‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 50 sur 59 · CHAPITRE XLT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLT

Ltes femmes doivent être inséparables de leurs maris dans le malheur.

1t!es filles, dans mes dernières instructions 9 je ne me suis occupé que de vos frères ; elles ne renferment rien qui vous regarde : il est temps que je revienne à vous pour le sujet même que j'ai traité avec mes fils.

Si le rang de vos maris vous appelle à la

iour, songez que la vertu est belle là comme ailleurs , et ne vous y faites point un devoir , vin ton de vous jouer de tout ce qui est respectable. L'envie ne ménage pas les femmes de la cour : elle les représente sous le jour le plus défavorable ; prouvez par votre conduite que l'envie est injuste» Que la régularité de vos mœurs ferme la bouche aux mécbans , et que votre bonté , votre bienfaisance rende votre qualité chère aux malheureux : le peuple n'est si porté à en vouloir à la plupart des grands, que parce qu'ils ont l'air de le dédaigner, et qu'ils ne le secourent pas ; mais cette même multitude, que l'on juge quelquefois trop sévèrement, et qui ne devient dangereuse que lorsqu'on l'abandonne à l'influence des factions, élève jusqu'aux nues la dame du palais qui lui tend une main seGOttrable»

Ne vous mêlez pas d'affaires d'Etat; point d'intrigues, de cabales qui puissent séparer vos intérêts de ceux de vos maris. Si votre époux est déchu de ses honneurs , perdez votre crédit en même temps qu'il perd le sien. Votre devoir est de partager son malheur , à quelque point qu'il puisse être porté. Ne son-

( 5m ) gez à vous mettre en sûreté , que lorsque vous Ty verrez lui-même , et que dans les chagrins que vous endurerez , dans les dangers que vous courrez pour lui , il n'aperçoive jamais sur votre front la plus légère trace de mécontentement ou d'impatience. Nous avons sur cet article des exemples puisés aux sources les plus glorieuses, et fournis par le trône luimême.

En 1680 , une formidable armée de Turcs 9 laissant de fortes places derrière elle a s'avançait à grandes journées pour fondre sur Vienne, par une de ces heureuses témérités qui réussissent quelquefois contre toutes les règles de la guerre. A cette nouvelle, toute la cour fut dans la consternation : on tint conseil , et il fut arrêté d'abord que l'empereur et l'impératrice se retireraient au plutôt, pour ne pas exposer , dans leurs augustes personnes , le salut et la majesté de l'empire. Sur la fin du jour, Léopold avec toute sa maison, sortit de Vienne , du côté que le Danube mettait à couvert des Turcs. Les ennemis se présentèrent devant la place , tandis que l'empereur en sortait du côté opposé. On peut juger quelles durent être 9 dans cette fuite précipitée 5 les

sentimens de l'impératrice Eléonore , quand elle vît , à travers les ombres de la nuit , audelà du Danube , les villages en feu ^ les armes étincelantesde l'ennemi, les campagnes inondées d'une armée innombrable de Turcs et de Tartares, la ville impériale exposée à un assaut prochain , l'Empire à deux doigts de sa perte , et elle-même contrainte de fuir malgré une grossesse avancée , sans appui, sans secours , avec un époux tendrement aimé , dont elle ressentait vivement l'infortune , et avec des enfans qui n'étaient pas encore en âge de sentir leur malheur.

La première nuit ils arrivèrent à un petit village où ils essuyèrent tout ce que l'indigence à de plus affreux. Ils furent ebligés de se retirer dans une chaumière déserte et dépourvue de toutes choses r on n'y trouva ni lits , ni chambres , ni vivres. C'était un spectacle capable d'attendrir, que de voir ces augustes personnes, qui commandaient un si vaste empire, exilées dans leurs propres états, et réduites , dans une misérable cabane , aux horreurs de la pauvreté : un courage moins ferme en aurait "été abattu; mais au milieu de l'épouvante universelle et de la consternation

( 5^3 ) où était toute la cour ? on voyait l'impératrice avec une majesté aussi sereine et aussi paisible , que si elle eût été dans son palais ? au sein de l'abondance et en pleine sûreté.

