XII PRÉFACE
phia hauriendam juris disciplinam putes * . Incontestable vérité ! En effet, avant de songer à étudier la science de la direction de la liberté, il faut évidemment se poser cette question préjudicielle : Eayiste-t'il une direction de la liberté? Or , la réponse à cette question se trouve dans la solution des controverses philosophiques. Seule, cette solution peut nous apprendre si, en cherchant le devoir, nous sommes en présence d'une réalité saisissable,. ou si nous poursuivons vainement une chimère. — Puis, en supposant la première question préjudicielle résolue en ces termes : « // existe une direction de la liberté, > alors se présente cette seconde question : « Quelle est cette direction ? » Sur ce point, la conscience donnera, il est vrai, à tous les hommes, quelles que soient leur philosophie et leur religion, un premier principe identique ; mais ce principe, il faudra rappliquer. Eh bien ! la solution des controverses sur la nature matérielle ou immatérielle, perfectible ou stationnaire de l'être humain , exerce l'influence la plus directe sur toutes les applications du principe. Prenez telle doctrine philosophique ! Voici venir, dans la conduite de votre vie, toute une série de
* Delegibus.
L'épitaphe inscrite sur le tombeau de Toullier, fait à ce juriscoDsuite un titre d'honneur d'avoir suivi le conseil de Gicéron. « La philosophie est la science des principes. »
(Bénard, Précis d'un cours élémentaire de philosophie^
introduction.)
PRÉFACE. xiu
conséquences... Prenez telle autre doctrine philosophique! Voici venir toute une série de conséquences différentes.... Ecoutez un ancien auteur' :
€ Si quid fuerit erratum, vita omnis evertitur. » — Pour
sortir d'embarras, renoncerez-vous à choisir? Eh! comment le pourriez-vous , sans apporter dans vos actions la confusion , dans votre pensée l'indifférence? Vous choisirez, car il le faut! Vous choisirez, si vous ne voulez pas, §ur le terrain de la morale, ressembler au vagabond dont parle Martial :
c Quisqttls ubique habitat, Posthume, nusquam habitat*. »
— Croyons-en Aristote, appelant la métaphysique la science désirée (cYjToufiivYi), parce que d'elle dépendent toutesles autres! N'accusons pas d'exagération cette phrase de Vico : «la métaphysique seule pourrait démontrer le droit, » non plus que cette autre proposition de Leibnitz : «la métaphysique est à la morale ce que la théorie est à la pratique ' ! > Et reconnaissons que nul législateur ne peut essayer de tracer aux nations des préceptes
* Lactance, Imtit Divin,
* « Qui n'attendra avec raison une autre sorte de vie d'Aristippe, « qui faisait consister la félicité dans les plaisirs, que d'Antisthène, « qui soutenait que la vertu suffisait pour nous rendre heureux?... « Celui qui placera la béatitude dans la connaissance de Dieu, élèvera « son esprit à d'autres contemplations que ceux qui ne portent point « leur vue au-delà de ce coin de terre. »
(Locke, Essais sur V entendement humain, liv. IV, chap. xii, § /i.) ' Nouveaux Essais sur l'entendement humain.
Ailleurs Leibnitz représente la métaphysique comme étant aux autres sciences ce que Tarchitecte est aux ouvriers.
xiT PRtfACE.
pratiques, sans résumer en lui, comme on Ta dit, ces deux caractères : ^iÊtre peuple et philosophe ^ ! »
3^^ Enfin nous dirons aux jurisconsultes in ter* prêtes : Ce qui est vrai pour le législateur occupé à promulguer son œuvre est vrai pour vous. Comment comprendrez-vous sa pensée, si vous n'avez pas fait les mêmes études que lui ? Ne négligez donc aucune partie de la science ! Ne séparez pas ce que Dieu a indivisiblement uni!
V. Droit positif, droit naturel, morale ! Trois aspects d'une idée unique! Certes, il est loin de notre pensée d'accuser ceux qui ont écrit avant nous d'avoir entièrement banni de leurs œuvres la pensée philosophique. Mais (c'est notre conviction) ils ont donné à cette pensée une mission trop . incidente, une place trop subordonnée. A peine se sont-ils contentés de la laisser parfois entrevoir sous les textes législatifs. Ce sont ces textes qu'ils mettent avant tout en saillie. Ils en suivent , avec une docilité trop soumise, les idées incohérentes, les divisions fausses, les expressions inexactes, les formules toujours tronquées. Moralistes plus hardis, sans devenir rêveurs téméraires ou citoyens rebelles , nous voulons aller en avant par un moyen plus efficace. Nous voulons conduire les textes législatifs à la remorque d'une pensée supérieure, au lieu de la laisser traîner par eux^
* Rossi, Traité de droit pénal.
* « Les anciens géomètres envisageaient la puissance analytique
PRÉFACE. xr
YI. Du reste ce vous y trompez pas, lecteur ! en donnant large place à ridée, quel résultat avons* Dous en vue? L'action. — Voyez les constructeurs de panoramas ; ils font passer les spectateurs dans un corridor ménagé à dessein pour mieux mettre en lumière le tableau qu'on trouvera au bout. Nous les imiterons. Si nous remontons aux principes les plus généraux, c'est pour mieux re^ descendre aux détails de la science de vivre bon-» nétement. — Théorie et pratique sont cboses corrélatives. Impossible est la supposition de leur divorce. Que serait la théorie, considérée isolément? Une pure abstraction de l'esprit : or, une abstraction n'est pas la mission de la jurispru-* dence : « Jwtitia foras êpectat^ et projecta tota est atque eminet^»» Que serait la pratique sans la théorie? Ce serait, suivant Kant, la belle tête sani cervelle dont parle une fable de Phèdre^, ou, suivant Royer-CoUard , « La prétention, excessivement orgueilleuse, de ne pas savoir ce que Von dit quand on parle f et de ne pas savoir ce que l'on fait quand cm agit, »
VU. Vous connaissez, lecteur, notre pensée fon-
« comme une acquisition d'une bien plus grande valeur qu'une « connaissance étendue des dispositions de détail. »