‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 49 sur 59 · CHAPITRE XLIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIY

Le militaire.

t oint de profession qui mène d'une manière plus brillante à la gloire : il n'en est pas non plus qui expose à plus de dangers 9 et qui demande un dévouement plus entier ; la vie du militaire est à l'Etat , et il faut qu'à chaque moment il soit prêt à lui en faire le sacrifice. Notre histoire fourmille de beaux traits dans ce genre : officiers , soldats , tous, chez nous 9 donnent à l'envi l'exemple. Mes fils , écoutez le récit de quelques-unes de ces belles actions : c'est la meilleure instruction que je puisse vous donner dans le cas où vous embrasseriez plus tard la profession des armes.

Il s'agissait , au siège de Lille , de reconnaître un point d'attaque très-périlleux. Cent louis sont promis à celui qui voudra y aller. Cinq braves y marchent successivement , et sont tués. Un sixième se présente : on le voit partir à regret ; il reste long - temps , on, le croit tué ; mais il revient , et fait également

Le Maréchal de Luxembotiror

CJIAP . XLV

( 5o5 ) admirer l'exactitude et le sang-froid de son récit. En conséquence on fait sur les ennemis une sortie vigoureuse, les ouvrages sont cornblés , on entre dans la place. Alors , en présence de l'armée victorieuse , le général appelle le brave qui a préparé son triomphe. Le soldat sort du rang, on lui offre les cent louis. Vous vous moquez de moi 3 mon général $ répond-il , va-t-on ici pour de l'argent !

Un Français de distinction . nommé Latour , étant allé à Londres , y épousa en secondes noces une fille d'honneur de la reine d'Angleterre 5 et fut fait chevalier de l'ordre de la Jarretière. Cette faveur fut la cause ou la récompense de sa trahison envers sa patrie. Il s'engagea à mettre les Anglais en possession du Cap-Sable , seul fort qui restait aux Français dans le Canada , et on lui donna deux vaisseaux de guerre, sur lesquels il s'embarqua avec sa nouvelle épouse. Dès qu'il fut à la vue du fort , il se fit débarquer , alla seul trouver son fils qui y commandait , chercha à l'éblouir par l'idée qu'il voulut lui donner de son crédit à la cour de Londres , et le flatta des plus grandes espérances, s'il voulait livrer le fort à l'Angleterre. Le jeune commandant

( SoS ) h 'entend qu'avec indignation les propositions de son père* On prend le parti de l'attaquer * ne pouvant le séduire , et il défend sa place avec le même succès qu'il avait défendu su vertu.

Un officier était commandé pour une action très-périlleuse ; on lui suggérait des prétextes , pour se dispenser d'exécuter la commission : Je puis bien sauver ma vie3 répondit-il, mais mon honneur 9 qui le sauvera ?

Catinat^ dans une bataille $ ralliait , pour la troisième fois, un corps toujours repoussé. Où voulez-vous nous mener, lui dit un officier ; à la mort ? Oui 5 la mort est devant nous, répond Catinat, mais la honte est derrière.

A la sanglante journée de Nerwinde , où le prince d'Orange fut battu par le maréchal de Luxembourg, ce général voyant venir du combat un soldat aux gardes , qui avait quitté son corps , lui dit : Où vas-tu ? Mourir à quatre pas d'ici , répond le soldat , en ouvrant son habit , pour lui faire voir une blessure mortelle. Ravi d'avoir exposé et perdu la vie pour mon prince, et d'avoir combattu sous un aussi grand général que vous , je puis

(So7) vous assurer, à V article de la mort ou je suis , qu'il n'y a aucun de mes camarades qui ne soit pénétre des mêmes sentimens*

Un officier du régiment de Champagne de^ mandait , pour un coup de main , douze hommes de bonne volonté : tout le corps reste immobile 5 et personne ne répond. Trois fois la même demande, et trois fois le même silence. Eli quoi ! dit l'officier , on ne m'entend point? On vous entend, s'écrie une voix , mais qu'ap-* pelez-vous , douze hommes de fionne volonté? nous te sommestous , vous n'avez qu'à choU sir.

Dans un siège , on montre à des grenadiers une brèche à peine commencée : les circonstances invitent à tenter l'escalade ; enfans , passerez-vous bien là? leur dit le commandant de tranchée : Oui, mon général 3 à la faveur des coups de fusils , répondent les grenadiers, et ils passent effectivement.

