LA GUERRE ET LE PROBLÈME DES RACES AU CANADA
Inévitable^ dissidences
Depuis le début de la guerre, les nombreuses et inévitables divergences de vues qui séparent les deux principaux groupes ethniques du Canada, — (lanadiens-français et Anglo-Canadiens — se sont multipliées et accentuées. Il existe rèèll*în«nt, entre les <iêUx râéei, je ne dirai pas un abîine, jBais'ce que les Anglais appellent a deep^Une of cleavage. Sans tomber dsns l'exagération hystérique de ceux qui voient partout le spectre de la "guerre civile", il serait puéril et dangereux de s'aveugler sur les périls qui peuvent surgir de cette situation.
D'où vient le mal ? Quel remède lui appliquer ?
. Le-, esprits superficiels, les gens qui se paient de mots — et aussi les vrais coupables, soucieux d'échapper à leurs responsabilités en les rejetant sur autrui — ont trouvé cette ...explication simple et commode : "Ce sont les "démagogues" qui ont créé le malentendu et qui fomentent la ha .ne des ra'ces."
' Il faudrait commencer par s'entendre sur les mots "dém'agogues'' ©t "démagogie". Ce que politiciens et journalistes des deu^ races et des deux partis entendent généralement par "démagogues", ce sont, d'abord, leurs adversaires respectifs ; ensuite et surtout, les homnxes d'action publique qui rtiettent l'intérêt naticttial et la conservation des raeeïS, avec leur caractère distinctif, au-dessus des intérêts iparticuliers die telle province ou de tel parti. A mon humble avis, le vrai "démagogue" est celui qui, pour soigner sa popularité personnelle et les affaires de son parti, flatte les passions de la foule, de toutes les foules, dans toutes les provinces. La vraie "démagogie" n'est pas toujours celle qui emploie les mots les plus violents.
Sans pousser plus loin cette dissertation, inutile pour l'ins^tant, il suffit de jeter un coup d'oeil sur un siècle et demi d'histoire' pouf juger de la puérilité de cette explication. Depuis la conquête anglaise, il y a toujours eu, entre les deux races, divergence d'opinions, dé sentiments, d'asipirations. Selon les circonstances, extéidieures ou intérieuîres, la "ligne de déaiarcation' a été plus ou molttls accentuée, les disputes plus ou moins aigres, la bonne entente plus ou moins facile. Mais les causes de fond n'ont jamais disparu. Quel esprit sérieux et réfléchi admettra que, seuls, quelques démagogues ont pu créer et entretenir ces causes premières et permanentes ?
Avantages de l'association des deux races
J'appartiens à l'école, moins nombreuse qu'on ne le pense, qui voit p^us d'avantages que d'inconvénients dans la co-existence des deux races au Canada. Avec un nombre plus resti-eint encore, j'estime que le Canada taùt enfier bénéficiera de cette situation et recevra des deux races le maximum de leur apport au patrimoine politique, intelleetuel e< moral de la nation, dans l'exacte mesure où chacune, d'elles restera le plus complètement elle-même, av«c ses facultés propres, son tempérament, 'ses âttribtits, son héritage intellectuel. La nation canadienne n'atteindra ses suprêmes destinées, elle M'escisiera même, qu'à la condition d'être bi-ethnique et bilingue, et de rester fidèle au concept des Pères de la Conféjdération : la libre et volontaire association de deux peuples, jouissiant de droits égaux en toutes matières i.
En tout cas, quelles que soient les idées et les préférences, il est un fait qui s'impose à tous : la prés'ence simultanée, sur la terre canadienne, Cun groupe compact de près de' deux millions de citayens canadiens, de pure race française, et d'une masse hétérogène d'environ cinq millions d'anglophones, dont un quart au moins ne sont pas d'origine britannique, et une bénne moitié, pas de race anglaise. Qui prétendra qu'il est possible ou raisonnable d'attendre des Canadiens-français et des AngJo^Canadiens une même pensée, un même effort, en tout ce qui ne touche pas aux seuls intérêts de là patrie canadienne?
Sur maints problèmes d'ordre intérieur ou national, l'accord des sentitÉientSi, la parfaite identité des vues, sont impossibles. Cette unaniniité mi'existe pas même chez les peuples d'une seule race, d'une seule ^angue, d'une seule religion. A plus forte raison. Canadiens-français et Arglo-Canadiens ne sauraient penser et réagir de la mêiiie manière lors- Qi'ils sont appelés à résoudre des problèmes extérieurs, ceux surtout qui affectent leurs relations avec la Grande-Bretagne et les autres nations britanniques.
