‹ Conquête du Foutah-DjalonChapitre 6 sur 27 · MISSIONS OFFICIELLES · texte numérisé non relu

MISSIONS OFFICIELLES

de les écarter; j'avais donné au Gouvernement les renseignements exacts qui lui étaient nécessaires.

Le résultat de la triple mission diplomatique, topographique et militaire, fut plus que modeste. Nos officiers avaient été admirables dans leurs efforts à remplir leurs instructions, mais la tactique qui les avait mis en action ne s'était pas préoccupée de connaître l'adversaire à combattre, les dispositions locales favorables ou contraires. Ces démonstrations aidèrent peut-être notre diplomatie dans sa discussion avec l'Angleterre, en opposant, quoique tardivement, nos démonstrations aux siennes. Un accord, enfin conclu, entre la France et l'Angleterre, nous attribua le Foutah, mais il nous fallut consentir à des compensations ailleurs. L'Angleterre, pour regagner sournoisement quelques sous sur le traité, pour faire détourner quelques caravanes au profit de sa colonie de Sierra-Leone, paya pendant longtemps encore une rente aux Almamys ; elle ne mit fin à ce marchandage qu'en 1895.

Le Foutah-Djalon appartenant officiellement à la France, nous n'avions plus en face de nous que les indigènes; d'accord avec les Chefs, j'offrais leur soumission.

La France pouvait, assurément, sans mon aide, à n'importe quel moment, s'emparer du Foutah-Djalon, mais, puisque le Gouvernement avait attendu jusque-

là, il aurait eu meilleure fortune et moindre dépense à accepter l'œuvre toute faite de l'initiative privée. Est-il de bonne économie politique d'écarter l'initiative privée ou de la méconnaître? La conquête du Tonkin, si chèrement achetée, qui aurait été faite en grande partie, sans coup férir, profonde et stable, si l'on avait accepté l'œuvre de Jean Dupuis, viendrait à l'appui de mon dire s'il n'était superflu de démontrer une telle vérité.

Je ne rapporterai pas le récit de mes démarches à ce moment pour obtenir la liberté d'agir dans le Foutah. Le Sous-Secrétaire d'Etat me reçut cent quarante-sept fois! Cela dura trois ans et je n'obtins rien, que des paroles vicies : notes, rapports, encouragements, bonnes volontés, tout échoua contre l'inertie de nos institutions et probablement aussi contre l'opposition occulte du syndicat dont j'avais repoussé les conditions.

L'Almamy refuse de traiter avec la France ; mécompte de l'Administration; nous allons déposer TAlmamy.

Le Foutah-Djalon appartenant théoriquement à la France, il fallait le comprendre dans le cercle administratif d'un fonctionnaire, c'est ce que l'on fit. Pendant plusieurs années un Administrateur voisin fut chargé de visiter le Foutah, de se créer des relations parmi les Chefs et de préparer l'occupation effective. Etant en évidence dans l'Administration, très galonné, très escorté, très important, les âmes troublées à son approche restèrent fermées pour lui; on le reçut poliment, on l'emmena à la chasse, son nom fut donné au dernier fils du roi, mais il demeura l'étranger auquel on ne confie pas la clef de la maison. Nous verrons plus loin ce qu'il advint de cet Administrateur, loyal, certes, mais plein d'illusions, et comment il fut supplanté par d'autres fonctionnaires dans les droits qu'il croyait avoir acquis à gouverner le Foutah-Djalon.

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En 1894-1895, je revins à Timbo avec mon fils, qui désirait participer à cette conquête si longuement poursuivie.

Nous fûmes, à Saint-Louis, nous mettre à la disposition du nouveau Gouverneur Général pour le cas où il aurait quelque communication à faire tenir aux chefs du Foutah. M. le Gouverneur voulut bien nous dire qu'il connaissait nos travaux et nous remercier de ce que nous avions fait pour assurer la conquête du pays; il nous donnait l'autorisation écrite de continuer notre œuvre. Nous partîmes de Saint-Louis confiants dans la valeur de cette approbation officielle. Nous pouvions, dès lors, prendre nos dispositions pour achever, sans plus attendre, la conquête du Foutah et en déterminer l'occupation effective.

Après avoir engagé à Dakar, et sur divers points de la cote, des porteurs choisis et de races diverses, une centaine environ (des Yolofs pour chefs, des Lébous pour la pèche et la culture, des Manjacs pour manœuvrer les embarcations, etc.), nous acheminâmes ce personnel vers le Rio-Pongo, tandis que nous faisions un détour pour venir à Conakry saluer le Gouverneur de la Guinée française.

Là une surprise désagréable nous attendait. L'Administration faisait publier en France qu'elle possédait le Foutah-Djalon depuis plusieures années déjà;

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en fait, elle ne le possédait pas, elle n'avait pas d'action sur ce pays, nulle influence sur l'Almamy non plus que sur les autres Chefs ; elle voulut essayer de démontrer son pouvoir avant notre arrivée. Le Gouverneur avait imaginé d'inviter l'Almamy avenir à Conakry, faire acte de déférence auprès de lui, ou, au moins, à la frontière du Foutah auprès de l'Administrateur du Cercle le plus rapproché. Cette invitation mettait en évidence l'ignorance de l'Administration; elle ignorait les lois du Foutah-Djalon, ses coutumes les plus connues.

La loi religieuse défend à l'Almamy de sortir de son palais, de ses cases, si ce n'est pour aller à la Mosquée, ou pour assister, clans le lieu officiel des réunions, à la porte de Timbo, à quelque palabre spécialement autorisé. Cette restriction à la liberté du roi est rigoureuse; s'il venait à l'enfreindre, il serait aussitôt déposé. Les compétiteurs au trône étant nombreux et toujours aux aguets, l'Almamy est certain du sort qui l'atteindrait s'il contrevenait à cette loi, s'il mettait le pied hors de chez lui, sans permission. Le Gouverneur ne pouvait donc recevoir une réponse satisfaisante, et si l'Almamy intimidé lui avait cédé il ne lui aurait apporté qu'un hommage sans valeur.

L'Almamy Saury était mort, Bakar Biro avait pris sa place; sans s'éloigner des usages du pays, Bakar Biro avait autrefois assassiné son frère aîné, puis maintenant son deuxième frère Mahmadou Pâté, qui avaient droit au trône avant lui (il fit l'année suivante assassiner Abdul Ay, son troisième frère), et nous

n'éprouvâmes aucun étonnemcnt lorsqu'il nous dit, en nous montrant son entourage : « Tu les vois, ils sont tous là à guetter le moment favorable pour me tuer et prendre ma place; voilà parmi eux mon fils aîné, il est le plus attentif aux circonstances. » Dans ces conditions, conditions normales pour le pays» sous les menaces permanentes à peine dissimulées, quitter les cases royales c'était pour l'Almamy quitter le pouvoir et probablement perdre la vie. D'ailleurs en eût-il eu la liberté, Bakar Biro n'aurait pas cédé davantage; il avait, nous disait-il, conquis le trône des Almamys par la guerre heureuse qu'il avait déclarée à son frère Mahmadou Pâté, il ne le perdrait que par la guerre; en attendant, il prétendait demeurer complètement indépendant.

J'avais depuis longtemps renseigné l'Administration sur cette situation, mais elle ne pouvait reconnaître l'action de l'initiative privée en acceptant ses avis.

Le Gouverneur de la Guinée, attendant la visite de l'Almamy, nous retint à Conakry pendant trois semaines; le plus courtoisement du monde, mais impérieusement. Nous faisions remarquer que notre colonne était en l'air et attendait notre direction, que nous avions 200 francs de frais par jour, que notre temps était précieux, la saison propice aux voyages dans ce pays étant déjà avancée au moment où nous nous trouvions; rien ne troubla la sérénité de l'Administration irresponsable.

Il n'y avait à Conakry aucun endroit où nous puissions nous loger, si ce n'est la cabine de notre

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goélette ancrée dans la rade foraine. M. le Gouverneur eut l'attention de nous ouvrir sa maison et de nous y offrir le vivre et le couvert, à sa table et sous son toit. Nous passions ainsi chaque jour plusieurs heures avec lui et nous eûmes dans les longues soirées maintes fois l'occasion de lui parler avec précision du Foutah-Djalon; lui ayant fait connaître l'approbation que M. le Gouverneur Général avait bien voulu donner à nos travaux, nous lui exposâmes sans réserves, les détails de notre entreprise; nous rappelâmes la marche, — précédemment signalée au Gouvernement, — que nous avions suivie jusqu'alors, et ce que nous allions faire, nos approvisionnements, notre armement, notre autorité dans le pays. M. le Gouverneur nous comprenait d'autant mieux que luimême, avec la plus grande vaillance, avait fait des voyages d'exploration dans le Congo.

Enfin, convaincu, par les lettres qu'il recevait de son délégué au Foutah, que l'Almamy ne descendrait pas de sa montagne, il nous laissa partir.

Ce que l'Almamy ne pouvait pas faire de bonne volonté, il devait être réduit à le faire par force; connaissant le Foutah, ses hommes politiques, les compétitions, les partis, les droits et la puissance de chacun, nous pouvions, par un mouvement général, agissant à coups sûrs sur les esprits que nous avions préparés, contraindre Bakar Biro à céder la place.

A Sarésing, au pied des montagnes du Foutah, le Roi de Tymbi Toumi nous attendait pour nous consulter de la part de l'Almamy, au sujet des exigences

nouvelles de l'Administration; nous prîmes chez lui quelques jours de repos. Dans ce même moment mars 1S95), le fonctionnaire qui avait été chargé d'attirer l'Almamy dans la plaine, vint à passer à quelque distance de là, redescendant du Foutah; nous échangeâmes bonjours et souhaits par lettres. Nos courriers noirs franchissaient en un jour les 60 et quelques kilomètres qui séparaient nos campements. Ce personnage était fort mécontent, l'Almamy (•tait un entêté; non seulement il ne descendait pas à Conakry pour s'entendre avec le Gouverneur, non seulement il ne consentait pas à venir au moins à sa frontière saluer l'Administrateur, mais il refusait même d'envoyer quelqu'un de ses grands vassaux faire acte de déférence de sa part; cette concession était cependant la dernière qu'on pût lui faire pour garder à l'opération au moins l'apparence d'un avantage.

L'Administrateur ainsi congédié nous écrivait que l'Almamy Bakar Biro était un fourbe irréductible, que nous n'obtiendrions rien de lui et que, par conséquent, il était bien inutile que nous prissions la peine d'aller à Timbo. Il cherchait à nous détourner de notre entreprise, pensant avec raison qu'elle ferait ressortir le peu d'influence qu'avait l'Administration sur le Foutah-Djalon. Il nous dit qu'il attendait depuis plus de trente jours le bon plaisir de l'Almamy, que c'était la limite extrême qu'il avait fixée au Roi, et qu'il n'attendrait pas un jour de plus; la saison des pluies allait commencer; nous ferions mieux, ajoutaitil, de rentrer à Conakry.

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Je connaissais Bakar Biro, l'ayant étudié de près dans le temps où il était simple chef de guerre de son oncle, l'Almamy Saury; il empruntait alors son autorité à l'appui de son parrain, Modhi Diogho, sorte de duc de Bourgogne très puissant à la Cour. Si M. l'Administrateur avait bien voulu compter pour quelque chose les renseignements que nous avions donnes depuis longtemps, il n'en aurait pas été à découvrir aujourd'hui que la fourberie de ce Prince était grande, et il aurait évité de se faire remarquer des Foulahs, en poussant auprès de lui une démarche non mesurée sur son caractère.

