CHAPITRE XXXYII
Les lectures sont propres à former le cœur et V esprit. — Quelles lectures on doit faire. — Dangers de la vie oisive.
.Lorsqu'on proposait à une princesse de beaucoup d'esprit , le jeu ou quelque autre partie de plaisir , elle refusait , disant que cela n'apprenait rien. Mais queferez-vous? lui diton : Je lirai, répondit-elle, ou je me ferai lire chez moi.
La lecture, en effet, est la voie par laquelle
( o35 ) l'homme arrive à la sagesse et an bonheur* Elle enrichit la mémoire , embellit et règle l'imagination, dont elle fait le génie, rectifie le jugement, forme le goût, apprend à bien penser, élève l'âme et inspire de nobles sentimens. Mais il faut savoir choisir ses lectures : les mauvais livres renferment un poison subtil qui donne une mort prompte ou lente; la jeunesse finit par succomber ? de manière ou d'autre , à ses atteintes. « Les bons livres , au contraire, dit un moraliste connu, sont des conseillers aimables qui nous instruisent sans nous ennuyer , nous avertissent de nos défauts sans nous offenser, et nous corrigent sans nous déplaire. » Ce sont des amis avec lesquels nous conversons familièrement , et qui nous plaisent d'autant plus qu'ils ne parlent que lorsque nous le voulons bien , et que nous les quittons et les reprenons à volonté , selon que nous nous sentons disposés, ou non à les entendre, Alphonse, roi d'Àrragon disait que les livres étaient les conseillers qu'il amait le plus , parce qu'il ne le flattaient point , et qu'ils lut apprenaient ce qu'il devait faire.
Louis XIV demandait un jour au duc de Vironne à quoi pouvaient lui servir toutes ses
lectures : Sire, répondit ce seigneur , qui avait de belles couleurs et de l'embonpoint, /es livres font à mon esprit ce que vos perdrix font à mes joues*
Autant un bon livre peut faire du bien , autant, encore une fois, un mauvais livre peut être nuisible.
Une dame de qualité avait deux fils et une fille. Son fils aîné se fit religieux ; sa fille , nommée Euphrosine, fut sage et vertueuse jusqu'à l'âge de dix- sept ans. Elle eut le malheur de se lier d'amitié avec une jeune demoiselle à qui on laissait lire toutes sortes de mauvais livres, et qui les communiquait à Euphrosine. Cette dernière se perdit bientôt par la lecture de ces livres, qui étaient contre la pudeur et contre la religion. La mère , qui s'aperçut du changement de sa fille, ne savait à quoi l'attribuer. Mais Euphrosine ayant un jour laissé sa chambre ouverte , son jeune frère , qui avait quatorze ans , y entra , et se mit à lire un livre qu'il trouva sur la table. Il y lut des choses si obscènes et si impies , qu'il porta le livre à sa mère. Ah! s'écria-t-elle , voilà ce qui a corrompu l'esprit de ma fille ! Dans le moment, Euphrosine rentra , et ne vit pas sans effroi
Son livre entre les mains de sa mère. Elle là pria de le lui rendre , afin qu'elle pût le remettre à la personne qui le lui avait prêté» Fous le rendre ! dit la mère ; j'aimerais mieux voir le feu dans ma maison ! Il n'est point permis 3 ni à vous ni à moi, de rendre un mauvais livre. Celui-ci vous a perdue ? malheureuse! et il enperdrait bien d'autres! Ensuite elle le jeta au feu. Euphrosine avait d'autres livres aussi mauvais : elle les porta à son frère le religieux , pour les lui cacher, ne lui disant pas ce qu'ils renfermaient. Il eut la curiosité de les lire; mais cette curiosité indiscrète lui fut bien funeste. Il avait jusqu'alors été bon religieux ; la lecture de ces livres détestables lui lit perdre, comme à sa sœur, tout sentiment de religion. Six mois après, il apostasia , se retira à Genève , où il se fit hérétique et se maria. Euphrosine, de son côté, donna dans le plus grand libertinage. Au milieu de ses désordres , elle fut frappée d'une maladie cruelle. Un jeune homme qui l'avait fréqentée, et qui lui avait souvent prêté de mauvais livres , vint la voir quelques heures avant qu'elle mourût. Ah ! lui dit-elle * je suis effrayée de la vie que j'ai menée jusqu'ici. Je
me suis souvent moquée de la religi&n et de {'éternité; mais je vous assure que maintenant je suis dans d'étranges alarmes. Je voudrais bien n'avoir jamais lu vos livres , et avoir tenu une autre conduite.
Pour qu'une bonne lecture vous profite 5 faites-la avec réflexion ; lisez peu , et lisez bien. Un homme se vantait à Aristippe d'avoir beaucoup lu. Ce ne sont pas , répondit ce philosophe 5 ceux qui mangent davantage qui sont les plus gras et les plus sains , mais ceux qui digèrent le mieux.
