‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 58 sur 59 · LES ROMANS · texte numérisé non relu

LES ROMANS

Je vous ai parlé des lectures dangereuses , voici ce qu'un moraliste dit des romans que vous avez peut-être déjà cherché à excepter du nombre des livres proscrits.

« Étendez cette loi en général à tous ces ouvrages , plus dangereux encore que frivoles , compris sous le nom de Romans; peut-on se dissimuler que la plupart ne causent souvent trop d'émotion dans le cœur des jeunes gens qui les lisent; que cette lecture n'y fomente les principes des passions qui s'y trouvent déjà, et ne les dispose à des sentimens trop tendres pour les personnes qui sont à portée de leur en inspirer ?

Les expressions des amans , toujours excessives ^ toujours outrées dans les romans, mettent en mouvement les âmes les plus engourdies

Les principaux personnages y sont souvent , il est vrai , décorés des dehors de la vertu et même de l'innocence. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; le péril , pour être mieux déguisé , n'en est pas moins certain. l<e respect même, dit rnHord Aiifax, n'est, en fait de galanterie, qu'un poison plus lent , qu'un ennemi plus adroit. Ajoutez - y un certain air de noblesse et de grandeur , qu'on a soin de donner aux principaux personnages, et qui déguise encore mieux la subtilité du venin. »

(. 55S ) On dira sans doute qu'on ne se livre pas à la lecture des romans avec mauvaise intention , qu'on ne saurait lire toujours des livres sérieux, et qu'il n'est pas défendu de chercher à s'amuser. Eh ! le trouverait-on , cet amusement , si l'on retranchait de ces ouvrages ce

qui en fait le danger ? La

lecture d'un roman ou d'un Kvre contre la religion fera dans votre ànie des plaies si profondes, qu'elles seront peut -être sans remède : elle vous fera perdre insensiblement , et sans que vous vous en aperceviez , la pudeur et la foi. »

L'âme est faite pour commander au corps. En vain on se révolte quelquefois contre les sacrifices que la morale exige , et l'on se prétend trop esclave de son corps pour les accomplir : notre corps, loin de commander à notre âme , doit lui obéir servilement ? et il lui est même physiquement soumis.

« J'ai un corps, dit Bossuet ; et sans connaître aucun des organes de ses mouvemens, je le tourne, je le remue, je le transporte où je veux , seulement parce que je le veux. Je voudrais remuer devant moi une paille , elle bc branle , ni ne s'ébranle en aucune sorte»

(359) Je veux remuer ma main, mon bras, ma tète, les autres parties plus pesantes , qu'à peine pourrai- je porter si elles étaient détachées : toute la masse du corps et les mouvemens que je commande , se font comme par eux-mêmes, sans que je connaisse aucian des ressorts de cette admirable machine ; je sais seulement que je veux me remuer de cette façon ou d'une autre; tout suit naturellement. J'articule cent et cent paroles entendues et non entendues , et je fais autant de mouvemens connus et inconnus des lèvres, de la langue , du gosier , de la poitrine , de la tête. Je baisse , Je lève , je tourne , je roule les yeux ; j'en dilate , j'en rétrécis la prunelle , selon que je veux regarder de près ou de loin ; et sans même que je connaisse ce mouvement, il se fait, dès que je veux regarder , ou négligemment et comme superficiellement, ou bien déterminément, attentivement ou fixement, quelque objet.

« Qui a donné cet empire à ma volonté, et comment puis-je mouvoir également ce que je connais et ce que je ne connais pas? Je respire sans y penser et en dormant, et quand je yeux, ou je suspens, ou je hâte la respira-

( S6o ) tîon , qui naturellement va toute seule ; elle va aussi à ma volonté , et encore que je ne connaisse ni la dilatation , ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai ; je les ouvre , je les resserre, j'attire, je repousse l'air avec une égale facilité. Pour parler d'un ton plus aigu, ou plus gros, ou plus haut ou plus bas , je dilate encore ou jç resserre une autre partie dans le gosier, qu'on appelle trachée-artère, quoique je ne sache même pas si j'en ai une : il suffit que je veuille parler ou haut ou bas , afin que tout se fasse comme de soi-même : en un moment, je fais articulément et distinctement mille mouvemens, dont je n'ai nulle connaissance distincte,ni même confuse le plus souvent , puisque je ne sais pas si je les fais ou s'il faut les faire ; mais, ô Dieu! vous le savez, et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul; et tout cela est l'effet du secret concert que vous avez mis entre nos volontés et les mouvemens de nos corps , et vous avez établi ce concert inviolable quand vous avez mis l'âme dans le corps pour le régir.