Nous écrivîmes à M. l'Administrateur qu'après le séjour que nous allions faire à Timbo, l'Almamy serait à sa discrétion, et que le Foutah serait tout ouvert, à sa disposition. Nous répétâmes ces affirmations précises clans trois lettres successives, ajoutant que nous lui laisserions tout le mérite du succès, ce succès pouvant aider à sa carrière.

Nous parlions avec assurance parce que le résultat ne dépendait que de nous; la conquête du Foutah- Djalon, comme celle de tout autre État nègre je le crois, avait été plus facile à faire pacifiquement par notre ascendant naturel d'Européen sur des esprits faibles, que par la force contre des bras plus forts que les nôtres sous le climat des tropiques. Si nous avions retardé jusque-là les événements décisifs, c'est qu'il ne nous avait pas été possible d'obtenir la liberté d'agir, le seul obstacle avait été à Paris ; si le Foutah n'avait dépendu d'aucune puissance européenne, nous

y aurions exercé depuis plusieurs années déjà le pouvoir souverain. Nous pouvions donc annoncer à l'Administrateur, sans lui laisser un doute, que la place allait lui être livrée.

En effet, nous n'eûmes pas de peine à orienter les conspirations qui sont permanentes au Foutah, attendant l'heure propice, mais se neutralisent par leurs compétitions; nous n'avions qu'à déterminer les événements. A Timbo, les Prétendants conspiraient pour s'emparer du trône; les Marabouts, pour faire triompher le prince le plus docile. C'étaient d'abord les fils de Baker Biro, très ardents mais inexpérimentés, n'ayant pas toute la prudence nécessaire aux conspirations; c'était Abdul Ay, frère de Bakar Biro, rusé, plein d'expérience, habile dans le conseil, mais un peu lourd dans l'action, intimidé par la majesté du rang suprême, dont il comprenait l'ampleur; venaient ensuite les héritiers de Mahmadou Pâté ; ils étaient trop jeunes pour se mettre en avant, mais le désir de la vengeance était en eux, ils avaient des partisans.

Bakar Biro avait déclaré qu'il garderait le pouvoir pour lui seul et ne le céderait pas, tous les deux ans, comme le voulait la loi, au chef alphaia Ahmadou; c'était un coup d'État. Ahmadou était malade, se mourant de phtisie ; son fils vint me voir, il était fort mécontent, mais ne paraissait pas beaucoup douter de l'avenir.

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Le coup d'Etat avait contre lui Bakar Biro luimême, dont l'intelligence n'était pas assez ouverte pour faire réussir une telle entreprise, — il n'avait, en effet, rien préparé dans le pays pour se faire accepter, — il avait contre lui le parti alphaia tout entier, c'est-à-dire la moitié du Foutah qui se soulèverait lorsque le moment viendrait pour le Saurya de céder le pouvoir. Il y avait enfin, comme plus forte tête dans le parti de l'opposition, le grand marabout de Fougoumba, Ibrahima, chef d'une famille puissante, que Bakar Biro avait irrité par de fallacieuses promesses.

Ce marabout ne prétendait pas au trône, n'y ayant pas droit, mais il prétendait dominer l'Almamy. Le syndicat des marabouts avait conspiré contre Mahmadou Pâté, redoutant ce Prince qui était trop intelligent pour se laisser conduire; il avait secrètement fait retirer les balles des fusils de ses captifs, si bien que Pâté fut assassiné clans une lutte qui fut un guetapens plus qu'une guerre. Bakar Biro, vainqueur dès le premier engagement, était fier de son succès; il nous fit conduire sur le champ de Faction, au milieu des cases en ruine de Mahmadou Pâté, témoins éloquents de ce qu'il croyait avoir été une glorieuse bataille.

Chacun de ces Chefs et Prétendants avait de nombreux partisans, ils formaient le milieu le plus favorable que l'on pût souhaiter pour organiser une révolution, surtout une révolution modestement limitée à la suppression du Roi.

Chez ces braves Noirs, enfants de la nature, heu-

reux de vivre sans souci du lendemain, il ne pouvait être question de révolution sociale; il faut être déjà civilisé pour distinguer des classes ennemies, pour comprendre des massacres organisés au nom de la loi. Nous n'avions pas à traiter cet énorme problème, la nature dans ce pays, offre surabondamment plus que le nécessaire à tout le monde, — la moelle de Nété (mimosa), le fruit du Mampata, le pain du Baobab et mille baies sont à discrétion; il suffit de regarder la terre pour qu'il en sorte à profusion les produits alimentaires que, sur nos marchés, le consommateur paye si cher, tandis que pour le paysan ils sont à vil prix, relativement à la peine qu'ils lui ont coûtée.

Donc pas de question sociale, simple révolution de palais; mais il ne fallait pas se tromper, travailler pour un troisième larron, il fallait que le trône restât vacant et que la France pût l'occuper, sans coup férir, d'une façon stable, c'est-à-dire avec l'assentiment de tout le pays.

Les divers candidats au trône étaient de précieux auxiliaires pour renverser l'Almamy en fonction, mais chacun d'eux personnellement prétendait se faire désigner pour occuper la place, aussi ne considérionsnous ces éléments turbulents qui s'agitaient autour du trôné que comme des alliés à tâche limitée. Notre puissance, la conquête faite d'avance, était dans les provinces, avec tous les Chefs de quelque importance pour alliés, et toute la population; le peuple préférait ses chefs immédiats, justiciers toujours présents, à la tyrannie des Almamys, dont il était plus

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que difficile d'obtenir un jugement réparateur en cas d'infortune.

Les éléments étaient partout à notre disposition, il ne restait qu'à les coordonner.

Préparatifs de guerre.

Dès notre arrivée à Guéhama, notre observatoire au plus haut du pays, nous nous mîmes en relations, par échange de courriers, avec nos amis, pour savoir où en étaient les esprits. Ces courriers suivaient les bois, en grand secret, et nous arrivaient pendant la nuit; nos palabres devaient s'entourer de mystère, car tout soupçon éveillé à Timbo pouvait coûter la vie à celui qui l'aurait maladroitement fait naître; chacun ne voulait se montrer ouvertement notre ami qu'après s'être assuré que notre influence était toujours puissante à Timbo et que notre visite chez l'Almamy était, comme précédemment, une visite attendue et désirée.

Nous avions tout d'abord envoyé saluer Bakar Biro, lui annonçant notre visite; simple formalité, car, depuis notre départ de Conakry, il était informé de nos mouvements; plusieurs courriers vinrent de sa part nous presser de hâter notre marche. Notre

arrivée lui faisait, disait-il, le plus grand plaisir,

il était impatient de nous serrer la main. Sa vanité avait hâte de nous raconter la bataille qui l'avait fait Almamy, et puis son coup d'Etat; connaissant la supériorité de son adversaire, Mahmadou Pâté, nous étions bons juges pour apprécier sa victoire.

Il ne fallait pas mécontenter l' Almamy au moment où nous avions besoin de toute sa confiance; mais avant de le voir, et afin de pouvoir le conseiller utilement, il fallait que nos dispositions fussent arrêtées avec lés Chefs dévoués à nos projets. Pour cela, quelques jours nous étaient nécessaires, et c'est à faire patienter le Monarque en lui donnant des explications acceptables, que s'occupa notre diplomatie pendant ce séjour à Guéhama. Ce n'était pas très compliqué, nous connaissions, sous les discours avenants, la cause un peu fruste de son impatience : il craignait que les cadeaux que nous lui destinions fussent entamés par les Chefs chez lesquels nous avions à séjourner.

C'est dans le Labé, sur les hauteurs de Kahel, que nous devions proclamer l'indépendance du Foutah vis-à-vis des Almamys, Rois de Timbo.

Alpha Yaya, roi du Labé, est un vigoureux garçon, intelligent, sans imagination, attaché aux ambitions utiles; il avait fait assassiner son frère, Agui-Bou, qui régnait avant lui, celui-là même qui, en 1880, m'avait remis à Kandenbal un laissez-passer de la part de l' Almamy Ibrahima Saury, pour entrer dans lu Foutah. Agui-Bou était un brave homme, dont la fin prématurée méritait un regret. Il avait

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fait assassiner un de ses voisins qui avait conspiré contre son pouvoir, et dont je vis les fils captifs chez lui; de plus, il avait une femme immensément riche, la belle Tahibou. Cela attirait l'attention; Yaya, son frère, lui ôta la vie, s'empara du pouvoir et prit sa femme. Les mêmes procédés de succession le menaçaient à son tour, les plus mauvais desseins conspiraient autour cle lui; plusieurs Princes, à sa taille, pouvaient, utilement pour eux, l'assassiner, et vivaient à sa Cour dans ce fervent dessein. Jusqu'à présent, Yaya s'est bien gardé, sa politique est sage, ses dispositions sont clairvoyantes et résolues. Le royaume du Labé est plus riche, mieux situé, plus puissant que celui de Timbo; Alpha Dion, père et prédécesseur d'Agui-Bou, avait déjà laissé paraître qu'il ne supportait le joug des Almamys qu'avec impatience; il rendait hommage à son suzerain et lui faisait exactement ses cadeaux proportionnés à son rang et à sa puissance, mais il faisait aussi connaître sa volonté et savait l'imposer. Il s'était refusé à rendre le pouvoir après deux ans cle règne, comme les Chefs des autres provinces ; il était resté roi du Labé toute sa vie.

C'était là un terrain tout préparé; nous signifiâmes à Alpha Yaya qu'à l'avenir le Labé serait indépendant de l'Almamy, que son Chef n'aurait plus d'ordres à recevoir cle Timbo. Nous ajoutions que s'il était prêt à accepter ce nouvel ordre de choses, il demeurerait Roi; que s'il n'acceptait pas, nous lui trouverions un successeur, il savait combien c'était facile. Ce discours était pour donner plus

de force à son dévouement, nous savions d'avance qu'Alpha Yaya désirait vivement s'affranchir d'une tyrannie insupportable, onéreuse, dangereuse et humiliante, mais que, comme tous les Noirs, il s'arrêtait aux obstacles; il s'effrayait de son audacieux désir. Il envoyait aux postes français les plus voisins, des protestations de dévouement, demandant qu'on lui assurât sa liberté, nous acheminâmes nousmême quelques-uns de ses courriers. Yaya était donc notre homme, le Labé était le lieu favorable, nous plaçâmes là nos conseils, nos soldats et nos armes, et nous revînmes à Guéhama prendre nos bagages pour gagner Timbo.

A peine avions-nous quitté le Labé que Yaya se crut perdu. « Vous me compromettez, disait-il, puis m »us vous en allez. » Il fallut lui faire comprendre que notre présence était nécessaire à Timbo; nous avions à conduire l'Almamy. Nous voulions décider Bakar Biro à venir dans les montagnes du Labé; pour cela, nous allions l'encourager à sévir contre son vassal qu'il devait rappeler à l'obéissance; alors là, Yaya, aurait (ont l'avantage de la position. Si, au lieu d'intervenir dans les décisions de l'Almamy, nous le laissions livré à lui-même, il se contenterait de faire empoisonner le Roi du Labé, suivant la routine; le danger resterait permanent et la solution serait indéfiniment en suspens. Une bataille pouvait seule nous offrir l'avantage, et il fallait qu'elle eût lieu sur les hauteurs de Kahel; nous allions en décider.

Yaya craignait les menées de son entourage; plus

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encouragés par le mécontentement de l'Almamy, les conspirateurs pouvaient devenir entreprenants, il fallait ne pas les exciter. Nous ne pouvions cacher absolument nos résolutions, — tout le monde les discutait tout bas, — mais il était facile de ne rien préciser afin de ne rien compromettre. L'Almamy Bakar Biro, suivant son caractère, préférerait, nous l'espérions, agir avant que de discuter; l'attente ne serait pas longue; il était clone possible de garder le silence jusqu'à l'heure de l'action et ainsi de sauver les apparences.

