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L'ALMAMY DESARME

L'engagement ne fut pas long; on aurait donné à nos officiers un poulet à saigner qu'ils eussent été plus embarrassés; ce qu'allaient faire Bakar Biro et sa troupe, ils le savaient d'avance, chacun des tirailleurs le savait aussi, affaire d'habitude.

La défaite s'étant prononcée, Bakar Biro, avec la liberté d'esprit que nous lui connaissons, prit la fuite. On mit à ses trousses un chef indigène, tous étaient prêts à cette curée; il fut rejoint assez loin du champ de bataille, un paysan avait montré la case où il s'était réfugié; quatre captifs formaient toute sa garde.

Il espérait gagner la frontière de Sierra-Lcone et se retrouver libre dans cette colonie anglaise, pensant déjà à préparer de nouveaux combats. Ce malheureux Roi avait la monomanie du pouvoir, il voulait être Almamy; c'était une incontinence d'ambition irréfléchie, car il ne comprenait guère les devoirs d'une telle charge.

Lorsqu'il fut rejoint, il essaya de se défendre, il commanda à ses captifs de faire feu, mais il fut tout de suite abattu et terrassé, on lui coupa la tète.

Les Foulahs étaient satisfaits; entraînés à rechercher l'amitié de la France, convaincus par nos discours, encouragés par nos armes, ils avaient combattu et détrôné l'Almamy; puis ils avaient voulu acclamer le représentant de la France; enfin, pour rendre effective l'occupation pacifique de leur pays par les Français, ils nous avaient cédé leurs droits souverains sur le territoire de Kahel. Ne parvenant

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pas à surmonter les refus répétés de TAdministration, résolus à se confier à nos lois, ils avaient abandonné Bakar Biro révolté contre nous; TAlmamy ayant été onîciellement vaincu, ils espéraient maintenant recueillir le fruit de leur persévérance, ils comptaient vivre en paix.

Le Foutah est occupé, effectivement, par la France.

On avait à nommer un Almamv: le trône était vacant non seulement par suite de la mort tragique du saurya Bakar Biro, mais encore par la mort, récente, de Talphaia Ahmadou; M. le Gouverneur Général nous fit Thonneur de nous demander notre avis à ce sujet. Notre réponse était toute dictée par notre désir de ramener la tranquillité dans le pays. C'était le moment d'après la loi, de remettre le pouvoir aux alphaias; le titulaire étant mort, il fallait en choisir un autre; Oumarou mo Bademba, Tun des chefs désignés par la loi, paraissait réunir le plus grand nombre de suffrages, nous le recommandâmes à M. le Gouverneur Général, il fut nommé.

Nous proposâmes ce Chef, parce que c'était un homme paisible, docile, sous la responsabilité duquel notre administration allait pouvoir facilement gouverner le pays; s'il n'avait eu ces quaUtés, nous en aurions facilement désigné un autre, les pré-

tendants ne manquaient pas; mais, je le répète, celui-là avait la docilité nécessaire. Cette nomination produisit le meilleur effet.

Mais déjà, le 9 février 1S97, le Commandant de la Compagnie campée à Timbo, avait nommé Almamy le foulah Saury Elily. Cet indigène intelligent et actif, était apparu dès qu'il avait entendu la trompette; il s'était rendu facilement indispensable auprès des nouveaux arrivants, par la connaissance quil avait du pays; il donnait des renseignements, facilitait le ravitaillement.

Haury Klily pouvait citer un Almamy parmi ses ascendants, — le grand-père de son grand-père, — mais depuis lors la multiplicité des mariages et des naissances l'avait éloigné du trône, si bien qu'il vivait à l'écart, sans fortune et sans influence (au bord de la source (iuélili près de Cambaya, dont on lui donnait le nom pour le distinguer des innombrables Saurv (le la contrée . Il n'avait aucun droit au trône et ne figurait même i)as à la Cour parmi les compétiteurs reconnus qui convoitaient le pouvoir.

