CHAPITRE XXXVI
La reconnaissance.
M„e„f,M,ievo„sIate*,M«„;e,vo»S êtes dans le chemin des honneurs; vous au/ez plus d'occasions d'être utiles aux autres qu'ils n'en auront de vous rendre service. Cependant tôt ou tard vous contracterez quelques obligations ; car la divinité a tellement distribué les choses entre ses créatures , que le plus petit devient par fois nécessaire au plus grand. Ne vous montrez jamais ingrat, quel que soit celui qui vous ait rendu service : rien ne dispense de la reconnaissance. Un roi de Naples donna sur ce point une bien grande leçon à un de ses principaux sujets.
Ce prince rendait tous les jours la justice , assisté de ses ministres et de ses conseillers. Dans la crainte que les gardes n'empêchassent les pauvres d'entrer, il avait fait placer, clans la salle même où il donnait ses audiences, une sonnette dont le cordon pendait hors de la première enceinte. Un vieux cheval vint se
frotter contre le mur et fit sonner. Quoi ouvre, dit le roi, et faites entrer. Ce n'est que le cheval du seigneur Capèce , dit le garde en rentrant. Toute l'assemblée éclata de rire. Vous riez, dit le prince ; sachez que V exacte justice étend ses soins jusque sur {es animaux» Qu'on appelle Capèce. Ce seigneur étant arrivé : Qu'est-ce que ce cheval que vous laissez errer ? lui demande le roi, — Ah ! mon prince 3 répond le cavalier, c'a été un fier animal dans son temps : il a fait vingt campagnes sous moi ; mais , enfin , il est hors de service , et je ne suis pas d'avis de le nourrir à, pure perte. — Le roi mon père , reprit le prince, vous a cependant bien récompensé. — Il est vrai , j'en suis comblé. — Et vous ne daignez pas nourrir ce généreux animal qui eut tant de part à vos services ! Allez de ce pas lui donner une place dans vos écuries : qu'il soit tenu à l'égal de vos autres animaux domestiques. Sans quoi, je ne vous tiens plus vous-même pour loyal chevalier ^ et je vous retire mes bonnes grâces*
L'ingratitude dégrade ce qu'il y a de plus grand ; la reconnaissance, au contraire, élèvs ce qu'il y a de plus] petit,
Un jeune homme de dix-huit ans , baptisé à l'hôpital des Enfans-Trouvès sous le nom de Pierre , s'en était échappé, et avait pris, dans sa fuite , la route de Saint-Quentin , sans trop savoir ce qu'il deviendrait. Un traiteur de cette ville, ému de compassion , le prit a son service et lui apprit son métier. Il ne tarda point à recevoir la récompense de cette bonne action. Un créancier exigea avec rigueur le paiement d'une somme modique que lui devait le bienfaiteur de Pierre. Le traiteur , dans le plus grand embarras, résolut de vendre son argenterie pour satisfaire son créancier, et il chargea Pierre de cette opération. Pierre l'invita à la différer un peu, disant connaître une autre ressource qui dispenserait d'un tel sacrifice. Cette ressource fut d'aller s'engager dans le corps royal d'artillerie , et de rapporter le prix de son engagement à son bienfaiteur , en lui disant : It y a long-temps que j'ai envie de servir ; et pour vous prouver que je ne suis point ingrat , je viens déposer à vos pieds l'argent que j'ai reçu pour mon engagement : acquittez votre dette.
Le traiteur et sa femme étaient au désespoir : fondant en larmes , ils priaient le jeune
homme de reprendre son argent et de racheté1 sa liberté; mais rien ne put ébranler la résolution du généreux Pierre , et il partit , emportant l'estime de Saint-Quentin tout entier Ses chefs , instruits de sa belle action , lui en firent compliment devant le régiment assemblé , et se chargèrent de lui procurer des maîtres et des instructions qui le missent à même de remplir un état conforme à sa façon de penser.
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