Les Canadiens-français n'ont qu'une patrie*
Les ÇanadîeHS*françaîs, on ne saurait trop le répéter, sont exdusi- - ement canadiens. Ils n'ont pas d'autre patrie que le Canada. Ils ne reconnaissent, envers aucun autre pays, les devoirs qui, en tout temps et en tout lieu, n'incombent qu'aux citoyens de chaque pays ; et au premier rang de ces devoirs exclusivement nationaux, se place le service jullitaire, l'impôt du sang. Séparés de la France depuit cent cinquante ans, par la Cession d'abord, et, davantage peut-être, par la Révolution française, ils ont'conseirvé à leur patrie d'origine une sincère affection:
i Citait la mméeéé sir John Macdonald, telle qu'exprimée dans son admirable plaidoyer contre 1 abolition de la langue française, comme langue officieUe de la Confédération: Nous ayons maintenant une constitution qui fait à tous les suiets britanmques une situation d'absolue égalité, qui leur garantit les mêmes droits en niatière de langue^ de religion, de propriété ou de droits personnels." (Traduit des Débutes, House 0/ Commons, 1890, col. 745.) (.j-i<tuuii, aes
ils sont fiers de sa grandeur et de son héroïsme ; ils se réjouissent de ses succès ; ils s'attristent de ses épreuves ; ils déplorent ses errements. Mais ils ne se croient pas plus obligés de se battre pour la France que les Français d'Éurope ne se croairaient tenus de se battre pour le Canada français, si la "guerre civile" éclatait ici, ou pour le Canada tout entier, si les Etats-Unis ou le Japon l'attaquaient. Leurs sentiinen'te à pet égard sont absolument identiques à ceux des feelges wallons iou des Suisses romands. Lorsqu'on envoie dés propagandistes français nous prêclier luos "devoirs" envers' la France, nous éprouvons Je même chatouillement d'impatience que l'on ressentirait à Bruxelles ou à Genève, si des Français s'avisaient d'alLer y commettre le même impair. II est temps que cette élémentaire véTÏté soit dite, si l'on ■^eut éviter de pénibles malentendu§ entre la vieille Fraince et la noiuTCllCi
A' l'égard de l'Atigleterije, tes Canadiens-français se proient tenus à tous les devoirs qui résultent dé là cons'tîtutiôn (votée par le parlement britannique), des accords demi-séculaires conclus entré le gouvernement impérial et le gouvernement canadien, et de la situation resp^tive d;es deux pays, idans l'ordre international — mais à rien de plus. ' Un siècle et demi idurant, leurs'icbefs religieux et civils, les leaders de tous les partis, libéraux, conservateurs et nationaux, anglais 'et français, protestJinte et aatholiques, leur ont enseigné qu'ils ' n'avaient d'autre devoir -militaire à accomplir que de défendre le territoire canadien lorisqu'il serait immédiatement attaqué. Les mêmes chefs leur ont répété à satiété que l'Angleterre, seule maîtresse de la politiquie étranigère de l'Empire, est seule tenue de porter le poids des guerres impérialies. 'Cette doctrine, c'était celle de MacNab, de Taché, de Macdonald, de Cartier, de Howe, de McGee, de Mackenzie, de Dorion, de Campibell, de Blak'©» de Laurier, de Mercier, de Chapléiau, de Tiipper. Nous avons peine à oroire, tout à coup, que tout ce monde-là était "déloyal", "lâdhe", "traître" au Roi et à l'Empire.
Évolution récente du Canada anglais
Longtemps, cette doctrine fut également acceptée dams tout le Canada anglais comme la seule vraie, la seijle compatiMe lavec la dignité et l'intérêt mational de la Confédération canadiénine. Tant" qu'il en fut aînsd> îl n'y eut jamais de dispute entre les deux races sur la nature' et l'étendue de leurs obligations communes ou respectives envers la Grande- Bretagne et l'Empire.
Mais le flot constant et croissant d'immigration britannique a transfermé la composition physique, intellectuelle et morale de la population anglo-icanadienne; et la propagande impérialiste, poursuivie deipuis vingt ans, a profondément oblitéré, sinon détruit, le patriotisme exclusivement canadien de mos compatriotes de langue anglaise.
Tandis que les Canadiens-ifrançais sont restés, en masse, exclusivement canadiens, les Angilo-Canaddens se iso'nt «eind^s en de multiples groupes. Les uns ne voient plus dans le Canada qu'une partie d'un grand tout, l'Empire britannique, leur plus grande patrie, comme le Yorkshire fait partie de rAngleterre, ou l'Ontario du /Canada. Les autres, moins logiques.
et moins idéniaitioinaiisés, s'efforcent d'équilibrer tant bien que mal ieiirs devoirs envers le Canada et leurs obligations envers la "mère^ipatrie". D'aucuns sont plus britanniques que caniadiens, d'autres plus canadiens que britanniques : de Canadiems "tout court", "unhyphenated", il n'y en a presque plus. En un mot, la notion simple de l'unique patrie est à peu près disparue, en apparemce, du Canada anglais. Je dis "en apparenoe", parce que je crois encore à la survivance d'un vieux fond de natioinaiisme qui surgira après la guerre, avec ses inévitaMes réactions.
En tout cas, telle était la situation au moment de la guerre.
Nécessite d'une franche explication
La nation canadienne est entrée en guerre, divisée sur elle-même et sur ses sentiments véritables à l'égard de la Grande-Bretagne et de ses alliés. Et cette 'division n'a fait que s'accentuer, avec l'accumulatioD des fardeaux de la guerre. . . et aussi avec (la multiplicité des efforts tentés par la presse et par les politiciens des deux partis pour déguiser l'exacte ' vérité sur les sentiments mutuels des deux races.
Qu'on ne soupçonme pas, loi, le dessein de m'écarter du programme de loonoiliation que je me suis tracé. Loin de là; mais la vraie et fructueuse coniciiiation ne peut s'opérer dans le mensonge et réquivoque. Nous touchons ici au point le plus douloureux de la plaie — mais aussi au plus infectieux. S'il doit résulter quelque bien d'une action concertée et loyale, il faut assainir la blessure. La recouvrir d'un emplâtre, c'est favoiisfèr la gangrène et préparer la mort.
Je veux croire, je crois, que beaucoup des paroles prononcées depuis deux ans et demi, même de celles que nous avons dénoncées avec le plus de rigueur, ont été inspirées par le sincère désir de prévenir la discorde des races. Mais en présence de la faïllite, n'est-dl pas raisonniaible d'admettre qu'on a fait fausse route?
La plupart dès cbefs de la société canfdierine-française ont tenté d'entraîner leurs ccanpaitriotes dans le mouvement favorable à l'intervention, de les solidariser, en «orps et en esprit, avec la cause de i'Angletèifre et de ses alliés. Ils n'ont pas réussi; ils ne pouvaient pas réussir: on ne change pas en un instant la, mentalité d'un peuple, son tempérament et ses idées ; on ne détruit pas en une heure ses principes, ses habitudes, ses préjugés, si l'on veut — surtout lorsqu'on vient lui prêcher une doctrinic radicalement opposée à celle qu'on lui a présentée comme seule vraie pendant un siècle et demi.