L'aristocratie du Foulah, attachée à ses préroga tives, aux traditions apportées par elle directement de La Moc(jue, fut très froissée de cette innovation dans les institutions, de cette usurpation humiliante pour ses droits en môme temps que préjudiciable à ses intérêts.

Le nouveau chef improvisé n'avait pas jusqu'alors paru hors de sa retraite, se tenant modestement à

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récart; la présence de nos soldats éveilla son ambition, en échange des services qu'il rendait à la colonne, il demanda la place de Bakar Biro et tous ses biens, on les lui donna sans plus d'enquête.

Ainsi cet homme sans scrupules, c'est-à-dire nuisible à notre cause faite de justice, cet homme qui n'avait aucune situation dans le pays, devint du jour au lendemain le plus riche, le plus puissant parmi les chefs dont la veille il n'était môme pas l'égal.

On s'excusa de cette irrégularité par ce fait que le nouvel Almamv ravitaillait sans hésiter la colonne installée à Timbo, et que cela nous était commode. Cette raison était insullisante, elle ne pouvait couvrir l'imprévoyance politique qui inventait un nouveau Roi. Saury Elily prenait dans le pays le riz et les bœufs qu'on lui demandait, il agissait hardiment au nom de Tautorité dont nous l'avions investi; nous aurions, sans son concours, exercé cette autorité aussi bien que lui, avec plus de mesure et de loyauté.

Elily recevait régulièrement le paiement de ses fournitures, il en gardait une partie et disait aux indigènes qu'on ne lui avait pas donné davantage, mais, ajoutait il, le Commandant était bien content et remerciait les fournisseurs. Cela soulevait un vif mécontentement contre nous.

Elilv tirait aussi du riz et des bœufs des réserves de Bakar Biro qu'on lui avait données; nous aurions mieux fait, — et Ton ne comprend pas pourquoi on ne l'a pas fait, — de déclarer que les biens de l'Almamy dépossédé devenaient, provisoirement, Domaine de l'Etat et d'en disposer nous-mêmes.

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Ce Roi très avise pensant qu'il ne se maintiendrait pas toujours au pouvoir, mettait le temps à profit; au mois de mai, il faisait savoir aux chefs de province qu'ils eussent à lui envoyer cent femmes, TAdministration les lui demandait, disait-il, pour les soldats, à Timbo. Les Chefs, étonnés et inquiets de cette exigence, vinrent prendre notre avis sur ce qu'ils devaient faire; nous leur répondîmes que si T Administration leur demandait cent femmes il fallait les envoyer, mais que très probablement TAdministration ne demandait rien de semblable et que cela devait être une opération du nouveau Roi; nous leur dimes qu'avant d'expédier, ils feraient prudemment de s'informer à Timbo même, auprès de TAdmini^^^tration ou de rofïîcier qui commandait la place (le Résident n'était pas encore arrivé).

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ni Administration ni Commandant n'avaient demande aucun convoi de femmes; le Foutah s'était donné à nous, il était administré pacifiquement et non pas traité en pays conquis.

Peu de mois plus tard, dans la nuit du 29 au 30 octobre de cette même année 1897, TAlmamy improvisé, Saury Elily fut assassiné (par Thierno Ciré).

Il fallait mettre en lumière la fin de cette lutte qu'on avait eu tant de peines à organiser. M. le Gouverneur Général vint de Saint Louis, par le Sénégal, accompagné de M. le Gouverneur du Soudan, pour

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visiter Timbo. L'appareil était imposant et devait faire impression. Les Foulahs attendaient une parole amie, un palabre réconfortant pour Tavenir; ils n'entendirent rien; TAdministration, dans ce pays nouveau pour elle, ne savait quelles mesures prendre.

Nous avions eu mille peine à nous faire écouter et à obtenir la confirmation de l'indépendance du Labé; on voulait ignorer et Ton ne comprenait pas l'importance de la désagrégation qui était latente dans le Foutah, conséquence obligée des institutions, et que nous avions activée entre les provinces et l'Almamy; on ignorait réellement la cause profonde de cette scission.