« Elle y est donc non point comme dans un vaisseau qui la contient , ni comme dans une maison où elle loge , ni comme dans un lieu

(36i ) qu'elle occupe ; elle y est par son empire , pat sa présidence, pour ainsi parler, par son action. »

Une puissance irrésistible ne nous entraîne en aucune occasion vers le mal : nous avons notre volonté; c'est un agent plus fort que nos sens, et qui ne devient leur esclave qu'autant que nous le permettons par un coupable oubli de notre devoir.

« Vouloir , dit le même orateur sacré , est une action par laquelle nous poursuivons le bien et fuyons le mal , et choisissons les moyens pour parvenir à l'un et éviter l'autre.

« Par exemple, nous désirons la santé et fuyons la maladie , et pour cela nous choisissons les remèdes propres, et nous nous faisons saigner, ou nous nous abstenons des choses nuisibles, quelqu'agréables qu'elles soient, et ainsi du reste. Nous voulons être sages, et nous choisissons pour cela , ou de lire ou de converser, ou d'étudier ou de méditer en nousmêmes, ou enfin quelques autres choses utiles pour cette fin.

« Ce qui est désiré pour l'amour de soimême , et à cause de sa propre bonté , s 'appelle fin; par exemple, la santé de l'àme et

( 562 ) du corps , et ce qui sert pour y arriver s'appelle moyen ; par exemple . se faire instruire et prendre une médecine.

« Nous sommes déterminés par notre nature à vouloir le bien en général ; mais nous avons la liberté de notre choix à l'égard de tous les biens particuliers. Par exemple, tous les hommes veulent être heureux, et c'est le bien général que la nature demande; mais les uns mettent leur bonheur dans une chose, les autres dans une autre ; les uns dans la retraite, les autres dans la vie commune; les vins dans les plaisirs et les richesses , les autres dans la vertu.

« C'est, à l'égard de ces biens particuliers, que nous avons la liberté de choisir , et c'est ce qui s'appelle le franc arbitre, ou le libre arbitre.

« Avoir son franc arbitre , c'est pouvoir choisir une certaine chose plutôt qu'une autre : exercer son franc arbitre , c'est la choisir en effet.

« Ainsi , le libre arbitre est la puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose; par exemple, je puis parler ou ne parler pas, remuer ma main ou ne la remuer

( 563 ) jias, la remuer d'un côté plutôt que d'un autre.

« C'est par là que j'ai mon franc arbitre, et je l'exerce quand je prends parti entre les choses que Dieu a mises à mon pouvoir.

« Avant de prendre son parti, on raisonne en soi-même sur ce qu'on a à faire ; c'est à-dire qu'on délibère, et qui délibère sent que c'est à lui à choisir.

« Ainsi, un homme qui n'a pas l'esprit gâté, n'a pas besoin qu'on lui prouve son franc ar-* bitre , car il le sent; et il ne sent pas plus clairement qu'il voit, ou qu'il reçoit les sons, oft qu'il raisonne, ou qu'il se sent capable de délibérer et de choisir.

« De ce que nous avons notre libre arbitre pour faire ou ne pas faire quelque chose , il arrive que , selon que nous faisons bien ou mal, nous sommes dignes de blâme ou de louange , de récompense ou de châtiment.

« On ne blâme ni on ne châtie un enfant d'être boiteux ou laid; mais on le blâme et on le châtie d'être opiniâtre , parce que l'un dépend de sa volonté, et que l'autre n'en dépend pas. »

V Avarice* Si vous aimez beaucoup , dit

(364) Saint François de Sales, les biens que vous avez 5 si vous en êtes tout occupé , si vous sentez une crainte vive et inquiète de les perdre, le feu de l'avarice n'est point éteint en vous; car il n'est pas possible de se plaire beaucoup à une chose, qu'on n'y ait un grand attachement. S'il vous arrive de perdre une partie de ces biens , et que vous en ressentiez une grande affliction , vous y étiez aussi fort attaché : rien ne marque mieux 4'attachement qu'on avait à ce qu'on a perdu , que l'affliction de sa perte, Si vous désirez même ardemment les biens que vous n'avez pas , croyez que véritablement vous êtes avare , quoique vous disiez que vous ne voulez pas les avoir injustement. Je ne sais si c'est un désir bien juste que celui d'avoir, par des voies même bien justes, ce qu'un autre possède : car il semble que nous voulions nous accommoder aux dépens d' autrui. Attendez donc à désirer le bien du prochain , qu'il désire de s'en défaire , et alors son désir rendra le vôtre juste et légitime.