La principale lecture que vous deviez faire , est celle de l'histoire ; mais cette lecture surtout a besoin d'être faite avec une attention particulière : l'histoire renferme des leçons pour toutes les classes de citoyens ; aucune lecture n'est plus propre à former le cœur ? l'esprit et le jugement. « Faites , dit madame de Lambert à son fils , que vos études coulent dans vos mœurs, et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertu. Votre lecture ordinaire doit être l'histoire ; mais joignez-y la réflexion. Quand vous ne penserez qu'à remplir votre mémoire de faits , à orner votre esprit des pensées et des opinions des auteurs, vous ne ferez
( a*7 ) qu'un magasin des idées d'auirui. îîn quart d'heure de réflexion étend et forme pius l'esprit que beaucoup de lecture. La réflexion est le guide qui conduit à la vérité. Ce n'est pas Ja privation des connaissances qui est à craindre , c'est l'erreur et les faux jugemens. Je vous exhorterai bien plus , mon cher fils , à travailler sur votre cœur qu'à perfectionner votre esprit : ce doit être là l'étude de toute la vie , et le but de toutes vos lectures. La première science de l'homme $ c'est l'homme. Voyez dans quel avilissement il tombe quand il s'abandonne à ses passions. Une conduite déréglée est toujours suivie d'évér.emens malheureux. La vraie grandeur de l'homme est dans le cœur : la vertu le rehausse, et le vice le dégrade. »
Il est depuis un siècle , dans ce genre , de mauvais livres d'une espèce nouvelle : ce sont ceux dans lesquels un auteur, sous prétexte de remonter à l'origine de toutes choses , nous apprend à mépriser la religion et les institutions politiques, sur lesquelles repose véritablement l'éelifice de la fidélité sociale. Défiez-vous de ces livres , mes fils , ils sont spécieux , et quoiqu'enfans de l'erreur et de l'orgueil , il
semble , à la première vue , qu'ils aient été dictés par la raison et l'amour désintéressé de l'humanité. Ne cherchez pas le commence-* ment du monde ailleurs que dans les livres saints : ne voyez point dans la formation des premières sociétés , des frères s'unissant sous une loi parfaitement égale , mais 9 ce qui fut réellement , des pères gouvernant leurs enfans avec toute l'étendue de la puissance paternelle , et n'ayant à suivre dans cette administration toute divine, que les règles saintes de la justice et de la clémence du Très-Haut. Ces premiers rois furent l'image de ceux chez lesquels l'onction sacrée remplaça plus tard la paternité , et que Dieu appela ainsi à être pères des grandes familles que nous avons nommées nations. N'opposez point aux fils de ces élus de la Divinité , ce principe si vrai en apparence , et si faux au fond , qu'ils ne sont nés ce qu'Us sont que par hasard. Personne n'arrive à la vie par hasard; c'est un blasphème de le dire : à quoi Dieu présidera-t-il principalement chez ses créatures , si ce n'est à leur naissance ? Le prince naît fils du prince par la permission particulière de l'être incommensurable qui a créé ce monde > et c'est la main
( a29 ) de Dieu qui le conduit au trône sur lequel il
se place par le droit de sa naissance. Nos constitutions politiques , quand elles portent le caractère qu'elles doivent porter, et qu'on n'en abandonne pas le soin à des factieux rassemblés avec violence, consacrent humainement les principes de cette justice et de cette clémence divines dont nous parlions tout-àl'heure : originairement elles ne sont pas plus l'ouvrage des hommes que les rois qui jurent de les faire respecter et de les respecter euxmêmes.
La lecture nous sauve de l'oisiveté , et point d'état plus dangereux que l'oisiveté. EUeest, dit le sage , ta mère de tous les vices. Lors même que Pline le jeune , pour se délasser , prenait le plaisir de la chasse , il portait , comme il nous le dit lui-même, ses tablettes, afin de remporter ses feuilles pleines, s'il revenait les mains vides. Il tenait cette coutume de Pline , son oncle, qui s'est rendu si célèbre par son histoire naturelle , et qui ne perdait jamais un moment. On lisait à sa table ; et dans ses savantes courses , il avait toujours à ses côtés un livre, ses tablettes et son copiste , car il ne lisait rien dont il ne fît des extraits :
méthode excellente , la plus propre à former et à enrichir l'esprit. Jamais personne ne porta plus loin l'assiduité au travail et à la lecture. Un jour, celui qui lisait pendant le repas, ayant prononcé peu distinctement quelques mots , un des amis de Pline l'arrêta et le fit recommencer. Pline dit à son ami : Vous aviez pourtant , je crois, entendu* Il en convint. Pourquoi donc, ajouta Pline, avezvous fait recommencer ie lecteur ? Votre interruption nous a fait perdre plus de dix lignes* Yoyant un jour son neveu se promener sans livre, il lui dit : Vous pouviez ne pas perdre ce temps*
Il s'agit là de gens qui s'étaient entièrement consacrés à l'étude, aux sciences., et non de personnes du monde ; mais c'est un exemple dont chacun peut profiter jusqu'au degré qui lui est convenable; et en voyant comment d'autres ont entièrement bien employé le temps , apprenons à ne pas le perdre toutà-fait. Les livres eux - mêmes nous seront d'ailleurs en cela d'excellens maîtres : ils nous rappelleront nos devoirs envers nos semblables., et envers ce Dieu qui ne nous a laissés échapper un moment de son sein, qu'à fin dç
( sSî ) voir si 5 pourvus par lui du pouvoir absolu de faire le bien ou le mai , nous nous montrerions dignes du bonheur éternel qu'il réserve au juste; car nous ne devons pas rester toujours sur la terre ; il nous faut songer à autre chose encore qu'à plaire à ceux qui y vivent avec nous, et nous ne serons riches dans le lieu où nous irons en sortant de cette vie, que des bons exemples que nous aurons suivis et donnés.
