‹ Conquête des Gaules analyse raisonnée des Commentaires de Jules CésarChapitre 31 sur 40 · EXPÉDITION DE LAB1ÉNL8 CONTRE LES PARISII · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE LAB1ÉNL8 CONTRE LES PARISII

On se rappelle que César étant à Decize, après le sac d’Avarieum, avait envoyé Labiénus à Sens pour marcher contre les Sénons et les Parisii.

Ce général , ayant laissé dans Agendicum , pour y garder ses bagages, les recrues nouvellement arrivées d’Italie, s’avança vers Lutèce avec quatre légions : cum quatuor legionibus Lutetiam proficiscitur .

Cet oppidum était situé dans l’île de la Seine que nous appelons maintenant la Cité : positum in insida fluminis Sequanæ. On croit qu’avant la parfaite consolidation de cette île les Parisii avaient leur oppidum au sommet de la montagne Sainte-Geneviève , que des médailles nomment : Collis Lucotitius. Ceci peut être exact , car le mot Lutetia est la forme contracte de Lucotitia , et le nom contracté doit toujours être postérieur à celui dont il dérive.

A la nouvelle de l’arrivée de Labiénus , les Parisii appelèrent à leur aide les troupes des nations voisines et en donnèrent le commandement à Camulogène, de la nation des Aulerces , général fort âgé , mais ayant une grande expérience des choses de la guerre : cujus adventu ab hoslibus cognito, magnœ ex finitimis civitatibus copiœ convenerunt. Summaimperii transditur Camulogeno Aulerco, qui, prope

confectm œtate, tamen propter singularem scientiam rei

militaris ad eum est honorent evocatus.

Il est d’abord impossible de prendre ce texte à la lettre et d’admettre que les Parisii aient eu le temps de réunir à Lutèce les nations voisines, à partir du moment où Labiénus entra sur leurs terres. On doit donc faire rapporter le mot adventu, souvent mal employé dans les Commentaires , à l’arrivée du général romain à Sens, lequel était parti de Decize avec ordre de soumettre les peuples du nord-ouest de la Gaule.

Les préparatifs de Labiénus donnèrent assez d’inquiétude aux Parisii pour qu’ils se tinssent sur leurs gardes et eussent réuni les contingents étrangers à Lutèce avant que les légions se fussent mises en marche pour s’y rendre. Ces contingents pouvaient naturellement se composer des Sénons de Melun, de Yéromandui (de Saint-Quentin), de Yélocasses (de Rouen), d’Aulerces (d’Évreux) et de Carnutes (de Chartres). Camulogène devait être Àulerce Éburovice et non de la tribu des Àulerces Cénomans ou Diablintes (du Maine et du Perche) , car ces deux derniers peuples étaient relativement trop éloignés des Parisii pour qu’on ait pu les comprendre dans le nombre de leurs voisins.

Le chef gaulois , voulant se mettre à couvert de l’armée romaine, remarqua l’existence d'un long marais aboutissant à la Seine et défendant le lieu qu’il occupait. 11 s’établit suites bords de ce marécage pour empêcher tes légions de le traverser : is, quum animadvertisset, perpetuam esse paludem, quœ influeret in Sequanam, atque ilium omnem locum magnopere impediret , hic consedit nostrosque transita prohibere instituit.

Ce lieu, protégé par un marais, était évidemment le mont Lucotitius, et 1e marais, celui de la Bièvre, s’étendant depuis l’embouchure de cette rivière jusqu’au delà d’Antony, et présentant un obstacle continu devant la montagne Sainte- Geneviève.

Labiénus arriva bientôt contre ce marécage par la route

gauloise qui côtoyait la gauche de l’Yonne et de la Seine.

Il avait remarqué, chemin faisant vers Melodunum (Melun) où il ne s’arrêta pas , un grand nombre de navires amarrés sous les murs de cette place.

Les chemins pratiqués dans le marais de Lutèce ainsi que les ponts indiqués par le nom de Bièvre [R riva) ayant été détruits, le général romain fit jeter immédiatement des claies , des fascines et de la terre afin de pouvoir le traverser * avec ses troupes : Labienus primo vineas aggere , cratibus atque agere paludem explere , atque iter munire conabatur.

