L'INITIATIVE PRIVEE DÉPOSSÉDÉE
muraille de Coly Tenguella, qui marque le centre de Guémé-Sangan, il se présenta parmi nos bambous, prêt à sévir. Là, il ne trouva rien; de pauvres gens que nous ne connaissions pas, avaient fait demander la permission de se réfugier sur ce territoire que tout le Fout ah sait être à nous; notre nom suffisait à les protéger. Quelques paillotes vaguement entretenues leur servaient d'abris; ils se nourrissaient, comme tous les indigènes qui ne font rien, des produits naturels, abondants partout, et, au besoin, ils demandaient du riz ou du manioc au chef de la contrée, autorisé par nous à faire ces charités à nos frais.
M. le Résident reconnut bien vite qu'on Pavait engagé clans une affaire fausse; il s'en tira en galant homme, il assura les gens de l'endroit, la foule des curieux attirés par le bruit, qu'il n'avait que de l'estime pour nous; il chargea l'un des réfugiés indigènes présents de nous souhaiter le bonjour quand nous viendrions à Guémé-Sangan.
Ce voyage avait soulevé dans le Foutah de la crainte d'abord, un peu de gaieté ensuite; l'heureuse issue rassura les habitants; mieux que les menaces, ils comprenaient ces compliments de politesse laissés à notre adresse; ils s'accordaient clans leur esprit, avec l'honnêteté constante de nos procédés envers eux, de nos discours pour la France.
Nous ne pouvions pas espérer vaincre l'opposition de l'Administration qui ne manquait aucune occasion de nous inquiéter, nous ne pouvions que demander justice au Conseil d'Etat; mais la vie est
courte, la vie de l'homme n'est pas assez longue pour plaider contre l'Administration, nous fîmes un rapport et consultâmes quelques amis siégeant au Conseil, magistrats intègres, bons Français, auxquels nous demandions une consultation sévère, et non un avis de complaisance. Ils nous dirent que nos droits, sauf à entendre la partie adverse, étaient évidents, respectables entre tous, nous n'avions qu'à saisir le Conseil clans la forme voulue. Cet avis nous suffisait; l'autorité de qui il émanait nous rassurait contre les entreprises de l'administration. Nous n'avions recherché la pensée du Conseil d'Etat que pour mettre en évidence la protection que nous offrait sa justice et, par là, rassurer ceux de nos concitoyens qui seraient tentés d'aller aux colonies; la propriété de nos territoires nous était presque indifférente, nous en avions remis les titres à l'Administration.
Nous demandâmes un champ sur le bord de la mer, propre à la culture; il nous fut concédé, comme il l'eût été à tout autre, mais il avait fallu d'abord le trouver, puis en obtenir la vente des indigènes; frais de séjour, frais de recherche, frais de négociation, ce sont les premiers obstacles à la colonisation, la barrière qui protège l'Administration dans son domaine.
Dernières et inutiles instances pour obtenir la permission d'établir notre chemin de fer dans le Foutah.
Pendant que ces événements se succédaient, nous n'avions pas cessé, à chacun de nos retours à Paris, d'insister auprès du Gouvernement, pour obtenir la permission d'établir notre chemin de fer. Ce chemin devait être, au début, le moyen le plus prompt pour faire pénétrer la civilisation clans le Foutah, il devait en assurer l'occupation, aujourd'hui il demeurerait le plus actif agent de la prospérité de notre Soudan : ne faut-il pas regretter que des exigences étrangères à l'intérêt public, aient empêché, dès la première heure, l'initiative indépendante de continuer cette entreprise, alors qu'elle avait déjà recherché et obtenu des indigènes un consentement suffisant. On cherche, depuis plusieurs années, un passage pour ce chemin, on étudie un tracé, mais les travaux ne sont pas commencés, tandis qu'ils seraient achevés.
Pour écarter autant que possible les prétextes de refus, nous demandions non pas une concession, mais
une simple permission, nous ne demandions aucune garantie, aucune cession de terres (puisque nous avions déjà celles que nous avions achetées des chefs du Foutah), aucun privilège; nous nous interdisions de faire appel au public pour réunir les fonds nécessaires, toutes nos dispositions étant prises.
Ceci devait être stipulé, parce que, précédemment, on nous avait imposé l'obligation d'intéresser à nos travaux, ailleurs en Afrique, d'autres capitaux que les nôtres; nous avions repoussé cette exigence parce qu'elle pouvait introduire malgré nous les spéculateurs dans nos entreprises. Obligés de céder, nous trouvâmes sans délais tout l'argent demandé, nous apportâmes au ministère un contrat par lequel diverses maisons de banque mettaient à la disposition de nos projets une somme de 6 millions. Le ministère trouva que nous étions en règle avec ses exigences, mais, peu après, il fut renversé; c'était la quinzième fois, notre rocher de Sysiphe était resté un instant embourbé.
