CHAPITRE XXXI
Les talens de société. — .Différentes manies. — Les procès injustes.
l faut qu'une femme ait reçu des leçons de danse ; cela forme le maintien et donne des grâces dans la tournure : la danse est d'ailleurs un délassement agréable que l'on peut prendre quelquefois en société. Mais îa femme comme il faut qui sait trop bien danser, qui , au milieu de ses amis , a l'air en dansant d'une actrice qui cherche à se faire admirer , et non d'une personne honnête qui se donne
un moment de récréation, est ridicule et déplacée. Ce talent trop élevé pour les gens qu'elle doit fréquenter 5 finira par la conduire ou l'entraîner dans les bals publics, où les occasions de perdre sa réputation , et de devenir infidèle à ses devoirs, se multiplieront autour d'elle.
La harpe , le piano, le chant, conviennent aussi beaucoup à une femme , quand elle ne se laisse point assez passionner par aucun de ces arts, pour leur sacrifier les goûts et le repos de son mari , l'éducation de ses enfans et le gouvernement de sa maison.
Mes filles, ne vous laissez jamais aller à la manie de jouer la comédie en société. Beaucoup de réunions dans ce genre sont composées de personnes estimables , et qui n'y apportent que d'excellentes intentions ; mais toutes ont leurs dangers, et le moindre est d'accoutumer ceux et celles qui en font partie ? à rire et à se jouer de ce qu'il y a de plus respectable dans le monde, et à changer sans cesse de masque et de sentimens. Le même danger ne les attend point au spectacle où elles sont frappées par l'ensemble de la pièce , dont U but et la conclusion doivent toujours
être la correction du ridicule et la réformation des mœurs. Actrices elles-mêmes , clans la comédie bourgeoise, elles ne se pénètrent que d'un rôle , et il est dans les pièces les plus morales , des rôles immoraux dont il faut que l'un ou l'autre se charge.
A part ces considérations puissantes, tout cela peut d'ailleurs leur donner dans le monde des prétentions, et un ton et un langage affectés qui ne sauraient les faire voir par les gens sensés, sous un jour favorable.
Il est parmi les mortels d'autres manies , d'un genre tout opposé , et qui ne rendent pas moins ridicules ceux qui les ont. Mes enfans , à quelque âge que vous parveniez , ne laissez pas peu à peu, en vous abandonnant vousmêmes , tellement dégénérer votre esprit ^ qu'il tombe dans l'un de ces accès de démence.
Vous voyez des gens qui ont des animaux pour lesquels ils deviennent entièrement étrangers au reste des hommes , et qui finissent par exercer sur eux un véritable empire , une véritable tyrannie. Des femmes encore jeunes, encore faites pour embellir la société, se consacrent exclusivement à leurs oiseaux, à leurs
chats, à leurs chiens, faisant de leur maison une ménagerie • où bientôt personne ne saurait plus pénétrer : ce ridicule est avilissant et n'est pas propre à donner une bonne opinion de celle qui le contracte.
Un philosophe anglais rêvant un jour dans une des promenades publiques de Londres, un laquais vint le distraire de ses réflexions ; il portait dans ses bras un petit chien , qu'il posa doucement sur l'herbe , précisément devant notre philosophe. Il l'invitait à marcher; mais l'animal capricieux, trop gras d'ailleurs, trop indolent 9 était sourd aux prières, et demeurait nonchalamment étendu sur le gazon. Poussez-le, avec le pied, lui dit le philosophe 5 il vous suivra , je vous le garantis* Je le crois > monsieur , répondit le laquais ; mais si j'avais l'audace jie frapper César , je serais infailliblement chassé : il est le favori de ma maîtresse. Votre maîtresse n'est pas mariée, je suppose. Elle l'est depuis dix ans. A-t-elic des en fans ? Elle en a sept. Et cet animal est son favori ; je ne lui suppose pas même une âme supérieure à celle de son chien.
