‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 56 sur 59 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

De la guerre presque continuelle que les femmes se font entre elles.

Jjes femmes se jugent entre elles avec beaucoup de rigueur $ et il est rare qu'elles vivent en bonne intelligence. Comme un grand nombre s'attaquent et se déchirent sans cesse,on les voit récriminer continuellement. « Leur plus grand trésor est leur réputation 3 disent-elles , et elles ne peuvent se dispenser de le défendre. » Mes filles , il faut quelquefois laisser tomber une calomnie d'elle-même, et souvent il est dangereux de la combattre trop ouvertement ', c'est lui procurer de l'éclat et aiguiser ses traits. Ne donnons point d'importance à des choses peu dangereuses de leur nature, et mettons de ce nombre les propos que les femmes mal élevées et mal partagées du côté du

( 355 ) caractère font sur les autres femmes : c'est un sable léger que le vent aura bientôt enlevé , si nous ne lui donnons pas une sorte de consistance en le mouillant de nos larmes.

Araminthe , dans un moment d'emportement ou de légèreté , a dit de Cidalise : que ses mœurs n'étaient peint à l'abri de tout reproche , et qu'avec un peu de sévérité on pourrait trouver à redire à sa conduite : on ignorerait cela dans le monde, si l'imprudente Cidalise ne l'avait répandu partout en se mettant en frais pour sa justification.

Le célèbre Pope 3 par sa susceptibilité , devint ainsi l'objet de la risée publique. Dès l'âge de douze ans , ce poète avait composé une ode sur la solitude , qui 3 par sop élégante simplicité, parla beauté des senfimens et de l'expression , lui avait procuré un grand nombre d'admirateurs et d'envieux. A seize ans, il publia des pastorales qui parurent aux Anglais égales à celles de Théocrite et de Virgile. Il donna ensuite son Messie : il règne dans ce petit poème , un style si noble et si majestueux , des pensées si belles et si sublimes , que les Anglais , en le lisant , ne doutèrent plus que Pope ne fût un de leurs

( 354 ) plus grands poètes , un de leurs plus beaux génies et de leurs meilleurs écrivains. La supériorité de ses lumières , la beauté dé son génie et l'universalité de ses talens éclatèrent ensuite dans un grand nombre d'autres ouvrages qu'il publia successivement , et qui sont regardés par les Anglais , comme des cbefs-d' œuvres , chacun en leur genre. Mais ©ë qui mit le comble à sa réputation , ce fut sa traduction en vers anglais, de l'Iliade d'Homère. Cette traduction valut à Pope cent mille ëcus ; mais sa gloire et ses richesses , deux choses que l'envie ne pardonne pas, lui firent des ennemis. On l'attaqua dans plusieurs écrits publics , et on alla même jusqu'à le traiter de bossu , de dégoûtant et de contrefait , comme s'il ne pouvait rien sortir de bon d'un esprit logé dans un corps si difforme. Pope était trop élevé pour que les faibles traits de ses envieux et de ses critiques pussent l'atteindre. S'il s'y fût montré moins sensible , s'il eût méprisé le bourdonnement de ces insectes , il se serait épargné à lui-même bien des chagrins. Mais, animé par son ressentiment, il voulut avoir le plaisir de les écraser; il rassembla dans un poëme tous les détrac-

( 5S3 ) feurs de sa gloire, et les marqua du sceau du ridicule dans cette fameuse Dunciade, monument de colère et de vengeance contre ceux qui ne cherchaient qu'à l'insulter et à l'avilir. Pope , qui s'était permis cette satire dans la violence d'une juste indignation , se ressouvint du respect qu'il devait à son génie 9 il jeta son poëme au feu ; mais le docteur Swift, qui était présent et qui aimait les satires , déroba celle-ci aux flammes, et rendit à son auteur le mauvais office de la publier : alors la rage de ses ennemis ne connut plus de bornes. Il y eut contre Pope un déchaînement universel et un débordement de satires. De tous ces libelles, celui auquel Pope se montra le plus sensible, fut vine relation qu'on fit courir dans les rues de Londres , écrite d'un ton sérieux et naïf, sur une prétendue flagellation donnée au poëte. Pope eut la faiblesse d'attester publiquement par une affiche , qn'ii n'était pas sorti d& chez lui le jour où l'on prétendait que cet événement était arrivé : il ne fit que donner plus d'éclat à ce libelle par sa sensibilité ; et malgré tout ce qu'il put dire pour désabuser le public, on n'en rit pas moins à ses dépens.

W*JVVVVVVVVVVVWWVVVVVV*VVVV\VVVVVVVVWVW^

Page 1