Après l'occupation organisée, nous renouvelâmes nos instances. M. le Gouverneur Général voulut bien présenter lui-même, avec nous, notre demande au secrétaire général du ministère. Il nous fut répondu, séance tenante, qu'une telle permission ne pouvait pas nous être refusée, et qu'elle allait nous être accordée immédiatement. Le secrétaire général chargea M. le Gouverneur Général de préparer un court rapport sur la question, il indiqua en même temps les précédents à invoquer pour abréger les formalités. Ce rapporl très simple devait être remis au Ministre sous qua-
rante-huit heures; aucune difficulté n'était à prévoir, puisque nous ne demandions ni garantie, ni privilège. Nous touchions enfin au but, semblait-il.
Le lendemain, nous revînmes au ministère pour apporter de nouvelles explications, si cela était nécessaire; on nous dit qu'on allait télégraphier au Gouverneur de la Guinée, on écrivit la dépêche devant nous; simple formalité de convenance, disaiton. C'était le refus.
Le coup du Gouverneur nous était familier; il nous avait été opposé déjà plusieurs fois, et chaque fois il avait trompé notre naïve crédulité.
Le précédent usage que l'on avait fait contre nous, pour la quatrième fois, de ce moyen dilatoire, nous avait ouvert les yeux; le Ministre avait télégraphié par simple convenance, disait-il ; après avoir attendu avec confiance la réponse, ne voyant rien venir, nous primes le bateau et fûmes à Conakry demander au Gouverneur s'il n'avait pas reçu du Ministre une demande d'avis. Il l'avait reçue; mais, nous dit-il, « ne vous semble-t-il pas que d'après sa rédaction, le Ministre n'attende pas de réponse de moi? Quand le Ministre veut donner une concession, il ne me demande pas mon avis, toutes les concessions qui ont été données sur notre cote l'ont été sans mon assentiment; si l'on m'avait consulté, j'aurais donné un avis défavorable, on le sait au ministère, et Ton ne me consulte pas ». Ainsi le ministère ne consultait le Gouverneur que pour couvrir son refus.
Voyant que l'on s'attachait à télégraphier au Gouverneur, nous comprimes que c'était la fin, et au lieu d'attendre une réponse, un oui ou non qui aurait dû être déjà là, nous allâmes prendre un repos dont nos santés avaient le plus grand besoin.
Au bout d'un mois nous revînmes au Ministère; dans les bureaux, personne ne savait de quoi nous voulions parler, le Secrétaire général nous fit répondre qu'il n'avait rien à nous dire. Qui était responsable? Ce n'était pas le Gouverneur, non plus le Gouverneur Général, pas davantage le Ministre; ce pouvait être le Syndicat des parasites qui, sous prétexte de politique, vit autour du pouvoir, nomme à tous les emplois et dicte ses volontés sur toutes choses; en vérité, c'était la nation qui laisse faire.
L'année suivante, nous rappelâmes avec insistance, au Ministre des Colonies, que nous avions demandé la permission d'établir un chemin de fer au Foutah; il nous reçut fort mal et nous déclara qu'il n'avait jamais entendu parler de notre demande; comme il fallait donner une réponse acceptable aux Sénateurs et Députés qui nous accompagnaient, le Ministre se laissa aller à dire : « Ce chemin de fer, nous voulons le faire nous-mêmes »; « nous-mêmes », cela voulait dire par les soins du génie militaire.
Cinq missions militaires avaient donné leurs itinéraires dans le Foutah, plusieurs officiers spéciaux s'occupaient d'établir un tracé de la ligne; devant la demi-confidence du Ministre, nous n'avions plus qu'à nous retirer définitivement.
