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CHAP.JXX1I •
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( >S3 ) vais pas à ceux qui pouvaient me Vap~ prendre,
La jeunesse de notre siècle a bien peu de retenue sur cet article. Dans un lieu public , par qui entendez-vous ordinairement porter la parole ? par un jeune homme qui décide le plus hardiment ; un jeune homme qui prononce le plus absolument sur la pièce nouvelle, sur l'ouvrage de littérature , sur le livre scientifique ; un jeune homme , et un jeune homme de treize à quatorze ans. Cela annonce autre chose encore qu'un désir immodéré de parler; il est rare qu'un grand parleur soit un homme vraiment instruit , et qui juge sainement des choses. Une grande partie des jeunes gens de notre temps ne sont peut-être si prompts à porter en tous lieux la parole , que par suite de l'ignorance dans laquelle les convulsions politiques de notre siècle ont forcé de les laisser ; il faut alors savoir se taire. Ou taisez-vous , disait Pythagore à ses disciples, ou dites quelque chose de meilleur que le silence.
Les hommes du plus grand mérite risquent de s'attirer des affronts en parlant inconsidérément. Voltaire, étant àLeyde, fut curieux d'y
C '34 ) voir le célèbre S'Gravesan de, qui y enseignait les mathématiques ; il alla lui rendre visite sans se faire connaître , et amena la conversation sur les systèmes astronomiques de New- Ion. Il en parla si mal , que le professeur voulut plusieurs fois changer l'entretien et parler d'autres choses , mais inutilement , parce que Voltaire y revenait toujours; enfin, S'Gravesande lui dit : Je vois bien , monsieur > que vous ne connaissez les systèmes de i' astronome anglais que far certains êlémens de Netvton , forts mal faits , ouvrage de M. de Voltaire > qui a montré qu'il n'y entendait rien* C'est moi > répondit modestement le voyayeur. J'en suis fâché , reprit le docteur hollandais, mais je n'ai dit que la vérité , et je ne me dédirai pas.
Ceux qui jugent avec précipitation peuvent faire bien du mal , et cette considération devrait suffire pour les arrêter. Que de réputations dans tous les genres attaquées, détruites injustement par des babillards !
Beaucoup s'imaginent plaire en accumulant les traits d'esprit, et voilà encore un motif qui fait dire un infinité de sottises à des gens qui croient dire des choses charmantes. Il est ce-*
( «55 ) pendant vrai que l'on plaît moins dans le monde en y conversant avec esprit , qu'en y conversant d'une manière agréable pour ceux avec lesquels on se trouve. Le célèbre Racine disait souvent à son fds : « Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes les caresses dont quelques grands seigneurs m'accablent. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens ? et cependant personne ne le regarde ; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs. Voulez-vous savoir d'où me Ment cette préférence ? Au lieu de fatiguer les gens du récit de mes ouvrages , je me contente de leur tenir des propos amusans ? et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit , mais de leur apprendre qu'ils en ont : ainsi , quand vous voyez M. le duc passer des heures entières avec moi , vous seriez étonné , si vous étiez présent , de voir que fort souventil sort sans que j'aie dit quatre paroles ; mais peu à peu je le mets en humeur de causer , et il me quitte encore plus satisfait de lui que de moi.
Les femmes ont surtout , généralement parlant , le défaut d'aimer beaucoup à parler,
Rien ne leur convient moins cependant , et ne fait plus de tort à leurs charmes : une gaîté douce et calme sied à leur physionomie , et 4a précipitation avec laquelle certaines d'entre elles entassent leurs paroles, les fait grimacer et les rend véritablement hideuses.
Pensez bien. La faculté de bien penser , de penser juste ,- ne nous vient pas entièrement de la nature. Avec du soin -, au moyen de bonnes lectures, on se forme le jugement: au moral comme au physique, il est chez nous des -rouages qu'il ne s'agit que de savoir diriger, Malheur à ceux qui nous négligent dans notre enfance ! ils ont entre les mains une cire molle , dont ils peuvent faire ce qu'ils veulent avec de la souplesse et de l'habileté ; mais malheur à nous si, n'ayant été qu'à moitié perdus par eux, et nous en apercevant plus tard , nous ne faisons rien pour réparer leurs torts ! Il est encore temps jusqu'à un certain point.
