‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 13 sur 59 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Être homme d'honneur* — Ne jamais trahir la vérité dans ses discours. — Ne tromper personne. — Tenir sa parole inviolablement.

JLotjr plaire et être estimé dans la société , il faut avoir encore certaines qualités qui sont, aux yeux du père commun de tous les hommes ? des vertus dont il impose l'obligation à ses créatures.

De qui est véritablement aimé celui dont chacun ne peut pas dire : c'est \m homme d'honneur ? Ayez soin d'avoir une bonne réputation , dit l'Esprit Saint lui-même, ce sera pour vous un bien plus durable que mille trésors.

On n'entend pas par homme d'honneur, celui qui prend querelle sur le moindre mot , et se fait un devoir de laver dans le sang de son meilleur ami une légère indiscrétion qui lui est échappée. Le véritable homme d'honneur est le mortel qui fait le bien pour luimême , qu'aucune considération basse et vile ne guide jamais dans sa conduite , et dont les actions sont toujours de la plus sévère équité.

Il n'est rien de la dépendance des hommes à quoi l'honneur ne puisse prétendre : l'estime, l'admiration qu'il inspire , lui ouvre tous les cœurs généreux , lui aplanit toutes les voies légitimes.

M. d'Aubigné contait un jour à M. de Talci sa mauvaise fortune et le triste état de ses affaires : celui-ci l'interrompit , en lui disant : « Vous avez des papiers qui intéressent beaucoup le chancelier Lhôpital. Disgracié de la C$ur , il est , comme vous savez 9 maintenant

(75) retiré à sa maison de campagne. Si vous voulez , je me fais fort de vous faire donner dix mille écus pour ces papiers, soit par lui, soit, s'il le refuse , par ceux qui pourraient s'en servir contre lui. » D'Aubigné alla aussitôt chercher tous ces papiers, et au lieu de les donner à M. de Talci, il les jeta dans le feu en sa présence. Comme celui-ci l'en reprenait vivement, il répondit : Je les ai brûles , de peur qu'Us ne me brûlassent , car j'aurais pu succomber à la tentation. Cette action généreuse toucha M. de Talci : le lendemain, il vint trouver M. d'Aubigné , le prit par la main , et lui dit : « Quoique vous ne m'ayez pas ouvert votre cœur, j'ai de trop bons yeux pour ne m'être pas aperai de votre amour pour ma fdle. Vous la voyez recherchée de plusieurs partis qui ont plus de bien que vous ; mais ces papiers que vous brûlâtes hier, de peur qu'Us ne vous brûlassent, m'ont déterminé à vous choisir pour mon gendre.

Le fameux poëte Scarron se trouva dans la nécessité de vendre son bien à M. Nublé. Celuici lui en donna six mille écus, sans savoir précisément ce qu'il valait, et Scarron fut content du marché. M. Nublé alla voir ce bien. A son

( ?6 ) retour , il vint trouver Scarron , et lui dit ; Vous avez cru que votre bien ne valait que six mille écus : il en vaut huit mille, far l'estimation que j'en ai faite; et il l'obligea de recevoir encore deux mille écus.

L'homme d'honneur ne s'abaisse jamais au mensonge : défenseur né de la vérité, il combat pour elle partout où il la voit attaquée , et lui fait dans l'occasion le sacrifice de sa vie. Ceux dont il avait sujet de tout craindre , le récompensent souvent eux-mêmes de sa vertu.

L'illustre Montausier , obligé , par les circonstances , de quitter la Touraine , sa province , pour venir s'établir à Paris, et paraître à la cour ? s'écria : qu'il irait à la cour, mais qu'il y dirait la vérité, que jusque-là on ne lui avait pas encore entendu trahir. Cette résolution lui fut beaucoup plus favorable qu'il n'aurait dû l'espérer, et cette sincérité, qui devait perdre Montausier , fut la source de sa fortune. Louis XIV estima et aima la vérité dans cet homme singulier, auquel il confia l'éducation du Dauphin. Madame de Montausier, également recommandable par son esprit, par son goût pour les lettres , et par son amour pour la vérité , fut faite gouvernante des en-

(77) fans de France. Fléchier, qui a si bien célébré la mémoire et les vertus de l'un et de l'autre dans deux: de ses oraisons funèbres , rend dans celle de M. de Montausier, à la droiture de son héros , ce bel hommage si admiré et si ingénieux : u Oserais -je, dans ce discours où la franchise et la candeur font le sujet de nos éloges, employer la fiction et le mensonge î Ce tombeau s'ouvrirait , ces ossemens se rejoindraient et se ranimeraient pour me dire : Pourquoi viens -tu mentir pour moi, qui rte mentis pour personne?