Cependant, pour ne rien négliger, nous essayâmes une dernière démarche, nous fûmes prendre l'avis du Directeur de nos Colonies africaines. Ce Directeur nous reçut avec plus d'impatience encore que le Ministre; il connaissait nos travaux, nos instances, mais il ne pouvait nous accorder la permission que nous demandions; il ne parvint pas, du reste, à trouver une raison à nous donner de son refus. Il finit par ajouter, — pour répondre aux personnes qui avaient bien voulu nous introduire, — que « le Gouvernement ne pouvait pas donner de telles concessions parce qu'elles devenaient l'objet d'agiotages, de marchés scandaleux qu'il fallait empêcher, » et il citait l'affaire du Warf de Cotonou. Ce fonctionnaire exagérait l'inconscience de son irresponsabilité; — voilà un employé de l'Etat qui, depuis qu'il a l'âge d'homme, touche régulièrement le prix de chaque journée de son travail, qui ne fait pas un mouvement sans en tirer profit, frais de bureau, frais de représentation, frais de mission, frais de déplacement, sans compter les profits de l'annuaire, les avantages de l'avancement, les honneurs et les sinécures; le voilà en face de notre demande; nous avons dépensé notre temps et notre santé pour entrer dans le Foutah, et plus encore pour y rester, pour y planter le drapeau de la France; nous avons fait la conquête du pays sans demander un centime à l'Etat; nous avons été les premiers à signaler, dès 1880, l'importance d'un chemin de fer passant par le Foutah-Djalon, et nous avons obtenu des Almamys, Souverains du pays, la permission de l'établir; depuis quinze ans nous
demandons au Gouvernement la liberté d'établir ce chemin; pour empêcher tonte spéculation, nous stipulons que nous ne vendrons an public aucune part de cette entreprise; ce fonctionnaire désirant garder pour ses camarades le soin d'établir le chemin de fer du Foutah, aux irais du budget, écarte notre demande en disant, au hasard, que nous pourrions spéculer scandaleusement. Etant irresponsable, ce fonctionnaire, — qui mériterait d'être ici nommé, — nous répondait ainsi par une injure facile, par une bêtise, car pour organiser une spéculation, il faut avoir un avantage à offrir, et nous n'en demandions aucun à l'Etat, nous donnions tout.
Il n'y avait plus à perdre notre temps contre le partipris, qui depuis quinze ans était la cause secrète des refus que Ton nous opposait. Cependant les nombreuses missions qui avaient traversé le Foutah, n'avaient pas signalé le passage où l'aménagement d'une voie de transport économique parait être le plus facile et le plus utile. M. le Ministre, à qui nous demandions la liberté d'établir au moins un sentier et de percevoir un péage pour rembourser les indigènes qui nous auraient fait l'avance de leur travail, nous dit que cela, était de droit commun, que nous n'avions besoin d'aucune autorisation pour une telle entreprise. Ce renseignement oflicicl était précieux, nous
le mimes à profit pour suivre notre ligne par laquelle le prix de transport qui coûte aujourd'hui 1 fr. le kilo, peut être réduit d'abord à 0 fr. 25, et bientôt ensuite à 0 fr. 05, soit 50 fr. la tonne.
Observations générales. — Développement de la richesse
du sol.
Le Foutah-Djalon est un pays pauvre, mais cette pauvreté est accidentelle, elle va disparaître ; il suffira d'une administration toute simple, de père de famille, pour transformer ce pays en un riche jardin, pour en faire le centre préféré, commercial et administratif de notre Soudan.
Les hauts plateaux du Foutah sont presque habitables d'une façon normale pour l'Européen. Dans le bas pays, à Konakry, il tombe six mètres d'eau pendant la saison des pluies, juin-octobre, c'est-à-dire en moins de six mois ; dans la montagne ces avalanches [d'eau chaude sont encore à l'état de brouillards légers que les vents promènent, les tornades se résolvent en pluies relativement froides; de novembre à juin le climat est celui de la France, du midi de la France; la température varie de 5° la nuit en décembre, à 30° le jour en mars.
Nulle part notre Soudan ne nous offre ces avantages, qui joints à l'heureuse situation du Foutah à
proximité de la côte, donnent à ce pays une grande importance.
Les montagnes de l'Aclamaoua, peut-être, auraient été pour nous un centre de même valeur, mais faute de décision dans l'acquisition du bas Niger, nous en avons perdu la route.
Le Foutah-Djalon est, comme nous Pavons annoncé en 1880, la clef de notre Soudan; cette vérité domine lentement mais victorieusement toutes les résistances.
Le Foutah est ravagé par les sauterelles, — les fruits, sur les arbres tels que le Nété, sont bors d'atteinte et trop durs pour les criquets; ces fruits, partout en quantités surabondantes, comblent les déficits des cultures; beaucoup de captifs n'ont pas d'autre nourriture. — Les rizières sont dévastées; le riz, principale nourriture des indigènes, manque souvent; les cultivateurs ne font rien pour compenser cette disette. Autrefois il n'y avait pas de sauterelles, ils attendent qu'il n'y en ait plus; ils ne travaillent ni plus ni moins à leurs ebamps que pendant quelques semaines chaque année.
Il faut noter ici que près de la mer, au bord des rivières dont les terres riveraines sont couvertes par le reflux des eaux salées pendant la saison sèche, mais saumâtres et même douces pendant l'hivernage, les cultures de riz échappent à la dévastation, la récolte est faite avant que les sauterelles soient dangereuses.
Dans le bas pays où le Iigni pousse partout en
abondance, sans culture, les habitants passent leur vie à boire et à danser, la racine de Iigni servant à fabriquer sans grand travail, une bière dont ils sont gourmands, le Bili.