Notre course à Labé avait été fatigante. Mon fils s'était enlisé, presque jusqu'à disparaître, dans un de ces marigots dangereux si traîtres et si nombreux dans le pays. Le souci des palabres secrets avait été lassant; de nombreux amis venaient à nous, mais il fallait parler aussi à la foule indifférente, aux gens inquiets qui demandaient avec une mauvaise humeur non dissimulée, ce que nous venions faire dans leur pays; aux politiciens, vaniteux agités, qui nous harcelaient de leurs bourdonnements. Pour ne pas trop retenir l'attention de l'Almamy, il avait fallu parcourir le plus rapidement possible les 150 kilomètres que nous avions à faire pour aller à Labé et en revenir. L'effet de ces fatigues ne se fit pas attendre; en rentrant à Guéhama, mon fils eut un violent accès de fièvre bilieuse; il resta huit jours sans mouvement. Ce sont les émotions de l'esprit et du cœur qui usent le voyageur, les inégalités et les surprises de la vie matérielle sont accessoires. La fièvre enfin

céda, il fallut reprendre un peu de forces, puis nous partim<

A Timbo, l'Ai ma mv nous fit le meilleur accueil, envoyant à noire rencontre ce qu'il avait de plus titré autour de lui pour escorter notre entrée dans la capitale. Nous étions de vieilles connaissances, les sujets de conversation ne manquaient pas, les audiences fuent animées.

Bakar Biro avait fait réparer, ou plutôt reconstruire, le palais royal, clans le but évident de se préserver, mieux que son prédécesseur, des surprises ennemies; les clôtures délabrées étaient relevées, les cases étaient neuves et leurs plafonds, jadis percés à jour, étaient doublés pour mieux protéger le roi contre les coups de fusil qu'il est facile de tirer dans l'intérieur au travers de la toiture de paille Le préau audiences était installé à neuf; le vieux Saury s'asseyait et recevait ses visiteurs derrière une sorte de long paravent de paille tressée, dont les méandres circulant dans la grande cour, entre les cases, (Tune case à l'autre, formaient, par leurs replis, plusieurs salons séparés. Bakar Biro pensa qu'un sabre traversant traîtreusement ce mince rideau, pourrait trop facilement l'atteindre pendant qu'il serait attentif à l'audience; il fit remplacer le treillis léger par une forte palissade, dont les hauts piquets, juxtaposés comme des tuyaux d'orgue, formaient derrière son

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dos un solide rempart; en môme temps, c'était élégant et nouveau.

Tout autour de nous, dans le préau, clans les cases voisines, dans les cours et les couloirs, jusqu'à la porte sur la rue, des captifs jeunes et bien armés faisaient vigilance, attendant quelque joyeux signal de meurtre ou de fête.

Nous fîmes observer à Bakar Biro qu'il n'était entouré que d'esclaves, de jeunes gens sans importance; que les paroles que nous échangions tombaient dans le silence, inconnues du Foutah. L'Almamy Saury, son oncle, toujours entouré des plus hauts personnages du pays, formait sa Cour permanente des représentants des diverses provinces; avec eux il s'entretenait sans cesse des intérêts de tous, cela donnait à nos discours devant cette réunion de citoyens influents, une portée décisive.

Les discussions, il est vrai, étaient souvent embrouillées, rendues plus difficiles par ces courtisans intéressés; les plus jaloux cherchaient à imposer leurs volontés ou leurs caprices à l'Almamy, dont ils étaient les grands électeurs. Le premier rang, accroupi sous l'œil du maître, discourait avec une cer taine mesure; mais les rangs serrés au fond de la case, contre la muraille, faisaient sans cesse entendre des grognements suggestifs; C'est là qu'il fallait chercher et trouver l'opinion publique, elle s'exprimait sans détours. L'Almamy, de sa place, n'entendait que vaguement; d'ailleurs, il connaissait son opposition; nous, plus rapprochés, au centre de la case, nous

prêtions une oreille attentive et ne perdions pas un grondement de ces précieuses rumeurs qui nous renseignaient.

Lorsque l'Almamy Saury voulait faire utile besogne et s'entendre avec moi, il se ménageait un instant de solitude et me faisait prévenir de l'heure probable. Il faul dire que tout le monde peut entrer chez l'Almamy; les pauvres diables ne s'y risquent guère; mais le moindre Chef entre librement, s'il y a de la place, et parle sans crainte. Dès que j'arrivais, les vieux, aussitôt prévenus, accouraient; nous n'avions, l'Almamy et moi, que peu de minutes pour nous entretenir librement; bientôt les observations s'interposaient, les grognements s'élevaient. « Pourquoi, Almamy, laisses-tu cet étranger parcourir nos montagnes? Pourquoi le reçois-tu avec amitié? Les Blancs sont nos ennemis; ils viennent troubler notre repos, voler nos femmes et peut-être nous réduire à l'état de captifs; nous n'en voulons pas. » Ces discours me reportaient aux temps d'Homère, aux temps moins reculés de notre propre histoire.

Bakar Biro, qui avait participé à ces audiences, fut piqué de la justesse de nos remarques sur l'insuffisance de sa Cour; il s'empressa de nous promettre la réunion, en une imposante assemblée, de notables dévoués à sa cause. Vaines promesses, pensionsnous, son caractère ('tait sans générosité, nous le savions trop avare pour qu'il pût avoir beaucoup d'amis; d*ailleurs, ce n'est pas en un instant qu'il

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pouvait faire venir à Timbo les Chefs des provinces, des Chefs importants convenablement escortés.

Trois jours après, il nous présentait, dans la plaine, sous l'arbre des palabres officiels, une assemblée de cent cinquante Chefs environ, réunis par son ordre; c'étaient des Chefs de village des environs cle Timbo et des frontières de Fougoumba et de Cohine, personnages sans influence et sans notoriété. Cette démonstration nous confirmait dans notre conviction que Bakar Biro était isolé, que nos partisans clans l'attente se tenaient à l'écart.

Bakar Biro voulut voir nos fusils, il prétendait que nous devions lui en donner cinq ; notre refus le surprit et nous dûmes faire appel à toute notre force de volonté pour dominer son mécontentement. Il avait, disait-il, des fusils aussi bons, sinon pareils, qu'il avait achetés à la côte ou qui lui avaient été offerts en cadeaux par les factoreries; pour nous persuader, il en fit apporter plusieurs spécimens cle son petit arsenal, ils étaient en parfait état. Puis il voulut opposer sa colère à la nôtre. Nous étions, disait-il, en son pouvoir; tout comme un Empereur romain, il aurait eu plus tôt fait de nous faire couper la tête que de nous en menacer. Il nous fallait faire bonne contenance, nous étions seuls dans son antre, entourés cle sofas qui remplissaient le palais, occupaient les issues.

La discussion pour les fusils remplit nos audiences

durant cinq jours, bien inutile, nous ne pouvions pas céder. Nous fîmes observer à cet énergumène qu'il n'avait pas le droit de nous menacer, que ce n'était pas une parole d'Almamy; il s'était jusqu'alors montre parmi nos amis parce qu'il avait compris la valeur de nos conseils, nos amis étaient nombreux et puissants, il le savait bien, il connaissait donc mieux que personne nos droits et notre force de libres citoyens clans le Foutah. Peu à peu nous ramenâmes le Roi à se contenter de voir nos armes qu'il aurait voulu posséder.

Lorsqu'il s'agissait de telles inspections ou de cadeaux à faire, les audiences étaient toujour de nuit, afin de dérober à la vue des courtisans des objets désirables dont ils auraient aussitôt demandé une part. Un cierge de cire jaune, de fabrication foulah, éclairait la scène; lorsqu'il venait à fumer, le Roi ne dédaignait pas de le moucher lui-même; détachant avec ses doigts la mèche pendante, il jetait à terre ce bout fumeux et le recouvrait d'un peu de sable. Ces soins de ménage, inattendus dans les orages de la discussion, détendaient notre pensée.

L'Almamy avait repris sa bonne humeur, mais les apparences ne pouvaient nous tromper; nous connaissions son manque de préjugés, sa liberté d'esprit en face des pires décisions, nos propos restèrent toujours calculés.

Le Roi était mécontent des nouvelles du Labé. Cette province, nous disait-il, se révoltait, il était

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temps de la mettre à la raison, il ne supporterait pas aussi patiemment que son prédécesseur, vieillard fatigué, les allures indépendantes que les trois derniers rois du Labé avaient montrées vis-à-vis de Timbo. C'était inintelligent de sa part, mais sa vanité et peut-être plus encore le bel entrain de son actif tempérament, le poussaient à agir alors qu'il eût été plus sûr de réfléchir et de négocier. Il voulait porter la guerre chez son vassal rebelle et faire un exemple ; nous rengageâmes à suivre ce valeureux projet et lui conseillâmes de ne rien négliger pour en finir; il devait se tenir prêt à entrer en campagne dès que la saison le permettrait.

Nous connaissions, comme lui, les sentiers par où il pouvait le mieux surprendre son adversaire, la plaine où il devait le battre ; ce fut un complot facile de notre part que de rengager dans nos voies; Tépoque seule restait indécise, elle dépendait des pluies et du concours plus ou moins empressé de ses sujets, concours dont il ne doutait pas.

Nous ravivâmes le mécontentent de son orgueil froissé, en lui rappelant les satisfactions que le Gouverneur avait demandées et qu'il attendait encore de lui; nous lui conseillâmes de se montrer plus conciliant vis-à-vis de cette autorité, ce qui ne manqua pas de l'irriter contre nous.

Il nous dit qu'un Blanc était venu de Farannah lui rendre visite à Timbo, il l'avait logé et à peu près nourri, mais il l'avait à demi dévalisé et il avait fait donner cent coups de corde au Noir qui avait montré les sentiers à cet Européen. Pour nous, c'était

différent, nous étions citoyens du Foutah, le précédent l'Amamy l'avait fait proclamer dans toutes les provinces et nous avions été acceptés comme tels par la population, nous demeurions libres dans le pays, nous pouvions nous y établir, mais il ne voulait pas d'autres Blancs.

Ce Prince était vraiment aveugle, comme tous les Rois à la veille d'une révolution; il se trompait sur l'état des esprits, prenant pour vérité ses propres désirs et les flatteries de ses courtisans. Son prédécesseur, le vieil Almamy Saury, avait compris que l'heure, annoncée par le Prophète, était venue de s'entendre avec les Blancs; ses traités avec nous avaient été sincères. Bakar Biro se montra, au contraire, réactionnaire, intransigeant; il nous faisait bonne mine parce que nous avions un parti puissant clans le Foutah, mais il fut, dès ce moment, évident pour nous qu'il allait nous traiter comme de simples chefs indigènes, c'est-à-dire nous faire empoisonner discrètement et sans retard. Chaque matin, des avis officieux venaient avertir notre cuisinier que telle ou telle provision qu'on nous apporterait, serait empoisonnée, tandis que telle autre ne l'était pas. Il n'y avait pas à se fier à ces avis peut-être calculés pour mieux nous tromper; nous ne mangions que nos boites, et nos hommes leur riz; ils essuyaient même avec un soin méticuleux les fruits, oranges, mangots ou autres, que les indigènes leur vendaient, nos Saracolets n'en mangeaient aucun.