Le pouvoir de l'Almamy est respecté, ou du moins redouté, parce que le syndicat qui le soutient et qu'il fait vivre, — comme cela est dans tout gouvernement artificiel, — est très puissant, l'n chef qui a perdu l'amitié de l'Almamy, la confiance de son entourage disparaît bientôt, sans bruit; tout le monde sait pourquoi et comment, personne ne s'étonne.

L'habitant ne cultive que tout juste autant qu'il est nécessaire pour se nourrir; il lui serait inutile de travailler davantage, de produire une récolte surabondante pour s'enrichir et acheter des objets d'un luxe relatif; ces objets lui seraient enlevés par le Chef dont il dépend, et de là ils iraient à l'Almamy. C'est Tusagc et c'est la loi; aussi le propriétaire ne prend-il pas la peine de faire travailler ses captifs au-delà du nécessaire.

Un habitant du Foutah-Djalon ne peut garder à lui un beau cheval, une jolie femme, non plus qu'un objet de quelque valeur; dès qu'un familier de TAlmamy aperçoit ces trésors, ou qu'il apprend leur existence par les espions de la Cour, il les demande à TAlmamy; celui-ci fait savoir au propriétaire le plaisir qu'il aurait à recevoir de lui tel cadeau; c'est un ordre. Le propriétaire s'exécute sans hésiter, sans colère, presque avec empressement, tellement la servitude est naturelle aux âmes sans caractère, puis il se garde d'acheter, de nouveau, de belles choses rares si ce n'est avec l'intention d'en faire cadeau à l'Almamy.

Le pays souhaitait se soustraire à ce pouvoir tyrannique et détesté, mais il gardait ses révoltes secrètement dans son cœur; supprimer l'Almamy n'était pas chose facile pour des sujets aussi divisés, s'attaquer au syndicat était dangereux; l'habitude, la religion, les courtisans soutenaient assez fortement Tinstitution. Cependant les colères que pouvait soulever cette suppression, si elle était vivement réalisée, (levaient être limitées, soutenues seulement par les clients immédiats des deux Rois. Les Chefs paisibles et la population désiraient vivement être affranchis des caprices de la Cour; ils nous demandaient de leur assurer cet avantage comme nous l'avions imposé à TAlmamy pour le Labé. Le Gouverneur Général aurait trouvé un écho dans tout le Foutah en parlant de cet affranchissement; mais il ignorait l'état des esprits, il ne paraissait pas savoir à quel point

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le pouvoir de l'AImamy est immoral, et qu'il est la base d'une organisation de pillards; au lieu de supprimer TAlmamy, TAdministration en avait nommé deux.

Il fallait cependant se mettre en communication avec le pays ; le Gouverneur de Konakry n'était jamais venu au Foutah, il en ignorait le chemin, et, comme on Ta vu plus haut, lors de la signature du traité avec Bakar Biro, il n'avait même pas un interprète. Lorsque nous avons dû demeurer au Foutah, et nous mettre en relations suivies avec ses habitants, notre premier soin avait été de former un interprète. Il fallait à ce poste pour nous bien représenter, un homme qui eût une certaine autorité par lui-môme. Nous choisîmes un jeune Sousou, petit-fils du roi Lawrence, du Cassini, roi intelligent, autrefois riche et puissant, habitué au pouvoir, parlant avec autorité; son petit-fils avait reçu de lui une suffisante allure. Présenté par nous comme fils de Chef, il obtenait à nos discours une attention que n'aurait pas obtenu un simple mercenaire, encore moins un captif. Nous primes la peine de lui enseigner au moins une partie des événements du Foutah, les noms des Chefs, leurs situations respectives, ceux qui pouvaient devenir Chefs de province, ceux qui pouvaient légalement prétendre au trône d'Almamy, toutes choses qu'il devait savoir pour comprendre et porter nos instructions partout où nous avions à les faire pénétrer. Il apprit la langue foulah à notre service.