Une large fosse circulaire de trois mètres d'ouverture, profonde de deux mètres, est creusée à proximité du village ; dans ce trou, l'indigène allume et entretient un grand feu; lorsque les parois sont brûlantes, il comble le fond avec des pierres pour former un sol propre, par là-dessus il étend un lit de feuilles fraîches de bananier, et il ajoute des morceaux effilochés du tronc de cet arbre, destinés à produire de la vapeur émolliente. Bientôt le four est à point, la fosse légèrement fumante; le brasseur y jette en tas ses racines de Iigni arrachées cleci delà, les protège par un second rang de feuilles de bananier et recouvre le tout avec de la terre. Une demi-cuisson appropriée s'opère. Les racines ainsi préparées sont prêtes à fermenter, on les emballe clans de longues sparteries; sous l'auvent des cases on peut voir en nombre, ces lourds et gourmands paquets.
Lorsque l'indigène a décidé de faire la fête, — ■ c'est-à-dire presque tous les jours, tout événement étant un prétexte, naissance, mariage, anniversaire de joie ou de deuil, bonne ou mauvaise nouvelle, nouvelle ou pleine lune, accident, maladie ou mort; pleurer le mort est particulièrement excitant, les danses sont spéciales, les chants lugubres sont d'ardentes invocations, le matin chacun mesure sa douleur au degré d'abrutissement qu'il a pu atteindre, — * l'indigène tire du paquet quelques racines de Iigni,
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les écrase légèrement, les jette dans l'eau et attend. Au premier moment cette bière dite Bili est douce, peu fermentée, il faut attendre encore un peu; bientôt, la chaleur aidant, la fermentation commence, "l'alcool se produit et le bili devient enivrant. On en remplit une petite pirogue réservée à cet usage, calée près du champ de fête, et toute la nuit on boit; danseurs et danseuses puisent à discrétion.
Lorsque le jour parait la pirogue est vide, le village est saoul; il est impossible de tirer une parole de ces êtres hébétés et souriants; ils ont l'ivresse douce et complaisante, ils voudraient bien répondre, mais ils ne peuvent pas, ils font l'oeil de pie et s'étayent entre eux pour se maintenir debout.
Cette bestialité spéciale à l'homme se rencontre dans le bas pays, chez les Sousous, qui sont fétichistes ou du moins d'esprit libre ou vide, ignorants de toute Cause; dans la montagne l'Islamisme règne, le Foulah est musulman, — hors les femmes et les esclaves qui n'ont pas de religion et, dit-on, n'en ont pas besoin, — personne ne boit.
L'Administration prélève un large impôt sur la population; mais avant de faire contribuer l'indigène, il faudrait lui créer des ressources, l'enrichir relativement. Ce résultat est facile à obtenir, les indigènes acceptent volontiers nos conseils et surtout suivent les exemples que nous leur donnons; il suffirait, pour augmenter la valeur de leurs modestes récoltes,
d'élargir l'enclos cultivé autour de chaque case et d'y faire planter quelques pieds de café, de cacao, camphre, arbre à planches, etc., etc. ; une part du revenu payerait l'impôt, le reste irait à la côte accroître les échanges de nos factoreries.
Nous avions proposé à l'Almamy, en 18S0, d'organiser des cultures dans son pays, puis, comme nous l'avons dit plus haut, nous avions dû remettre à plus tard la mise en train de cette organisation; maintenant nous étions d'accord avec les principaux Chefs pour établir ces cultures dans leurs provinces; ils mettaient avec confiance leur autorité à notre disposition, l'exécution de notre projet était par là simple et facile. Mais aujourd'hui le pays est administré, nous ne pouvons plus penser à ces travaux il faudrait obtenir une permission et c'est impossible; nous ne pouvons pas obtenir la liberté de faire cultiver des caféiers chez l'habitant, et si nous le faisions sans permission, comme cela nous est facile, nous serions administrativement dépossédés.
M. le Gouverneur, à qui nous faisions part de nos arrangements, à ce sujet, avec les indigènes, trouva l'idée grotesque, le procédé impraticable; ce ne sont pas cependant les buveurs de Bili qui paieront l'impôt. Beaucoup d'habitants ont, pour payer les impôts, la première année, vendu ce qu'ils possédaient, jusqu'à leurs femmes et leurs enfants, comment feront-ils clans l'avenir, c'est ce qu'ils nous demandaient avec inquiétude.
Avec des populations aussi dociles, il n'y a pas à chercher des moyens bien savants. La terre est à
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discrétion, les bras sont inutilisés, l'indigène travaille peu, juste ce qu'il faut pour produire la quantité de manioc, patates, diabéré, (sorte de patates), maïs et riz, qui lui est nécessaire; les bananes et les papayes, plantés une fois pour toutes produisent annuellement, ainsi que les cotonniers, les mangues sont à discrétion. Un petit champ suffît à peu près à nourrir les captifs cultivateurs'; ils se servent d'abord, puis le maître et ses clients auquel ils portent la redevance; chaque année, au moment de la récolte nouvelle, il ne reste rien dans les greniers, la famine se fait sentir légèrement, « — nous y avons participé comme les autres chefs, comme l'Almamy lui-même.
