PARTIE IIL — œNSCIENCï: DU DEVOIR. — LIVRE HI
intérêt bien entendu peut-il amener des résultats différents de ceux de la justice ?
242. Beaucoup de personnes, sans y réfléchir suffisamment, énoncent Taflfirmative. Nous ne partageons point leur avis. Justice et intérêt bien entendu s'identifient, suivant nous, dans l'application. Ils s'identifient, sôit que le partisan de l'intérêt bien entendu, philosophe matérialiste, croie sa destinée tout entière circonscrite sur cette terre, soit que, philosophe spirituaKste, il croie à une autre vie \
Commençons par nous placer dans la première de ces deux suppositions. Admettons que l'univers soit composé de matérialistes. Eh bien, ils devraient du moins s'entendre entre eux pour rendre malheilreux celui qui voudrait être injuste, et ramener ainsi la synonymie de la justice et de l'intérêt bien entendu. — Mais cette entente parfaite est difficile, impossible même... Je le veux bien. Alors l'égoïste habile qui, sans crainte de la sanction d'une autre vie, saura louvoyer au milieu des maladresses de ses contemporains, pourra se donner, par son habileté, le bienêtre éphémère auquel se borne son ambition, en s' écartant plus ou moins du devoir. Aura-t-il suivi son intérêt bien entendu? Nous ne le croyons pas. Il
d*ôtre homme, c'est-à-dire de devenir, faute de sensibilité, une abstraction sans nom, du moins actuellement, dans aucune langue ; 2^ Futilité pour lliomme de préférer la satisfaction du désir à la crainte du remords. — C'est appeler intérêt bien entendu un intérêt mal entendu du moment, plus séduisant qu'un autre intérêt mal entendu,
* Suivant Ahrens {Cours de droit naturel^ Introduction, chap. n) : « L'uti- « lité doit être la conséquence de la justice. En eitaminant bien les résul- « tats, on trouvera que ce qui est juste est en même temps ce qu'il y a de « mieux à faire. »
tS8 GONSGIEIfCX ET SCIOfC» DU DEVOIR.
souffrira l'atteinte du remords ' : et le remords lui fera connaître qu'il n'y a point d'intérêt bien entendu à être mécontent de soi-même. « Impii quasi (( mare fervens, quod quiescere non potest, cujus re- €c dundant fluetus in conculcationem et lutum. . . Non a est pax impiis ^ . » — « L'homme qui n'aime que soi (( ne hait rien tant que d'être seul avec soi... Il ne « fuit rien tant que soi, parce que, quand il se voit, « il ne se voit pas tel qu'il se désire; et qu'il trouve « en soi-même un amas de misères inévitables, et un c( vide de biens réels et sdides qu'il ^t incapable de <x remplir ?. »
243. ArrivcHis à la seconde supposition. — En ce qui touche les actions de l'homme qui croit à une autre vie, nous pouvons encore bien moins apercevoir une différence entre les résultats du mobile d'intérêt bien entendu et ceux du mobile de justice. — Du moment que la conséquence (supérieure à toute autre) du bien ou du mal que je fais est, .comme dit un auteur, ccDei favor aut ira^; » du moment que toute tentative de troubler l'ordre me parait d'avance mal entendue, puisque le plaisir plus faible d'y céder m'imposera la gêne plus forte de rétablir, dans ce monde ou dans l'autre, l'ordre troublé ; en un mot, si je dis, comme saint Augustin :
* u Nocte dieque sunm gestans in pectore testem. » (JmriRAL.)
* ïsaïe^ chap. Lvn, S ï'i vers. 20 et 21.
» Pascal, Pensées.
Socrate et Platon soutenaient exaetement, contre les sophistes, qu'il vaut mieux subir l'injustice que de la commettre. Voir le Gargiaa et la Bép. de Platon. •— Cic, De offic»y H.
* Cumberland, De legihus naturœ^ chap. y, § S5.