nu depuis les épaules jusqu’à la ceinture et sur un cheval blessé : superiore cor -
poris parte nudata, vulnerato equo, vix se ex manibus
prœdantium militum eriperet.
Quoi! le roi des Nitiobriges, qui devait être entouré des hommes de sa nation , est surpris par une bande de pillards au moment où il faisait la méridienne dans sa tente , sans qu’il se soit trouvé un seul factionnaire pour crier aux armes pendant que les Romains faisaient leur pénible ascension . et que tout était en mouvement depuis le matin sur l’autre flanc de la montagne. Il y a évidemment ici quelque chose de torturé dans le récit de l’historien.
César avait alors, dit-il, atteint le but qu’il s’était proposé : consecutus id quod animo proposuerat. Quel but? il aurait bien fait de l’expliquer. Avant d’engager l’action , il avait remarqué que les camps de l’ennemi étaient vides : vacua castra hostium conspicatus. Était-ce un moyen de rabaisser la fierté gauloise que de s’emparer de positions qui manquaient de défenseurs ?
Satisfait néanmoins de ce succès, il fait sonner la retraite et retient la dixième légion qui était prête à tenter l’escalade. Les quinze mille hommes entrés dans les camps gaulois, n’ayant pas entendu le rappel , continuent le combat et poursuivent l’ennemi jusqu’aux portes de l 'oppidum. Pourquoi les'Gaulois se dirigent-ils vers ces portes? Elles sont fermées, puisque le centurion Pétréius tâche d’en enfoncer une, et son collègue Fabius est obligé de gravir par escalade le mur d’enceinte avec deux ou trois soldats.
Alors toutes les femmes de la ville, croyant la place prise, arrivent sur le rempart et , tendant les bras aux Romains , leur présentent leurs enfants, les conjurent d’avoir pitié d’elles et de ne pas les traiter comme celles d’Avaricum. C’est le tableau obligé et habituel que font en pareille circonstance tous les historiens de l’antiquité.
Bref, si César, qui était en observation sur les hauteurs du petit camp , eût vu ses trois premières légions entrer dans la place, il aurait lancé les autres après elles. Gergovie était
prise ; l’armée de Vercingétorix obligée de se disperser ou de se rendre. Ce plan fut déjoué par le courage des seuls Gaulois restés dans les camps, et même en si petit nombre qu’on croyait ces positions complètement dégarnies. César s’est bien gardé d’en convenir.
On était à cette phase de l’entreprise lorsque les Arvernes, qui s’étaient portés de l’autre côté de Y oppidum , le croyant menacé , apprirent que les Romains étaient dans leur camp. Ils envoient de suite leur cavalerie devant eux et arrivent en foule du côté de l’attaque. La partie n’était plus tenable pour les légionnaires, fatigués de leur course et du combat qui avait longtemps duré. Ils ne peuvent résister à tant d’ennemis. Fabius et ceux qui avaient escaladé avec lui la muraille de X oppidum sont massacrés et précipités du haut du rempart.
César, désespérant de l’entreprise, envoie Sextius avec quelques cohortes pour empêcher l’ennemi de poursuivre les siens dans le cas où ils seraient repoussés ; lui-même s’avance avec une légion pour attendre l’issue du combat.
Tandis qu’on se battait avec courage des deux côtés, les Éduens, qui avaient reçu l’ordre de prendre part à l’action, parurent sur le flanc des Romains qui en furent trèseffrayés, car les Éduens avaient des armes semblables à celles des autres Gaulois; et, bien qu’ils s’avançassent l’épaule droite nue, signe ordinaire de paix, les légionnaires crurent que c’était un stratagème pour les tromper : quod insigne pacatis esse consueverat, tamen id ipsum sui fallendi causa milites ab hostibus factum existimabant.
Bref, les Romains, pressés par le nombre et repoussés jusqu’au pied de la colline, perdirent quarante-six centurions et près de sept cents soldats. Vercingétorix, qui était descendu jusqu’aux racines du mont, ramena les siens dans leurs camps : Vercingétorix ab radicibus collis suos intra munitiones reduxit.
11 est évident que les Romains n’exécutent pas une
retraite volontaire ; qu’ils sont poussés l’épée dans les reins sur un espace de 2 kilomètres, à la vue de César, qui ne fait rien pour les renforcer. Ne fut-ce pas une de ces dures nécessités si communes à la guerre qui le forcèrent d’agir ainsi, et ne craignit-il pas de voir toute son armée se fondre sous ces funestes murailles?
Ce résultat était une véritable défaite. Au lieu d’en convenir, César préfère blâmer ses soldats de leur témérité et de leur imprudence, manière fort adroite de les consoler.
Quelques historiens de l’antiquité se sont permis d’apprécier autrement que lui les conséquences de ce fameux siège. Pollion dit que les Commentaires ne sont pas écrits avec toute la bonne foi désirable : parum integra fide scriptos ; Orose (lib. vi), qu’une partie de l’armée romaine fut détruite et que César fut obligé de s’enfuir ailleurs; enfin Sidoine- Apollinaire ajoute que les légions repoussées de Gergovie eurent peine à se maintenir dans leur camp : miles castris vix restitit ipsis. La postérité n’a pas été plus dupe que les contemporains des paroles étudiées du conquérant.
