CHAPITRE XIX
Point de folles amours — Respectez les femmes de vos amis. — Si les maris de vos amies oublient ce qu'ils vous doivent^ ne leur donnez pas de criminelles espérances.
JL'àmour est la passion de la jeunesse. Combien d'hommes il a perdus! On peut cependant lui résister , lorsqu'on en a la volonté bien ferme , et qu'on a la prudence de fermer son cœur à ses premières impressions. Vos parens vous ménagent un établissement avantageux , et vous ne pourriez, sans faire le malheur du reste de leur vie , refuser de vous prêter àleurs vues : évitez de devenir amoureux d'autres femmes que celle qu'on vous destine. Vous le pourrez, si vous le voulez bien; mais, pour y réussir , ne vous oubliez pas un seul instant. Regardez -vous et conduisez -vous sans cesse comme vous pourriez le faire si vous étiez déjà marié ; d'abord il vous en coûtera un peu t plus tard , la chose vous sera de la plus grande
facilité ? et vous vous serez si bien accoutumé à considérer toutes les femmes que vous rencontrerez comme des objets à la possession desquels il vous est impossible de prétendre , que vous ne formerez point les moindres des* seins sur elle?*
Mes filles \ vous avez été élevées dans l'amour et dans la pratique de la vertu , et je vous crois incapables de manquer aux lois de l'honneur ; je vous en recommande cependant l'observation. Quand vous serez mariées * vous rencontrerez dans le monde des hommes qui chercheront à vous détourner de vos devoirs : repoussez-les avec une juste horreur , et souvenez-vous qu'une femme vraiment estimable ne donne pas à de pareils hommes sujet de se flatter un seul instant qu'ils pourront tôt ou tard en venir à leur but. Leur ôter toute espérance est ce qu'elle doit faire dès le premier moment. Une dame vertueuse, sollicitée par un homme de distinction , lui répondit : Lorsque fêtais fille, je dépendais de mon père ; à présent gue je suis mariée , j9 appartiens à mon mari.
Il est desfemmes qui, réellement incapables de violer la foi conjugale , s'amusent cependant
( «28 ) de l'hommage des hommes qui cherchent a les rendre infidelles à leurs époux. Ces femmes* que Ton nomme coquettes s sont à fuir avec soin. Le moins qu'elles puissent perdre dans ce badinage, aussi indécent que dangereux , est leur réputation , leur repos. Un mari qui surprend sa femme dans des intrigues apparentes , perd toute confiance en elle , et la confiance est le bonheur des époux. On a vu d'ailleurs plusieurs de ces femmes finir par oublier, dans cet indigne divertissement , ce qu'elles devaient à l'homme que l'hymen avait rendu maître de leur personne. Il ne faut point jouer avec les passions ; elles ont mille moyens de s'insinuer dans les cœurs, et une lois qu'elles y sont logées , elles en deviennent les tyrans.
À quelque personnage qu'un commerce criminel attache une femme, il l'avilit et la déshonore. Elle n'est qu'un objet de mépris pour l'homme même qui est arrivé par cette Voie à la posséder , et l'abandon est le fruit qu'elle recueille tôt ou tard de cet infâme oubli de ses devoirs. Celles , au contraire , qui résistent à la proposition qui leur en est faite, S'attirent paj là l'estime et quelquefois labié»-
( 129 ) veillance de ceux qui avaient d'abord tenté de
les séduire.
Henri IV ayant voulu gagner Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, la trouva inflexible. Il la loua de sa sagesse, et lui dit : Puis que vous êtes véritaêlemenldamed9 honneur, vous te serez de la veine. Il tint parole, et elle fut la première qu'il nomma dame d'honneur de Marie de Médicis , qu'il venait d'épouser.
Mes fils, que la conduite de ce souverain , sous le rapport des aventures galantes qu'il eut de tous côtés, ne vous semble pas une excuse que vous puissiez apporter un jour à des liaisons illégitimes : ce n'est point par là qu'Henri IY fut un grand homme; et de tels désordres sont toujours^une tache à la gloire d'un monarque : car le prince doit l'exemple à ee3 sujets, et quand il manque à la vertu, il est doublement coupable, à cause du scandale qu'il donne , et parce qu'un grand nombre de simples particuliers peuvent s'autoriser de ses excès pour en commettre de semblables , et même de pires.
Racine, chargé par Louis XIV de faire l'histoire de son règne, lui demanda une audience
( iSo) particulière. « Sire, lui dit-il, un historien ne doit point flatter ; il doit représenter son héros tel qu'il est , il ne doit même rien oublier» Comment votre majesté veut-elle que je parle de ses amours? Le roi, embarrassé et rougissant, lui répondit: Passez là-dessus. — Mais, sire, reprit Racine, ce que j'omettrai, le lecteur ne l'omettra pas et me fera un reproche de l'avoir supprimé. Louis XIV lui répondit encore : Passez là-dessus* Alors Racine lui répliqua : Comme il y a dans la vie de votre majesté des choses incroyables, la sincérité avec laquelle j'avouerais à mon lecteur les faiblesses de mon héros lui persuaderait que je Respecte toujours la vérité, et servirait de garant à mon histoire. Le roi, après un moment de réflexion , lui dit : Je suis fort indéterminé ; tout ce que je puis vous dire à présent, c'est de passer là-dessus.
Cet entretien prouve que ce prince, respectable sous tant d'autres rapports , voyait ses égaremens avec douleur, et eût souhaité qu'on pût en dérober la connaissance à la postérité. Le jugement de la postérité est peu de chose pour la plupart des simples particuliers, parce que leur nom ne parviendra pas jusqu'à elle ;
C fit )
mais n'est-ce rien aussi d'avoir à rougir de sa
conduite devant ses enfans, devant ses amis ?
Les intrigues dont nous parlons ne contribuent
pas d'ailleurs à la fortune d'un homme , et il
est presque inoui que l'on voie prospérer celui
qui cherche le bonheur ailleurs que dans les
bras d'une épouse légitime. Henri IV , dont
nous parlions tout-à-l'heure, à clû plus d'un
revers à ses maîtresses , et il n'a fallu rien
moins que son talent extraordinaire dans le
commandement des armées, pour réparer les
fautes qu'elles lui ont fait faire en bien des
occasions.
Respectez surtout les femmes de vos amis , et gardez-vous de porter le déshonneur dans leur maison. Quoi de plus affreux, en effet, que cette perfidie ? Elle annonce que tout sentiment de délicatesse et d'honneur est banni du cœur de celui qui s'en rend coupable ; c'est un abus de confiance le plus horrible de tous , et qui interdit véritablement à l'homme qui le commet le droit de se plaindre, si, devenu époux, il est plus tard victime des déporteniens de son épouse.