Le Romain Sabinus avait essayé de s'élever à l'Empire ; mais il ne songea plus qu'à se dérober aux persécutions , quand Vespasien fut affermi sur le trône. Il cacha son dessein à son épouse qu'il ne voulait point faire souffrir de son malheur 9 et alla se réfugier dans un souterrain, faisant croire à tout le monde qu'il s'était donné la mort. Cependant deux affranchis qu'il avait mis dans sa confidence /et qui lui apportaient journellement^ manger dans sa retraite , ne tardèrent pas à lui apprendre qu'Eponine, au désespoir , touchait presque à ses derniers momens. Sabinusleur ordonna alors de rapporter à cette épouse fidelle , qu'il existait encore 5 et attendait avec impatience qu'elle vînt se jeter dans ses bras. Eponine accourut avec transport : Je viens y dit-elle à Sahinus, adoneir ton sort, en ie partageant! je v iens reprendre près de toi les droits sacrés d'épouse ! je viens enfin te consacrer ta viô que tu m'as rendue !

Mais Éponine ne pouvait habiter la retraite

(5:4) de Sabinus et disparaître ainsi du monde : il fut convenu qu'elle partagerait son temps entre son époux et les personnes qu'elle ne pouvait s'exempter de voir sans inspirer de soupçon ; le jour à son habitation ordinaire, et la nuit au souterrain. Il fallait qu'elle parcourût chaque jour un espace de chemin considérable, mais le sentiment de l'amour et du devoir la rendait infatigable.

Elle fut observée, suivie, et l'on découvrit l'infortuné Sabinus ; des soldats envoyés par l'Empereur vinrent l'arracher de son souterrain , pour le conduire à Rome. Éponine, s'associant à son sort dans cette cruelle circonstance, ne voulut pas le quitter. Arrivée devant Vespasien, elle lui dit en se jetant à ses pieds avec ses enfans :

« Voyez, César , à vos genoux, la femme et les enfans de l'infortuné Sabinus ; ces enfant nés , élevés dans un lugubre cachot , et qui , pour la première fois , jouissent aujourd'hui de la vue du soleil. Eh quoi ! cet astre radieux qui ne luit pour eux que depuis si peu d'instans , doit-il éclairer le supplice de Sabinus , et ce jour qui les arrache des ténèbres et delà captivité , doit-il être enfin le dernier des

( 325 ) jours de leur père ? Mais quel fut le crime de Sabinus? L'ambition. César, si cette passion n'eût pas dominé dans votre âme, feriez-yous le bonheur de l'univers? Seriez- vous l'arbitre du sort de mon époux ?.... Vous avez prouvé jusqu'ici que la fortune ne fut point aveugle en vous favorisant , achevez de la justifier par votre clémence, Tout vous est soumis ; vous régnez. Ah ! connaissez le plus doux charme de ce rang où vous a placé le sort, plaignez les malheureux , et sachez pardonner. Pourriezvous être insensible aux pleurs d'une épouse , d'une mère , au gémissemens de ses enfans ? Vous êtes souverain , vous êtes père ? et l'innocence et la nature auraient en vain versé des larmes à vos pieds! Hélas! le ciel ne s'est* il pas chargé lui-même du châtiment de Sabinus ? Ne vous a-t-il pas ôté le droit de le punir, en ne le livrant entre vos mains qu'après neuf ans de captivité ? SoufFrirez-vous qu'on puisse vous reprocher un jour un excès de rigueur si peu nécessaire à votre sûreté ? Ah , César ! songez-y ! votre inflexibilité ne peut ravira Sabinus qu'une vie obscure et languissante , tandis qu'elle ternirait aux yeux de la postérité cette gloire si brillante et si pure f

( 326 ) heureux et juste fruit de vos travaux et de vos exploits » !

Vespasien fut inflexible ; mais Eponine ne s'en était pas montrée moins grande, moins attachée à son devoir.

Quel fut encore le dévouement d'Henriette de France pour son époux, l'infortuné Charles I.cr? roi d'Angleterre! Il a été le sujet d'un des plus beaux discours de l'illustre Bossuet.