« Résistez à l'envie si naturelle qu'on a d'augmenter ses possessions , d'arrondir ses héritages et de les agrandir. C'est une soif qui

( 565 ) augmente à mesure qu'on veut la satisfaire* On trouve toujours quelques nouvelles convenances à se procurer ? et l'on meurt avant de les avoir toutes. Il n'est point de plus incommode ni de plus dangereux voisin que celui qui ne pense qu'à s'agrandir.

« Ce n'est pas qu'il faille négliger ses intérêts temporels. On peut travailler à faire valoir , à augmenter son bien , pourvu que ce soit toujours selon les lois de la justice , et sans ces soins, ces inquiétudes, ces empressemens qui décèlent la passion, et ne rendent pas assez scrupuleux sur le choix des moyens.

« Ayez même plus d'application à tenir vos biens en valeur que n'en ont les mondains; car, dites -moi, les jardiniers des grands princes n'ont-ils pas plus de soin et de diligence à cultiver et embellir les jardins qui leur sont confiés, que s'ils leur appartenaient en propre ? Pourquoi cela? C^est sans doute parce qu'ils considèrent ces jardins comme les jardins de leur prince, à qui ils veulent plaire par cette attention. De même les biens que nous avons ne sont pas à nous. Dieu nous les a donnés à cultiver, et c'est lui rendre un service agréable que d'en avoir un grand soin»

( 366 ) Mais comme l'amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, le soin qu'ilexîge doit être accompagné de douceur, de tranquillité et de paix. Que le vôtre soit donc tel pour la conservation de vos biens , pour leur augmentation même , lorsqu'une juste occasion s'en présentera, et autant que votre condition le demande.

« Mais prenez garde que la cupidité ne vous trompe. Pour éviter cette surprise, et le danger qu'il y a que ce soin légitime ne devienne une vraie avarice, il faut pratiquer souvent une sorte de pauvreté réelle et effective au milieu des richesses même.

« Défaites -vous donc de temps en temps d'une partie de vos biens en faveur des pauvres. Il est vrai que Dieu vous le rendra, nonseulement dans l'autre vie, mais souvent dans celle-ci même, puisqu'il n'y a rien qui fasse plus prospérer que l'aumône.

« Aimez les pauvres et la pauvreté ; prenez plaisir à vous trouver avec eux , à les visiter , à les laisser approcher de vous

« Quand vous ferez une perte, grande ou petite , par quelqu'un de ces acciclens dont

(S67) noire vie est si souvent mêlée , recevez avec patience, et d'un esprit tranquille, cette diminution de vos biens. Lorsque nous ne tenonsànos biens que par le soin que Dieu veut que nous en ayons, et non par le cœur , si nous venons à les perdre, nous ne perdons pour cela ni la paix de l'ànie , ni la tranquillité» .

Des Jouissances des sens. « Représentezvous , dit Bossuet , un homme né dans les richesses, mais qui les a dissipées par ses profusions : il ne peut souffrir sa pauvreté ; ces murailles nues , cette table dégarnie , cette maison presque abandonnée , et où l'on ne voit plus cette foule de domestiques , lui font peur : il emprunte de tous côtés pour se cacher à luimême sa misère ; il remplit par ce moyen , en quelque façon , le vide de sa maison , et soutient l'éelat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux , qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace son repos et sa liberté ! Ainsi, l'âme raisonnable , née riche par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée soi-même ; réduite à ce fonds , et stérile et étroit , tâche de dissiper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines,

( 568 ) en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.