Pour accroître la production, parer à ce manque de prévoyance, et procurer à chacun les moyens de payer l'impôt, il suffît que l'Européen intervienne par ses conseils et sa direction; il fera cultiver quelques cotonniers de plus ou de meilleure qualité, quelques plantes de rapport et le pays s'enrichira. L'Administration sera obligée d'en venir là.
Dans ces pays si bien dotés par la nature, les lieux inhabités sont sans valeur pour nous, le Noir seul peut les mettre en culture; si donc par un impôt imprévoyant l'Administration désespère l'indigène, l'indigène se réfugiera dans les bois ou se sauvera au loin.
Le Gouverneur du Soudan, Général de Trentinian, a, clans ce même moment (1896), imaginé et appliqué ces méthodes d'encouragement utiles à tous; il a montré pratiquement les profits que l'indigène pouvait recueillir d'un léger effort applique à des
cultures choisies, l'exemple s'est propagé, et l'avenir dans son Commandement est déjà plein de promesses, pour le cultivateur, pour le commerçant et par suite pour le fisc.
Difficultés que rencontre tout d'abord la colonisation.
Il est difficile d'attirer des colons vers une colonie, au dur climat où F Européen ne peut pas vivre de sa vie normale. Supposons que cette première difficulté soit résolue, — et elle est loin de l'être, — supposons que nous ayons trouvé un colon convaincu décidé à s'expatrier et à venir de ce côté. Cette colonie a plusieurs centaines de kilomètres d'étendue; dans quelle rivière ira-t-il débarquer? et dans le bassin de la rivière' choisie, territoire grand comme plusieurs départements, en quel endroit préférable construirat-il sa case? Qui lui indiquera une bonne terre à cultiver, des voisins pas trop pillards et assez nombreux pour lui fournir la main-d'œuvre dont il aura besoin?
Il faut, pour fixer raisonnablement ces choix, faire de nombreux voyages, parcourir le pays, c'est-à-dire dépenser un temps précieux, plusieurs saisons peutêtre, beaucoup d'argent, et déjà compromettre sa santé.
Nous pourrions avoir tout de suite des renseigne-
ments décisifs, en nous adressant à quelqu'une des anciennes maisons de commerce qui sont établies dans la colonie depuis de longues années; mais peuton raisonnablement supposer que ces maisons qui, à leurs débuts, ont eu à vaincre les difficultés de première exploration, vont attirer bénévolement un concurrent sur le territoire qui les fait vivre? Ce ne sont pas ces maisons, ni môme leurs employés, qui donnent dans les journaux les renseignements qu'on y trouve, renseignements d'ailleurs superficiels.
Ces difficultés expliquent l'expansion si restreinte de notre activité vers les colonies; elles sont considérables parce qu'elles sont les premières à l'entrée de notre route, mais il est facile de les réduire à peu de chose, l'Administration peut indiquer la situation des terres à cultiver; nous-même n'avons pas manqué de donner clés indications lorsqu'on nous les a demandées, mais nos renseignements sont limités aux lieux traversés par nos reconnaissances, aux sites que nous avons vus, l'Administration par ses nombreux agents doit connaître de plus nombreux champs. Il serait si simple d'être renseigné ainsi qu'il parait puéril de le demander, cependant ces indications ne nous sont pas données, encore moins offertes, et les colons ne viennent pas, faute de savoir où il faudrait piocher.
S'il s'agit d'établir une maison de commerce la difficulté est toute autre, le choix d'un emplacement est facile aujourd'hui, tout indiqué par la présence des factoreries déjà installés. Mais l'opération des échanges est difficile, elle se complique par la rareté des agents intelligents, acclimatés et ayant l'expérience
de ce genre de commerce; un agent qui a acquis ces qualités ne tarde pas à ouvrir lui-même une maison pour son compte; les capitaux ne lui manquent pas, il vaut sont pesant d'or. Une observation largement faite sur le nombre et l'importance de nos commerçants établis à la côte nous instruira plus qu'une explication.
Il y a sur cette côte occidentale d'Afrique, de Saint- Louis à Sierra-Leone, quatre maisons de commerce de premier ordre, installées, la plus ancienne depuis soixante-dix ans; elles sont encore aujourd'hui, après un si long temps, toujours les mêmes au premier rang. La première, — Maurel frères, de Bordeaux, pour ne pas remonter plus haut, — a débuté vers 1820; de cette maison est issue la maison Maurel et Prom, d'où est sortie, après une transformation, la Compagnie du Sénégal, et enfin Colin et Cie.