Le jeune Boufïlers, encore enfant, reçoit un coup mortel dans une bataille ; il était seul , couché par terre , attendant la mort sans pousser un gémissement. Il voit passer un des officiers de son père ; il soulève la tête , lui dit :

( SoS ) Allez dire à mon papa que je n'ai pas eu peur y retombe et expire.

En 1780 5 le prince de Brunswick veut surprendre j auprès de Wesel . un corps d'armée commandé par le marquis de Castres. Ce général français , qui se doute du dessein , envoie à la découverte ? pendant la nuit , M. d' Assas , capitaine au régiment d'Auvergne. Ce régiment était posté près d'un bois : Assasy entre seul , pour s'assurer qu'aucun détachement ennemi n'y était caché. A peine a-t-il fait quelques pas, que des grenadiers ennemis l'entourent et le saisissent; ils lui présentent la baïonnette , et lui disent que s'il fait du bruit ^ il est mort. M. d'Assas, sous la pointe de vingt baïonnettes , se dévoue , et crie d'une voix forte : Auvergne, faites feu, se sont les ennemis ! Il tombe à l'instant percé de coups. Le régiment d'Auvergne, ainsi averti 3 soutint le premier f u des Prussiens et les repoussa. Une victoire complète fut la suite du dévouement du généreux d'Assas.

Dans le commencement de notre révolution 9 plusieurs régimens s'étaient révoltés dans la ville de Nancy* Le générai de Bouille y marche à la tête d'une petite armée : le ré-

(3o9) giment du roi gardait la porte à laquelle se présentèrent les troupes; il veut tirer le canon sur elles : le jeune Désille, officier dans ce régiment, se jette au-devant de l'embouchure du canon , et reçoit une blessure mortelle en voulant ainsi sauver l'honneur de son corps.

Jean de Chourses , comte de Malicorne , était gouverneur du Poitou, sous le règne de Henri III. Les habitans de Poitiers , s'étant révoltés , se saisirent de sa personne , le traînèrent dans les rues de cette ville, en portant à chaque pas leurs hallebardes à sa gorge, pour l'intimider et l'obliger de manquer de fidélité au roi. « Je n'ai jamais commis de lâchetés , leur dit-il ; le serment que vous voulez que je fasse en serait une : vous pouvez m'ôter la vie , mais vous ne m'ôterez jamais l'honneur. »

Le duel. Le duel est très-commun chez les militaires. Mes enfans,ne vous en faites pas comme tant d'autres une cruelle habitude : ne soyez pas trop prompts à prendre feu sur un mot, quelquefois plus inconséquent que méchant et estimez assez les jours de votre ami , pour ne pas verser son sang avec trop de légèreté,

«Gardez-vous, dit J.-J. Rousseau, de con«*

fondre le nom sacré de l'honneur avec ce pré Jugé féroce , qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée. Si les peuples les plus éclairés , les plus braves , les plus vertueux de la terre , n'ont point connu le duel , je dis qu'il n'est pas une institution de l'homme , mais une mode affreuse et barbare , digne de sa féroce origine : reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui , l'honnête homme se règle sur la mode , et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre. Rentrez en vous-même , et considérez s'il vous est permis d'attaquer , de propos délibéré ? la vie d'un homme , et d'exposer la vôtre, pour satisfaire une barbare et dangereuse fantasie qui n'a nul fondement raisonnable , et si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celai qui Ta fait couler. Connaissez-vous aucun crime égal à un homicide volontaire? et si la base de toutes les vertus est l'humanité, que penserons -nous de l'homme sanguinaire et dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de son semblable ! SouVenezvous que le citoyen doit sa vie à sa patrie , et a'a pas le droit d'en disposer sans le congé def '

(Su) lois, à plus forte raison contre leur défense. 0 mon ami ! si vous aimez sincèrement la vertu 9 apprenez à la servir à sa mode , et non à la mode des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter quelqu'inconvénient : ce mot de vertu n'est-il donc pour vous qu'un vain nom? et ne seriez -vous vertueux que lorsqu'il n'en coûte rien de l'être ?

