PARTIE IV. — SaENCE DU DEVOIR. — UVRE I
OÙ vais-je? la réponse à cette question est la réponse sur le but à atteindre. Or, ce but apparattrat-il le même au matérialiste qui met toute sa destinée ici-bas, et au spiritualiste qui la réserve ailleurs? à celui qui croit à l'égalité des intelligences et à celui qui croit à leur inégalité? à rhistorieii qui voit, dans les récits du passé, la démonstration d'un état stationnaire de T humanité , et à celui qui y découvre une loi deprogrès? Évidemment non... Et le moyen de tendre au but apparaîtra-t-il aussi le même au boudeur qui voit dans la société un état contre nature, et à l'observateur qui y voit un complément de l'être humain?
Ainsi les questions de nature et d'origine sont préjudicielles à notre science. Étroite est la solidarité entre la connaissance de ce qui est et la connaissance du but de ce gui est. Celle-ci rend, en action, tous les contrecoups des progrès faits par l'autre. Le jour où vous sauriez, lecteur, diriger vos actions, vous n'auriez plus rien à étudier; comme le peintre qui a achevé son tableau, n'a plus rien à demander au pinceau, à la palette, instruments usés au service de l'œuvre accomplie. Qu'avons-nous besoin d'apprendre à penser , si ce n'est pour apprendre à agir? « Dieu seul est sage, « a dit Descartes, parce que lui seul a l'entière con- « naissance des choses. )>
En un mot, la question de la distinction du juste et de l'injuste est la conclusion de toutes les autres.
448. Au surplus, je ne suis ici que l'écho de la voix de tous les siècles. Toutes les sciences étaient regardées, par les stoïciens, tomme des échelons pour arriver à la morale. Est-il rien de plus significatif que
cette comparaison dont ils se servaient : « I^ philoso* c< phie est un jardin. La logique est Tenclos; la phy- (( siologie, la terre et les arbres; la morale, le fruit ^)> Et les jurisconsultes romains, renommés pour leur sens pratique, n'ont pas cru tomber dans un vague indéfinissable en disant : c< Jurisprudentia est divinac( rum atque humanarum rerum notitia ^. »
446. Mêmes idées chez les philosophes modernes. « La morale, dit Locke, est la propre science et la a grande affaire des hommes ^. » (( Ses premiers c( principes, dit Domat, dérivent de la connaissance a de Thomme et de sa destination. » Aussi Desfcartes place l'étude du juste après toutes les autres *.
Ces pensées se résument dans cette courte proposition de Gans : « Le droit, c'est la vie, » Les esprits superficiels verront dans cette définition une obscure hyperbole : nous y trouvons une vérité exactement formulée. Au surplus, le penseur allemand est ici parfaitement d'accord avec l'homme des temps modernes dont le génie, éminemment pratique, était le plus ennemi de l'idéologie. Napoléon n'a fait que reproduire, en style moins concis, la phrase de Gans, en disant : « Nul homme ne saurait passer pour vertueux, s'il « ne sait d'où il vient et où il va"^. »
^ Diog. Laert., VU, 40. — Aj. Tennemann, Manuel, S i64.
* Cicéron et Sénèque s'unissent à eux, en appelant la philosophie, Tun Vart de vivre , l'autre la règle de la vie.
* Essais sur Ventendement humain, liv. IV, chap. xii, % 2.
« Il n'y a de grand dans la vie civile que le bien et le mal, le vice et la « vertu. Tout le reste y doit être un jeu. (Joubert, Pensées.)
* InquisUio veritatisper lumen naturale, no 31. ^ Discours aux ecclésiastiques de Chilan.
PAKTIB lY. *- SdElfCE DU DEVOIR. — LIVRE I. GT»
447. Âinsiy qu'il nous soit permis (en nous référant à notre premier volume, n<" 278 à 360) de réfuter ici, par une démonstration nouvelle, Terreur de ceux qui voient, au fond de la conscience illuminée, les innombrables détails d'une sciencedu devoir toute faite. — ^Eh! comment cette science serait-elle toute faîte, quand toutes les autres , dont elle est la conclusion, sont à faire? L'Être tout puissant, quand il l'eût voulu, n'eût pu associer deux résultats contradictoires, en nous disant d'une part : Voici la conclusion, c'est-à-dire la science de la conformité de vos actions à votre nature l et d'autre part : Cherchez maintenant les prémisses, cest'à^ire la conformité de votre nature à vos actions !
De deux choses l'une. Ou bien il faut hasarder ce paradoxe insoutenable : La conscience donne toutes les vérités de fait qui servent de base aux vérités de droit ; elle sait la physique, la chimie, l'anthropologie, comme la métaphysique; ou bien, si l'on concède que l'homme a besoin de travail pour étudier ces vérités de fait, s'il a besoin notamment de l'observation et du raisonnement pour résoudre les questions de perfectibilité ou de non-perfectibilité de l'espèce, de sociabilité ou de non-sociabilité de l'homme, d'égalité ou Ôl inégalité des intelligences, de matérialité ou à' immatérialité , de durée limitée ou immortelle de notre être (questions toutes préjudicielles à la morale), il faut reconnaître qu'il a besoin de travail pour arriver aux conséquences. — Tant que les autres connaissances laisseront des problèmes à résoudre, la morale gardera des difficultés, que les progrès de l'université des sciences pourront seuls éclaircir.
64 œNSQENCE ET SCIENCE DU DEVOIR.
448. Pour terminer, empruntons une comparaison exprimée avec charme par un auteur * : « Lorsque» c< par un beau jour d'été, vous suivez, dans une forêt, c( un sentier couvert de branches qui se courbent en c< berceau, vous voyez, le long du sentier, au milieu de c< larges ombres, une lumière tremblottante produite c< par les rayons qui pénètrent à travers le feuillage. c< Ce sentier, c'est notre vie. Cette lumière vacillante (( et faible, c'est notre science. » — Ëhbien! cette lumière, c'est la distinction du juste et de l'injuste ; et chaque autre science vient élaguer et abattre successivement les branches d'arbres qui la cachent, pour élargir le point brillant que notre regard cherche au bout de l'horizon ^.
^ Lamennais, Disctissions critiques,
^ < La sagesse est le repos dans la lumière. La sagesse est la science des « sciences : car elle en connaît seule la valeur, le juste prix, le véritable « usage, les dangers et les utilités. » (Joubkrt, Pensées,)