Les fondateurs de chacune de ces maisons successivement établies, ont appris le métier chacun dans la maison précédente.
Après de nombreuses années de brillante prospérité, juste prix de leur audacieuse initiative, ces maisons vivent encore à l'aise par le privilège de fait que leur réserve le secret de leurs relations avec les indigènes, mais elles vivent moins largement; là où le bénéfice était de 10 francs au début, on se contente parfois aujourd'hui de 50 centimes.
A côté de ces quatre maisons à la solide expérience; il faut, pour mettre en lumière la difficulté de s'établir clans ces pays, citer quatre autres maisons non
moins puissantes en leurs moyens qui, après des entreprises longuement soutenues, ont fini par renoncer à la lutte.
La première, après trente années de prospérité au moins apparente, a fait faillite; à la tête de la deuxième, un négociant fort habile, ayant gagné en France plusieurs millions par son travail, crut pouvoir donner une leçon de savoir-faire aux maladroits, disait-il, qui ne réussissaient pas clans ce commerce; il débuta plein d'assurance, créa des factoreries, employa ses capitaux; et, au bout cle très peu de temps, il fut complètement ruiné ; — il ne dut de ne pas faire faillite, qu'à l'estime de ses amis qui vinrent à son secours; — c'était cependant un esprit sage et entendu aux affaires, en Europe.
La troisième maison à citer fut une très puissante maison de commerce française qui avait des correspondants sur tous les points du globe; elle avait la grande expérience du commerce d'importation et d'exportation, elle fut entraînée malgré elle à faire de primesaut le commerce de la côte occidentale d'Afrique; elle expédiait chaque année, à la côte, pour 2 millions de francs de marchandises. Mais cette maison n'avait pas l'expérience des relations ni l'organisation spéciales au commerce de cette région, elle se retira après douze ans de lutte, éprouvant des pertes sensibles qui auraient causé la ruine de moins riches commerçants.
Enfin, une quatrième maison qui paraissait organisée pour triompher de toutes les difficultés, entourée de la sympathie de ceux qui, en France, souhaitent
la prospérité des intérêts français, vint tenter la fortune à la côte; elle était soutenue par un syndicat de fabricants français, tous fort riches, qui demandaient, non pas à faire des bénéfices extraordinaires, comme cela est nécessaire dans des conditions aussi hasardeuses, mais seulement à pouvoir écouler annuellement, parmi les autres marchandises, une certaine quantité de tissus de leur fabrication. Après beaucoup d'essais, beaucoup de peine, des installations soutenues avec persévérance, des succès et des insuccès, les membres du syndicat renoncèrent à l'entreprise. A la liquidation, pour faire honneur à leurs signatures, en honnêtes gens qu'ils étaient, ils durent faire chacun d'énormes apports complémentaires. Cela est d'actualité.
A côté des grandes maisons, il en est un certain nombre de plus modestes, n'ayant pas 100,000 francs de capital, dirigées par d'anciens employés de l'une des huit maisons susnommées, ayant par conséquent acquis l'expérience nécessaire sans frais pour eux, ce qui leur est une mise de fonds inappréciable; ces petites maisons profitent des moyens de transport alimentés par les grandes maisons; elles font de bonnes affaires, de très bonnes affaires, et cela durera aussi longtemps que leur capital demeurera restreint.
Il y a d'autres maisons importantes, en tout petit nombre, qui font de brillantes affaires par les services qu'elles rendent à l'Administration; leur genre
d'affaires est un ensemble de transactions à part qui
•lin CONQUETE DU FOUTAII-DJALON
exigent moins l'expérience commerciale spéciale à la colonie, que de fortes et intimes relations clans les bureaux des ministères.
Puis, partout, nous avons d'innombrables ambulants, Marocains, Italiens, Syriens, qui, un éventaire à la main, forment de petits marchés portatifs. Ceuxlà payent peu ou pas d'impôts, vivent de rien, paraissent être habitués au dur soleil, ils gagnent de l'argent; nous avons vu les plus actifs remettre à la fin d'une saison des traites de 8,000 et 10,000 francs sur l'Europe; une grande part de ces sommes est leur bénéfice. On cite deux ou trois exceptions de plus grandes fortunes réalisées par l'association de ces aventureux Européens avec des indigènes.
Ce ne sont pas ces chétifs camelots qui payeront les 700,000 francs d'impôts que prélève chaque année l'Administration sur la colonie, mais leur concurrence est presque aussi nuisible que celle des maisons anglaises et allemandes. A Dakar, le maire a mis un impôt élevé sur ces cosmopolites, ils sont plus à l'aise àKonakry; on les attire par principe, me dit-on.
Ainsi, après soixante ans et plus de tentatives de toutes sortes, il reste clans cette région les quatre maisons anciennes que nous avons citées, toujours les mêmes au premier rang.