Nous avions peu à redouter, personnellement, à

A TIMBO 77

Timbo, de la part de l'Almamy, ce n'était pas l'usage de faire disparaître les gens pendant qu'ils étaient ses hôtes; il attendait qu'ils fussent rentrés chez eux, au milieu de leurs amis; nous n'avions à craindre, comme partout, que les fanatismes isolés.

Nous quittâmes la capitale, laissant le Roi à ses préparatifs de guerre; dans son entourage, les mécontents, sans savoir que leurs mouvements étaient coordonnés sur un même plan, se tenaient prêts à agir suivant leurs intérêts que nous avions discutés avec chacun d'eux; nous avions du loisir; nous allâmes au Soudan voir la route de pénétration de Kayes à Séguiri, qui mettait en communication le Sénégal avec le Niger. A Sokotoro, nous fûmes bien reçus par les fils de l'Almamy; mais, après que nous eûmes dépassé ce Versailles des Almamys Sauryas, à la troisième étape, nous fûmes copieusement empoisonnés.

Le Roi avait bien fait les choses; on nous apporta trente-huit calebasses de riz fumant, à toutes les sauces indigènes connues; notre case en était remplie et l'alignement de ces creuses écuelles s'étendait encore au dehors, sur une double rangée au-delà cle la porte. Mon fils fut très malade et faillit rester sur le coup; pendant deux heures nous ne sûmes que prévoir: la violence de l'attaque fut heureusement le remède, le poison s'élimina lui-même. J'avais été moins éprouvé en apparence; nous pûmes repartir cahin caha; mais bientôt je dus me faire porter et, pendant quarante jours, ballotté dans un hamac, je fus transporté, inerte, le long duTankisso, en pirogue

sur le Niger de Couroussa à Séguiri, puis de Séguiri par Niagassola et Kita jusqu'à Diubéba; de là en lc-ri, puis en chemin de fer de Bafoulabé à Kayes. Bakar Biro avait raté son résultat, mais cependant produit un certain effet.

Mon fils, ébranlé par la secousse, élait souvent accablé par la lièvre; il portait seul le souci de la direction de notre colonne que mon état d'inertie rendait plus compliqué; il se tira de cette situation extrême comme un Soudanais expérimenté et nous arrivâmes, à Dakar, à 800 kilomètres de là, au jour précis où passait le paquebot.

Retour par le Soudan.

Ici, tout un volume serait nécessaire pour dire les attentions dont nous fûmes l'objet, au Soudan, de la part de nos généreux officiers.

À Couroussa, le lieutenant Lacroix, arrivé la veille pour prendre la direction de ce poste, n'avait aucune ressource; nous lui fûmes d'autant plus reconnaissant de toute la peine qu'il prit personnellement pour nous être secourable; par ses soins, nous pûmes avoir une pirogue pour descendre le Niger jusqu'à Séguiri; il l'avait fait recouvrir d'un toit de paille, abri bien nécessaire contre le soleil pendant le jour, contre l'humidité pendant la nuit. Nous demeurâmes pendant tout le trajet, au fond de cette pirogue, étendus sans mouvement, accablés tous deux par un interminable accès de fièvre; nous possédions, pour toutes provisions, hors nos boîtes, inutiles clans l'état où nous étions réduits, trois mangots et un ananas; ils restèrent sans attraits. Le premier soir, accotés pour la nuit à un banc de sable, notre cuisinier pria l'un des

bateliers do prendre un poisson, ce qui fut bientôt fait d'un coup de harpon; mais nous étions trop misérables pour accepter un mets aussi substantiel. J'essayai de boire un peu d'eau dans laquelle on avait fait bouillir les arêtes du poisson, ce ne fut pas succulent.

Sur le Niger, on navigue en poussant à la perche, l'eau est peu profonde, le fond est de sable; les piroguiers monopoleurs de ce mode de transport forment une tribu spéciale, la tribu des Saumonaux. Ils sont infatigables; du jour naissant à la nuit, c'est-à-dire de six heures du matin à six heures du soir, le Saumonau, d'un mouvement uniforme, sans secousses, plonge sa perche et l'enfonce; un léger bruit de froissement dans le sable, régulier et lent, se reproduit à chaque poussée, c'est le seul bruit qui trouble la solitude de l'eau dormante; lorsqu'on a la fièvre, un peu de délire, on croit entendre un gémissement du fleuve africain surpris de la téméraire apparition de l'étranger.

Le lendemain nous abordions au poste de Séguiri; nous étions en terre française, comme déjà à Couroussa, mais, de plus, nous tenions le bout du fil du télégraphe. Le capitaine Conrard, qui commandait le Cercle de Séguiri, nous entoura des soins les plus attentifs; si j'ai pu tenir jusqu'au bout, je le dois à son affectueuse assistance; ce n'est pas trop dire, quoique nous fussions pour lui des inconnus; mais nous étions des compatriotes perclus clans ce désert, il nous prodigua tous les soins en son pouvoir. C'était

pour nous un profond bien-être moral que de retrouver là un concitoyen charitable de cœur, un officier servant l'oeuvre française de civilisation au Soudan, avec le sentiment élevé et l'expérience qui en assurent le succès ; sa grande modestie nous pardonnera de rappeler ces souvenirs, la reconnaissance a des droits supérieurs.

Mon fils était encore très souffrant, j'étais à demi mort; le docteur Durand, médecin de la Marine, qui nous donna les précieux secours de son expérience, pensait qu'au-delà de Séguiri, je ne dépasserais pas la troisième étape. Le jour de notre départ, le capitaine Conrard envoya du lait du matin même, à notre première halte, afin qu'au moins, une fois encore, nous eussions ce précieux breuvage. Mon fils en eut la bonne surprise; dans mon jeûne forcé, je partageai avec lui l'émotion réconfortante de cette attention in extremis; nous en fûmes profondément touchés, un homme est si peu de chose, sur le champ de bataille, quand il va mourir!

Dès que notre arrivée à Séguiri avait été signalée

à M. Grodet, alors Gouverneur Général du Soudan,

tandis que déjà le capitaine Conrard et le docteur

Durand nous comblaient d'attentions, un télégramme

vint de sa part nous souhaiter la bienvenue et mettre

à notre disposition les moyens dont le poste pouvait

disposer. Nous n'avions pas l'honneur de connaître

M. Grodet, sa généreuse intervention ne nous était

donc pas personnelle, elle s'adressait au concitoyen

et peut-être même simplement au voyageur lassé,

82 CONQUETE DU FOUTAII-DJALON

compatriote ou étranger, c'était un acte d'humanité, un acte français, il nous plaît grandement de le reconnaître.

A la troisième étape, nous croisâmes sous bois, un groupe de soldats, ils portaient les armes et les vêtements d'un camarade qui venait de mourir. Ce malheureux jeune homme rentrait en France, après avoir fini son temps, lorsque la mort le saisit; nous vîmes, à l'étape du lendemain, sa tombe toute fraîche, sous un mimosa, recouverte de lourdes broussailles; un autre tertre ancien marquait déjà l'endroit.

La mort est peu de chose, fatale pour celui qui s'en va, triste pour ses amis; elle n'est rien pour celui qui n'est plus ; mourir est une peine active, être mort n'est rien. La tombe est un doux asile lorsque, loin des cérémonies et des fictions, elle s'ouvre, accueillant refuge, à l'ombre amie de la haute falaise, sous le mimosa dont le feuillage léger l'abrite et cependant ne cache pas le grand jour et le ciel bleu; la vie s'achève clans la pleine lumière.

Au matin, avant le départ, je me fis porter à ce triste tombeau où, pour jamais, venait de s'achever brusquement l'élan d'une jeune existence. Je voulais imaginer là, autour cle nous, une famille anxieuse, attendant des nouvelles promises, cherchant sur les chemins du retour l'absent qui leur était rendu; j'évoquais des inconnus, j'unissais des pensées en deuil dont j'étais le trait d'union, et j'adressais à tous le consolant adieu dos généreux sacrifices; le soldat i mort en servant la Patrie.

A Kita, deux sous-officiers, MM. Flûtiaux et Boislin, gardent le poste, ils nous reçoivent de la plus généreuse façon. J'insiste sur ces attentions de nos compatriotes, parce que dans le désert, dans la brousse, loin de tout ce qui nous est cher, ces rencontres nous rendent, pour un instant, la Patrie absente, la joie est toute clans le choc des sentiments généreux; la matérialité de la réception avait son côté utile, plus qu'utile dans notre détresse de malades, mais elle n'était que le prétexte visible de nos secrètes émotions.

Pour fêter notre rencontre, nos hôtes, dont l'un avait servi en Algérie, préparèrent le metchouïr, c'est-à-dire le mouton rôti et servi tout entier; on alluma un grand feu dans la cour, la broche fut faite d'une branche d'arbre.

Le poste ne possédait pas de rôtissoir, un fragment de gouttière en tôle servit de léche-frite et ensuite de plat. Je ne pouvais faire honneur au festin, mais je remerciais nos hôtes de la joie qu'ils montraient à nous recevoir.

Plus loin, dans un poste plus modeste, mon fils eut à son dîner une crème renversée, le sergent lui expliqua ce raffinement en lui apprenant qu'il avait été pâtissier avant d'être soldat.

Dans l'état où je me trouvais, il importait d'allonger le plus possible nos étapes tout en réduisant le temps de marche; six hommes, choisis parmi nos porteurs, débarrassés de leurs colis, furent chargés de porter

mon hamac; ils se relayaient deux par deux, se changeant sans s'arrêter, portant pendant trois quarts d'heure, se reposant, dans cet intervalle, pendant dix minutes.

Ils me portèrent avec grand soin, préoccupés de m'éviter les secousses si dures que donne le hamac, à chaque pas, et le balancement latéral insupportable avec de mauvais porteurs, qui vous projette contre les arbres. Pour diminuer ce mouvement de lacet, on serre fortement le hamac (et l'occupant qui est allongé dedans) au bambou auquel il est attaché, mais l'habileté des porteurs peut seule le supprimer tout à fait.

Dans la région du Tankisso, avant Couroussa, le sentier, étroit et tortueux, nous obligeait par ses courts zigzags à cheminer presque lentement; mais sur la route large et droite du Soudan, mes porteurs, pour hâter l'heure de mon repos, pour abréger la fatigue que me causait ce trajet secouant, allaient presque constamment au pas de course.

La route du Soudan, tracée par nos officiers, est large et bien débroussée, des ponts praticables ou des rampes d'accès facilitent le passage des marigots; les pluies fréquentes que nous subissions rendaient le sol glissant; mes porteurs, toujours courant, avaient parfois de la peine à garder leur équilibre; néanmoins, nous avancions rapidement.

Nous traversâmes ainsi des régions dévastées par la guerre, les villages en ruines témoignaient du passage de Samory. La paix assurée maintenant ramenait les habitants, rouvrait les cultures pros-

pères; la puissante vitalité de cette nature exubérante nous frappait à chaque pas et justifiait notre conviction que la France doit trouver en Afrique, une réserve inépuisable de forces pour se défendre.

Mes porteurs achevèrent sans défaillance cet interminable voyage. Ayant, à ce métier, gagné un peu d'argent, ces braves gens entreprirent le commerce de caravaniers, pour leur compte; j'appris, avec peine, l'année suivante, qu'ils avaient été complètement dévalisés.

Il y avait parmi eux un superbe garçon, vigoureux captif, nommé Dado; son maître habitait en Casamence. Honnêtement, chaque année, Dado rapportait à son maître ce qu'il avait gagné par son travail. Ce singulier captif exerçait sur son bon maître une influence réjouissante; il lui faisait faire la cuisine, l'envoyait chercher l'eau, fendre le bois, tandis que lui, le captif, demeurait à ne rien faire. Son maître était heureux de le revoir, il lui témoignait sa vive affection, partageait avec lui la petite fortune rapportée, mais bientôt il engageait Dado à repartir pour aller chercher du travail ailleurs.