Jugeant bientôt de l’inutilité de ses efforts , il décampa en silence , vers minuit , et partit pour Melodunum , place située dans une île de la Seine comme Lutèce : silentio e caslris m vigilia egressus, codem quo venerat itinere Melodunum pervertit. Id est oppidum Senonum in insula Sequanœ positum , ut paxdo ante Lutetiam diximus.

Des bords de la Bièvre à Melun il y a 10 lieues. Les légions, parties vers minuit avec peu de bagages, purent donc y arriver dès trois heures de l’après-midi du même jour.

Labiénus trouva environ cinquante navires devant Y oppidum. Les ayant fait joindre ensemble , il y mit des soldats, à la vue des habitants effrayés de la nouveauté de l’expédient, lesquels se rendirent , car la plus grande partie d’entre eux avait été convoquée pour la guerre : deprehensis navibus cir citer l celeriterque conjunctis, atque eo militibus imposais, et rei novitate perterritis oppidanis , quorum magna pars erat ad bellum evocata, sine contentione oppido potitur.

11 rétablit ensuite le pont que les ennemis avaient coupé quelques jours auparavant , fit passer son armée et marcha sur Lutèce en suivant le cours du fleuve : Refecto ponte quem superioribus diebus hostes resciderant , exercitum transducit, et secundo flumine ad Lutetiam iterfacere cœpit.

Les cinquante navires trouvés devant la place donnent un aperçu de la navigation qui existait antérieurement à la conquête entre Melun et Paris. Nous verrons, cependant, qu’il y avait dans le nombre une certaine quantité de barques (lintres).

Pourquoi Labiénus ne rétablit-il qu’un seul pont, puisqu’il devait y en avoir deux à Melodunum comme à Lutetia ? C’est évidemment parce qu’un seul avait été brisé les jours précédents : superioribus diebus , par les oppidani, au moment où ils allaient rejoindre Camulogène. Ce pont dut être celui qui touchait à la rive gauche de la Seine que suivaient les Romains. Si les mêmes Sénons eussent pareillement détruit celui de l’autre rive , ils auraient emprisonné les habitants qui restaient dans la place, et leur auraient ôté tout moyen d’approvisionnement ou de retraite.

On objectera peut-être que si ce dernier pont eût existé rien n’aurait empêché Labiénus de traverser le fleuve après que les navires furent conjoints sur la rive gauche. C’est vrai, mais nous pensons qu’il entra dans le plan de ce général, qui allait enlever avec lui tous ces navires, de rétablir le pont détruit, afin de pouvoir en user en cas de retraite forcée; qu’il y laissa même imposte pour en défendre la destruction et maintenir les oppidani. Sans ce motif de prévoyance, il serait difficile de s’expliquer pourquoi ce chef aurait perdu son temps à faire exécuter ce travail , qui , du reste, avec l’emploi de quelques madriers placés sur les arches, dut être terminé dès le soir de la même journée.

S’il côtoie maintenant le bord de la Seine , sur la rive droite , il marche évidemment de concert avec les navires dont il vient de s’emparer et qui pourront lui servir à passer la Marne au besoin.

Peut-être, en s’approchant de Lutèce, passa-t-il sur le pont de Charenton, et son avant-garde culbuta-t-elle quelque poste gaulois qui gardait le passage de la rivière , si l’on en juge par la découverte récente d’un tumulus existant

près de ce pont et renfermant un certain nombre de squelettes près desquels se voyaient des armes gauloises et d’autres qui étaient évidemment romaines.

Les confédérés furent bientôt instruits de ce qui s’était passé à Melun par ceux qui s’en étaient sauvés : hostes re cognita ab iis qui a Meloduno profugerant, nécessairement pendant qu’on attachait les bateaux les uns aux autres, car il aurait été trop tard d’attendre, pour sortir de V oppidum, que le pont eût été refait et gardé.