11 offre la bataille le lendemain, après s’étre retranché dans une position convenable : aciemque in idoneo loco construit; il rentre dans son camp, voyant qu’on ne vient pas l’attaquer. La même manœuvre ayant eu lieu le lendemain sans plus de succès, il part, pensant avoir assez fait pour diminuer la vanité des Gaulois : satis ad gallicam ostentationem minuendam, fausse appréciation tenant à l’amour-propre blessé , car le bruit de sa défaite se répand partout comme l’éclair et arrive jusque sous les murs de Lutèce , dans le propre camp de Labiénus.
La route de la Province lui étant interdite à cause de la difficulté des chemins , il désire ardemment rejoindre Labiénus et ses légions : quod adjungi Labieno , atque iis legionibus... vehementer cupiebat, comprenant sans doute la faute qu’il avait faite de se séparer de son lieutenant et d’avoir si mal jugé des forces gauloises.
Il part pour le pays des Ëduens : in Æduos, castra movit, et, le troisième jour, il arrive sur les bords de l’Ailier sans être poursuivi : inaction que l’on devra toujours reprocher à Vercingétorix, car l’armée romaine pouvait être détruite si les troupes gauloises , victorieuses, fussent venues ajouter leurs efforts aux difficultés de la retraite. Mais l’Arvernie était délivrée; le chef arverne crut avoir assez fait pour la liberté de son pays et pour sa propre gloire. D’ailleurs, les tergiversations des Éduens paralysaient ses actes; ils ne s’étaient pas encore prononcés ; ce fut seulement quelques jours après qu’ils lui envoyèrent ostensiblement des députés : legatos ad Verdngetongem de pace et amicitia concilianda publiée missos.
César rétablit le pont de l’Ailier le troisième jour après son départ, et le fit passer à son armée : tertia die ad /lumen Elaver pontem refecit atque exercitum transduxit. Comme il avait offert la bataille avant de partir, il ne dut se mettre qu’assez tard en route le premier jour, et comme il arriva de bonne heure, le troisième jour, devant la rivière, sa marche ne doit donc représenter tout au plus que deux étapes ordinaires ou le parcours de 10 à 11 lieues. Ce motif nous fait placer devant Vichy ( Aquœ Calidœ) ce pont, qui devait être un de ceux que Vercingétorix avait détruits. Nous n’adopterons donc pas celui de Pont-du-Château comme le font quelques auteurs modernes, car, en partant de Gergovie , le général romain y serait arrivé en moins de trois heures.
D’autres ont confondu le pont de Vichy avec le premier sur lequel passa l’armée romaine, sans réfléchir que celui de Varenne était à cinq jours de marche de Gergovie, tandis que le second n’en était qu’à deux.
César ne dit-il pas, d’ailleurs, qu’il fit rétablir le pont de l’Ailier , ce qui n’aurait pas été nécessaire si c’eût été celui qu’il avait fait précédemment réparer ï
Il avait à peine franchi la rivière que Virdumare et Épo-
rédix , jeunes çhefs éduens placés à la tête de la cavalerie de leur nation, vinrent lui dire que Litavic, après avoir quitté Vercingétorix, était entré à Bibracle où il cherchait à soulever le pays; qu’il serait utile qu’il les laissât partir pour s’opposer aux entreprises de ce factieux. César y consentit, bien qu’ayant peu de confiance en leur fidélité. Arrivés à Noviodunum (Nevers), ils apprirent que le parti de Litavic l’emportait à Bibracte et que toute la nation se soulevait. Étant eux-mêmes entraînés, ils firent main basse sur la garde de Y oppidum : inter fectis Novioduni custodibus , sur les voyageurs, les marchands, et se partagèrent les deniers publics, les chevaux d'Espagne, ceux d’Italie achetés pour la guerre, et probablement les propres bagages de César. Après ce pillage , ils mirent le feu à la ville , ne pouvant la défendre , et disposèrent des troupes sur la Loire pour en interdire le passage à l’armée romaine.
Il est surprenant que César n’ait pas mieux pourvu à la sûreté d’une place contenant de si précieux dépôts et qu’elle n’ait été confiée qu’à de simples gardiens : custodes. Sa sécurité venait probablement de ce qu’elle appartenait aux Éduens, qui lui avaient toujours montré de la reconnaissance et de la fidélité.
De l’Ailier, il poursuivit sa route à grandes journées vers la Loire. Comme il n’est question ni de Decize ni de Nevers. récemment détruite et dont les ponts devaient avoir été coupés , nous pensons que ce fut sur la droite de ce dernier oppidum qu’il se porta pour traverser le fleuve, alors grossi par la fonte des neiges (on était donc aux approches du mois de mai). Croyant qu’il n’était pas possible de le franchir sans perdre pied, il allait y faire jeter un pont, lorsqu’il sut que la cavalerie venait de découvrir un gué. 11 en usa avec beaucoup de peine, car les soldats n’avaient pas du tout les bras libres pour soutenir leurs armes. L’ennemi, posté sur la rive opposée , se sauva à leur approche , abandonnant toutes ses provisions. Ainsi dégagé , César se mit en marche pour les terres des Sénons.
Il n’alla pas, verrons-nous, à Agendicum; il laissa donc Bibracte sur sa droite, Sens sur sa gauche, et marcha par Meuves ( Massala ) et Clamecy sur Auxerre ( Antissiodurum ), pour atteindre, de là, d’autres points plus éloignés qu’il ne mentionne pas et qu’il importera néanmoins de découvrir.
Pendant qu’il opérera ce mouvement, nous analyserons un épisode assez curieux de cette mémorable campagne.