Telle est la situation. Ce serait une profonde erreur do considérer la colonie comme un refuge offert aux nullités: le colonial doit avoir une instruction spé-
ciale, de l'intelligence et du caractère, il se dépense en un travail des plus ardus. Les chefs des maisons de commerce et les employés que nous voyons réussir là clans les affaires, sont tous supérieurs à la moyenne; il suffît de vivre un jour dans ce milieu pour sentir sa valeur.
S'il est si difficile d'arriver, de s'établir et de vivre dans ce pays, et si le Gouvernement désire cependant que notre activité nationale se porte vers cette colonie, pourquoi refuse-t-il, comme on en pourrait citer maints exemples, à l'initiative privée qui ne demande rien à personne, qui peut produire d'heureux résultats, pourquoi lui refuse-t-il le droit de vivre? Si le but des préoccupations officielles est de faire vivre une administration, une clientèle politique, si des entreprises importantes telles que l'établissement d'un chemin de fer sont réservées à l'armée, que restera-t-il à l'industrie nationale? Le budget de la guerre n'est pas un budget de travaux publics.
De nombreuses maisons anglaises et allemandes de Sierra-Leone, viennent de faire construire d'importants magasins à Konakry et ouvrent là de nouveaux comptoirs; l'Administration s'est appliquée à faire venir ces concurrents, elle a pris des arrêtés de douane pour les y contraindre; il serait difficile d'imaginer pourquoi; le Gouverneur me dit que l'on aura ainsi l'avantage de payer les marchandises moins cher; c'est incompréhensible. On dit que l'Administra-
tion veut à tout prix faire paraître la prospérité de Konakry comme produite en un instant par sa très intelligente direction, ce serait déraisonnable.
Il vaudrait mieux sans trop attendre donner aux fonctionnaires chargés de nos intérêts, des appointements suffisants, des retraites moins tardives, les honneurs qu'ils désirent, — et qu'ils ont suffisamment mérités s'ils sont restés pendant quelques années dans ces pays sauvages, au climat meurtrier, — et non pas les réduire, pour se faire valoir, à ruiner nos négociants par des mesures au profit de nos concurrents allemands et anglais.
Le fonctionnaire lutte pour l'annuaire, c'est pour lui la forme de la lutte pour la vie; depuis son premier pas dans la carrière, il pointe sur l'annuaire ses droits et ses espérances; sa vue ne va plus au-delà de ce document qui l'hypnotise, son intelligence reste fermée à tout ce qui n'aboutit pas à l'annuaire. On ne saurait exiger de lui plus de désintéressement, il n'est pas un homme supérieur; le commerçant de même s'occupe de ses affaires, non de celles de l'Etat; s'il se sacrifiait pour l'État, l'État le renverrait sèchement à son comptoir, l'initiative privée étant d'avance déclarée ridicule et haïssable.
Nos compatriotes sont fort attristés de cette concurrence qu'on leur a suscitée, car leurs capitaux et leurs installations sont plus que suffisants pour répondre aux accroissements possibles des échanges avec les indigènes, ces échanges fussent-ils décuplés. Mais
clans la presqu'île de Konakry, dont l'étendue est de 300 hectares environ, on a ouvert, dans une moitié de la presqu'île, 25 kilomètres d'avenues larges comme l'avenue d'Iéna; il n'y avait pour habiter ces déserts que trois maisons de commerce, plus les bâtiments de l'Administration, puis cinq autres maisons françaises survenues ensuite, en tout huit maisons; c'était peu pour tant de places et avenues, on a appelé les Anglais et les Allemands qui ont construit neuf maisons; on a peuplé la solitude des maquis intermédiaires avec des Noirs, prisonniers de guerre retenus à cet effet et nourris par l'Administration; leurs paillotes en désordre encombrent une partie de la brousse entre les avenues et donnent à l'ensemble des apparences de lieux habités.
Les nombreux amis que je compte parmi nos fonctionnaires cle tous ordres, sont de mon avis, parce qu'avant d'être fonctionnaires ils sont citoyens; ils ont à souffrir comme les trente-six millions cle Français qui ne sont pas employés du Gouvernement, de la gêne, mortelle pour l'activité du pays, que l'excès cle réglementation nous impose. Plus que nous peutêtre ils pensent que mieux vaudrait un petit nombre de fonctionnaires intelligents, instruits, dévoués à la France et bien rémunérés, qu'un troupeau cle nullités inscrites à notre budget comme clientelle de nos politiciens.
Les fonctionnaires avec lesquels les circonstances
m'ont mis en rapport sont respectables et méritants,
les critiques mises en avant par les faits eux-mêmes,
s'adressent non pas à ces hommes, mais au principe
administratif.