Aimer les animaux , et en élever pour son amusement ^ n'est point un crime ; mais il
( ao3 ) faut savoir renfermer l'attachement qu*on leur porte dans des bornes raisonnables , et qui n'en fassent pas le supplice de ceux qui nous entourent. La princesse d'Orange 9 qui vivait sur la fin du dix-septième siècle , avait un petit perroquet tout blanc avec une hupe et une queue couleur de feu : il ne faisait pas moins de plaisir à l'entendre qu'à le voir ; aussi la princesse témoignait- elle pour lui beaucoup d'attachement. Un jour que rentrant chez elle au retour d'une partie de chasse 9 elle courait pour le revoir , elle trouva ses filles baignées de pleurs , et qui se jetèrent à ses pieds. Où est mon perroquet ? dit la princesse ; ah ! répondirent-elles i sa cage s'est ouverte , et il s'est envolé ; nous n'avons jamais pu le retrouver, quelque recherche que nous ayons faite. Les pleurs redoublaient pendant ce récit; elles avaient sujet de tout craindre du caractère plein de feu de la princesse ? et de son attachement pour l'oiseau. Quel fut leur étonnement lorsqu'elles entendirent cette princesse leur dire avec bonté : Vous êtes bien folles de pleurer pour cet animal; il n'y en a point i quelque beau qu'il soit, qui mériter
( so4) nos larmes : il faut se consoler de ce petit malheur; je vous ordonne de ne pas vous en chagriner plus que moi ijene vous en veux aucun mal , car sans doute ce n'est pas votre faute. Non , assurément madame , s'écrièrent ces filles. Eh bien , répartit la princesse , ne pleurez donc pas. Elle passa ensuite dans son appartement , d'où elle envoya encore ordonner à ses filles de ne point s'affliger de la perte du perroquet.
Celui-ci n'ose entreprendre une affaire le mercredi ou le vendredi ;celui-là rentre aussitôt dans la crainte de quelque malheur, si, en mettant le pied hors de chez lui , il a rencontré une vieille femme.
Beaucoup de gens ont le faible de vouloir cacher leur âge. Comme la nature les trahit à cet égard , cette manie est un tourment pour eux ,et elle peut de temps en temps leur attirer des mortifications.
Une demoiselle se plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en eût davantage : Consolez-vous» mademoiselle» lui dit quelqu'un , vous vous en éloignez tous les jours*
Une dame romaine ? qui faisait la jeune ?
quoiqu'elle eût près de cinquante ans, disait qu'elle n'en avait que trente vit y a vingt ans que je le sais > lui dit Cicéron.
Le maréchal de Bassompierre , l'un des hommes les plus brillans et les plus aimables du règne de Louis XIII , avait été mis à la Bastille 9 pour son attachement à des personnes qui avaient déplu au cardinal de Richelieu. Il n'eut sa liberté qu'au bout de douze ans, après la mort du ministre, qui ne pardonnait jamais à ceux qui l'avaient offensé. Lorsqu'il reparut à la cour , Louis XIII lui demanda son âge. Bassompierre lui répondit qu'il n'avait que cinquante ans. Le prince ayant appris qu'il en avait soixante , lui reprocha qu'il n'avait pas dit vrai; mais ce seigneur se tira d'affaire avec esprit. Sire y répondit-il , Je ne comptais pas dix années que j'ai passées à ta Bastille, parce qu'elles n'ont point été employées à votre service.
Le sieur d'Arci venait souvent faire sa cour à Louis XIV5 qui prenait plaisir à l'interroger. Ce bon vieillard parlait au roi très-familièrement , quoique personne n'eût un pareil privilège. J'ai, lui disait-il , plus de gloire que vous, car j'ai servi sous votre grand-père? sous
Tofre père et sous vous. Le roi lui demandason régime de vie; je mange , lui répondit-il , quand j'ai faim, et je bois quand j'ai soif. J'ai mon garde-manger à côté de mon lit : si je me sens de l'appétit la nuit, je fais du feu avec un fusil; je mange ensuite, et puis je me rendors : je me promène dans votre parc deux fois par jour. Mais quel âge avez-vous, ajouta le roi? C'est ce qui vous reste à savoir , dit d' Arci , et il ne voulut jamais satisfaire sur ce point la curiosité du monarque , comme s'il eût cru , en cachant son âge , pouvoir en faire aussi un mystère à la mort. Il mourut, diton , à cent vingt-trois ans.