La duchesse de Longueville , qui mérita , par ses grandes qualités , l'estime dont elle jouit dans l'avant-dernier siècle , n'ayant pu obtenir une grâce du roi pour une de ses créatures , en fut si vivement piquée , qu'il lui échappa des paroles fort indiscrètes et trèspeu respectueuses. Une seule personne qui les avait entendues, les rapporta. La chose revint au roi, qui en parla au grand Condé, frère de la duchesse de Longueville. Celui-ci assura le roi que cela ne pouvait être , et que sa sœur en était incapable. Je l'en croirai elle-même > répliqua le roi, si elle dit le contraire. Le prince va voir sa sœur, qui ne lui cache rien.

(78) En vain il tâche, durant une après-dînée toute entière , de lui persuader qu'en cette occasion la sincérité serait une vraie simplicité ; qu'en la justifiant auprès du roi , il avait cru dire la vérité : mais qu'il fallait laisser tomber cela * et qu'elle ferait même plus de plaisir au monarque de nier sa faute que de l'avouer. Voulez-vous, lui répondit-elle, que je cherche à ia réparer far une plus grande , non seulement envers Dieu, mais envers te roi? Je ne saurais gagner sur moi - même de lui mentir , lorsqu'il a la générosité de m'en croire et de s'en rapporter à moi* Celui qui m'a trahie a grand tort; mais 9 après tout 9 il ne m'est pas permis de le faire passer pour un calomniateur , puisqu'en effet il ne l'est pas* Elle alla le lendemain à la cour. Après avoir obtenu de parler au roi en particulier, elle se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon des paroles indiscrètes qui lui étaient échappées. Elle ajouta que M. le prince n'avait pu l'en croire capable, et que c'était pour cela qu'il avait entrepris de la justifier auprès de sa majesté ; mais qu'elle aimait mieux avouer sa faute qu'être justifiée aux dépens d'autrui. Louis XIV non seulement lui pardonna de bon

( 79 ) coeur, mais lui fit quelques autres grâces qu'elle ne s'attendait pas de recevoir : elle crut même remarquer qu'il la traita depuis aveo plus de considération et de bonté qu'auparavant.

Le comte de Soissons , mécontent de la cour , et réfugié à Sedan , traitait secrètement avec l'Espagne , pour exciter une guerre civile : il était soutenu par les ducs de Bouillon et de Guise. Avant que le complot éclatât, Richelieu voulut engager le brave Gassion , alors simple colonel , à feindre d'embrasser le parti du comte, afin de pénétrer dans ses secrets et d'en instruire la cour. C'était une occasion de parvenir tout d'un coup à la plus haute fortune ; mais Gassion ne voulait s'élever que par des voies honorables. Je ne puis vous rien donner de plus que ma vie ? dit-il au ministre ; je ia perdrais volontiers pour le service de votre éminence; mais il ne m'est pas possible d& lui sacrifier mon honneur, — C'est assez, reprit le cardinal : votre fortune en pourra souffrir, mais vous ne perdrez pas mon estime. Gassion fut dans la suite maréchal de France. « Que votre langage, dit S.t-François de Sales, soit doux, franc, sincère, naïf et fidèle.

(So ) Gardez-vous des duplicités , des artifices et de la dissimulation ; car , bien qu'il ne soit pas bon de dire toujours toutes sortes de vérités 5 et qu'il faille dissimuler > cacher même avec soin dans certaines circonstances, néanmoins il n'est jamais permis de blesser la vérité. Accoutumez-vous à ne jamais mentir , ni de propos délibéré , ni par excuse , ni autrement 5 vous souvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Si donc quelque mensonge vous échappe par mégarde , et que vous piiissiez le corriger surle-champ par quelque explication ou réparation , faites-le : une excuse sincère a bien plus de force et de grâce que le mensonge. »

« Quoiqu^on puisse quelquefois discrètement et prudemment déguiser et couvrir la vérité par quelque artifice de paroles , il ne faut pourtant le faire que dans les choses importantes. Hors de là les artifices sont dangereux. Le meilleure et la plus désirable finesse est la simplicité. Le mensonge , la duplicité 9 la dissimulation , seront toujours la marque d'un esprit faible et vil. »

Ne trompons personne. Ce n'est d'ailleurs presque jamais impunément que l'on trompe , et en le faisant on gâte les meilleures causes,

(8i ) La découverte d'une tromperie couvre de honte et de confusion celui qui l'a faite 3 et il perd à l'instant même toute confiance pour une autre fois.