On n'est vraiment homme que lorsqu'on pense bien : cette heureuse faculté nous sauve beaucoup de mauvaises actions , nous rend utiles aux autres hommes, et nous fait admirer d'eux.
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Le maréchal de Guébriant avait été personnellement offensé par le général Banier ? qui commandait les Suédois , alors alliés à la France; il lit cependant dix journées de marche pour aller le délivrer des mains des Impériaux. Non 9 non , dit-il aux officiers de son armée qui voulaient l'en détourner ^ il n'est pas juste que les querelles particulières ruinent te bien publie > et que pour perdre mon ennemi , je laisse tailler en pièces les alliés de ta France; qu'il apprenne s par et que je vais faire pour lui , que je ne méri* tais pas tes mauvais procédés qu'il a eus pour moi»
Quelqu'un ayant dit à Alphonse IX 5 roi d'Espagne , qu'il pouvait tirer des Vénitiens et des Florentins plus de deux cent mille ducats pour la paix qu'ils lui demandaient : Jô sais donner ta paix > répondit-il, je ne sais point ta vendre,
Xerxès , roi de Perse , ayant proposé à Léonidas fi roi de Sparte , l'empire de toute la Grèce, s'il voulait embrasser son parti. J'aime mieux > répondit ce grand homme, mourir pourmapatrie^ qu'y régner injustement.
L'homme qui pense bien est au-dessus de
( >38) ia corruption > dans quelque situation qu'il
se trouve.
Curius Dentatus , illustre Romain , reçut un jour la visite des ambassadeurs des Samnites qu'il avait vaincus ; ils le trouvèrent faisant cuire des légumes dans un pot de terre* Surpris d'une pauvreté si grande dans un homme si distingué , ils lui offrirent des vases d'or pour l'engager à prendre leurs intérêts ; mais il les refusa généreusement, J'aime mieux , leur dit-il 9 commander à ceux qui ont de l'or > qu'en avoir.
Un médecin du roi Pyrrhus étant venu offrir à Fabricius » autre général romain , d'empoisonner ce prince dans le temps qu'il faisait la guerre à Ptome? le général renvoya ce perfide à son maître, et il lui fit dire : Apprends, Pyrrhus , à mieux choisir tes amis et tes ennemis. Pyrrhus ? rempli d'admiration et de reconnaissance , lui renvoya les prisonniers romains qu'il avait faits. Je (es accepte , dit Fabricius , à condition de lui en rendre autant. Rome ne se venge pas de ses ennemis par la trahison 9 mais les armes à la main.
Thomas Morus , célèbre chancelier , et
( »39 1 l'un des plus grands hommes de l'Angleterre *
donna un jour Un exemple qu'on ne saurait trop se remettre sous les yeux. Un lord avait un procès considérable, dont il craignait l'issue ; pour se rendre le chancelier favorable ? il lui envoya en présens deux flacons d'argent d'un très -grand prix. Morus les fit emplir d'un excellent vin , et les renvoya au lord 5 qui gagna sa cause parce qu'elle était juste.
M. Dugas, prévôt des marchands à Lyon ? pensait île même. Les boulangers vinrent lui demander la permission d'enchérir le pain : il leur répondit qu'il examinerait leur demande. En se retirant , ils laissèrent adroitement sur la table une bourse de deux cents louis ; ils revinrent , ne doutant point que la bourse n'eût bien plaidé leur cause. M. Dugas leur dit : Messieurs 9 j'ai pesé vos raisons dans la balance de la justice , et je ne les ai pas trouvées de poids. Je n'ai pas jugé qu'il fallut, par une cherté niai fondée , faire souffrir te public ; au reste , j'ai distribué votre argent aux deux hôpitaux de cette ville; je n'ai pas cru que vous en voulussiez faire un autre usage. J'ai compris que puisque vous étiez en état de faire de telles
( '4o) aumônes, vous ne perdiez pas, comme vous (e dites , dans votre métier.