Lorsque le pouvoir appartient à un syndicat fermé, le pays esl subordonné à l'Administration chargée de le faire valoir au profit du monopole directeur, mais en république, lorsque chacun est libre d'orienter comme il l'entend son activité, l'Administration doit être un utile serviteur et non un maître.
La prospérité d'une nation libre est à ce prix; aujourd'hui, pour nous, le tout est de savoir si nous sommes capables de vivre sans tutelle. Nous avons la valeur précieuse et nécessaire pour nous conduire; la première condition à remplir est de ne pas nous abandonner, de nous intéresser à la direction des affaires communes, et d'écarter la tyrannie des syndicats qui, sous prétexte de sauver nos libertés, s'imposent par la violence, à notre indécision.
Ces critiques ne s'inspirent pas d'une opposition politique, puisque nous avons été de tout temps attaché à la forme de gouvernement qui peut nous donner la liberté; elles protestent au nom de la liberté même contre l'appétit aiguisé des besoigneux qui ont confisqué le pouvoir et la liberté à leur profit. Sectaires peu nombreux en vérité, mais audacieux et sans scrupules, serviteurs indifféremment, de toutes les formes de gouvernement, préférant cependant la
forme actuelle qui leur a permis, sous prétexte de république, d'installer leur tyrannie à la place des vieux fauteuils qui avaient cessé de plaire.
Mais il devient par trop visible que ces parasites, tout comme leurs prédécesseurs, n'ont d'autre préoccupation que de tirer fortune de l'énorme vitalité publique dont ils ont accaparé l'Administration, notre évolution vers la liberté les éloignera.
La difficulté est que les trente-six millions de Français qui vivent paisiblement de leur travail ou de leurs rentes, accumulation de travail, sont d'une indolence philosophique sans limites; ils assistent à ces luttes dont l'enjeu est leur propre existence, avec un dilettantisme stupéfiant; ils marquent les coups impartialement, tout en sachant bien dire que leur mort est au bout de la partie.
N'est-ce pas ce que l'on voit chez les anthropophages? Les esclaves, mis en réserve (servus, conservé), s'appliquent à s'engraisser et ne voient pas sans un peu de vanité satisfaite, que leurs belles apparences sont appréciées et louées par les juges gourmets.
Le Foutah-Djalon est la clef du Soudan ; la France occupera le Soudan et assurera l'avenir de son peuple par le caractère généreux de son action civilisatrice. Assimilation du continent noir.
Le Foutah-Djalon est à l'entrée du Soudan; cette situation augmente beaucoup l'importance des avantages qu'il nous offre, car c'est l'Empire du Soudau qui mérite toute notre attention. Nous nous trouvons dans ce nord de l'Afrique, en présence, non plus d'une colonie éloignée, — où le plus souvent ce sont des événements imprévus, les difficultés insurmontées de la vie, qui exilent quelques-uns d'entre nous, — nous sommes là dans un territoire voisin, qui est une expansion du nôtre, c'est en voisins que nous venons en Afrique, tous nous y sommes invités par les calculs ordinaires de notre vie normale.
Plus d'une mère de famille voyant avec joie, et aussi avec l'anxiété maternelle, grandir ses garçons, a tourné sa pensée vers ces horizons qui prolongent les nôtres, dont elle redoute l'attrait, mais dont elle aime cependant les vaillantes et ambitieuses suggestions.
154 CONQUÊTE DU FOUTAII-DJALÔN
Le Soudan va répondre à nos calculs et combler nos inquiets désirs en satisfaisant nos intérêts matériels par les travaux mêmes que réclame notre patriotisme.
Les limites du Soudan ont été, de tous temps, non fixées; cette expression, « le Soudan », désigne des espaces indéterminées dans l'intérieur nord de l'Afrique, il est le nord de l'Afrique, de l'Océan à la mer Rouge, sur une largeur de 20 degrés de latitude, à la suite de notre Algérie. Je voudrais dire qu'une grande part de cette surface est le Soudan Français, et justifier tout de suite cette prise de possession.
On dit que nous n'avons pas de marchandises à vendre, ■ — si ce n'est dans les pays civilisés, — que nous vendrons en Afrique plus de camelote étrangère que de bons produits de notre pays. Soit, mais il est une valeur française que n'apporteront pas l'Angleterre, ni l'Allemagne, et dont la loi du développement de l'humanité sur la terre nous désigne pour être les propagateurs en Afrique : ce sont les principes de notre civilisation, la droiture de notre caractère, l'esprit généreux auquel se reconnaît un grand peuple.
L'organisation du Soudan par la France assurera à cet empire voisin de nos frontières, la civilisation dont l'antique humanité nous a transmis le germe progressif par Athènes et Rome; notre intervention, et le caractère qu'elle aura sont annoncés par les lois de l'ethnographie, dans l'histoire.