Rolland , frère naturel de don Pèdre , roi de Sicile , venait de perdre un combat naval et d'être fait prisonnier. On demandait pour sa rançon douze mille florins. Il ne pouvait payer cette somme. Une belle et riche bourgeoise de Messine, nommée Camille de Turinga, la lui fit offrir, s'il voulait l'épouser. Rolland feignit d'y consentir, et en donna sa promesse par écrit. Sorti de sa captivité , il se mit fort peu en peine de tenir sa parole , et allégua l'excessive disparité des conditions* Camille l'appelle en justice, et produit l'écrit signé de sa main. Les magistrats jugent à la rigueur, et condamnent Rolland à accomplir sa promesse. Il se rend , accompagné de plusieurs seigneurs , chez Camille, qui avait étalé toute la magnificence de ses ameublemens , et s'était ornée elle-même de ses plus riches parures. Rolland la prie d'oublier son injurieuse résistance , et déclare qu'il est prêt Arrête* lui dit Camille , je suis satisfaite* Penses-tu que mon cœur ait attendu jusqu'à présent pour te

( 8a ) rejeter ? Je voulais un époux du sang royal; mais tic dérogeas à ta, naissance au moment que tu faussas ta par oie, et je jurai den' être jamais à toi. Je ne t'ai poursuivi en justice réglée, qu'afin de te couvrir de confusion. Adieu : porte ailleurs ta main flétrie ; reprends ta promesse, garde encore le prix de ta rançon, je t'en fais présent. A ces mots, laissant effectivement Rolland humilié et interdit , elle perce la foule étonnée , et va se jeter dans un couvent.

Tenons notre parole inviotabicment. Une faut pas donner sa parole pour des motifs trop légers, et sans réflexion; mais quand on l'a une fois donnée , il faut qu'elle soit inviolable. Le jeune Sextus Pompée, fils de l'illustre rival de César, ayant conclu un traité avec Antoine et Octavien , ce dernier fit alors une démarche qui s'accordait peu avec sa défiance ordinaire ; il accepta , ainsi qu'Antoine , un repas que Pompée leur offrit sur sa galère amirale. Menas, lieutenant de Pompée, le tirant à l'écart , lui dit que s'il voulait le laisser faire, il allait le rendre maître de l'empire, en le délivrant de ses deux rivaux. « Voilà un coup de parti , ajouta-t-ij ; la. fortune vous

(83) favorise : si vous le voulez , vous n'avez plus d'ennemis dans un quart d'heure. Menas peut manquer à sa parole, répondit aussitôt Sextus ; mais cette perfidie n'est pas digne du fils de Pompée. Us sont venus de bonne foi, et j'aime mieux garder ma, parole que commander à tout l'univers. »

Notre histoire offre un trait qui n'est pas moins beau. Le roi Jean ayant été fait prison* nier dans une bataille contre les Anglais , fut renvoyé en France pour exécuter les conditions rigoureuses qu'on avait mises à sa liberté. Le duc d'Anjou, son quatrième fils, qui avait été donné en otage , s'échappe et reparaît à la cour. Jean est indigné, et se résoud d'aller à la place de son fils, reprendre ses fers à Londres, Toute la cour s'oppose vainement à ce dessein : il ferme l'oreille aux prières de ses parens , de ses amis , de ses sujets, et retourne, accompagné de sa seule vertu , dans les prisons du roi d'Angleterre.

Le P. de Laurière, Franciscain portugais, montra la même fidélité, le même courage. Je vais vons raconter aussi son action ^rie^ enfans , parce que ce héros était d'une classe plus rapprochée de la nôtre ? et que , consé-

quemment ^ son exemple nous touche de plus

près.

Ayant été pris par les Indiens , avec plusieurs officiers > il demanda qu'on le laissât partir pour aller traiter de l'échange des prisonniers. Le roi de Cambaie paraissant craindre qu'il ne revînt pas> le religieux détacha son cordon et le lui mit en main comme le gage le plus assuré de sa foi. Sur cette unique assurance 9 on le laissa partir. Sa négociation ayant été infructueuse y il revint dans les fers. Le roi fut si frappé de cette fidélité , et il conçut une si haute opinion d'un peuple qui produisait des hommes capables de cet acte de vertu , qu'il renvoya tous les prisonniers sans rançon.

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