CHAPITRE XL
Des objets importans qui se traitent quelquefois dans la société. — Il n'y faut jamais , ni entamer de discussions religieuses y ni se moquer de la religion.
Il arrive quelquefois que des choses d'un grand intérêt se discutent dans la société. Un homme bien élevé n'oublie jamais , dans ces sortes de discussions , ce qu'il doit à ceux avec lesquels il se trouve ? et ce qu'il se doit à luimême ; il dit et défend son opinion avec honnêteté ^ et de manière à ne point offenser personnellement l'homme dont il combat le sentiment. Il a soin de ne parler qu'à son tour, de n'interrompre personne, et d'écouter avec complaisance ce que dit son adversaire. La discussion terminée 3 il oublie à l'instant même les petits mouvemens de colère auxquels on a pu se laisser emporter contre lui, et se montre autant qu'auparavant , l'ami de ceux qui
(86) n'ont point embrassé ses opinions , ou qui les ont même frondées ouvertement.
Mes enfans, vous avez un juste amour pour la religion : c'est par elle que vos études ont commencé ; la regardant comme la base certaine de toute morale , et le principe nécessaire de tout bien , j'ai ordonné qu'elle vous fût d'abord présentée. Vous l'avez reçue comme une chose qui nous vient d'en haut, qui nous est imposée par devoir , et que nous ne pouvons pas discuter sans sacrilège. Souvenezvous de cela partout , et que jamais on ne vous entende , sur ce sujet , élever dans le monde une voix téméraire. Ce n'est pas d'ailleurs ainsi qu'on se concilie l'estime, et qu'on s'attire l'admiration des hommes qui sont vraiment à rechercher.
Yous rencontrerez aussi des gens qui, dans leurs momens de gaîté, tournent la religion en ridicule , et s'en font un fonds inépuisable de sarcasmes et de plaisanteries. Ces gens ne sont pas la plupart du temps des personnes qui, après avoir approfondi le dogme , croient avoir le droit d'en agir ainsi ; ce sont des étourdi qui cherchent à briller à quelque prix que ce soit, et qui choisissent ce sujet, parce que les
(»7) choses les plus sérieuses sont ordinairement celles qui, prises d'une certaine manière , prêtent le plus au ridicule. Gardez-vous bien de vous laisser entraîner à les imiter; un seul mot dit à leur exemple suffirait pour vous perdre devant Dieu, et devant ceux des hommes qui méritent qu'on fasse quelque cas de leur opinion. Observez un morne silence dans ces sortes d'occasions ; si les sarcasmes retombent sur vous, remerciez-en la divinité, ce sont des blasphèmes de moins qu'elle entendra : ramenez peu à peu par votre patience , votre douceur et votre amabilité , ces gens à un entretien plus convenable.
Ne rougissez jamais de votre respect 5 de votre amour pour la religion ; quand on vous raillera à ce sujet, souvenez - vous que des hommes qui ont eu à juste titre le surnom de grands dans différentes classes de la société, se faisaient un devoir et un honneur de rendre un public hommage à la Divinité. Le jeune duc d'Enghien, que depuis on appela le grand Condé, se jeta à genoux sur le champ de bataille de Rocroi , et à la vue de toute son armée, y remercia Dieu dans cette humble posture , du laurier dont il venait de couronner
(88) son front. Aux approches d'une bataille , on trouvait souvent Turenne priant à quelques pas de sa tente , et en temps de paix il était dans les églises de la capitale, un sujet d'édification pour tout le monde, J.-J. Rousseau qui affecta une absolue indépendance des autres autorités , ne parlait jamais de Dieu et de la religion de Jésus-Christ , qu'avec le plus profond respect. Voltaire leur paya son tribut toutes les fois que, dans le calme des passions, il put faire un digne usage de ses talens. Les vers suivans sont de lui :
Ciel, ô ciel ! quel objet vient de frapper ma vue! Je reconnais le Christ puissant et glorieux.
Auprès de lui , dans une nue
Sa croix se présente à mes yeux.
Sous ses pieds triomphans la mort est abattue : Des portes de l'Enfer il est victorieux. Son règne est annoncé par la voix des oracles : Son trône est cimenté par le sang des martyrs. Tous les pas de ses saints sont autant de miracles : ïl leur promet des biens plus grands que leurs désirs» Ses exemples sont saints, sa morale est divine : 11 console en secret les coeurs qu'il illumine. Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui. etc etc
« Je me souviens, dit -il, dans un autre en-
(89) droit de ce qu'il nous a laissé, que dans plusieurs conférences que j'eus avec le docteur Clarke (savant anglais) , jamais ce philosophe ne prononçait le nom de Dieu qu'avec un air de recueillement et de respect très -remarquable. Je lui avouai {'impression que cela faisait sur moi, et il me dit que c'était de Newton qu'il avait pris cette coutume 9 laquelle doit être en effet celle de tous les hommes* »
Les femmes excitent souvent par leur approbation indiscrète , ce badinage impie et révoltant dont nous parlions tout-à-1'heure. À part tous les autres motifs qui devraient les retenir en pareil cas, elles ne songent pas avec quelle espèce d'hommes elles se lient par une aussi honteuse conduite. « Ne vous permettez jamais , dit un auteur anglais dans les sages conseils qu'il adresse à ses filles , ne vous permettez jamais de mêler le ridicule aux discours qui ont la religion pour objet ; et n'autorisez pas les autres à prendre cette licence, en paraissant vous amuser de ce qu'ils disent. Votre froideur suffira seule pour arrêter les personnes bien élevées, et vous n'en devez pas souffrir d'autres auprès de vous. Les femmes
(9«) se trompent beaucoup , lorsqu'elles s'imaginent se faire estimer de nous par leur irréligion. Les incrédules eux-mêmes n'aiment pas l'incrédulité dans les femmes. Tout homme qui connaît la nature humaine, juge la douceur de caractère et la sensibilité du cœur, comme liées dans votre sexe avec les sentimens religieux. D'ailleurs, les hommes regardent la religion comme une des principales sûretés que vous puissiez leur fournir de la conservation de la chasteté , de cette vertu qu'ils estiment le plus dans les femmes. Si un homme prétend vous montrer quelque attachement , et s'efforce d'ébranler en vous les principes religieux, soyez assurées que c'est un étourdi , ou qu'il a sur vous des desseins qu'il n'ose avouer, mais dont il cherche à assurer le succès. »
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