CHAPITRE IV
Les irrégularités de la menstruation, vers l'époque de la ménopause, créent des troubles dans la circulation, dont le retentissement sur le cerveau est l'un des phénomènes les plus fréquents. Soit à la suite de pertes abondantes qui appauvrissent le sang, soit comme conséquence de la brusque suppression qui, au contraire, amène la pléthore, l'encéphale est atteint dans son fonctionnement. L'hypertrophie du cœur qui est, ellemême, une maladie de l'âge critique, ainsi que nous venons de le voir, dans le chapitre précédent, ajoute encore un élément aux perturbations dont le cerveau devient le siège. Mais il y a, pour cet organe, une gamme très-étendue de lésions matérielles, à partir de la simple congestion, jusqu'à la déchirure et à la désorganisation de sa substance, qui se traduisent par les symptômes les plus variés et peuvent affecter isolé-
ment ou tout à la fois, la motilité, la sensibilité ou l'intelligence.
Nous ne nous occuperons que des formes d'accidents cérébraux le plus souvent observées, à la suite de la ménopause, à savoir : les étourdissements, l'apoplexie et l'aliénation mentale.
§ Ier Des étourdissements.
C'est là le premier degré de la congestion ; la conséquence immédiate de la distension des vaisseaux contenus dans le cerveau et ses enveloppes, ou qui rampent à sa surface et à sa base. Ce symptôme est précédé d'une sorte de plénitude, d'une douleur de tête, obtuse et généralisée, qui augmente par le moindre mouvement, d'une propension excessive à l'inaction, d'un sommeil agité, pénible et hanté de rêves effrayants. Puis, à mesure que la congestion augmente la station debout devient vacillante et si la malade tente de se lever, elle se sent prise aussitôt d'éblouissements, de vertige, et forcée, pour ne pas choir, de chercher un point d'appui autour d'elle. Des nausées
et des vomissements s'ajoutent à ces symptômes. Le pouls se ralentit, devient dur, plein et vibrant. Les carotides battent avec violence et envoient dans la tête des ondées de sang qui exaspèrent la douleur. La face rougit et les yeux s'injeclent. Mais il ne faudrait pas se fier à l'absence de ces signes, pour nier la congestion de l'encéphale, car il arrive quelquefois que la face reste pâle, malgré l'hyperémie cérébrale. Cela dépend du siège de l'obstacle au retour du sang.
La sensibilité et la motilité générales restent intactes, tant que la congestion ne dépasse pas certaines limites. A peine y a-t-il quelques fourmillements ou un léger engourdissement dans les membres; mais la scène changera complètement, s'il se produit une distension des vaisseaux telle que le sang s'en échappe et s'épanche dans un des points du cerveau. Dès ce moment la maladie s'appellera apoplexie cérébrale.
§ IL — De l'apoplexie cérébrale.
Pour nous, l'apoplexie suppose toujours l'existence d'une hémorrhagie cérébrale. Il est pourtant des au-
teurs qui admettent la possibilité des accidents apoplectiques, c'est-à-dire la suspension subite et plus ou moins complète des fonctions du cerveau, sous la seule influence d'un état congestif porté très-loin. Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce point de doctrine, et d'exposer les raisons qui nous séparent de certains pathologistes, dans la manière de juger la question. Aussi, et sans nous attarder à des considérations anatomiques, qui nous mèneraient trop loin, nous allons sans autre préambule décrire l'attaque d'apoplexie, avec sa physionomie la plus habituelle.
Notons, toutefois, que nous avons pour objectif la femme arrivée à la période de cessation des règles, et qui, depuis plus ou moins de temps, est tourmentée, comme on dit vulgairement, par le sang. Voici, alors, ce qu'on observe :
Tout à coup, ou à la suite de quelques signes précurseurs, comme de la lourdeur de tête, de la céphalalgie, des vertiges, etc., on voit cette femme perdre connaissance, chanceler et s'affaiser sur un meuble à sa portée, ou sur le sol. Quelquefois elle poussera un cri, ou une exclamation quelconque, mais le plus souvent elle n'en aura pas le temps. Maintenant, l'at-
taque peut varier d'intensité, selon le siège de l'épanchement, la dimension du foyer, et d'autres circonstances encore indéterminées.