I « Qu'il est beau , dit ce prélat orateur , de considérer ce que la grande Henriette a entrepris! ses voyages, ses négociations, sestraités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune, et enfin sa constance, par laquelle , n'ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort. Tous les jours elle ramenait quelqu'un des rebelles; et de «peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours , parce qu'ils avaient failli une fois, elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Sarrborough remit ce port et ce château inaccessibles. Les deux Holtrampère etiils, qui avaient donné le premier exemple de perfidie, en refusant

au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull , choisirent la reine pour médiatrice , et par ses soins devaient rendre au roi

cette place avec celle de Beverley

On sait,

messieurs , que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes; niais j'ai à vous la faire voir dans de plus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins; et malgré la défection de tant de sujets , malgré l'infâme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne , pour avoir des armes et des munitions, non seulement ses joyaux , mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février , malgré l'hiver et les tempêtes; et, sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale , sa fille aînée, qui avait été mariée à Guillaume , prince d'Orange , elle va pour engager les Etats dans les intérêts du roi , lui gagner des officiers ^ lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée quand elle partit d'Angleterre ; l'hiver ne l'arrête pas onze mois après , quand il faut retourner auprès du roi ; mais le succès

( 528 ) n'en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours Elle vit périr ses vaisseaux et presque toute l'espérance d'un si grand secours. L'amiral, où elle était, conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer , et qui dompte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande .

« Ceux qui sont échappés du naufrage , disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux , et , comme disait un ancien auteur , ils n'en peuvent même supporter la vue. Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante ! la reine , à peine sortie d'une tourmente si épouvantable , pressée du désir de revoir le roi et de le secourir , ose encore se commettre à la furie de l'Océan et à la rigueur de Thiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle charge d'officiers et de munitions, et

repasse enfin en Angleterre

Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi qui souhaite si ardemment son retour ? Elle brûle du même désir , et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil ; elle marche comme un général àla tête d'une armée royale

(329) pour traverser des provinces que les rebelle a tenaient presque toutes ; elle assiège , et prend d'assaut en passant une place considérable qui s'opposait à sa marche ; elle triomphe ,

elle pardonne .

« Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre; tout lui manque, tout lui est contraire : les Ecossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais. ... Le roi est mené de captivité en captivité , et la reine remue la France, la Hollande, la Pologne même , et les puissances du Nord les plus éloignées; elle ranime les Ecossais, qui arment trente mille hommes ; elle fait , avee le duc de Lorraine , une entreprise pour la délivrance du roi.... »

Mais comme les devoirs de la fidélité con* jugale s'étendent à toutes les classes de la société * on trouve, dans toutes ces classes, des femmes qui les remplissent avec un dévouement héroïque.

Un pilote hollandais ayant été fait prisonnier par les Espagnols , pendant le siège d'Ostende, Catherine Herman , sa femme, s'habilla en homme , et , sous ce déguisement, pénétra dans le camp ennemi : on la prit pour

( SSo ) un espion , et on s'en saisit. Catherine conta ses malheurs à un père Jésuite qui était chargé de visiter les prisonniers. Le père découvrit son sexe aux généraux , et obtint d'eux qu'elle partagerait la prison de scn époux ; mais Catherine , se jetant à leurs pieds , les pria de souffrir qu'elle rachetât son époux , offrant , pour sa rançon , l'argent qu'elle avait retiré de la vente de tout ce qu'elle possédait de plus précieux. On lui rendit cet objet de sa tendresse, sans vouloir rien recevoir d'elle, et en lui témoignant toute l'admiration que sa vertu inspirait.

Dans les temps orageux de notre révolution, un Français était poursuivi pour ses opinions politiques : sauvé par son épouse , voici de quelle manière il raconte lui-même les circonstances de cet événement. « Ecoute , me disait mon épouse , il nous reste du moins une consolation qu'on ne peut nous ravir, celle de mourir ensemble. Yoici mon plan : dès demain je cherche un logement dans un quartier perdu; je le prends sous mon nom de fille , et je t'y reçois. Je sais qu'on ira bientôt s'informant quelle est cette nouvelle venue ; je sais qu'on ne peut tarder à me découvrir, et qu'alors, à