A cette erreur initiale est venue s'en ajouter une deuxième, née de la première. Après avoir constaté la faillite des appels au "loyalisme" britannique, au "devoir" envers la iFtanoe, "notre seconde (ou première) mère-patrie", on a cru réparer le mal en déguisant la vérité aux Anglo-Canadiens. On s'est torturé la langue et l'esprit afin de prouver que les Canadilens^f^anÇais sont aussi favorables que les AngloJCanadiens à la participation à la guerre européenije, et qu'ils se sont enrôlés avec le même enthousiasme et dans les mêmes proportions. Cette erreur était pire que la première. Elle devait, tôt ou tard, entraîner d'acrimonieuses explications, d'amères désillusions et surtout de fort périlleuses réactiom. C'est là où nous en sommes.
Le plus grand danger qui meniaoe rinilté oaitionale, ce n'^est pas la haine ou la méfiance réciproques des deiuc races, c'est le système de mutuelle décep'MiO'n poursuivi depuis yingX ans — avec bonme foi, souvent — par leurs chefs politiques et sociaux.
Ces observations n'ont pas pour objet de dénoncier ou de condamner qui que ce soit. De ceci, je supplie mes lecteurs blem ou rouges d'être absolument persuadés. En suivant le système contraire — . celui de la franchise absolue et des rigoureuses diéductions — nous, niâtion.alisties, avous peut-être mérité quelques-uns des reproches qu'on nous a souvent adressés^ A ceux de oos adversaires que nous avoua pu juger avec trop de rigueur, je demandie vai sincère pardon ; et cet acte ne coûte aucun effort, ni à ma consaience de chrétien, ni à mon Jionneur d'homme public et privé. Mais, en retour, je leur demande de reconnaître avec moi 1''^solue nécessité d'user, envers nos compatriotes de langue anglaise, de la plus entière franchise. Si l'om veut éviter le conflit des races et rétablir l'unité natiomale, il faut à tout prix, abattre la muraille de duperie qui sépare les Canadiens-français des Anglo-Canadiens et derrière laquelle monte, des deux côtés, le flot de la méfiance et de la haine.
Les Canadiens-français et la conscription
ûD'aucuns seront peut-être tentés de trouver que je me suis singulièrement éloigné du sujet de mon étude: la consicription. J'estime, au contraire, que ces explications étaient rigoureusiement nécessaires pour faiire comprenidre aux Anglo-Canadiens l'exacte Matuire de l'invincible et aniverseile hostilité que la seule idée de conscription inspire aux Cana- * diens-français.
Depuis ionigtemps, l'immense majorité des Canadienp-ifrançais jugent que le Canada a dépassé la limite d'une partieiipation raisonmable à la guerre européenne. (Mais tant que l'enrôlement des troupes est resté Diominàlemenjt "volontaire", ils ont laissé dire et faire. A mou avis, c'était une erreur." Du moment qu'ils jugeaient que la mesure était comble et que l'avenir du pays était mis en péril, ils auraient dû multiplier leurs protestations publiques. Leur excuse, c'est l'extraordimaire respect qu'ils ont de la liberté d'autrui. Et puis, on leur a tant dit qu'ils ne doivent jamais parler baut, ni parler les premiers! On leur a tant assuré que jamais la conscription me serait votée ni même proposée!
Le jour où la déclaration du premier ministre est venue déchirer le voile d&5 illusions et violer la parole de tous les représentants de la province de Québec dans le ministère, — et celle de sir Robert Borden lui-même — le premier mouvement a été celui dé la stupeur; le second, la colère; le troisième, l'inébranJaMe détermi'aation de faire obstacle à la mesure tyrannique par tous les moyens de légitimé résistance.
Il est inutile de déguiser la vérité : deux millions de Canadiensfrançais sont opposés! en bloc à la conscription. Les exceptions isolées qu'on pourra signaler ne changeront rien au fait général ; les trompeuses déclarations qu'on pourra arracher, de ci, de là, sur les .sentiments "loyalistes" des Canadiens-français "bien pensants" ne feront que roldir et exaspérer l'opposition de la masse.
Il en tient à la sagesse et à la prudence des gouvernants de ne pas pousser les choses au point de provoquer des réactions plus violentes. Quoi qu'il arrive, les actes extrêmes resteront isolés : il n'y a pas au monde, peut-être, de population plus respectueuse, par instinct et par éducation, de l'ordre public et des lois. Mais si les chefs de la nation ■le savent pas lire les signes des temps, il se produira des incidents qui porteront à funitê natîraale de profondes et douloureuses Mesures ; et la cause deis Mîiés, qvm IW prétend servir, en satoira infiniment plte de mal iim cent mille soildats de plus m lui feraient de hien.
Les "British slacker«"
Tout, dans l'application d'une loi décrétant le siervice obligatoire, — quelque impartiaie discrétion qu'on y mette — tendrait à irriter les Canadiens-français et, généralement, les Canadiens qui sont restés Canadiens avant tout.
Par la force des circoinstances, la conscription fenait, pro,poir*ionnelleitient, une fauchée plus profonde dans les rangs des 'Canadiens-* français que dans^ tout autre groupe de la population : la proportion des jeunes gens, aippelables les premiers, est beaucoup plus grande chez enx que chez les Canadiens anglophones; et la fuite d'un grand nombre de jeunes Anglo-Caniadiens, depuis un an, est venue accroître cette disparité. Les autorité^ d'Ottawa el de Washington ont, paraît41, pris des mesures conjointes pour roettrè fin â cet exode. Mais comment atteindre les milliers de slasckers britanniques et angilo-canadiens qui ont franchi la frontière avant la promoilgation de ces mesures?
Que fera-t-on des milliers de jeunes Anglais venus ou restés au Cana- ' da afin d'échapper à 4a loi de conscription du Royaume-Uni? On en wît partout; on entend partout les accents du c&cknejf londonien, ou les gutturales résonnances de la langue du Yorkshire,
Lorsque les jeunes Ganadiens^rançais se verront mettre le sac au dos et forcés d'aller "sauver l'Empire et la démocratie britamnique" tandis que des centaines, des milliers, de British resteront paisiblement ici, à gagner le salaire des nôtres et à manger leur pain, croit-on que la loyauté britannique de nos pioupious et celle de leurs pères, de leurs mères, de leurs' femmes, de leurs enfants, de leurs frères, de leurs soeurs en sera notablement accrue?