Si les vieillards de nos jours savaient combien des cheveux blancs conviennent à une personne qui se conduit d'une manière faite pour attirer le respect , ils ne porteraient pas des perruques blondes , qui en font de véritables mascarades.
Lysis, jaloux ou maussade, parce qu'il a perdu sa jeunesse, qu'il voudrait avoir employée à s'illustrer, ne veut pas croire au désintéressement de ceux qui ont fait de belles actions : il les calomnie sans cesse, en attribuant au hasard , ou à des motifs vils , les événe-
( ao? ) mens qu'ils ont le plus sagement préparés^ et les trais éclatans qui ont été l'effet de leur grandeur d'âme ; mais chacun sait pourquoi Lysis est si difficile 3 et tout le monde rit de sa sévérité.
Damon met tout son esprit à piquer ceux avec lesquels il se trouve en société : pas un mot dans sa conversation qui ne soit un trait malin 9 une épigramme* Quoique Ton ne saisisse pas le sens de toutes les paroles de Damon 9 on le redoute 4 on le hait , et il n'est que des parties auxquelles on ne peut se défendre de l'inviter.
Rien de plus révoltant «, et qui expose à des méprises plus humiliantes ^ que de juger un homme d'après son habit * et de vouloir se conduire avec lui bien ou mal $ suivant qu'il est bien ou mal mis.
lin savant parut à la cour avec un habit qui n'annonçait pas l'opulence. Un jeune prince qui le vit dit avec mépris : « Qu'est-ce que ce misérable qu'on laisse entrer? Prince , lui répondit son gouverneur 3 c'est un homme; et il lui rappela dans un autre moment tout ce que le nom d'homme renferme d'auguste ; il lui fit voir à combien de titres celui-ci méritait
plus de considération que beaucoup d'autre*» qui sont magnifiquement vêtus. Le jeune prince avait de l'esprit; il rougit de ce que l'orgueil lui avait fait dire ; il fit venir l'honnête homme qu'il avait d'abord refusé de voir et lui fit un accueil gracieux*
Un homme , qui n'est réellement qu'un pauvre , peut d'ailleurs avoir des sentimens très -élevés. Molière venait de donner l'aumône à un mendiant 9 qui aussitôt courut après lui : monsieur , lui dit- il, en tirant au hasard une pièce de votre poche pour me la mettre dans la main , vous n'aviez sans doute pas dessein de me donner un louis d'or; je vous le rapporte.
Philopémen , le plus grand homme de guerre qui , de son temps , fût dans toute la Grèce , était 5 pour l'ordinaire, vêtu fort simplement, et marchait assez souvent sans suite. Il arriva seul en cet état dans la maison d'un citoyen qui l'avait invité à prendre un repas chez lui. La maîtresse du logis, qui attendait le général des Achéens, et qui ne l'avait jamais vu, le prit pour un domestique et le pria de l'aider à faire la cuisine. Philopémen quitta aussitôt son manteau, et se mit à fendre du boijs. Le
( 2°9 ) mari, étant survenu en cet instant , s'écria ,
dans la surprise que lui causa un tel spectacle , « qu'est-ce donc 3 seigneur Philopénien , et que faites-vous ? » Je paie pour trou habit 3 lui répondit en riant le grand homme. La femme étonnée, confondue , lui fit mille excuses.
Mondor a dissipé son bien dans sa jeunesse; il fait dans ses vieux ans mille procès injustes , pour tâcher de se procurer, aux dépens des autres, de quoi subsister et se divertir : tout le monde le méprise, le hait, et saisit avec avidité l'occasion de lui contester même ce qui lui appartient légitimement. Vivez en paix avec vos parens et vos voisins si vous voulez les trouver dans les momens où vous aurez besoin d'eux , ou jouir au moins du plaisir de leur amitié.
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