Ainsi on peut, avec Valleix, distinguer quatre degrés qui sont : l'apoplexie foudroyante, l'apoplexie violente, l'apoplexie de médiocre gravité, et l'apoplexie légère.
a. Apoplexie foudroyante. La malade frappée avec cette violence, reste sans aucun mouvement, ou est agitée de mouvements convulsifs, qui ne tardent pas à faire place à l'immobilité la plus complète. La respiration est très-embarrassée, et souvent il s'échappe du sang par la bouche et par le nez. La mort ne se fait pas longtemps attendre, dans ces cas. Il suffit parfois de quelques minutes.
b. Apoplexie violente. Ici les symptômes sont aussi violents et se déroulent avec la même rapidité. Mais ils peuvent se prolonger pendant plusieurs jours, sans aucune amélioration, et se terminer par la mort comme dans la forme précédente.
c. Apoplexie de médiocre intensité. C'est la plus fréquente. Avec la perte de connaissance, on ne constate qu'une paralysie partielle, et l'on voit, peu à peu, la connaissance revenir. La paralysie persiste
seule et disparaît à son tour, après un temps plus ou moins long, à moins qu'elle ne dure pendant toute la vie,
d. Apoplexie légère. Il arrive enfin , parfois, que la perte de connaissance manque absolument ou est trèslégère et fugace. Elle peut être même remplacée par un simple étourdissement dont la malade est seule à s'apercevoir. Les mouvements peuvent n'être pas, non plus, complètement abolis, et si le sujet est debout, il tombe, mais se relève et fait encore quelques pas en traînant la jambe. C'est seulement alors qu'il est averti de sa paralysie.
Traitement. Il peut se résumer ainsi :
1° Traitement préventif : Observance des règles de l'hygiène qui seront indiquées en leur lieu, pour l'époque de la ménopause, et particulièrement pour les constitutions pléthoriques ;
2° Traitement de V attaque: Saignées, sangsues, applications réfrigérantes sur la tête, sinapismes aux extrémités inférieures et pédiluves irritants, révulsifs sur le tube intestinal, etc.
3° Traitement de la paralysie consécutive : Stimulants généraux , toniques , ferrugineux , sulfureux , noix vomique, strychnine, douches, électricité, etc.
§ III. — Affections mentales.
« La cessation des règles est un temps véritablement critique pour quelques aliénées. J'en ai vu plusieurs qui ont entièrement recouvré la raison, en cessant d'être menstruées. » Ainsi s'exprime un aliéniste des plus distingués, — Brierre de Boismont. — Mais, aussitôt, le même auteur ajoute : « Depuis trois et quatre ans, j'ai noté dans mon établissement douze cas de folie, qui étaient évidemment. dus à l'influence du temps critique. Le rétablissement de ce flux termine très-souvent la folie » {De la menstruation.)
L'hypochondrie et la mélancolie sont les deux formes qui s'observent le plus souvent; nous ne disons pas, bien entendu, à l'exclusion de toutes les autres.
A. De l'hypochondrie. — Cette maladie est une de celles que Gardanne cite comme assez fréquente à l'âge de retour. Sa description constitue- un véritable martyrologe. La pauvre femme qui en est affectée se plaint de souffrances répandues par tout
son corps. Elle accuse tous les symptômes imaginables. Sa tête recèle tous les genres de bruits : des sifflements, des détonations, des sons d'instruments, l'ondulation des vagues, etc. Son sommeil est agité, interrompu par des cauchemars, elle éprouve des bouffées de chaleur, des fourmillements à la peau, et toutes sortes d'incommodités, plus bizarres les unes que les autres.
On remarque encore, dans cette maladie, des dépravations du goût et de l'odorat, de telle sorte que les émanations les plus repoussantes sont aspirées avec délices, et les substances les moins alibiles ingérées avec voracité. L'humeur est d'une mobilité excessive. La malade passe, en un instant, de la tristesse à une folle gaieté; du désespoir aux plus riantes illusions. Telle personne qu'elle avait prise en aversion, sans nul motif sérieux, lui inspire bientôt la plus profonde sympathie. Enfin, elle est poursuivie de fantômes imaginaires, en proie à des terreurs paniques, etc.
La volonté est impuissante à maîtriser ses perceptions délirantes. Elle se plaint d'un état de faiblesse qui n'existe que dans son imagination; de douleurs de tête qu'elle exagère considérablement ; elle pré-
tend que son cas est exceptionnel, que les médecins n'en ont jamais vu d'analogues, et qu'ils ne peuvent rien pour elle.