Camulogène n’apprit donc ces événements qu’au moment où Labiénus s’approchait de Lutèce. N’ayant pas assez de temps pour aller se déployer sur la Marne comme il avait fait sur la Bièvre, il ordonna d’incendier Y oppidum et d’en couper les ponts- puis, quittant aussitôt le marais, il vint s’établir sur le bord du fleuve, en face de la place et du camp de Labiénus : hostes. . . Lutetium incendi, pontesquc ejus oppidi rescindi jubent , ipsi profecti palude , in ripis Sequanœ, e rcgione Lutetiœ , contra Labicni castra considunt. Lutèce était alors sacrifiée, ses baraques de bois étaient en feu, et, puisque Camulogène .s’établit en face du camp romain, Labiénus l’avait donc précédé devant Paris.

Le centre de l’armée romaine , composée d’environ vingt mille hommes, devait être placé devant le Pont-au-Change , et ses ailes pouvaient s’étendre jusqu’en face des deux pointes de la Cité.

L’armée gauloise, plus nombreuse et composée peut-être de cinquante mille hommes, devait avoir pris position devant les quartiers romains, l’aile droite s’appuyant aux marais de la Bièvre, l’aile gauche s’étendant jusqu’au pont actuel du Louvre. Ses éclaireurs bordaient la Seine depuis ce pont jusqu’au bas Meudon.

Les cinquante navires amenés de Melun durent être amarrés entre Y oppidum et le camp romain , car la suite prouvera qu’on put les remplir de soldats et les faire mou-

voir à l’insu des Gaulois. L’île se trouvait donc entre les deux camps .

Les armées étaient en présence, et, la prise de Lutèce n’ayant plus sa raison d’être depuis que la ville était incendiée et abandonnée , Labiénus conçut un nouveau plan dont il exprime ainsi les motifs : « On entendait déjà dire que César avait quitté le siège de Gergovie, que les Éduens s’étaient révoltés et que le soulèvement de la Gaule avait un heureux succès. Les Gaulois , dans leurs entretiens avec les Romains, assuraient que César était enfermé entre l’Ailier et la Loire : interclusum Elavere[ 1) et Ligere , qu’il manquait de vivres et se retirait sur la Province ; enfin que les Bellovaces réunissaient leurs troupes depuis qu’ils avaient entendu parler de la défection des Éduens. »

Frappé d’un si grand changement, Labiénus résolut de ne pas combattre et de ramener ses légions intactes dans Àgendicum : neque jam , ut aliquid acquireret prœlioque hostes lacesseret, sed ut incolumem exercitum Agendicum reduceret, cogitabat. Ce parti lui semblait d’autant plus sage qu’il allait se trouver pris entre Camulogène et les Bellovaces, renommés par leur valeur, et qu’il était séparé par un grand fleuve de sa place de dépôt. À tant de difficultés, il crut ne devoir opposer que de la résolution et du courage : Tantis subito difficultatibus objectis, ab atiimi virtute auxilium petendum videbat.

Tous ces motifs allégués par César sont faux et se contredisent. Si vraiment Labiénus n’eût voulu que retourner à Sens , qui l’empêchait de reprendre le chemin par lequel il en était venu ? Ne pouvait-il pas aisément repasser la Seine à Melun et rentrer , après deux jours de marche, dans Agendicum. 11 n’y avait dans ce cas ni courage ni résolution à opposer à l’ennemi qui ne l’aurait pas dérangé dans sa

(1) Ce mot n été restitué par M. de Saulcy & la place d'ilintre qui figure dans toutes les éditions des Commentaires et rend cette phrase inintelligible.

retraite. Ces phrases ont donc été calculées après l’événement, car il en coûtait à César d’avouer que le succès n’avait pas répondu aux espérances dont lui et son lieutenant s’étaient illusionnés.

Labiénus, ayant pris la détermination dont nous venons de parler, fit assembler, le soir même, ses officiers pour recevoir ses ordres, et leur recommanda de les exécuter promptement et avec adresse.