« Mais quels sont au fond ces inconvéniens? Les murmures des gens oisifs 9 des méchans qui cherchent à s'amuser des malheurs d'au • trui. Voilà vraiment un grand motif pour s'entr'égorger ! Quel mépris est donc plus à craindre , celui des autres en faisant bien , ou le sien propre en faisant mal ? Croyez-moi, celui qui s'estime véritablement lui-même, est peu sensible à l'injuste mépris d'autrui , et ne craint que d'en être digne ; car le bon et l'honnête ne dépendent point du jugement des hommes , mais de la nature des choses ; et quand tout le monde approuverait votre prétendue bravoure , elle n'en serait pas moins honteuse,

« Il est faux , d'ailleurs , qu'à s'abstenir d'un duel par vertu , l'on se fasse mépriser. L'homme droit 9 dont toute la vie est sans

(3.a) tache, et qui ne donne jamais aucun signe do lâcheté , refusera de souiller sa main d'un homicide , et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie , à protéger le faible , à remplir les devoirs les plus dangereux, et à défendre, en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang , il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. On voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire , et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, et dans une conduite si bien liée , on juge d'une action sur toutes les autres. L'honneur d'un homme qui pense noblement, n'est point au pouvoir d'autrui ; il est en lui-même , et non dans l'opinion du peuple ; il ne se défend ni par l'épée , ni par le bouclier , mais par une vie intègre et irréprochable ; et ce combat vaut bien l'autre en fait de courage. En un mot, l'homme de courage dédaigne le duel , et l'homme de bien l'abhorre.

« Dans le temps où presque tous lesgouver-

( 3i5 ) nemens de l'Europe autorisaient les combats singuliers, Théodorie, fondateur du royaume des Ostrogoths en Italie , prince bien supérieur à son siècle, par son génie et par ses» connaissances, le défendait dans ses états. Il écrivit aux Romains qui habitaient la Panno* nie , aujourd'hui la Hongrie : « Tournez vos armes contre l'ennemi , et ne vous en server pas les uns contre les autres ; que des que* celles , souvent peu importantes en elles* mêmes , ne vous conduisent pas à des extrémités aussi condamnables ; soumettez -vous à la justice qui fait le bonheur de l'univers. Quittez le fer, quand l'État n'a point d'ennemis : e'etft un grand crime de lever le bras contre des -citoyens, pour la défense desquels il serait glorieux 4'exposer sa vie. Où habiteraît la paix , si Ton continuait à combattre , quand on doit^tre sous l'empire des lois ? Imitez la nation des Goths, qui sont aussi cou* rageux à faire la guerre au dehors , que modestes et soumis au dedans » .

Turenne renvoya en France , du pays de Hesse-Cassel où était son armée , un capi* taine de cavalerie qui avait tué en duel deux autres officiers , parce que 9 dit-il , j'ai r <»

marqué plus d'une fois moi-même la triste contenance a" un homicide devant l'ennemi; iinous tuerait tous si nous le laissions faire, et pas un seul ennemi du roi.

Un duel solennel dans lequel celui qui avait reçu l'outrage , fut le vaincu • fit supprimer cet usage barbare sous le règne de Henri II.

Jarnac avait donné un démenti à la Châtaigneraie : celui-ci le défia au combat. Le roi le permit et voulut en être spectateur. Il se fit dans la cour du château de Saint-Germain-en- Laie. On était alors en i547- Henri II se flattait que la Châtaigneraie, son favori, remporterait la victoire : c'était l'homme le plus robuste de la cour , et le plus exercé dans ces sortes de combats. Mais Jarnac , quoique malade , le renversa par terre d'un revers qu'il lui donna sur le jarret, et qu'on a depuis appelé le coup de Jarnac. On sépara les combattans. Le vaincu , inconsolable d'avoir essuyé cette honte à la vue du roi , ne voulut jamais que les chirurgiens bandassent sa plaie : il mourut quelques jours après. Henri II en fut si touché, qu'il jura solennellement de ne plus permettre de semblables combats.

Le dernier duel solennel fut cependant ce-

(5,5) lui de Marolleset de Marivault 5 ennemis y et de partis contraires. Marolles était ligueur , Marivault royaliste» Ils se battirent à Paris , derrière les Chartreux » en présence du peuple et de l'armée > le jour même ou le lendemain de l'assassinat de Henri III. Ce fut Marolles qui fut vainqueur : il laissa le fer de sa lance avec le tronçon dans l'œil de son ennemi* qui en mourut un quart-d'heure après.

Les duels ordinaires continuèrent néanmoins ; mais ils ne furent point autorisés par les souverains ; ceux-ci les traitèrent même comme des homicides dont on ne pouvaits'assurer l'impunité que par des lettres de grâce. Louis XIV 9 animé du zèle de la religion 5 et persuadé que ces sortes de combats ne sont pas moins pernicieux à l'état qu'aux particuliers , porta contre le duel un édit foudroyant. A son exemple ? Marie-Thérèse fit aussi les ordonnances les plus sévères contre le duel. Deux seigneurs de la première distinction ayant osé se battre peu après 9 on ne put obtenir leur grâce , ils eurent tous les deux la tête tranchée sur le même échafaud.