Le Canada livré à l'étranger
Et les centaines de mille étrangers, non naturalisiés? Ceux-là, certainement, ne seront pas enrôlés — ni de gré, ni de force. Un grand nombre viennent des pays ennemis; ■ d'autres sont originaires des contrées qu'on veut nous forcer d'aller défendre. Ces nouveau-avenus ces "barbares", vont recueillir l'héritage des Canadiens morts pour la défense de la "civilis-ation supérieure". Pense-t-on que cette perspective est de nature à faire accepter bénévolement la conscription par les fils des premiers habitants du sol, français ou anglais?
Qu'on riéfléohisse bien à ceci : la conséquence ultime et rigoureuse de la conscription et de toute nouvelle expédition de trompes camadiennes en Europe, c'est d'amoindrir le nombre et l'influencé des €mmdiens, des lirais Caniadiens, d'oirigiine britanniquie ou française, &t (Fuccroîtré la puissance des éléments étrangers, des germains et ides slaves principalement.
Cette seule considératio'n devrait suffire à faire rejeter toute loi de conscription et à paettre fin aux enrôlements, dans l'intérêt de l'Empire britannique surtout. Plus encore que le problème de l'immigration, la nécessité de garder le Canada canadien et britannique -justifie l'observatio'n si judicieuse dont sir Wilfrid Laurier, faisait précéder ses déclarations anti'Conscriptionni&tes, le 1? Janvier 1916: "La situation au Canada n'mt pas la même qu'en A:ngleterm"f ai qu'en Australie, ni qu'en Nouvelie-Zèlanide; ni qu'en aucune autre ferre britannique.
Le ministère, l'opposition, le parlement tout entier auront-ils aissez de bon sens et de patriotisme pour le (Comprendre? Seront-ils assez "loyaux à l'Angleterre et à l'Empire" pour ne pas commettre l'erreur capitale de livrer le Canada à l'étranger?
ie ne veux pas tomber dans le genre de vitupérations que les apôtres du loyalisme ofiiciel m'ont si souveiit prodiguées. Je veux croire à l'entière bonne foi et au patriotisme d'iittenstion du premier ministre et de ses collègues. Mais ils se i seraient entendus avec le gouvernement allemand afin de prendre les mesures les plus efficaces pour rompre l'unité niationaie du Oanaida pendant la guerre, et plus encore après la gueirre, qu'ils n'auraient trouvé rien de mieux que la mesure de conscription projetée.
Mennonites, DoukobQrs, Quakers
Le gouverneipent se propose, paraît-il, d'exempter du serviioe mildtaire obligatoire les Mennonites, les Doukobors, les Quakers, parce que leurs principes religieux leur interdisent de porter les armes. C'est juste. Les lOanadiens-^rançais, respectueux de toutes les légitimes libertés, api^rouveront ces exemptions. Mais si l'on tient compte des scrupules religieux de ces nouveau-venus, de quel droit ferait-on fi des traditions séculaires du groupe îe plus ancien, le plus foncièrement national, de la population canadienne. Qu'on ne s'y trompe pas: la cbnviction du Canadienjfrançais, qu'il n'est tenu -de preindre les armes que pour défendre le sol de som unique patrie, est aussi vraie, aussi profondémient ancrée dans son coeur, que rborreur du militarisme dains l'âme du ^ Quaker ou du Mennonite. Et vingt fois, cent fois, les chefs de la nation.* hommes de toutes races et de tous les partis, lui ont solennellement promis que jamais il ne serait tenu de se battre en dehors de son territoire. Ces promesses, les gouvernants d'aujourd'hui, le chef même qui propose la loi tyrannique, les ont renouvelées à maintes reprises, depuis que la guerre actuelle est commencée. Imposer la conscription aux Canadiens-français c'est non seulement faire violence à leur religion nationale : c'est aussi leur inspirer la haine et le mépris des gouvernants, c'est détruire dans leur âme le respect de l'autorité et de l'ordre social.
Que l'on pèse bien ces paroles : la conscirfption marquerait, pour les Canadiens-français, le commencement d'une évolution qui ne tarderait pas à transformer en un peuple révolutionnaire la population la plus paisible, la mieux ordonnée peut-être des deux Amériques. Une fois déchaîné, cet esprit révolutionnaire ne s'arrêterait pas en, route ; il ne s'attaquerait pas seulement au régime militaire : il se manifesterait à l'usine, aux champs, partout, dans toutes les fonctions de la vie industrielle, sociale et politique.
Les administrateurs ée grandes entreprises, les chefs d'industrie, se plaisent à reconnaître que les ouvriers canadienis-frianpais sont les plus paisibles, les plus respectueux des lois et de l'ordre public, les moins aptes à se liaisser preridrè aux déclam'atioins et aux appels démagogiqites des agitateurs. Du jour où l'on aura fait de ces ouvriers des révoltés, ils deviendront les plus incontrô'labies des insurgés contre l'ordre social et économique.
Le Canada anglais et la conscription
Si le Canada anglais tout entier voulait la conscription, il résulterait assurément de cette situation le plus dangereux des antagonismes. Par bonheur, il n'en est pas ainsi. Lès preuves se multiplient que le mouvement anticonscriptionniste s'affirme et grandit dans toutes les provinces anglaises. Seul, un plébiscite révélerait la force et l'étendue df- ce sentiment.
Chaque race a ses qualités et ses défauts particuliers. Nos compatriotes anglo-canadien^ ont d'excellentes qualités ; au premier fâng, se place leur -magnifique esprit de corps. Si nous avions toujours pratiqué, comme eux, . la doctrine de la solidarité nationale, les problèmes de race seraient beaucoup moins nombreux et difficiles. Mais l'envers de cette qualité, c'est l'extraordinaire emprise, sur leur esprit, du respect humain dominé par l'opinion courante.