Il distribua les navires (: naves ) amenés de Melun : qitas a Meloduno deduxerat , aux chevaliers romains, et leur ordonna de descendre le cours du fleuve, sans bruit, à dix heures du soir : prima vigilia confecta, et de s’arrêter à quatre mille pas du camp : îv millia passuum (6 kilomètres). Cet endroit doit être cherché devant Auteuil.

On était alors au mois de mai ; car, avant le siège d’Avaricum, les fourrages n’étaient pas encore assez longs pour être coupés : pabulum secari non posse , et , après le départ de Gergovie , on craignait que la Loire ne fût grossie par la fonte des neiges : quod Liger ex nivibus creverat. Or , au milieu de mai , le coucher du soleil étant à sept heures et demie, la première veille se prolongeait évidemment jusqu’à neuf heures trois quarts, et, comme elle devait être expirée avant le départ des navires, nous avons donc eu raison d’avancer qu’ils durent se mettre en mouvement vers dix heures du soir.

Les ordres suivants furent prescrits dans le même conseil et exécutés vers minuit : on désigna cinq cohortes peu aguerries pour rester à la garde du camp, tandis que les cinq autres de la même légion remonteraient le long du fleuve avec tous les bagages, en faisant beaucoup de bruit. Les barques ( lintres ), citées ici pour la première fois, devaient aller de concert avec ces dernières cohortes en faisant grand fracas d’avirons. On a dit que cette troupe était sacrifiée; nous ne le pensons pas, puisqu’elle n’avait aucun ennemi

derrière elle , et que le soir même elle pouvait entrer dans Melodunum.

Un peu après le départ de ces cohortes et des barques : paulo post, c’est-à-dire vers minuit et demi, Labiénus partit avec trois légions et dut arriver vers deux heures du matin à l’endroit où les grands navires [naves) s’étaient arrêtés. Il les trouva convenablement disposés, probablement joints ensemble comme ils l’avaient été devant Melun : conjunctis navibus, et formant un pont sur la Seine.

Il jette sur la rive gauche des hommes qui , à la faveur d’un orage, égorgent les sentinelles gauloises, puis fait de suite traverser le fleuve aux légions et à sa cavalerie : exercitus equilatusque . . . celeriter transmittitur. Ce passage dut être opéré vers trois heures et demie du matin, au point du jour : sub lucem.

« Presque dans le même temps, c’est-à-dire vers la fin de l’opération, on annonça à Camulogène qu’il se faisait un bruit inaccoutumé dans le camp romain, qu’une forte armée avait remonté le fleuve ; qu’on avait entendu du même côté un grand bruit d’avirons, et vu, un peu au-dessous [du camp], des navires transportant des soldats. »

Le chef gaulois, après avoir entendu ces choses, pensa que Labiénus, instruit de la défection des Éduens, cherchait à s’échapper par trois points différents. 11 divisa , lui aussi , ses forces en trois parties : la 'première fut laissée devant le camp romain ; un petit corps fut envoyé du côté de Metiosedum (Meudon), avec ordre de marcher tant que les navires marcheraient. Lui-même se dirigea, avec le reste de ses troupes, contre Labiénus, et arriva, au jour : prima luce, en vue de l’armée romaine , qui avait alors traversé le fleuve : Uno fere tempore sub lucem hostibus nuntiatur , in castris Romanorum prœter consuetudinem tumultuari, et magnum ire agmen adverso flumine, sonitumque rcmorum in eadem parte exaudiri, et paulo infra milites navibus transportari. Quibus rebus auditis, quod existimabant

tribus locis transire legiones. . . , suas quoque copias in très partes distribuerunt : nam et prœsidio e regione castrorum relicto, et parva manu Metiosedum versus missa , quæ tantum progrederetur quantum naves processissent , r cliquas copias contra Labienum duxerunt. Prima luce (1) et nostri omnes erant transportai, et hostium acies cemebatur.

Nous laisserons les deux armées en présence pour expliquer ce qu’il y a d’obscur dans tous ces textes. D’abord les faits sont intervertis, puisque le départ des grands navires chargés de soldats, qui eut lieu à dix heures du soir, aurait dû figurer avant celui des barques et des légions , qui ne s’opéra qu’à minuit.

