CHAPITRE XYI1I
Ne rappelez pas un service rendu , et ne publiez pas les grâces que vous faites.
JttAPPEtER par légèreté un service rendu , est une inconséquence qui peut blesser l'ami à qui l'on a eu le bonheur d'être utile : le rappeler par forme de reproche est une action basse, qu'aucune circonstance ne peut excuser, et qui équivaut à un véritable outrage.
Quelqu'un reprochaut à une personne qu'elle lui devait tout ce qu'elle était : Cela était vrai il n'y a qu'un moment , reprit l'autre : mais à -présent , cela ne l'est plus.
ÎNe faisons le bien que par vertu , pour satisfaire au cri de notre conscience , de notre cœur, et nous ne serons jamais tentés de le reprocher à ceux qui ne s'en montrent pas reconnaissans.
Léopold , duc de Lorraine , avait comblé de bienfaits une personne qui fut ingrate. On en parla au prince? qui répondit : Je ne dois pas
-jnt plaindre de son ingratitude 9 puisque je -ne i'ài obligée que pour moi.
Il n'est pas défendu de rappeler , dans cer < taines occasions , à une personne , le service qu'on lui a rendu ; mais il faut le faire sans aigreur , et avec noblesse. Un soldat romain allait être jugé par l'empereur : « Prince , lui dit-il 5 reconnaîtriez-vous le soldat qui, pour éteindre l'ardeur de votre soif , vous apporta de l'eau d'une fontaine? Oui, répondit l'empereur , mais ce n'est pas toi. — Vous avez raison de ne me pas reconnaître , répliquale soldat, car j'ai perdu depuis ce temps-là un œil en combattant pour vous. L'empereur , l'ayant regardé avec plus d'attention , reconnut ses traits, et le récompensa.
Il est beau de ne point tirer vanité de ses bienfaits : c'est en doubler le prix devant Dieu et devant les hommes.
Grimaldi, célèbre peintre et graveur italien, aussi distingué par la noblesse desessentimens et par sa générosité bienfaisante, que par ses talens, apprit la position pénible d'un gentilhomme sicilien qui était logé près de lui. Il alla plusieurs fois jeter en secret de l'argent dans sa chambre. Le gentilhomme , ayant
( *?4) guetté son bienfaiteur, et l'ayant surpris, se jeta à ses pieds, plein de reconnaissance. Grimaldi lui dit en le relevant : J'aurais goûté doublement le plaisir de vous avoir obligé , si j'avais pu vous épargner la peine de m'en être redevable,
Léopold , ce duc de Lorraine que nous avons cité un peu plus haut , jouait avec un gentilhomme qu'il savait dans le besoin. Le gentilhomme , gagnant le prince , remarqua , à des signes certains , que ce dernier perdait exprès. « Vous jouez bien malheureusement , dit-il au duc : ne serait-ce pas un effet de votre bonté? — Jamais , répondit Léopold, la fortune ne m' a mieuxservi; maisjedevais seul m' en apercevoir.
En 1770, la ville de Paris donna une fête au feu roi Louis XVI, qui n'était alors que dauphin , et qui épousait P archiduchesse d'Au, triche Marie- Antoinette. Cette fête finit par un désastre affreux où cent trente -deux personnes périrent, et un plus grand nombre furent blessées. Dans le moment même qu'on faisait au jeune prince le récit de ce funeste accident , on lui apporta les six mille livres que Je roi lui donnait tous les mois pour seg
iiienus plaisirs. Un de ses valets de chambre allait serrer cet argent. Le Dauphin Lui ordonna de le mettre dans une boîte , et d'appeler un page* Il écrivit ensuite quelques lignes; et après avoir cacheté son billet , il le donna avec la boîte au page, pour le porter en diligence à M. de Sartine, lieutenant général de police. Ce page avait ordre de garder sur sa commission le plus grand secret \ et de rapporter à lui seul la réponse du magistrat. Il lui écrivait qu'il avait appris le malheur arrivé à son occasion ; qu'il en était pénétré, et qu'il lui envoyait , pour secourir les plus malheureux, ce que le roi lui donnait, tous les mois, pour ses menus plaisirs , ne pouvant disposer que de cela. Quand le page fut revenu avec la réponse de M. de Sartine, le Dauphin, après l'avoir lue, la déchira et la jeta au feu, afin qu'il ne restât aucune trace de son bienfait.
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