Un auteur persan, voulant rendre plus sensible et plus frappante cette importante vérité, l'a, suivant le goût des Orientaux, enveloppée sous le voile transparent d'une allégorie ingénieuse. Un étranger, dit-il, ayant été jeté par la tempête dans une île inconnue , y fut proclamé roi. Etonné d'abord de sa brillante fortune, il se familiarisa bientôt avec elle, et il ne songeait qu'à jouir des plaisirs qu'elle lui offrait, lorsque le chef de la religion, qui est revêtu , dans cette île , d'une grande autorité, vint le trouver et lui dit : « Je croîs , prince , devoir vous avertir que rien n'est plus chance* lant que le trône où vous êtes placé. Au moment que vous y penserez le moins, on vous en fera descendre : vous serez dépouillé des
ornemens royaux et revêtu d'habits grossiers Des soldats impitoyables vous traîneront sur le bord de la mer , et vous jetteront presque nu sur un vaisseau , qui vous conduira dans une autre île fort éloignée de celle-ci. Telle est la loi immuable de cet état , et aucun de vos prédécesseurs n'a pu la changer , ni s'y soustraire; mais , quoiqu'ils ne l'eussent pas ignorée, la plupart d'entre eux n'ont pas eu le courage de fixer sur un avenir désagréable des yeux éblouis par l'éclat qui environne le trône ; ils n'ont pas su prévenir la fin qui les menaçait , et le jour fatal est toujours venu 9 sans qu'ils eussent rien fait pour adoucir leur funeste et inévitable sort : les plus sages ont agi autrement. Qu'ont-ils fait, reprit vivement le roi, et que faut-U que je fasse moimême ? Ils ont fait passer, répondit le ministre de la religion , dans l'île qui leur était destinée , toutes sortesde bonnes provisions et de secours, pour y mener une vie agréable et heureuse. Imitez leur exemple , le temps presse, et l'instant échappé ne renaîtrait plus. Souvenez-vous surtout que vous ne trouverez dans cette île que ce que vous y aurez fait transporter d'ici dans le peu de jours peut-être
( 235 ) qui vous restent. Le monarque suivit un si sage conseil ; il envoya dans ce nouveau séjour qui l'attendait autant de magasins de toute espèce qu'il en crut nécessaires pour se le rendre agréable. Tout ce qui lui avait été prédit lui arriva ; il fut dépouillé de la couronne $ et conduit dans sa nouvelle île : il y arriva heureusement, et y vécut plus heureusement encore» Les hommes, disait un sage vieillard à son petit-fils qu'il instruisait,. passent comme les fleurs qui s'épanouissent le matin, et qui le soir sont flétries et sont foulées aux pieds. Les générations s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide : rien ne peut arrêter le temps qui entraîne tout après lui. Toi-même, ô mon fils! toi-même qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde en plaisirs ^ souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une rose qui sera presqu'aussitôt séchée qu'épanouie . Les grâces riantes,, les jeux folâtres qui t'accompagnent , s^envoleront bientôt sur les ailes du temps, et s'évanouiront comme un beau songe: il ne t'en restera qu'un triste souvenir. La vieillesse , sombre et languissante , viendra éclipser ces jours si clairs et si sereins. Ce temps te paraît éloigné : hélas ! tu te trompes ; il se
hâte : te voilà qui arrive. Ce qui vient aveC tant de rapidité n'est pas loin de toi; il 4:e poursuit et t'atteindra bientôt. Crains donc > mon fils , crains de donner à la vanité les courts momens de cette vie fugitive, que le ciel ne t'accorde que pour les consacrer à la sagesse.
Saladin , ce héros de l'Asie , ce digne rival de Philippe-Auguste et de Richard-Cœur-de- Lion 5 qui de simple soldat s'était élevé , par ses talens militaires , au commandement des armées, et s'était formé un royaume puissant de ceux qu'il avait conquis > ne put , au milieu de cet éclat si capable d'éblouir, se dissimuler la vanité de sa gloire. Quelque temps avant de mourir , il ordonna à l'officier qui portait son étendard dans les armées, d'attacher au haut d'une lance le drap dans lequel il devait être enseveli , et de crier dans les rues de Damas , en le montrant au peuple : voilà ce que Saladin, vainqueur de {'Orient, emporte de ses conquêtes*
Au lit de la mort , le maréchal de Luxembourg reconnut et avoua que l'éclat de la renommée console moins en mourant que le souvenir d'une bonne action : il s'écria qu'il auiait préféfé» en ce dernier moment, à tous
PfuSo.
CHAP . XXXYU
Une daine jeite au ieii toi mauvais livide