Que signifie l’expression paulo infra ajoutée aux mots r milites navibus transportai \nuntiatur\ , si on ne la rattache au mot castris qui vient d’être prononcé, et non à la grande armée et aux barques qui remontaient le fleuve? Cette phrase mal construite embarrassera toujours les commentateurs qui ne voudront pas se rendre à l’évidence des faits.

Comment comprendre , d’un autre côté , que si Camulogène n’eût été instruit qu’au point du jour : sub lucem , des mouvements de l’armée romaine , il aurait eu assez de temps pour se trouver dès le lever du soleil [prima luce) en présence de Labiénus. 11 ne lui aurait donc fallu qu’une demiheure tout au plus pour réunir son armée et la conduire à plus de 3/4 de lieue de ses quartiers. Tout prouve que

(4) On voit que nous avons eu raison de traduire sub lucem par au point du jour , lorsque Camulogène fut instruit de ce qui se passait du côté de l’armée romaine. Prima luce , indiquant l’époque d’une opération postérieure, devra donc signifier au lever du soleil ou au jour si l’on veut se conformer h l’ordre dans lequel ces deux opérations se sont suivies. M. de Saulcy commet donc une erreur en traduisant prima luce tantôt par point du jour (J), tantôt par au jour (2). car il y a une différence entre ces deux périodes, que César ne manque jamais de rendre par sub lucem ou prima luce. Il serait à désirer que messieurs les lexicographes se prononçassent.

(1) Revue archéologique, 1860, noi-., p. S21.

(2) Ibid., «ept., p. 176.

César a réuni en faisceau une foule de rapports qui durent être faits à Camulogène depuis dix heures et demie du soir jusqu’à minuit, et que ce chef n’eut plus rien à apprendre au point du jour : sub lucem. Notre mission est d’éclaircir ces textes et de mettre chaque fait à la place qu’il doit naturellement occuper.

Puisque la rive gauche de la Seine fut couverte de sentinelles jusqu’à deux heures du matin, époque à laquelle elles furent égorgées, Camulogène dut être instruit : 1° à dix heures et demie du soir , que des navires chargés de soldats venaient de quitter la pointe de la Cité et se portaient en aval du fleuve; 2° vers minuit, que ces navires étaient employés à former un pont sous Auteuil; 3° enfin, une demi-heure plus tard, que des cohortes et des barques remontaient le fleuve, tandis que les légions se dirigeaient du côté des grands bateaux.

Ces choses admises, il sera facile de se rendre compte des dispositions que dut prendre successivement l’armée gauloise. Camulogène, après avoir reçu le premier avis, vers dix heures et demie, envoya immédiatement un petit corps pour joindre les grandes embarcations, les suivre et s’opposer à tout débarquement sur la rive gauche. Vingt-cinq navires suffisaient pour former un pont. Or, s’il y avait seulement quarante légionnaires à bord de chacun, tous n’en transportaient donc que mille environ. Camulogène dut faire ce calcul et n’envoyer après eux que deux mille hommes.

Ce corps n’a pu se mettre en marche avant onze heures du soir, alors que les navires, descendant au fil de l’eau, avaient plus d’une lieue d’avance sur lui. Comme on ignorait à quel usage ils étaient destinés, là où ils s’arrêteraient, on crut que ce serait au bas Meudon; aussi ce corps reçut-il l’ordre de se diriger sur Metiosedum. En prenant la route la plus directe , il évitait une longue sinuosité de la Seine et avait l’espoir de voir passer devant lui ces navires.

M. de Saulcy a prétendu que cette petite troupe était

l’avant-garde des forces gauloises, et qu’elle alla en reconnaissance dans la direction prise par Labiénus(l). Nous ne sommes pas de cet avis, puisque l’armée de Camulogène ne se mit en route qu’après avoir été informée, deux heures plus tard , du départ des légions.