Un général français avait envoyé un soldat dans un endroit où il pouvait rendre un service important , mais où il était presque infaillible qu'il pérît. L? soldat y était ailé sans faire la moindre observation : lorsqu'il re vin!, le général lui présenta sa bourse. On ne va pas là pour de l'argent , répondit le soldat ? et il se remit fièrement à son rang.
On lisait dernièrement dans l'un de nos journaux , un article dans lequel un chef des bureaux du ministère du commerce avertissait: que la personne qui avait fait déposer une barrique de vin de Bordeaux chez lui, eût à venir {a prendre dans le plus court délai, ou qu'on la ferait transporter à t' administration des hôpitaux. Si chaque homme en place repoussait ainsi la corruption , il n'y aurait bientôt plus de corrupteurs.
Gardez vos secrets. « Ne montrez pas , dit le sage , votre cœur à toutes sortes de personnes ? de peur que celui à qui vous vous fiez, ne soit un faux ami ou un indiscret, et qu'il ne vous trahisse.
Le secret est l'âme des grandes affaires ^ et
il n'est pas moins important dans les pe-» tites.
Le prince d'Orange , qui monta depuis sur le trône de la Grande-Bretagne , était en marche pour quelqu'expédition militaire. Un colonel trop curieux l'interrogea sur son dessein : le prince lui demanda si 9 au cas qu'il le sût, il n'en dirait rien àpersonne, Le colonel lui protesta que non. Eh bien, lui répliqua le prince , le ciel m'a aussi accordé le don dû garder un secret.
On peut trahir son secret dans un mouve* ment de vivacité. Des personnes ont trahi le leur d'une façon singulière ; on peut mettre de ce nombre le célèbre Arnauld de Port- Royal ; sa véracité 9 sa modestie et son amitié pour son neveu, lui firent commettre un jour une étrange étourderie. Il était obligé de se cacher pour ses opinions , et il avait trouvé une retraite à l'hôtel de Longueville 5 à condition qu'il n'y paraîtrait qu'en habit séculier , jcoiffé d'une grande perruque , et l'épée au £Ôté. Il y fut attaqué de la fièvre. Madame de Longueville ? ayant fait venir le médecin Brayer , lui recommanda d'avoir soin d'un gentilhomme qu'elle protégeait particulière!?
ment, et à qui elle avait donné , depuis peu, une ch ambre dans son hôtel. Brayer monte chez le malade, qui, après l'avoir entretenu de sa fièvre , lui demande des nouvelles. On parle , dit Brayer, d'un livre nouveau de Port-Royal, qu'on attribue à M. Àrnauld ou à M. de Sacy ; mais je ne le crois pas de ce dernier, il n'écrit pas si bien. A ce mot, Arnauld, oubliant son habit gris et sa perruque, lui répond vivement : Que voulez-vous dire ? mon neveu écrit mieux quemoi ! Brayer envisage son malade , se met à rire , descend chez madame de Longueville , et lui dit : « La maladie de votre gentilhomme n'est pas considérable ; je vous conseille cependant de faire en sorte qu'il ne voie personne : il ne faut pas le laisser parler* »
On accuse principalement les femmes d'indiscrétion. La vertu contraire à ce défaut, se trouve chez elles comme chez les hommes. Les peuples les plus prévenus contre leur sexe ont eux-mêmes reconnu cette vérité.
Plusieurs Athéniens avaient formé le complot de délivrer leur ville du joug de la tyrannie. Une femme , nommée Lionne* était du nombre des conjurés : le tyran en est instruit; il la livre aux tortures pour tirer d'elle
( ,43 ) le nom de ses complices. Cette femme supporte les tourmens les plus cruels; mais voyant que sa constance l'abandonne , elle se coupe elle-même la langue, de peur que son secret ne lui échappe. Le tyran ayant été chassé ? les Athéniens , pleins de reconnaissance et d'admiration pour cette héroïne, érigèrent en son honneur une statue de lionne sans langue ; mais l'humeur caustique de ce peuple railleur se retrouva dans l'inscription placée au bas de cette statue ; on y lisait ces mot : La vertu a triomphé du sexe.
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