Gustave Adolphe 5 apprenant que la fureur âes duels commençait à faire de cruels ravage*

(3i6) dans son armée, les défendit sous peine de mort. Quelque temps après, deux de ses principaux officiers ayant pris querelle ensemble , vinrent supplier le roi de leur accorder la permission de vider leurs différends l'épée à la main ; Gustave fut d'abord indigné de la proposition : il y consentit néanmoins, mais il ajouta qu'il voulait être témoin du combat. Il assigna le lieu et l'heure; il s'y rendit avec un petit corps d'infanterie qu'il plaça autour des deux champions. Allons, ferme, messieurs 9 leur dit-il, battez-vous maintenant jusqu' à ce que l'un des deux tombe mort ; et appelant aussitôt le bourreau de l'armée, il lui dit : A l'instant qu'il y en aura un de tué9 coupez devant moi la tête à l'autre. A ces mots, les deux généraux restèrent quelque temps immobiles ; mais reconnaissant peu après la faute qu'ils avaient faite, ils se jetèrent aux pieds du roi , lui en demandèrent pardon , et se jurèrent l'un à l'autre une éternelle amitié. Depuis ce moment, on n'entendit plus parler de duels dans les armées suédoises.

Il est des gens d'une valeur à toute épreuve, qui ont su s'élever au-dessus du préjugé qui met souvent aux enfans du même pays, les

armes à la main,, les vins contre les autres. Un cavalier avait reproché à Pérès de F erg as* au siège de Séville *, que l'écu onde qu'il portait n'était pas permis à ceux de sa maison. Pérès dissimula ce reproche ; mais quelque temps après 9 comme on assiégeait une autre ville ? il combattit avec tant de valeur 9 qu'il retira son écu tout hérissé de flèches. Se retournant alors vers son rival qui s'était toujours tenu à l'abri des coups: Fous avez raison 3 lui dit-il , de vouloir dter cet écu à ceux d& ma maison* puisqu'ils l'épargnent si peu: sans doute que vous ieméritez mieux, vous qui le conservez si bien.

L'issue d'un duel fut souvent un sujet éternel de larmes pour celui même qui, resta vainqueur. C'est la colère qui nous conduit , dans ces sortes d'occasions , sur le champ de bataille. Une fois que nous avons terrassé notre ennemi ? la colère se calme , et ne nous laisse plus envisager que l'horreur du meurtre que nous venons de commettre sur un homme moins bien servi que nous par son adresse ou sa présence d'esprit.

Le chevalier Bayard ayant , dans une petite rencontre > fait prisonnier un gentilhomme es-

pagnoî, nommé don Àlonzo, le relâcha quelque temps après pour le prix de sa rançon. Àlonzo, en se louant du chevalier français, se plaignit que ses gens ne l'avaient pas traité en gentilhomme. Bayard, informé de ces discours? crut son honneur blessé, et lui envoya un cartel. Le jour pris pour le combat , ils se rendirent sur le champ de bataille , et entrèrent en lice. Ils fondent l'un sur l'autre avec impétuosité , et Bayard blesse son rival au visage. Le combat n'en devint que plus vif : il fut long et bien balancé par l'adresse et l'égalité de la force des combattans. Enfin Bayard prend le temps que l'Espagnol lève le bras pour le frapper; il porte son épée avec une vitesse et une adresse merveilleuses , à la gorge d'Alonzo , et Fépée entre de quatre doigts. Alonzo , perdant son sang avec abondance, devint furieux et enragé. Il fit le^ plus grands efforts pour joindre son homme et le saisir au corps : ils tombèrent tous les deux 5 et se débattirent quelque temps par terre ; mais s'étant relevés, Bayard porta un coup terrible à son adversaire. Le voyant tomber , il lui cria : Rendez-vous, don Alonzo , ou vous êtes mort 1 Il l'était déjà. Le chevalier aurait voulu, pour

tout ce qu'il avait au monde 9 l'avoir vaincu seulement, et non l'avoir tué»

Combien de gens font métier de se battre ! Si par défaut de prudence , vous avez querelle avec l'un de ces spadassins 5 contre quelle vie risquerez -vous la vôtre? en vain direz -vous que l'honneur vous faisait une loi de tenir la conduite que vous avez tenue. Il y avait à Rome un temple dédié à l'Honneur 5 mais on ne pouvait y entrer qu'en passant par celui de la Vertu. Tâchez donc 5 au moins , que les affaires que vous appellerez affaires d'honneur 3 aient des causes légitimes et raisonnables.

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