Si, d’un autre côté, ce corps eût suivi les bords de la Seine, ne serait-il pas, en faisant diligence, arrivé vers minuit sous Auteuil, heure à laquelle on construisait le pont? N’aurait-il pas eu un premier engagement avec ceux qui s’occupaient de ce travail , ensuite un second avec la troupe que Labiénus jeta sur la rive gauche pour égorger les sentinelles gauloises? Il n’est plus question, au contraire, de ce petit corps depuis son départ de Lutèce, preuve qu’il resta devant Metiosedum en attendant le passage des navires, même quand on se battait dans la plaine.

Passé minuit viennent des rapports plus graves : on apprend à Camulogène qu’une troupe considérable venait de remonter le bord du fleuve, de concert avec des barques qui faisaient beaucoup de bruit; qu’on établissait un pont de bateaux sous Auteuil, et que les légions marchaient du même côté.

Quelles seront, en pareil cas, les résolutions d’un général expérimenté? Il jugera qu’une attaque réelle ne se fait pas avec tant de fracas , qu’un débarquement ne peut s’opérer qu’au delà ou en deçà de la Bièvre; qu’au delà sa position est protégée par le fameux marais, et que les Romains ne reviendront pas au point d’où ils sont partis pour aller à Melodunum ; que , en deçà de la Bièvre , quelques soldats transportés sur des nacelles n’auront jamais la pensée de venir se heurter contre son aile droite.

Plusieurs savants envisagent autrement la position. Ils disent que , du moment où une grande armée remontait le

(1) Citation de M. Charles Lenormant. Revue archéologique , octobre 1864,

fleuve : magnum ire agmen, Camulogène devait envoyer sa petite troupe du même côté. Erreur : cette grande armée n’était qu’une fiction. Pourquoi vouloir que le général gaulois ne l’ait pas deviné ?

Si nous leur objectons que cette troupe a été réellement envoyée du côté de Meudon , ils répondent que les manuscrits des Commentaires portent, par erreur, Metiosedum au lieu de Melodunum , car, d’après les enseignements philologiques, le mot Meudon se terminerait en dun s’il dérivait de Metiosedum. Cette règle est trop absolue, et nos contradicteurs seraient fort embarrassés de nous dire comment trois villes de la Gaule qui ont porté le nom de Lugdunum sont devenues Lyon, Leyde et Laon !

Camulogène avait réellement prévu que le danger existait vers le pont de bateaux où se portaient les légions ; aussi , après avoir laissé un poste à la garde de son camp, réunit-il de suite ses troupes et arrive-t-il, au lever du soleil, devant l’armée de Labiénus : reliquas copias contra Labienum duxerunt [inimici] .

Telle est l’explication la plus naturelle que l’on peut donner de tous ces textes, car toute autre conduit à des discussions oiseuses et à des impossibilités.

Labiénus, contraint de livrer la bataille qu’il avait désirée, bien que César dise le contraire , donne le signal de l’attaque après avoir exhorté ses soldats à faire leur devoir. Dès la première charge, la septième légion, tenant l’aile droite, enfonça l’aile gauche des Gaulois et la mit en fuite : Primo concursu, abdextero cornu, ubi vu legio constiterat, hostes pelluntur atque in fugam conjiciuntur. À gauche , où était la douzième légion , l’aile droite des Gaulois se défendait vaillamment et ne paraissait pas vouloir prendre la fuite, bien que ses premiers rangs fussent extrêmement éclaircis par les javelots des Romains. Camulogène était au milieu d’eux et les exhortait à tenir bon.

La victoire était incertaine, lorsque la septième légion,

alors disponible, ayant su ce qui se passait à l’aile gauche, vint prendre rennemi en queue et le chargea. Les Gaulois n’abandonnèrent pas leur position, mais, bientôt circonvenus, pas un n’échappa au glaive des légionnaires. Camulogène éprouva le môme sort. Alors la troupe qui avait été laissée pour observer le camp de Labiénus , avertie que l’action était engagée, accourut au secours des siens et alla se poster sur une colline; mais, ne pouvant soutenir l’effort des soldats romains et mêlée avec les fuyards, tous furent tués par la cavalerie, à la réserve de ceux qui se mirent à couvert dans les bois et dans les montagnes.