( 33, ) supposer même qu'on ne me soupçonnât pas de te donner asile , il leur suffira de retrouver en mot ton amie , la compagne de tes travaux 5 pour qu'aussitôt mon supplice soit préparée Ils ne m'y traîneront pourtant pas : avec toi 9 je saurai me dérober à leuréchafaud. Remarque cependant qu'ainsi nousallonsgagner huit jours, quinze jours, peut-être un mois ou deux. O mon ami ! combien , dans ce court espace de tem*3 , pourrons-nous vivre .^davantage que tel qui tombe de vieillesse!... » Je la serrais dans mes bras , sur mon cœur , nos yeux versaient des pleurs délicieux. Si pourtant, lui dis- je , il n'était pas impossible qu'un jour, sans moi , la vie te fût moins à charge % qu'avec le temps. . . . Pourquoi cet outrage , interrompit - elle , par où l'ai - je mérité ? Elle m'échappa, joignit les mains , leva les yeux au ciel. Non, je jure que sans toi la vie me serait "un tourment , un insupportable tourment ; seule je périrais bientôt , je périrais désespérée. Ah ! permets , permets que nous mourions ensemble.... — Ma femme s'empressa d'exécuter son projet ; elle loua un logement, et avant que la cache qu'elle m'y préparait fût exécutée, j'y étais avec elle. Les jolies mains

( 55a ) de cette tendre épouse n'avaient jamais manié* comme vous le pensez bien j ni le rabot, niles clous, ni le plâtre : pourtant , en cinq jours , elle acheva seule, sans mon secours, car mon myopisme me rendait absolument inhabile à cet apprentissage , un ouvrage en menuiserie maçonnée , d'un plan si parfaitement conçu et si artistement imaginé, qu'un tel coup d'essai eût passé pour le chef-d'œuvre d'un maître. À moins qu'en ne sût qu'il y avait quelqu'un dans cette boîte, qui paraissait un mur, et un mur où l'on n'apercevait pas une seule fente, j'eusse défié le plus habile de me trouver là. Si l'on venait à frapper chez nous , ma femme, à dessein , lente et lourde dans sa marche, n'ouvrait jamais la première de nos trois portes , qu'après m'avoir donné le temps d'aller au fond de la quatrième pièce me laisser tomber doucement dans mon asile. J'avais , dans mon retranchement assez large , un siège pour m'asseoir , un paillasson sous mes pieds , un petit briquet phosphorique , dont j'allumais une bougie , les journaux du jour , etc. ; et comme nous avions des voisins à côté de nous et au-dessous , et que les planchers étaient minces, pour les assourdir nous avions couvert les

( 335 ) ïmtrs d'une tapisserie épaisse, et les planchers d'un fort tapis, et afin que je pusse me mouvoir, me promener, courir sans être entendu, ma femme, toujours inventive et toujours adroite, m'avait fait de bons chaussons de grosse laine avec une forte semelle de crin ; c'étaient mes souliers. Mille autres précautions subalternes avaient été prises et n'étaient jamais négligées; mais cette excellente cache et toutes ces précautions tutélaires ne pouvaient rien contre une visite de l'ordre du Comité de sûreté générale ou de la municipalité. — Si l'on frappe au milieu de la nuit , m'avait dit ma digne compagne , nous nous garderons bien d'aller ouvrir; surtout nous nous garderons bien de disputer un instant sa proie à la mort. Qu'ils enfoncent la première porte , il en reste encore deux , pleines , épaisses, garnieschacune de sa serrure et de ses verroux. Tes pistolets sont sous ton oreiller, non pour les assassins , mais pour nous; du moins nous aurons tout le temps de nous frapper, et surtout, je t'en conjure, ne commence pas ; laisse-moi d'une seconde seulement , d'une seconde , mourir avant mon époux. — Que de fois nous nous endormîmes à peu près sûrs que presqu'aussitôt nous al-

(554) lions rouvrir nos yeux pour les refermer à jamais ! que de fois., lorsqu'un locataire atardé venait, après minuit, frappera grands coups de marteau, réveillés en sursaut par le bruit 9 puis entendant la porte cocbëre crier sur ses gonds , que de fois il nous arriva de nous embrasser et de saisir nos armes !... »

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