Si je pouvais dévoiler le secret de certaines conversations intimes, ori serait abasourdi de connaître l'opinion réelle d'une foule d' Anglo- Canadiens sur la guerre et la part que le Canada doit y prendre. C'est, lelle sommité politique de l'Ouest qui disait, il y a déjà plus d'un an ; "Canada has dane more thon her share in this war." .C'est tel Industriel, impérialiste, naguère partisan de la conscription, qui m'avouait, il y a déjà cinq mois : "Si j'avais votre courage [pardon de la répétition du mot], je demanderais qu'on mette fin au recrutement." C'eçt tel professionnel très huppé de Toronto me disant à mi-voix, après s'être ^ssuré que portes et fenêtres étaient bien closes : "/ have stopped advocating enlistment and conscription. We ought to put our own house in working order." Ce sont tels jeunes Torontoniens criant très fort contre la lâcUeté des "slœhers" du Québec, mais se confiant à mi-voix, .dans le fumoir d'un pulman-oar — sans savoir qil'un bon nationaliste l'es entendait : "After ail, that d d fellow Bourassa îs saving us from conscription."
Mais ce iqui compte bien davantage, c'est le sentimenit de la foule. Chez nous, le vote secret est ppur ainsi dire une fiction. Tout le monde clame son opinion — quitte à la lâcher, entre deux discours. Dans les
provinces anglaises, Je sUent vote e&f! énorme. C'est lui qui' fait et défait les gouvernements. Il y a tooit lieu de croire 'que le silent vote ouvrier et agraire est opposé à la conscription. Lui donnera-t-on l'ooeasion de s'exprimer?
La consultation populaire, seule issue
Sur le mode de consultation populaire qui s'impose, je reviendrai plus loin.
Pour l'instant je me borne à affirmer que le seul moyen d'éviter que la conscraption ne creuse davantage le fo^sé qui sépare les deux races, — tout en ie laissant malheureusement assez étroit pour qu'elles se portent des coups dangereux — c'est de donner à toute la nation canadiennie l'occasion d'exprimer son opiaiion. Je crois pouvoir dire que si la oomscription est acceiptée sans réserve par une majorité absolue du corps électoral, les Canadiens-français ç'y soumettront. D'autre part, un grand nombre d'Anglo-'Canadiens, qui seraient encbantés de se voir débarrassés du' cauchemar de la conscription, même par le vote d'un solid Qàebec, se laisseraient emiporter par la voix du sang et chercheraient à exercer des représailles, au cas où la résistance des Canadiens-ifrançais â une loi de conscription votée par une simple majorité parlementaire prendrait des propoTtions extrêmes.
La consultation populaire, c'est l'unique soupape de sûreté qui permette d'éviter une dangereuse explosion.
Parole "explicite" de sir Robert Borden
Noms avons, jusqu'ici, examiné les raisons et les faits princiiP'aux qui militent contre l'adaption du service militaire obligatoire et contre tout «ffort aidditioinnel p^ur la guerre. H serait facile d'y ajouter : les arguments surabondent; mais je ne veux utiliser, pour l'instant, que les principaux, îles plus urgents, ceux qui s'imposent à l'attention immédiate du ministère, du parlement et du pays tout entier.
Cette étude ne serait pas complète, toutefois; .eUë ne serait pas équitable pour le ministère, si je ne m'efforçais de recberciher les mbtifs qui ont pu induire le premier ministre et ses collègues à prendre une si gr^ve décision, à l'enContre de leurs déclarations antérieures et de leurs promesses réitérées. Or, je veux être juste pour tout le monde, même pour , les ministres et les politiciens.
Laissons de côté les nombreuses garanties doijnées â la province de Québec, en maintes circonstances, par ses représentants O'fficieJs dans le cabinet d'Ottawa: MM. Casgrain, Blondin, Patenaude et Sévigny. Tenons-nous-en à l'unique mais péremptoire déclaration faite par le premier ministre à l'ouverture de la session de 1916: "I mode it clear to the people^ of Canada that we did not propose any conscription, 1 REPBAT THAT ANNOUNCEMEMT TO-DAY WITH EMPHASIS." — "J'ai clairement fait comprendre à M population chnadienne "que nous n'entendons pm établir de conscription, JE LE DECLARE DE NOUVEAU EXPLICI- TEMENT."
Cette déclaratiom "explicite", le premier ministre la faisait au nom du gouvernement, en réponse à l'appel pressant du leader de l'opposition. "Il imp-opte" — avait dit M. Laurier — "que nous ayons au plus tôt une déclaration autorisée de la part de mon tr^ honorable ami, le premier ministre, à ce sujet." Ayant de lancer cette invite au ministère, le chef du parti libéral, on s'en sauvient, s'était prononcé fortement contre toute idée de conscription i. L'adresse fut votée à l'unanimité, sans qu'aucune dissidence appréciaMe ne se fût manifestée contre l'opinion du leader de la gauche et la déclaration "explicite" du premier ministre.
' On trouvera, à l'appendice II (page 43), de copieux extraits des discours prononcés.le 17, janvier 1916, durant le débat sur l'Adresse, par sir Robert Borden et sir Wilfrid Laurier. ' ' ■
Ainsi, à la session de l'91'6, le parlement tout entier s'est affirtmé contre la con&cription. Le premier ministre s'est engagé "explicitement" à me pas "étaMir la consicription". Cet engagement, le chef de l'Etat l'a pris après avoir annoncé que les effectifs de l'armée seraient portés à cinq cent mille hommes. Ce n'est donc pas oeitte décision — également ratifiée à l^unanimité des voix des d^ux partis — qui justifie aujoiurd'hui le ministère de violer sa promesse "explicite".
Depuis, le premier ministre et ses collègues ont ptos d'une fois réitéré cet engagement.
L'élection de Dorcliester — Promesses des ministres
En décembre, l'un des memibrés les plus importants de la Conimission du Service national me faisait l'ho'nneur de solliciter mon concours, afin d'induire les 'Canadiens-français à répondre au fameux questionnaire. Lorsqu'il eut exposé à loisir l'objet de la Commission, je lui posai cette questiom: "Quelle garantie nous donnéz-vous que T'enquête du Service national n'est pas, comme en Angleterre, le prélude de la conscription?" — "La meilleure, répliqua-t-il : personnellement, j'étais favorable à la conscription. C'est sir Robert Borden lui-même qui m'a démontré qu'elle est impraticable au Canada." De 1-a bonne foi 'de mon interlocuteur, de l*&ntîà-e véracité de son témoignage, j« ne doutai nullement. J'ai d'autamt moins raison d?en douter aujourd'lim que je connais l'existence de preuves écrites qui témoignent que teijle était alors l'opinion du premier ministre.