Ceci montre la forme de l'esclavage entré dans les mœurs de ces hommes et comment ils le comprennent; Dado, captif de case, né probablement chez ce maître, faisait partie de la maison, il était convaincu que l'argent gagné par lui appartenait à son maître, il le lui gardait fidèlement; en échange, il trouvait là une affection chère à son cœur.

Il est chaque jour plus difficile de trouver de tels

braves gens. Lorsqu'une expédition quelconque a besoin d'hommes solides, c'est au Sénégal qu'elle vient les demander. On peut en trouver de pareils au Soudan, je l'ai constaté après d'autres, je reviendrai plus loin sur cette observation et sur les avantages que nous devons en tirer. A mon premier voyage, alors que le poison m'avait réduit au même état d'anéantissement, mes porteurs de bagages refusèrent de me porter en hamac; c'était, disaient-ils un métier de captif; depuis ce temps-là j'avais fait des progrès clans la connaissance de l'homme nègre, je choisissais mes gens plus heureusement, si bien qu'ils font prime et trouvent tout de suite à se placer lorsque notre voyage est terminé.

A Diubéba, nous fûmes reçus par le sous-officier de garde. Ce brave homme était souffrant d'une grande irritation d'entrailles; manquant du nécessaire pour se soigner, il était obligé de faire /iO kilomètres (par le chemin de fer qui commençait à son poste) pour aller jusqu'à une station mieux pourvue trouver le clysopompe sauveur! On n'a pas toutes ses aises dans ces pays nouveaux!

A Kayes, le nouveau Gouverneur, Colonel cleTrentinian, aujourd'hui Général, nous reçut avec les plus affectueuses attentions, nous réservant à sa table une place où mon fils, du moins, — car j'étais confiné dans ma chambre par un malaise et une faiblesse extrêmes qui ne devaient se modifier qu'en mer, — retrouvait notre civilisation, l'aimable société., la conversation

cultivée de nos officiers; tout cela manque dans la brousse, plus que le pain quotidien.

Les dispositions prises par mon fils, ses calculs d'étapes depuis Timbo, nous amenèrent en temps voulu à Kayes, pour prendre le bateau du fleuve, et ensuite à Dakar, pour prendre le paquebot. A Saint- Louis, nous eûmes juste le temps de monter dans le train, laissant nos hommes avec nos bagages, accourant clegrénés sur la route. A Dakar, le bateau des Messageries Maritimes nous reçut à bord au moment de lever l'ancre. On comprend ce qu'il avait fallu de prévision, souvent d'étapes forcées, pour arriver à date fixe au passage du bateau presque toujours exact.

M. le Gouverneur du Soudan nous ayant épargné, par sa recommandation, les retards de la navigation fluviale parfois un peu fantaisiste, nous ne mîmes que 13 jours pour aller de Kayes à Bordeaux, 13 jours ! Les Soudanais apprécieront ce détail.

On ne peut parler incidemment des remarquables institutions innovées si heureusement au Soudan par le Général de Trentinian, je ne puis cependant écrire ces lignes sans dire que l'administration de cet éminent officier fut un événement considérable dans l'organisation de notre colonie; j'aurai plus loin à rappeler l'une des plus heureuses mesures qu'il sut prendre pour vivifier la colonisation en même temps qu'il améliorait le sort des indigènes et leur faisait apprécier notre présence à côté d'eux.

Je ne dirai rien de Kayes, c'est la ville préférée des Soudanais; elle se dispute avec le Foutah-Djalon l'obligation de nous conduire de la mer au Niger supérieur ; je dirai seulement que Ton peut établir les deux chemins, chacun aura son trafic. Aucune combinaison ne peut compenser les supériorités du Foutah-Djalon, c'est à peine si le grand effort du Sénégal et des officiers qui l'ont créé peut en suspendre un instant l'effet.

Quatrième voyage. L'Almamy, battu à Bentiguel Tokocéré, est mis en fuite; nous tenons le Foutah libre, à la disposition de la France.

Lorsque la saison des pluies eut pris fin, après que les eaux se furent écoulées, Bakar Biro mit son plan à exécution, il vint dans le Labé, ayant dissimulé jusqu'au dernier moment son intention de combattre Alpha Yaya.

Mais dans ce mouvement chacun savait à quoi s'en tenir; Ibrahimade Fougoumbafît défection, Abdul Ay se réservant, commença par demeurer indécis. Bakar Biro se présenta donc, mal soutenu, sur les hauteurs de Kahel; il rencontra l'ennemi près de Bentiguel Tokocéré. Mes gens et mes armes entraînant la confiance de la petite armée de Alpha Yaya, les troupes de l'Almamy furent mises en déroute, et lui-même prit la fuite. S'étant ainsi dérobé à ses ennemis, n'ayant pas eu la tête coupée, l'Almamy pouvait reparaître; cela n'avait pas été prévu, les conspirateurs inquiets demeurèrent hésitants. Ibrahima de Fougoumba

compromis clans le parti vainqueur, se réfugia près de Yaya, n'osant pas sortir du Labé; Abclul Ay n'avait pas soutenu son frère, espérant le voir succomber et, sans s'être donné trop de peine, lui succéder, comme la loi l'y autorisait, mais il n'osait prendre un parti; Alpha Yaya restait seul debout, nous étions maîtres de la situation.

Nous avions délivré le Foutah; dans les provinces, les chefs Sauryas, au pouvoir à ce moment, étaient prêts à nous acclamer; Timbo ouvert, clemenrait libre le représentant de la France n'avait qu'à s'y rendre : la conquête était faite.

Bakar Biro était d'une intelligence ordinaire mais sans routine, il avait surtout un caractère décidé soutenu par un entêtement de bête; ayant toujours vécu à la Cour auprès de son oncle FAlmamy Saury, il avait la manie du pouvoir. A l'heure de la défaite, il n'hésita pas (alors que chacun s'attendait à lui voir faire des prodiges de valeur dans la mêlée où il aurait perdu la vie), il n'hésita pas à sauver sa royale personne.

Dans ses plans de bataille, il se réservait un principe que je lui avais souvent entendu formuler lorsqu'il était chef de guerre de son oncle, c'est « qu'il « valait mieux fuir, si l'on était vaincu, et se réfugier « en lieux sûr pour préparer de nouveaux combats, « que de rester mort sur le champ de bataille ». Je n'avais pas attaché d'importance à cette boutade, le fait nous montrait maintenant que c'était une conviction réfléchie.

BENTIGUEL 91

Bakar Biro vaincu jeta son turban royal, enfouit clans une cachette le sac de peau de bouc dans lequel il portait son trésor (représenté par les bracelets et les boucles d'or de ses femmes); il laissa son cheval, et à travers la brousse, tantôt secrètement dans les régions habitées par des populations ennemies, tantôt plus à l'aise mais toujours prudent clans les villages amis, il fît deux cents kilomètres à pied pour gagner un asile sûr; il se réfugia dans notre colonie voisine la Guinée Française, implorant le secours de l'administration française.

Le fonctionnaire qui avait été accrédité auprès de lui, celui-là même que nous avons vu se morfondre à la frontière attendant vainement le bon plaisir de ce roi, le reçut, — comme il se doit faire pour un homme tombé dans une aussi invincible infortune, — le plus galamment du monde.

Par la défaite de Bentiguel, le Foutah se trouvait débarrassé de son chef entêté et fourbe; il n'y avait alors, avec tous les égards dus à son rang et à son malheur, qu'à retenir loin de son pays ce Souverain détrôné, cet adversaire vaincu.

On prit une résolution toute différente. Agréablement surpris par cette visite inattendue, l'Administration écouta volontiers les discours de son hôte et se laissa convaincre de ses bonnes dispositions.

On nous dit, au Gouvernement de la Colonie, que la chute de l'Almamy avait été Y effet du hasard/ C'était montrer combien on ignorait les choses du Foutah, la situation des partis et les événements latents. Dirait-

on que la mort de Louis XVI, le 18 Brumaire, ou telle autre convergence des activités humaines, ont été l'effet du hasard?

Nous avions cependant signalé cette situation et annoncé les événements qui allaient en être la conséquence; nous avions prévenu l'administration, par lettres explicites et affirmatives, que nous allions déterminer les événements décisifs par lesquels nous lui livrerions le Foutah. Mais on supposait a priori que l'unité du Foutah-Djalon, était indivisible; contre toute évidence l'administration pensa que, tenant l'Almamy, elle tenait le Foutah. Nous pouvions prévoir cette conviction, puisque nous avions vu précédemment l'administration inviter l'Almamy à descendre à Conakrv.

Il serait difficile d'expliquer ce qui advint alors de notre conquête, si ce n'est pas le parti-pris de mettre de côté l'œuvre de l'initiative indépendante, par le désir d'en réserver le mérite à l'Administration. Nous avions, pour faire accepter notre initiative, assuré à l'Administrateur, que nous lui laisserions l'honneur du succès; mais les faits auraient parlé trop clairerement, il valait mieux, pensa-t-on, puisque la porte était ouverte, la refermer à demi et l'enfoncer ensuite officiellement. C'est la combinaison à laquelle on s'arrêta.

Après quelques jours de réflexion, l'Administrateur

SOMBALAKO 93

rendit à son prisonnier, plus que la liberté, il le fît accompagner par deux miliciens en uniforme.

Bakar Biro ne pouvait pas rentrer à Timbo sans l'aide d'une armée suffisante pour en imposer. Or il n'avait plus de soldats; il eut recours à l'influence et aux relations qu'il avait dans le pays Sousou, par sa mère qui était de race Sousou. Il trouva là des partisans d'occasion dont il décida le zèle en leur promettant les biens de Ibrahima, le Grand Marabout de Fougoumba. Le Marabout l'ayant abandonné dans l'affaire de Bentiguel, méritait d'être puni; un grand nombre des villages formés par ses captifs étaient situés au pays Sousou, dans la région même où Bakar Biro recrutait sa troupe, ses biens se trouvaient désignés pour servir d'appas.

Ainsi entouré, Bakar Biro s'avança sur Timbo; il rencontra l'armée des partis opposants au pied des montagnes, à Sombalako-Maoundé, entre Téliko et Timbo. L'animation était grande clans le camp des Foulahs, l'engagement, semblait-il, allait être vivement mené; il en fut tout autrement. Les Chefs, associés par nos soins, s'étaient engagés à se retirer du champ de bataille s'ils y voyaient paraître l'uniforme français, faute de quoi ils perdraient le bénéfice de notre amitié; il avait été facile d'obtenir l'obéissance de nos partisans à cet ordre, puisqu'ils ne savaient, ou n'osaient rien entreprendre sans nous. Ils se retirèrent donc à la vue des miliciens qui accompagnaient Bakar Biro, et celui-ci rentra dans sa capitale.

Nous offrons la soumission des Chefs du Foutah rassemblés. LTAlmamy refuse de nouveau de traiter avec la France; injurieuse réponse aux sollicitations de l'Administration; nous remettons au Gouvernement nos droits de propriété et de souveraineté absolue sur le territoire de Kahel.

Il s'agissait maintenant, pour l'Administration, de garder l'Almamy sous son autorité; s'y prendrait-on mieux que la première fois? la confiance que l'on venait d'accorder à Bakar Biro ne permettait pas de l'espérer. Il s'agissait, pour nous, de prendre la place une seconde fois.