Nous avions recommandé à ce serviteur, comme à

tous nos gens, de se tenir à la disposition des autorités françaises, si elles l'appelaient. En 1895, Tadministrateur du Cercle voisin eut recours à lui pour communiquer avec le Foutah, il nous remercia poliment du service qui lui avait été ainsi rendu; en 1897, notre interprète fut de nouvean appelé à Timbo. Sur Tordre de l'Administration, il se rendit à la frontière du Foutah pour attendre le Gouverneur Général qui arrivait par le Soudan. Il prit ce personnage à son entrée dans le pays, et l'accompagna pendant tout son voyage, lui donnant les explications qu'il devait recevoir, et que personne, dans son entourage officiel, n'était à même de lui donner. M. le Gouverneur Général, reconnaissant des services exceptionnels que ce jeune homme venait de rendre de nouveau à son administration, lui attribua une médaille; il la lui envoya dès son retour à Saint-Louis.

Une observation qui n'est pas sans intérêt, peut être ici présentée. Le Gouverneur de Konakry reçut cette médaille, mais, au lieu de la transmettre au destinataire, il la garda dans son tiroir; la montrant à son domestique, il lui disait : « Tu la vois sa médaille, il ne l'aura pas. » Ce Gouverneur désire passer pour avoir fait la conquête du Foutah-Djalon, or il n'est jamais allé dans ce pays, il en ignore les lois et les usages; l'idée qu'il s'est faite du caractère de ses habitants, sur les récits toujours fantaisistes des Foulahs qu'il a pu entretenir, n'est pas conforme à la réalité. Il pourrait passer pour avoir conquis le Foutah parmi ceux de nos concitoyens du continent

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qui sont étrangers ou indifférents aux choses des Colonies, mais non parmi les commerçants installés à la côte, encore moins parmi les indigènes ; par suite, il est sans bienveillance pour les témoins irrécusables de son absence dans les événements qui ont assuré ou accompagné la conquête. L'administrateur qui avait été chargé spécialement de le mettre en relation avec le Foutah, — et qui n'avait pas réussi, — comptait être le premier Piésident nommé à Timbo, il fut expédié, malgré ses très vives protestations, dans une autre colonie.

En gardant la médaille que le Noir attendait pour prix d'un service empressé et désintéressé, le Gouverneur exerça une petite vengeance sur cet indigène; c'est là que se place l'observation d'ordre général à faire. L'Européen, en agissant ainsi, met son amourpropre en lutte avec le sentiment du Noir, il se mesure à cet être inférieur, il se montre à demi ramené à la taille de cet indigène, il devient nègre. C'est là un phénomène fréquent, souvent observé parmi les Européens demeurés trop longtemps en contact avec les Noirs. Maintes fois, nous avons vu des employés partis intelligents et l'esprit libre de France, en arriver à ne plus oser se mouvoir dans la besogne de leurs factoreries, parce que l'habitude de voir ramper auprès d'eux l'admiration instinctive, la servitude attentive du pauvre nègre, grossit hors de toutes proportions le sentiment de leur dignité; gourmés dans ce grossissement de leur vanité^ ils restent figés dans la contemplation d eux-mêmes. Ces employés ont perdu leur valeur, ils ne rendent plus les services

qu'ils étaient capables de rendre à leur arrivée, il faut les rappeler en France.

Ce simple exemple ne suffirait pas à égaler la valeur d'une obsonation générale sur la déchéance de Thomme civilisé, mais c'est un fait commun. Ces dégénérescences forment presque une loi. L'exubérante vitalité matérielle du Noir a raison, sous le climat complice, de la subtile supériorité intellectuelle de TEuropéen. Quand un employé en arrive là, il faut le rapatrier, il faut le combler des honneurs qu'il désire, l'Etat lui doit cette compensation.

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