En janvier dernier, M. Sévigny s'est fait réélire comme ministre en promettant qu'il n'y aurait pas de conscription. Un autre membre du cabinet, M. Blondin, a r,atifié cet engagement. Sir Robert Borden n'a infligé aucuà ^démenti à ses collè;gues; il n'a pas apporté là moindre ré-serve à leurs déclarations "explicites". L'organe payé du ministère, l'Evénement, a souiligné ces garanties. "Les électeurs de Dorcbester — clamait-il, le 26 janvier l'917 — sont maintenant bien avertis : ils savent qu'ils n'auront jamais la conscription avec le gouvernement conservateur." Cet "avertissement", donné "aux électeurs d'e Dorchester", valait pour tout le pays.
Le parlement s'est réuni le 18 janvier. Le discours du Trône ne contenait pas la moindre aliusion à un projet'de conscription. Le débat sur l'adresse s'est clos, puis le preniier ministre^ est parti pour Londres, le 12 février, sans donner au pays le moindre indice qu'il avait changé / d'avis au sujet du mode de recrutement des troupes. Ce n'est qu'après son retour, le 18 mai, qu'il a brusquement lancé la bombe.
Quie s'est-il donc passé, du 12 février au 18 mai, qui autorise le premier ministre et ses collègues à faire une si subite et si complète voltefaice?
Accordons aux ministres toute la mesure d'équité qu'ils peuvent •attendre. S'il s'était produit» dans la situation européenne, des changements graves et soudains qui exigeraient du Canac^a un effort extraordinaire, impossible à prévoir il y a quatre mois, le ministère serait certai-
nement jasUfîa'Me de renverser sa décision; et il aurait ie droit de compter sur l'appui de tous ceux qui ont approuvé sians réservie l'entière participation du Canada à la guerre européenne. D'autre part, les partisans les plus outrés de la conscription doivent admettre que si tels changements ne se sont pas produits, le gouvernement n'a pas le droit d'imposer, à l'enoontre de promesses "explicites", solenuielles, et multipliées 0omme à plaiisir, tœe mesure -qui répugne à la masse de la population et .menace d'ébfàoief^ l'ordre socîfli *ét réquiliibre économique du pays. Personne, assurément, ne désire la consicription pour îe seul plaisir de faire tuer ou mutiler le plus grand nombre possible d'bommes jeunes et robustes. Personne mon plus ne doit tenir, sans raison grave, à ce que les chefs de la nation s'affiobânt comme parjures et menteurs publics.
Vofte-face du premier ministre; ses motifs
Dans son discours du 18 mai, sir Robert Borden n'a formulé aucun argument sérieux pour justifier sa virevolte . H a parlé avec une émotion apparemment sincère des pertes subies par l'armée canadienne; il a dit qu'à moins de renforcements nouveaux, le nombre des soldats canadiens diminuerail; dans les tranchées. Tout cela est d'une évidence à faire envie à Monsieur (|e la Palice. Plus la guerre dure, plus il y a de pertes; et si les vides ne sont pas remplis, il eirt clair que l'armée diminue. Mais le premier ministre savait tout cela, le 17 janvier 1916, lorsqu'il s'engageait "explicitement" â ne pas "établir la consicription". 11 a ajouté que l'enrôlement "volontaire" ne donne plus de résultats tangibles. Cela aussi, tout le moi^de le "savait. La preuve en était faite depuis longtemps, lorsque MM. Sévigny et Blpndin jùraiient leurs grands dieux, à Dorchester, que jamais la conscription ne Ser?iit votée. L'enrôlement "volontaire" était tari lorsque ^Evénement affirmait, au nom des ministres, et sous leur inspiration, "qu'avec le gouvernemènt conservateur" nous n'aurions "jamais la conscription"-
Si, le 18 mai, sir Robert Borden avait constaté la faillite totale et définitive de renrôlement "volontaire", ce ne peut être qu'à la suite d'observations déjà lointaines. Or, le 6 mai, — douze jours à peine avant la déclaration du premier ministre — l'un de ses collègues, le "colonel"" Blondin, inaugurait, avec le général Lesî^ard, une nouvelle campagne de recrutement "volontaire". Cette 'ûampagae, organisée sous le patrona)ge officiel du ministère de la Milice, devait" couvrir toute la province et durer plusieurs semâlneiS. Dès avant la troisième assemblée, le premier ministre coupait les ailes et les vivres à son collègue recruteur. Cet ■appel à la guerre sainte n'était-il qu'une immense partie de bluff? Si, le 6 mai, le premier ministre ne croyait plus à l'enrôlement "volonftEdre", pourquoi a4-il autorisé cette gigantesque fumisterie? S'il y croyait encoi e, pourquoi a-t-il brusquement interrompu le travail, à peine ébauché, de son collègue?
D'ailleurs, lorsque sir Robert Borden s'est engagé, le 17 janvier 1916, à ne pas "établir la consicription", il n'a pas subordonné sa promesse au succès de l'enrôlement "volontaire". C'est après avoir annoncé que le chiffre des effectifs serait porté à 500,000 hommes, que le premier mi-
nietre a déclaré qu'il n'y aiurait pas de conscription. Son engagement était, non eenlement "explicite", il était absolu et sans conditions.
C'est' aussi uiB engagement "explicite", aibsolu et sans condition, que M Sévigny a tpris, au nom du "gouYemement conservateur", au oioment de sa réélection comme ministre.
(L'argument de la faillite de l'enrôlement volontaire ne vaut donc rien à rencontre de l'engagemeint "expîlcite'' dii 17 janvier 1916.