Cette conquête à recommencer était plus facile que la première : les mécontents s'étaient unis, les partis s'étaient compromis. L'Almamy fourbe et avare ne tenait pas les promesses qu'il avait faites à ses Sousous; dans le même moment, il attirait chez lui, par mille protestations d'amitié, son frère Abdul Ay, qui se tenait prudemment à l'écart, et il le faisait assassiner; — cela se passa au sortir de l'audience, sur le seuil même du palais royal; — le Marabout de Fougoumba pensait que le même sort lui était réservé

9G CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALON

(déjà Bakar Biro s'était emparé de ses biens); compromis à notre service, il ne pouvait espérer de salut que par une nouvelle guerre heureuse; l'Almamy n'avait plus de courtisans, et presque pas d'armée, tout conspirait contre lui.

Mais nous ne pouvions plus organiser la guerre, Bakar Biro avait été ramené à Timbo par ordre officiel, l'administration avait mobilisé plusieurs colonnes autour du Foutah, nos officiers s'étaient installés à Timbo, provisoirement en apparence. Il semblait que la situation allait prendre fin par un accord entre le Roi et l'Administration; notre intervention aurait été vivement blâmée; nous étions réduits à attendre la suite des événements, le succès bien invraisemblable que l'on se promettait.

L'administration continuant à agir sans rien voir ni prévoir, rejetant les avis que lui offrait sans se lasser l'initiative privée, compromit elle-même ses propres décisions; son embarras nous rappela au secours de la situation. Dans l'intérêt de la France, nous prîmes aussitôt les mesures nécessaires pour mettre de nouveau le Foutah à la disposition du Gouverneur.

L'Almamy était à notre discrétion, son parti était des plus réduits; nous n'aurions eu qu'à laisser comprendre aux Chefs Foulahs, que la France ne le soutenait pas, pour que nos partisans, ses ennemis impatients, les compétiteurs au trône, le fissent assassiner. Il ne paraissait pas intimidé par cette situation très tendue; remonté sur le trône, par sa

KAHEL 97

ruse croyait-il, confiant clans sa persévérance, Bakar Biro n'hésita pas à demander au roi du Labé la somptueuse redevance qu'il avait l'habitude de recevoir de ce riche vassal. Yaya, fort de notre appui, de la déclaration d'indépendance du Labé, que nous avions fait signifier à l'Almamy par son confident notre ami Omar Bella, lui envoya, avec beaucoup de déférence, comme voisin, une réponse amicale et un présent sans valeur. Les autres Chefs nous pressaient de consacrer leur entente avec nous, entente qui pouvait comporter la môme précieuse liberté.

Autorisés par tous, nous offrîmes au Gouverneur (en février 1896) de le présenter, lui ou un envoyé officiel délégué par lui, aux Chefs du Foutah qui s'assembleraient tout exprès; là, il recevrait publiquement l'hommage de leur soumission; les Chefs des diverses provinces déclareraient au représentant officiel de la France leur ferme volonté d'être débarrassés de l'Almamy et de vivre sous la protection effective de la France. Par cette manifestation, le Foutah se soumettait de nouveau à la France.

Le Gouverneur n'accepta pas.

C'était, cependant, le moyen le plus simple d'occuper le Foutah immédiatement, mais on ne pouvait l'accepter d'une initiative étrangère au syndicat administratif.

D'ailleurs, on croyait tenir la victoire, on se flattait \ d'avoir conquis des droits à la reconnaissance de l'Almamy; il allait certainement reconnaître le service qu'on venait de lui rendre en le replaçant sur son

trône. Il faut même supposer que l'administration avait exigé de son prisonnier quelque promesse en échange de ses miliciens.

On ne chercha pas, pour traiter avec lui, un procédé meilleur que celui qui avait eu si peu de succès l'année précédente; on reprit le même, on pria de nouveau l'Almamy de venir à Konakry. On pensa l'influencer décisivement en lui annonçant que le Gouverneur Général viendrait tout exprès de Saint- Louis pour le recevoir et signer un traité avec lui.

L'Almamy, heureux de rencontrer une confiance aussi inaltérable, ne clouta pas de la supériorité de ses habiletés; il répondit, — comme si rien ne s'était passé depuis la précédente année, — par des protestations dilatoires. C'était un commencement plein de promesses, pensa-t-on, puisqu'il cherchait des prétextes, tandis que la première fois il avait répondu par un refus net et ferme. Il allait, disait-il, descendre

de sa montagne, il descendait, il descendrait il

énumérait le détail de son innombrable escorte, etc.; mais il lui manquait toujours quelque chose d'indispensable, quelque personnage important, il n'était jamais prêt.

Après une attente assez longue, il fallut renoncer à obtenir la satisfaction tant sollicitée; il fallut se résigner, comme l'année précédente. Mais on s'arrêta à une concession qui devait être inéluctable : on fit présenter à Bakar Biro, à Timbo même, le traité qu'il mettait si peu d'empressement à venir discuter et signer à Konakry.

KAHEL 99

L'Almamy, sans se déconcerter devant la liberté d'allure de nos officiers qui ne s'attardaient pas à ses mensonges effrontés et lui présentaient le papier un peu vivement, fit remarquer qu'il ne pouvait pas donner sa signature étant ainsi entouré de soldats, menacé en apparence par nos baïonnettes; il pria nos officiers de s'éloigner un peu. Le Commandant de la Compagnie d'occupation, jugeant justement qu'il était isolé à Timbo, loin de sa ligne de ravitaillement, consentit à satisfaire le désir de l'Almamy; approuvé par l'Administration civile, il descendit dans la plaine, plus rapproché du sentier de Konakry.

Bakar Biro, se tournant aussitôt vers le Foutah, fit constater son autorité; les soldats français ne l'inquiétaient pas, il n'avait eu qu'un mot à dire pour les éloigner. Puis, en échange de notre condescendance, il se montra tout empressé à signer le traité qu'on lui proposait.

Ce n'était qu'une feinte. Bakar Biro, fort de sa ruse, signa, au lieu de son nom, le mot « Bissimillah! », sorte d'interjection qui emprunte tout son sens à l'intonation qui la porte; clans le cas présent, on pouvait le traduire par ces mots : « Allez, portez-vous bien », « Oh! là là! », ou par toute autre injure.

Pour bien établir qu'il ne s'était pas engagé, et afin que, plus tard, on ne lui opposât pas cette signature, il ajouta que lorsque, entouré des chefs du Foutah, il signerait un traité avec le Gouvernement, chacun s'y tiendrait. « Honneur à celui qui suit le droit sentier », disait-il. On n'aperçut pas la supercherie.

100 CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALON

T /Administration, croyant avoir enfin triomphé de l'Almamy, se hâta de faire connaître au Ministre des Colonies, à Paris, l'heureuse issue des événements dont les surprises tenaient les esprits en suspens depuis si longtemps; le Ministre télégraphia aux négociateurs les éloges les plus caractérisés. On s'apprêtait à se décerner dans la presse les louanges d'usage, à les consacrer dans V Annuaire; car tout est là, et la conquête du Foutah-Djalon était cotée à un prix très haut.

D'ailleurs c'est la routine, les négociations les moins heureuses amènent ces résultats, on pourrait en citer maints exemples; mais cela n'apprendrait rien aux coloniaux qui le savent, le voyant faire sous leurs yeux, et ça ne troublerait pas un instant l'indifférence du Boulevard. Lorsque l'avantage revient à quelque malheureux famélique chargé de famille, à quelque décavé du Cercle ou de la Bourse qui s'est résigné à servir clans les colonies, on peut dire que l'aumône est excusable, puisque les gens à l'aise se refusent à ce service dangereux; mais lorsque Thonneur revient à quelque rond-en-cuir laborieux à ses heures, assidu aux joies de la capitale, c'est dommage.

Nous attendions anxieux, à Guéhama, à quelque cent kilomètres de Timbo, l'issue des négociations; nous fûmes aussitôt prévenus par nos amis, de la forme que Bakar Biro donnait à son refus et de la simplicité avec laquelle l'Administration se laissait tromper, tout aussi facilement que s'ils en étaient à

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leur première affaire. C'était pour nous le moment d'agir, il importait de rétablir la situation avant que l'opinion publique en France ait été inquiétée par ces faits attristants, avant qu'une polémique agressive se soit engagée contre le Gouvernement; il fallait ne pas laisser une arme aussi victorieuse aux mains de nos ennemis du dedans et du dehors.

Sans perdre un instant, nous vînmes à Labé, mon fils et moi, pour réunir nos amis, pour donner à la soumission du Foutah une expression écrite, moins éclatante peut-être que la manifestation de Bentiguel qui avait mis en fuite l'Almamy, moins brillante que la soumission des Chefs assemblés que nous avions offerte, mais dans la forme d'un traité qui pût remplacer celui que l'Almamy avait tourné au ridicule; il s'agissait de dissimuler la fâcheuse posture où l'Administration s'était laissée choir.

Le roi du Labé (et ensuite celui de Tymbi-Toumi) signa avec empressement un traité par lequel il nous cédait ses droits souverains sur le territoire de Kahel, dont nous avions déjà la propriété privée. Il se montra très animé par cette réalisation de l'espoir qu'il avait de voir bientôt flotter le Drapeau français près de sa capitale; il nous pressait d'élever nous-mêmes ce drapeau et d'établir un poste français sur ce territoire de Kahel qui, désormais, était français. Délivré de tout souci du côté de l'Almamy, il énumérait plus tranquillement les Chefs de son entourage qui cherchaient à l'assassiner (la menace était légale, — c'est le jeu des institutions — ), il

pourrait se consacrer plus entièrement à l'administration de son royaume.

Si nous n'avions eu en face de nous que l'Almamy, nous ne nous serions pas refusé la fête de hisser nos chères couleurs, protectrices de la civilisation et de la liberté, mais nous n'y étions pas autorisés; derrière l'Almamy, il y avait l'Administration, l'Administration qui eût été trop heureuse de nous accuser de tous ses malheurs si nous avions commis un excès cle zèle. Nous avions dû nous abstenir de paraître à Timbo pendant qu'elle négociait si confusément avec le roi, elle nous aurait accablés si nous avions tenté de lui imposer notre victoire.

Un courrier partit aussitôt à marches forcées pour porter ces traités au poste télégraphique le plus rapproché, Kayes, capitale du Soudan, à 400 kilomètres de là; il importait d'arriver à temps pour prévenir l'impression fâcheuse que devait produire la ridicule supercherie du roi.

Ces dispositions prises allaient réduire à néant l'Almamy et ses petites combinaisons. Elles constataient et offraient pour la troisième fois, officiellement et particulièrement à propos, la soumission du Foutah; si quelque malveillant, renseigné sur les événements de Timbo, avait prétendu alors triompher contre nous, il était possible avec ce traité de répondre que le Foutah était effectivement occupé par la France, d'accord avec ses habitants. L'injure de Bakar Biro n'était plus qu'un incident.

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Le roi du Labé et celui de Tymbi nous suppliaient d'établir un poste dans le territoire qu'ils nous avaient cédé, nous en attendîmes l'ordre ou au moins la permission, de Saint-Louis, par le retour de notre courrier.

L'ordre ne vint pas, non plus que la permission, aucune réponse.

Un peu plus tard, nous reçûmes de vives félicitations verbales, on nous offrit même de les faire confirmer par écrit par le Ministre des Colonies, mais ce ne furent que vaines paroles qui n'eurent pas de suite; on ne pouvait pas reconnaître officiellement l'utile intervention de l'initiative indépendante.

Guerre officielle à l'Almamy. Nous retenons loin du champ de bataille l'armée du Foutah; Bakar Biro, vaincu à Porédaka, prend la fuite. On lui coupe la tête.