Mais parmi tous ces désordres, enfantés par l'innervation vicieuse du cerveau, apparaissent bientôt toutes les manifestations de l'hystérie et la perversion des fonctions digestives. Dès lors, le cas devient des plus sérieux, et il ne faut rien moins que l'habileté et le tact d'un praticien expert, pour ramener le calme dans un organisme si profondément ébranlé. Nous ne tenterons pas de formuler des indications qui seraient forcément trop générales, et en même temps trop écourtées pour avoir quelque valeur.
B. De la mélancolie. Il y a, entre cette maladie et celle dont il vient d'être question, de nombreuses similitudes, surtout pendant la première période, dont la description nous amènerait à des redites fastidieuses. Nous allons donc passer à la seconde période, qui, par l'altération plus étendue des facultés intellectuelles, nous offrira des particularités qu'on ne retrouve pas, au moins au même degré, dans l'hypochondrie.
Dans cet état, la malade n'en est plus à exagérer ses
sensations ; mais dans le trouble de sa raison, elle se crée des idées complètement chimériques. Nous trouvons dans le livre de Menville de Ponsan {Histoire philosophique et médicale de la femme) des citations fort curieuses, d'excentricités, auxquelles la mélancolie peut donner lieu.
Trallien a vu une femme qui tenait constamment un doigt en l'air, croyant soutenir le monde sur ce fragile appui, et craignant de le voir fléchir, pour n'être point ensevelie sous les ruines de l'univers. Ghambon en a connu qui étaient tourmentées par la crainte de la colère céleste, poursuivies par les Furies. Elles se sentaient dévorées par les flammes de l'enfer et vouées aux supplices éternels. D'autres, par esprit de pénitence, racontaient, à tout venant, les fautes qu'elles avaient commises, afin, disaient-elles, qu'on les accablât du mépris qu'elles avaient mérité par leur conduite.
Le délire de la mélancolique revêt le caractère de l'affection morale qui la préoccupait avant l'explosion de sa vésanie. Une femme, dans une dispute, est appelée voleuse; aussitôt, elle se persuade que tout le monde l'accuse d'avoir volé, et que tous les suppôts
de la justice sont ligués contre elle, pour la livrer aux tribunaux.
Une dame est horriblement effrayée par des voleurs qui pénètrent dans sa maison ; dès lors, elle ne cesse de crier au voleur! Tous les hommes qu'elle voit, même son fils, sont des brigands qui viennent pour la voler et l'assassiner.
La mélancolique n'ayant la raison troublée que sur un point, il semble qu'elle emploie tout ce qui lui en reste, pour se fortifier dans son délire. On ne pourrait imaginer toutes les subtilités de raisonnement qu'elle met en œuvre, pour justifier ses inquiétudes et ses terreurs. Il est rare qu'on vienne à bout de la convaincre. J'entends bien ce que vous me dites, répétait une mélancolique ; vous avez raison, mais je ne puis vous croire.
Quelquefois, au contraire, la mélancolique saisit avec force et conserve avec plus ou moins de ténacité les idées qu'on lui inspire. Une dame croit que son mari veut la tuer d'un coup de fusil; elle s'échappe de son château et va se jeter dans un puits. On lui crie que si l'on voulait la faire périr, le poison serait un moyen plus facile. Aussitôt, elle a peur du poison et refuse toute espèce de nourriture.
MALADIES DU CERVEAU. loi
Les filles de Milet, affectées d'un délire singulier, de ce qu'on nomme dégoût de la vie, en anglais spleen, se donnaient la mort, en foule, sans qu'on pût découvrir la cause du mal. Enfin, le sénat, sur l'avis d'un sage citoyen, ordonna, par un édit, qu'on exposerait sur la place publique, toutes nues, celles qui se seraient donné la mort. Cet édit eut tout le succès possible, dans un pays où il y avait des mœurs, et aucune fille, dès lors, n'attenta plus à ses jours.
Le traitement de cette maladie doit être une combinaison de moyens hygiéniques avec les procédés de la médecine morale. La médication révulsive pourra être également mise à profit, pour détourner du cerveau la fluxion sanguine et toutes les causes d'irritation.