Sir Robert Borden se doit à lui-même, il doit à l'honneur de ses collègues, il doit aux justes exigences du pays, d'autres explications de sa volte-faos!.
Afin de faciliter la tâche au premier ministire, recherchons maintenant les circonstances et les motifs qui ont pu lui inspirer une décision dont il ne peut manquer de mesurer toute la gra-vité, — indépendamment du déshonineur qui le guette s'il ne parvient pas à se justifier.
Jetons un coup d'toeil sur la situation européenne et voyons s'il s'est produit, disons depuis janvier, quelque événement extraordinaire et imprévu qui autorise le gouvernement à violer ses engagements et à imposer la conscription.
A bien examiner, on ne peut raisonnaMement signaler que trois faits nouveaux susceptibles de modifiier la situation des armées rivales et d'affecter le riésultiat ultime de la guerre: la reprise de la guerte sous-imarine; la révolution russe; l'entrée des Etiats-Unis dans le conflit. Aucun de ces événements ne justifie l'adoption ide la conscription au Oanada. Tous trois, au contraire, militent non seulement contre la conscription mais aussi contre rexpédition de nouvelles troupes en Europe.
La guerre sous-marine
La campagne sous-marine n'est même pas un. fait nouveau pour les belligérants de la première heure. Tout ce qu'il y a de nouveau dans la décision prise, en janvier, par rAllemagne, c'est l'attaque dirigée contre les navires des pays neutres qui pénètrent dans les zones de blocus. Cette extension des opérations sous-marines affecte, il est vrai, la situation économique des belligérants, celle de l'Angleterre S'urtbuî. Mais en .quoi l'enrôlement, volontaire ou forcé, de c6nt mille Canadiens de plus apporterait-il un remède à cette situation? C'est si peu sur les armées de terre que l'Angleterre compte pour parer à ce nouveau danger, qu'elle a supplié le gouvernement américain de retarder l'envoi de ses troupes en Fiance, lafin d'accélérer la co:nstruction des navires de commerce, la production des vivres et leur expédition en Angletèrre.
Qu'on relise avec attention tous les discours prononcés par af. Balfour, aux Etats-Unis et au Canada: on n'y trouvera pas la moindre allusîon'au besoin de troupes. Par contre, il y est souvent question des dangers déTaffamation. Prétendra-t-on que l'Angleterre, qui n'a pas besoin des troupes américaines, a besoin de plus de troupes icanadiennes?
Si le gouvernement canadien veut réellement aider l'Angleterre à se préserver de la famine, il doit s'appliquer sans retard, non pas à enrôler de nouvelles recrues pour l'armée, mais au contraire à faire cesser tout enrôlemènt, puis, à concentrer et Utiliser toutes les énei^ies de la nation afin de stimuler la production agricole et la consitructîon des navires.
La révolution en Russie
La révolution russe n'est assurément pas la raison ou le prétexte (ju* i le f»r«aiiier ministre invoquera pour justifier son projet de conscription. Les gouvernements de Washington, de Londres et de Paris ont acclamé la déchéance diu Tisar comme une défaite pour î*All«magne. La pres&e de France et d'Angleterre s'est appliquée, quinze jours durant, à dévoiler les intrigues et les machinations allemandes qui se poursuivaient à la cooir de "Nicolas Romanoff". Elle a peint la révolution comme un immense et glorieux soulèvement du peuple russe contre les "traîtres" qui: négociaient avec l'Allemagne. Le "dictateur" de l'Empire britan'niqiue, iM. Lloyd George, a même télégraphié aux révolutionnaires de Russie 'qu'ils avaient renid<u "à la cause dei$ Mliés le plm siffnalê des services", Mt Rdbert Boirden était à Londres lorsque cette dépêche fut rédigée, eînv€»yé«s ' et publiée. Chaque jour, il conférait avec M. Lloyd-George. Viendra-t-il , prétendre que "le plus signalé des services" rendus par la Russie à lia cause des Alliés doit maintenant se payer par l'holocaïuste de cent mille jeunes Caniadiens, ajoutés aux qu'atre cent mille dégà sacrifiés?
L'intervention américaine
La déclaration de guerre des Etats-Unis, loin de justifier l'expédition de nouvelles troupes canadiennes, devrait, au contraire, induire le gouvernement à mettre fin à tout enrôlement. Les Etats-^Unis ont, dans cette guerre, un intérêt au moins égal à 'Celui du Canada. Leair population est quatorze fois plus nombreuse que la nôtre. Leurs ri'dhesses sont soixantequatorze fois pluis élevées que celles du Canada. Voici près de trois ans que la petite nation canadienne se saigne à blamc. N'a-t-elle pas le droit dé respirer un peu et de reprendre quelques forces, pendant que la ridhe populeuse république américaiue, qui n'a pas encorp sacrifié vm seul troupier, apportera son concours si longtemps différé?
Avant que les Etaits-Unis n'eussent -décidé de se jeter dans la mêlée, ^ l'époque même où ils semblaient le plus décidés à rester neutres, sir Robert Borden ne jugeait pas la conscription nécessaire! et renouvelait sa promesse de ne pas la faire appliquer. Aujourd'hui .que la plus puissanti» des nations neutres apporte aux Alliés un secours inattendu et d'une énorme importance, — tous les hommes d'Etat et de guerre en témoignent, comment le premier ministre peut-il espérer nous faire croire
que la cause des Alliés exige la vie de cent mille Canadiens de plus?