Cependant, à Saint-Louis, où tout le monde parle la langue du Foutah, on s'avisa de faire traduire ce que Bakar Biro avait écrit au bas du traité de Timbo; la feinte apparut. On essaya, par la comparaison des divers exemplaires du traité, de lui donner l'apparence d'une erreur, ce fut en vain, il fallut se rendre. Tout naturellement, après ce nouvel échec, — pour ne pas dire plus, — de l'Administration, le parti de la guerre prit la direction des opérations.

L'armée du Foutah-Djalon, le contingent ordinaire, est de douze mille hommes. Après les défections des provinces fidèles à notre autorité, il ne devait plus rester à l'Almamy que les gens de Timbo, deux mille hommes tout au plus. Deux mille Foulahs eussent formé une troupe capable de quelque résistance, mais Bakar Biro avait provoqué par son avarice,

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des désertions dans ce contingent de la province royale, il avait dû combler les vides par des Sousous pris un peu partout; en réalité il était sans défense.

Animé d'une imperturbable arrogance qui se traduisait en audacieuses apostrophes au capitaine Muller, Bakar Biro dépêcha ses courriers dans les provinces pour appeler à lui l'armée nombreuse des Foulahs; cette foule, toujours en quête de pillages, ne se faisait ordinairement pas attendre.

Nous avions recommandé aux Chefs de ne rien compromettre en notre absence, ils devaient répondre à l'Almamy qu'ils allaient se rendre à son appel, qu'ils rassemblaient leurs guerriers, mais ils ne devaient pas avancer.

Bakar Biro se vantait de défaire nos soldats, une centaine d'hommes, qui plieraient bien vite devant lui. En attendant les Foulahs, il s'avança bravement avec quinze cents hommes environ, au-devant de nos tirailleurs. La rencontre eut lieu dans la plaine de Porédaka. Les renforts n'arrivaient pas, l'Almamy envoyait courrier sur courrier porter les ordres les plus pressants à ses vassaux qui s'annonçaient de loin. Plein d'une vaillance impatiente qu'on pourrait admirer si elle n'était à ce point irréfléchie, il attaqua notre petite ligne, il tenta môme de l'envelopper. Il avait confiance dans Allah, dans ses grisgris, dans sa valeur; pas un instant, il ne douta de la victoire. Dix-huit de ses frères avaient été obligés de le suivre, quatre d'entre eux restèrent sur le champ de bataille. Il était brave, mais il était par trop vaniteux.

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L'engagement ne fut pas long; on aurait donné à nos officiers un poulet à saigner qu'ils eussent été plus embarrassés; ce qu'allaient faire Bakar Biro et sa troupe, ils le savaient d'avance, chacun des tirailleurs le savait aussi, affaire d'habitude.

La défaite s'étant prononcée, Bakar Biro, avec la liberté d'esprit que nous lui connaissons, prit la fuite. On mit à ses trousses un chef indigène, tous étaient prêts à cette curée; il fut rejoint assez loin du champ de bataille, un paysan avait montré la case où il s'était réfugié; quatre captifs formaient toute sa garde.

Il espérait gagner la frontière de Sierra-Leone et se retrouver libre clans cette colonie anglaise, pensant déjà à préparer de nouveaux combats. Ce malheureux Roi avait la monomanie du pouvoir, il voulait être Almamy; c'était une incontinence d'ambition irréfléchie, car il ne comprenait guère les devoirs d'une telle charge.

Lorsqu'il fut rejoint, il essaya de se défendre, il commanda à ses captifs de faire feu, mais il fut tout de suite abattu et terrassé, on lui coupa la tête.

Les Foulahs étaient satisfaits; entraînés à rechercher l'amitié de la France, convaincus par nos discours, encouragés par nos armes, ils avaient combattu et détrôné l' Almamy; puis ils avaient voulu acclamer le représentant de la France; enfin, pour rendre effective l'occupation pacifique de leur pays par les Français, ils nous avaient cédé leurs droits souverains sur le territoire de Kahel. Ne parvenant

les CONQUETE DU FOUTAII-DJALON

pas à surmonter les refus répétés de l'Administration, résolus à se confier à nos lois, ils avaient abandonné Bakar Biro révolté contre nous; l'Almamy ayant été officiellement vaincu, ils espéraient maintenant recueillir le fruit de leur persévérance, ils comptaient vivre en paix.

Le Foutah est occupé, effectivement, par la France.

On avait à nommer un Almamy; le trône était vacant non seulement par suite de la mort tragique du saurya Bakar Biro, mais encore par la mort, récente, de l'alphaia Ahmadou; M. le Gouverneur Général nous fit l'honneur de nous demander notre avis à ce sujet. Notre réponse était toute dictée par notre désir de ramener la tranquillité dans le pays. C'était le moment d'après la loi, de remettre le pouvoir aux alphaias; le titulaire étant mort, il fallait en choisir un autre; Oumarou mo Bademba, l'un des chefs désignés par la loi, paraissait réunir le plus grand nombre de suffrages, nous le recommandâmes à M. le Gouverneur Général, il fut nommé.

Nous proposâmes ce Chef, parce que c'était un homme paisible, docile, sous la responsabilité duquel notre administration allait pouvoir facilement gouverner le pays; s'il n'avait eu ces qualités, nous en aurions facilement désigné un autre, les pré-

tendants ne manquaient pas; mais, je le répète, celui-là avait la docilité nécessaire. Cette nomination produisit le meilleur effet.

Mais déjà, le 9 février L897, le Commandant de la Compagnie campée à Timbo, avait nommé Àlmamy le foulah Saury Elily. Cet indigène intelligent et actif, était apparu dès qu'il avait entendu la trompette; il s'était rendu facilement indispensable auprès des nouveaux arrivants, par la connaissance qu'il avait du pays; il donnait des renseignements, facilitait le ravitaillement.

Saury Elily pouvait citer un Almamy parmi ses ascendants, — le grand-père de son grand-père, — mais depuis lors la multiplicité des mariages et des naissances l'avait éloigné du trône, si bien qu'il vivait à l'écart, sans fortune et sans influence (au bord de la source Guélili près de Cambaya, dont on lui donnait le nom pour le distinguer des innombrables Saury de la contrée . Il n'avait aucun droit au trône et ne figurait même pas à la Cour parmi les compétiteurs reconnus qui convoitaient le pouvoir.

L'aristocratie du Foutah, attachée à ses prérogatives, aux traditions apportées par elle directement de La Mecque, fut très froissée de cette innovation dans les institutions, de cette usurpation humiliante pour ses droits en même temps que préjudiciable à ses intérêts.

Le nouveau chef improvisé n'avait pas jusqu'alors paru hors de sa retraite, se tenant modestement à

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l'écart; la présence de nos soldats éveilla son ambition, en échange des services qu'il rendait à la colonne, il demanda la place de Bakar Biro et tous ses biens, on les lui donna sans plus d'enquête.

Ainsi cet homme sans scrupules, c'est-à-dire nuisible à notre cause faite de justice, cet homme qui n'avait aucune situation dans le pays, devint du jour au lendemain le plus riche, le plus puissant parmi les chefs dont la veille il n'était même pas l'égal.

On s'excusa de cette irrégularité par ce fait que le nouvel Almamy ravitaillait sans hésiter la colonne installée à Timbo, et que cela nous était commode. Cette raison était insuffisante, elle ne pouvait couvrir l'imprévoyance politique qui inventait un' nouveau Roi. Saury Elily prenait clans le pays le riz et les bœufs qu'on lui demandait, il agissait hardiment au nom de l'autorité dont nous l'avions investi; nous aurions, sans son concours, exercé cette autorité aussi bien que lui, avec plus de mesure et de loyauté.

Elily recevait régulièrement le paiement de ses fournitures, il en gardait une partie et disait aux indigènes qu'on ne lui avait pas donné davantage, mais, ajoutait-il, le Commandant était bien content et remerciait les fournisseurs. Cela soulevait un vif mécontentement contre nous.

Elily tirait aussi du riz et des bœufs des réserves de Bakar Biro qu'on lui avait données; nous aurions mieux fait, — et Ton ne comprend pas pourquoi on ne l'a pas fait, — ■ de déclarer que les biens de l' Almamy dépossédé devenaient, provisoirement, Domaine de l'Etat et d'en disposer nous-mêmes.

Ce Roi très avisé pensant qu'il ne se maintiendrait pas toujours au pouvoir, mettait le temps à profit; au mois de mai, il faisait savoir aux chefs de province qu'ils eussent à lui envoyer cent femmes, l'Administration les lui demandait, disait-il, pour les soldats, à Timbo. Les Chefs, étonnés et inquiets de cette exigence, vinrent prendre notre avis sur ce qu'ils devaient faire; nous leur répondîmes que si l'Administration leur demandait cent femmes il fallait les envoyer, mais que très probablement l'Administration ne demandait rien de semblable et que cela devait être une opération du nouveau Roi; nous leur dîmes qu'avant d'expédier, ils feraient prudemment de s'informer à Timbo même, auprès de l'Administration ou de l'officier qui commandait la place (le Résident n'était pas encore arrivé).

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ni Administration ni Commandant n'avaient demandé aucun convoi de femmes; le Foutah s'était donné à nous, il était administré pacifiquement et non pas traité en pays conquis.

Peu de mois plus tard, dans la nuit du 29 au 30 octobre de cette même année 1897, l'Almamy improvisé, Saury Elily fut assassiné (par Thierno Ciré).

Il fallait mettre en lumière la fin de cette lutte qu'on avait eu tant de peines à organiser. M. le Gouverneur Général vint de Saint-Louis, par le Sénégal, accompagné de M. le Gouverneur du Soudan, pour

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visiter Timbo. L'appareil était imposant et devait faire impression. Les Foulahs attendaient une parole amie, un palabre réconfortant pour l'avenir; ils n'entendirent rien; l'Administration, dans ce pays nouveau pour elle, ne savait quelles mesures prendre.

Nous avions eu mille peine à nous faire écouter et à obtenir la confirmation de l'indépendance du Labé; on voulait ignorer et l'on ne comprenait pas l'importance de la désagrégation qui était latente dans le Foutah, conséquence obligée des institutions, et que nous avions activée entre les provinces et l'Almamy; on ignorait réellement la cause profonde de cette scission.

Le pouvoir de l'Almamy est respecté, ou du moins redouté, parce que le syndicat qui le soutient et qu'il fait vivre, — comme cela est dans tout gouvernement artificiel, — est très puissant, l'n chef qui a perdu l'amitié de l'Almamy, la confiance de son entourage disparaît bientôt, sans bruit; tout le monde sait pourquoi et comment, personne ne s'étonne.

L'habitant ne cultive que tout juste autant qu'il est nécessaire pour se nourrir; il lui serait inutile de travailler davantage, cle produire une récolte surabondante pour s'enrichir et acheter des objets d'un luxe relatif; ces objets lui seraient enlevés par le Chef dont il dépend, et de là ils iraient à l'Almamy. C'est l'usage et c'est la loi; aussi le propriétaire ne prend-il pas la peine de faire travailler ses captifs au-delà du nécessaire.

Un habitant du Foutah-Djalon ne peut gardera lui un beau cheval, une jolie femme, non plus qu'un objet de quelque valeur; dès qu'un familier de l'Almamy aperçoit ces trésors, ou qu'il apprend leur existence par les espions de la Cour, il les demande à l'Almamy; celui-ci fait savoir au propriétaire le plaisir qu'il aurait à recevoir do lui tel cadeau; c'est un ordre. Le propriétaire s'exécute sans hésiter, sans colère, presque avec empressement, tellement la servitude est naturelle aux âmes sans caractère, puis il se garde d'acheter, de nouveau, de belles choses rares si ce n'est avec l'intention d'en faire cadeau à l'Almamy.