La relation de ce combat n’est pas très-claire. Labiénus avait trois légions ; il n’y en a que deux qui figurent sur le champ de bataille. Pourquoi n’est-il question que de l’aile droite et de l’aile gauche dans l’une et l’autre armée? Pourquoi faut-il que, du côté des Romains, ce soit une aile qui aille au secours de l’autre , tandis que les deux centres ne donnent aucun signe de vie? Là pourtant devaient être les gros bataillons. Les réticences de César font douter, encore une fois, de l’exactitude de ses récits.

Si l’on veut apprécier la perte des Gaulois, il suffit de se rappeler que leur droite a combattu longtemps avec succès contre une légion composée de cinq mille hommes. Or, pour que cette droite ait obtenu un tel résultat , il fallait qu’elle en possédât elle-même au moins huit mille. Ont-ils été tous tués, comme le dit César? Nous ne le pensons pas, puisqu’il ajoute bientôt que les fuyards allèrent se cacher dans les bois et les montagnes.

Tout porte donc à croire que l’armée gauloise ne perdit pas plus de quatre à cinq mille hommes composant à peine le dixième de son effectif, et que, démoralisés après la mort de Camulogène , les corps qui n’avaient pas donné ou qui s’étaient enfuis allèrent se retrancher sur le mont Lucotitius où Labiénus , qui avait fait des pertes sensibles et auquel il

avait fallu deux légions pour battre la seule aile droite des Gaulois , ne se soucia pas d’aller les attaquer.

Les coalisés , au lieu de se soumettre , n’en eurent que plus de haine pour le nom romain et s’empressèrent, trois mois plus tard, d’envoyer leurs contingents au secours d’Alésia. Labiénus n’avait donc remporté qu’une victoire sans fruits. Telle était l’opinion de César; aussi veut-il faire considérer cette bataille comme fortuite, ce que démentent les opérations si bien combinées de Labiénus , son passage de la Seine , qu’il pouvait éviter s’il n’eùt voulu que retourner à Sens. Tout prouve, au contraire, qu’il visait à un résultat plus brillant pour les aigles romaines.

On s’est demandé où était la colline que vinrent occuper pendant la bataille les soldats laissés à la garde du camp gaulois. Elle devait nécessairement se trouver sur un peint intermédiaire entre ce camp et les montagnes dans lesquelles ils allèrent se réfugier. Quelques savants ont cité Montrouge, position qui se trouve, en effet, à égale distance de la Cité et des bois de Bagneux.

On ne remarque pas que les fuyards aient été poursuivis du côté de la Seine; aussi doit-on admettre avec réserve que les armes trouvées dans le fleuve, il y a près de deux ans, entre les îles situées devant le bas Meudon, leur aient appartenu.

Cette affaire terminée , Labiénus revint dans Agendicum où il avait laissé tous les bagages de l’armée ; Labiénus revertitur Agendicum, ubi impedimenta totius exercitus relicta erant. La route qu’il suivit en quittant le champ de bataille n’est pas indiquée par l’historien, nous ne croyons pas, toutefois, qu'il ait traversé Paris, où il aurait rencontré l’obstacle du marais et les forces toujours inquiétantes do l’armée gauloise. Il dut plutôt repasser le pont de bateaux, enlever les soldats laissés à la garde du camp, partir pour Melun où l’attendaient les cinq cohortes envoyées d’avance

avec les bagages, et se diriger de là sur Agendicum par la rive gauche du fleuve.

Il ne fut pas plus tôt arrivé dans cette ville qu’il en sortit avec toutes ses troupes pour aller rejoindre César : inde cum omnibus copiis ad Cœsarem pervenit. Ce dernier n’alla donc pas à Agendicum. Labiénus, au contraire, marcha pour le rencontrer sur un point convenu et conforme à la direction que prenait son général. Le texte fait présumer qu’ils n’opérèrent leur jonction qu’assez loin de Sens , peutêtre chez les Tricassii, vers Troyes, où passait la voie gauloise allant d’Auxerre à Reims.

CÉSAR COMBAT VERCINGÉTORIX. SIÈGE d’ALÉSIA. — PRISE Dll

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