Dans l'ordre économique, la même évidence s'impose. Quelques semaines avant l'entrée des Etats-Unis dans la guerre, le gouvernement canadien trouvait si urgent de remplir les cadres vidés de l'armée apicole qu'il lançait un appel désespéré aux ouvriers américains. Cet appel létait puWié dans plus de sept cents journaux des Etats-Unis. L« gouvernement estimait à soixante-dix mille le nombre d'ouvriers agricoles qu'il faUait à tout prix faire venir des Etats-Unis. Au moment de la décïaration de guerre du Président, sept mille Américains, environ
avaient répondu à l'appel du Canada. Naturellement, les autorités de Washington ont mis une brusque fin à ce drainage des forces vives de la nation américaine. Notre ministre du Commerce, sir George Poster, s'est vu forcé d'écriire une lettre dans laquelle il s'est engagé, au nom du gouvernement canadien, à faire cesser cette campagne d'embauchage. Voiri donc l'armée agricole du Canada privée de plus de soixante mille recrues que le gouvernement jugeait, il y a trois mois, absolument né' ce.ssaires pour nous permettre dé faire produire au sol canadien la nourriture dont l'Angleterre a un si pressant besoin. Et ce déficit désastreux, fatal peut-être, le même gouvernement veut maintenant le doubler, le tripler, en jetant cent mille Canadiens de plus en pâture au minotaure de la guerre I
Notez bien, le , contraste. D'un côté, le gouvernement d'une nation de cent milUom dTiabitants, qui n'a pas encore sacrifié un seul homme à la cause désormais commune, juge dangereux et refuse de prêter à une nation voisine et alliée soixante-dix mille de ses enfants. De l'autre, le gouvernement d'une nation de sept millions d'habitants, qui a déjà fourni quatre cent vingt mille de ses enfants à la boucherie européenne, trouve nécessaire et patriotique d'en forcer cent mille de plus à se sacrifier au triomphe de la "liberté" et de la "démocratie" 1 1 Quel vent de folie et ide suicide passe donc sur nos têtes?
Impérieuse nécessité de garder nos hommes
De tous les faits nouveaux qui ont modifié la situation depuis qiie sir Robert Bordeu a pris l'engagement "explicite" de ne pas établir la conscription, celui qui justifié le moins sa volte-face c'est bien l'entrée des Etats-Unis dans la guerrfe. À lui seul, au eontraire, ce fait devrait sulfire à faire comprendre à nos gouvefnanits <p'il faut mettre fin à tout enrôlement additioniiel, à toute expédition de nouvelles troupes canadiennes en Europe. Le dêvoir <iui s'impose plus impérieusement que jam'ais, depuis que les Etats-Unis sont entrés en guerre, c'est de rallier toutes les forces vives de la "nation et d'utiliser tout le man-power du payjs afin d'activer la production agricole — qui seule empêchera la crise des vivres, en Europe et en AmêrîqEU* — et la loonstraction 'des navires qui apporteront à l'Angleterre son pain quotidien.
Et pourtant, c'est probablement la déclaration de guerre des Etats- Unis qui a déterminé la volte-face de sir Robert Borden — pas pour 1 avantage de la France ou de l'Angleterre, mais pour la commodité des Etats-Unis eux-mêmes.
Le comité britannique de recrutement, instaHé à New^-York depuis peu, estime à 500,000 le nombre d'Anglais let de Canadiens, d'âge ràiïitaire, actuéllement laux Etats-Unis. Une proportion considérable de ces sujets britanniques ont quitté le Royaume-Ûiîi et le Canada depuis deux ans, afin de se soustraire au service militaire. Les autorités ïaméricaines ont jugé, avec raison,^ que si la .seule crainte de la conscription, alors démentie par .les autorités canadiennes, avait pu jeter de l'autre côté de la frontière des centaines de mille siujets britanniques, des millions d'Américains la franchiraient en sens inverse afin d'éviter
la leoBScriptian certaine aux Etaits-Unis. Pour empêcher cet exode, le gouvernement >aiméricain aurait été forcé, d'établir un cor dan de sentinelles depuis reaniboUcburé de la rivière Salnte^Croix jusqu'aux rives du (détroit de San Juan. Il a trouvé plus pratique et moins coûteux de fai^re faire sa besogne par le gauvernement canaidien. La conscription établie simultanément dans les deux pays, la tâche de surveiller les slackers serait énormémeift simpld'fiée.
Ce n'est donc pas pour sauver la "démocratie" et la "civilisiation supérdem"e" que le Canada est menacé du plus odieux et du plus sanglant des impôts; ce n'est pas davantage pour aider la France et l'Angleterre; ce n'est pas même pour soutenir l'effort de sa propre armée: c'est tout bonnement poHr faire la police du gouvernement américain.
Tout considéré, c'est là qu'il faut chercher la seule explication plausible de l'incroyable changement d'attitude du ministère — beaucoup plus, à mon avis, que dans les décisions du Conseil de Guerre de l'Empire.'
La Conférence de guerre à Londres
' Que, dans les déllibérations secrètes 'de cette junte impiériale, il ait été • question de la consicription pour le Canada et l'Australie, c'est fort possible; c'est même certain. Que les ministres britanniques aient représenté aux délégués des "nations-soeurs" l'avantage de mettre tous les pays d'einplre sïtr le même pied d'organisation militaire, c'est probahle. Que les maîtres de l'l%al»ire aient exercé une pression afin de faire remplacer par des soldats coloniaux les Anglais qu'ils gardent aux champs, aux chanti'ers maritimes, aux mines de charbon, aux usines de munitions, c'est plausible; et nous ne saurions leur en faire reproiobe. Tant pis pour nous si nous avons bêtement permis à nos pbliticiens de clamer, depuis bientôt trois ans, que le Canada est prêt à sacrifier "son dernier homme et son dfernier dollar" pour les snatiions d'Europe. Néanmoins, je persiste à croire que, sians la déclaration de guerre du Président Wilson et le vote de la conscription par le Congrès, sir Robert Borden n'aurait pas violé ses engagements. A rencontre des motifs que les ministres britanniques ont pu invoquer confidentiellement en faveur de la conscription, en générai, le premier ministre du Canada n'a pu manquer d'opposer son engagemient "explicite" et, aussi, les déclarations positives et publiques des hommes d'iBtat animais, lesquelles toilitent toutes 'Contre l'étalblisi9ement de la conscription au Canada, à l'heure actuelle.
En tout cas, quel que soit le motif apparent ou réel de la décision du ministère, le parlement ne serait pas justifiable de voter la loi projeltée, ou toute mesure tendant à rendre obligatoire le service pour la guerre européenne, sans le consentement du peuple. C'est le dernier point qu'il nous reste à examiner.