Le pays souhaitait se soustraire à ce pouvoir tyrannique et détesté, mais il gardait ses révoltes secrètement dans son cœur; supprimer l'Almamy n'était pas chose facile pour des sujets aussi divisés, s'attaquer au syndicat était dangereux; l'habitude, la religion, les courtisans soutenaient assez fortement l'institution. Cependant les colères que pouvait soulever cette suppression, si elle était vivement réalisée, tlevaicnt être limitées, soutenues seulement par les clients immédiats des deux Rois. Les Chefs paisibles et la population désiraient vivement être affranchis des caprices de la Cour; ils nous demandaient de leur assurer cet avantage comme nous l'avions imposé à l'Almamy pour le Labé. Le Gouverneur Général aurait trouvé un écho dans tout le Foutah en parlant de cet affranchissement; mais il ignorait l'état des esprits, il ne paraissait pas savoir à quel point

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le pouvoir de l'Almamy est immoral, et qu'il est la base d'une organisation de pillards; au lieu de supprimer l'Almamy, l'Administration en avait nommé deux.

Il fallait cependant se mettre en communication avec le pays ; le Gouverneur de Konakry n'était jamais venu au Foutah, il en ignorait le chemin, et, comme on Ta vu plus haut, lors de la signature du traité avec Bakar Biro, il n'avait même pas un interprète. Lorsque nous avons dû demeurer au Foutah, et nous mettre en relations suivies avec ses habitants, notre premier soin avait été de former un interprète. Il fallait à ce poste pour nous bien représenter, un homme qui eût une certaine autorité par lui-même. Nous choisîmes un jeune Sousou, petit-fils du roi Lawrence, du Cassini, roi intelligent, autrefois riche et puissant, habitué au pouvoir, parlant avec autorité; son petit-fils avait reçu de lui une suffisante allure. Présenté par nous comme fils de Chef, il obtenait à nos discours une attention que n'aurait pas obtenu un simple mercenaire, encore moins un captif. Nous prîmes la peine de lui enseigner au moins une partie des événements du Foutah, les noms des Chefs, leurs situations respectives, ceux qui pouvaient devenir Chefs de province, ceux qui pouvaient légalement prétendre au trône d'Almamy, toutes choses qu'il devait savoir pour comprendre et porter nos instructions partout où nous avions à les faire pénétrer. Il apprit la langue foulah à notre service.

Nous avions recommandé à ce serviteur, comme à

tous nos gens, de se tenir à la disposition des autorités françaises, si elles l'appelaient. En 1895, l'administrateur du Cercle voisin eut recours à lui pour communiquer avec le Foutah, il nous remercia poliment du service qui lui avait été ainsi rendu ; en 1897, notre interprète fut de nouvean appelé à Timbo. Sur l'ordre de l'Administration, il se rendit à la frontière du Foutah pour attendre le Gouverneur Général qui arrivait par le Soudan. Il prit ce personnage à son entrée dans le pays, et l'accompagna pendant tout son voyage, lui donnant les explications qu'il devait recevoir, et que personne, dans son entourage officiel, n'était à même de lui donner. M. le Gouverneur Général, reconnaissant des services exceptionnels que ce jeune homme venait de rendre de nouveau à son administration, lui attribua une médaille; il la lui envoya dès son retour à Saint-Louis.

Une observation qui n'est pas sans intérêt, peut être ici présentée. Le Gouverneur de Konakry reçut cette médaille, mais, au lieu de la transmettre au destinataire, il la garda dans son tiroir; la montrant à son domestique, il lui disait : « Tu la vois sa médaille, il ne l'aura pas. » Ce Gouverneur désire passer pour avoir fait la conquête du Foutah-Djalon, or il n'est jamais allé dans ce pays, il en ignore les lois et les usages ; l'idée qu'il s'est faite du caractère de ses habitants, sur les récits toujours fantaisistes des Foulahs qu'il a pu entretenir, n'est pas conforme à la réalité. Il pourrait passer pour avoir conquis le Foutah parmi ceux de nos concitoyens du continent

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qui sont étrangers ou indifférents aux choses des Colonies, mais non parmi les commerçants installés à la côte, encore moins parmi les indigènes ; par suite, il est sans bienveillance pour les témoins irrécusables de son absence dans les événements qui ont assuré ou accompagne la conquête. L'administrateur qui avait été chargé spécialement de le mettre en relation avec le Foutah, — et qui n'avait pas réussi, — comptait être le premier Résident nommé à Timbo, il fut expédié, malgré ses très vives protestations, dans une autre colonie.

En gardant la médaille que le Noir attendait pour prix d'un service empressé et désintéressé, le Gouverneur exerça une petite vengeance sur cet indigène; c'est là que se place l'observation d'ordre général à faire. L'Européen, en agissant ainsi, met son amourpropre en lutte avec le sentiment du Noir, il se mesure à cet être inférieur, il se montre à demi ramené à la taille de cet indigène, il devient nègre. C'est là un phénomène fréquent, souvent observé parmi les Européens demeurés trop longtemps en contact avec les Noirs. Maintes fois, nous avons vu des employés partis intelligents et l'esprit libre de France, en arriver à ne plus oser se mouvoir dans la besogne de leurs factoreries, parce que l'habitude de voir ramper auprès d'eux l'admiration instinctive, la servitude attentive du pauvre nègre, grossit hors de toutes proportions le sentiment de leur dignité; gourmés dans ce grossissement de leur vanité, ils restent figés dans la contemplation d'eux-mêmes. Ces employés ont perdu leur valeur, ils ne rendent plus les services

qu'ils étaient capables de rendre à leur arrivée, il faut les rappeler en France.

Ce simple exemple ne suffirait pas à égaler la valeur d'une observation générale sur la déchéance de l'homme civilisé, mais c'est un fait commun. Ces dégénérescences forment presque une loi. L'exubérante vitalité matérielle du Noir a raison, sous le climat complice, de la subtile supériorité intellectuelle de l'Européen. Quand un employé en arrive là, il faut le rapatrier, il faut le combler des honneurs qu'il désire, l'Etat lui doit cette compensation.

La conquête officielle étant faite, l'Administration se préoccupe d'éloigner l'initiative indépendante désormais inutile.

L'Administration civile n'avait pas accepté volontiers le concours de l'action militaire; elle avait lutté pour ôter à l'initiative privée l'honneur de la conquête, comptant se l'attribuer tout entier; à la suite de ses insuccès répétés, son impuissance étant manifeste, il fallut se résigner à partager, mais c'était la limite des concessions. On s'occupa de se débarrasser de notre présence. On nous dit qu'on n'avait plus besoin de nous, et l'on nous fit comprendre que nous n'avions plus qu'à disparaître discrètement.

Cependant, cette entreprise longuement poursuivie depuis 1877, nous avait coûté beaucoup de temps, et le meilleur de notre santé; après avoir signalé l'importance du Foutah-Djalon, plaidé pour la faire connaître, nous avions épargné à la France les frais d'une guerre qui pouvait être pleine de surprise dans un pays acccidenté, occupé par une population nombreuse et guerrière; nos droits étaient clairs. Nous

avions relevé plus de 3000 kilomètres de sentiers dans le Foutah et donne plusieurs cartes de ce pays fermé, il n'en existait pas d'autres. Nous avions amené les Foulahs à accepter la présence d'un Blanc au milieu d'eux; nous avions détaché de l'Almamy les Chefs de ses provinces les plus importantes, nous avions par l'affaire de Bentiguel livré l'Almamy et sa capitale à l'administration, nous avions offert la soumission du pays une seconde fois au Gouverneur, de la part des Chefs prêts à le recevoir en maître; puis, venant au secours de l'Administration dans une situation critique, nous avions remis au Gouverneur Général le territoire de Kahel en toute souveraineté; enfin, devant l'obstination soutenue que l'on apportait à vouloir faire la guerre, nous avions séparé l'armée foulah de la cause de l'Almamy, et réduit ainsi ce Roi à se présenter au combat avec des soldats peu nombreux et sans valeur. — Assurément, nos officiers auraient battu l'Almamy môme s'il eût été entouré de tout le contingent ordinaire du Foutah, 12,000 hommes, conduits par des chefs dévoués à sa cause, mais cela eût demandé plus d'effort, quelqu'un des nôtres aurait pu être blessé, tué même; — Bakar Biro avait de bons fusils.

Etait-il d'une sage économie de risquer la vie de nos concitoyens parce qu'ils sont braves et souhaitent la bataille, pour conquérir un pays que l'initiative privée nous offrait; il ne manque pas de champs de bataille ouverts ailleurs, il y a place dans nos colonies pour la valeur militaire et pour l'initiative privée; c'est faire double emploi que de faire con-

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quérir par l'une les résultats déjà acquis par l'autre. Cela éteint l'initiative individuelle au point que notre caractère, entreprenant dans la vie privée, se désintéresse des affaires publiques. Dès qu'il s'agit d'intérêt général, nous nous en remettons au hasard des pouvoirs ambitieux; la France se perdrait si elle s'abandonnait à leur égoïste tutelle.

Nous avions acheté clos terres sur quatre points différents du Foutah pour faciliter notre conquête et consacrer notre occupation; nous avions acheté ces terres clans le temps où le Foutah était indépendant, très peu connu, sévèrement fermé aux Européens, alors que l'influence des Noirs Anglais de Sierra- Leone y était dominante et l'influence de la France sans aucun représentant. Nous avions payé ces terres un prix très supérieur à celui qu'elles pourraient jamais atteindre, même si l'activité des Européens venait s'y exercer; nous les avions achetées, non par spéculation, mais clans un but politique, pour amener les indigènes à accepter parmi eux la présence d'un Français et à se lier avec lui; nous avions tenu nos titres à la disposition de l'Administration; l'Administration, qui voulait nous méconnaître, déclara que ces terres ne pouvaient nous appartenir.

Imaginant un prétexte au hasard, le Gouverneur donna l'ordre au Résident de détruire nos installations et de disperser les gens que nous retenions, disait-il, sur nos terres de Guémé-Sangan.

Le Résident, solidement escorté, fit 200 kilomètres pour venir nous mettre à la raison; il traversa le

Foutah, éveillant l'attention sur son passage par les menaces qu'il proférait contre nous, et l'annonce de la répression éclatante dont nous allions être l'objet. Les indigènes, accoutumés à nous entendre parler avec éloges et recommandation des Français qui viendraient après nous dans le Foutah, les indigènes, qui nous estimaient pour la loyauté de nos relations avec eux, pour les services que nous n'avions jamais hésité à rendre à tous, étaient étonnés de ce langage. Nous étions les seuls Français établis pacifiquement dans le Foutah, et le premier fonctionnaire apparu parlait de brider nos cases, alors que nous avions constamment affirmé que l'autorité française serait une autorité tutélaire; ils ne comprenaient pas, ils se réservaient de nous demander l'explication de cette petite guerre.

L'explication était simple, mais nous ne pouvions la faire comprendre aux indigènes; elle était dans ce fait que l'Administration n'admettait pas que nous eussions essayé de servir la France sans y avoir un intérêt matériel compensateur; elle nous traitait ironiquement de « petit manteau bleu ».

Le Résident vint chez le roi de Khébou, se fit montrer le sentier qui conduit à Guémé-Sangan, et s'y rendit à grand tapage, terrible et majestueux à la tête de son escorte.

Chemin faisant, il s'était remémoré les avis du < îouverneur; ignorant que le Foulah aime par dilettantisme à inventer des histoires, il avait corroboré ces avis par les renseignements les plus fantaisistes, si bien que, franchissant la brèche ouverte clans la vieille

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