« Elle commence par son corps et par ses sens , parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche : ce corps qui lui est uni si étroitement , mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devientle plus cher objet de ses complaisances; elle tourne tous ses soins de son côté ; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter ; elle se mire , pour ainsi parler, et se considère dans ce corps ; elle croit voir dans la douceur de ces regards et de ce visage , la douceur d'une humeur paisible; dans la délicatesse de ses traits, la délicatesse de i'esprit ; dans ce port et cette mine relevée , la grandeur et la noblesse du courage : faible et trompeuse image sans doute ! Mais enfin la vanité s'en repaît. À quoi es-tu réduite , âme raisonnable , toi qui étais née pour l'éternité et pour un objet immortel? Tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche , d'une vapeur que le vent emporte ; en un mot, d'un corps qui , par la mortalité , est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit.

« Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que les sens lui offrent ; au con-

(569) traire , elle s'appauvrit dans cette recherche , puisqu'en poursuivant le plaisir elle perd la raison ; c'est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre , qui nous saisit indépendamment d'elle , et nous entraîne malgré ses lois : elle n'est jamais si faible que lorsque le plaisir domine; et ce qui marque entre l'un et l'autre une opposition éternelle , est que pendant qu'elle demande une chose , le plaisir en exige une autre : ainsi l'âme , devenue captive du plaisir, devient en même temps ennemie de la raison; voilà où elle est tombée quand elle a voulu emprunter des sens. Mais ce n'est pas encore là la fin de ses maux; car ces sens dont elle emprunte , empruntent eux-mêmes de tous côtés ; ils tirent tout de leurs objets , et engagent par conséquent à tous ces objets extérieurs, l'âme qui , espérant en ses sens ? ne peut plus rien avoir que par eux.

« Je ne veux point ici parler de tous les sens pour vous faire avouer leur indigence : considérez seulement la vue ; à combien d'objets extérieurs elle nous attache ! Tout ce qui brille , tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui paraît grand et magnifique , devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité* Le Saint-

( 3?e ) Esprit nous en avait bien avertis lorsqu'il avait dit cette parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux , vous souillant et vous corrompant ; disons le mot du Saint-Esprit , nous préstituant nous-mêmes à tous les objets qui se présentent , nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande; nous nous engageons de toutes parts ; nous qui n'avions besoin que de Dieu , nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente , avec ses appartemens qu'il rehausse , avec son domaine qu'il étend : cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup quand elle s'est chargée d'or , de pierreries et de mille autres vains ornemens ; toute la nature s'épuise pour la parer, tous les arts suent , toute l'industrie se consomme. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare ; notre vanité se repaît de cette fausse abondance ; et par-là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice , triste et sombre passion , autant qu'elle est cruelle et insatiable. C'est elle, dit Saint-Augustin, qui , trouvant l'âme pauvre et vide au-dedans, la pousse au-dehors, la partage en mille soucis, et la consume par

(3?i ) des efforts et laborieux et vains. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne se suit pas; on veut faire de grands mouvemens, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne le peut; son argent qu'elle appelle son bien a est audehors, et c'est le dedans qui est vide et pauvre ; elle se tourmente de voir son bien si détaché d'elle-même, si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d'autrui : cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. « L'avarice , dit Saint-Paul , est la racine de tous les maux. » En effet, les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'on désire; par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs , le volupteux de plaisirs , chacun enfin de ce qu'il demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir, dans l'argent , le moyen de les satisfaire : il ne faut pas s'étonner si la passion des richesses est si violente , puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres » .

Usage qu'un philosophe se serait proposi de faire des richesses, « Si j'étais riche , dît J.-J. Rousseau; je voudrais dam le service de

ma table , imiter la variété des saisons, et tirer de chacune toutes ses délices , sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine et non du goût à troubler ainsi l'ordre de la nature , à lui arracher des productions involontaires qu'elle donne à regret dans sa malédiction , et qui, n'ayant ni qualité ni saveur, ne peuvent ni nourrir l'estomac , ni flatter le palais. Rien ne coûte plus cher et n'est plus insipide que les primeurs. Ce n'est qu'à grands frais que le riche avec ses fourneaux et ses serres-chaudes , vient à bout de n'avoir sur sa table , toute l'année , que de mauvais légumes et de mauvais fruits»

« Si j'étais riche, je serais le même dans la vie privée, et dans le commerce du monde. Je voudrais que ma fortune ne fît jamais sentir aux autres leur distance et leur inégalité. Le clinquant de la pafure est incommode à mille égards. Pour garder parmi les hommes toute la liberté possible , je voudrais être mis de manière que dans tous les rangs je parusse à ma place » et qu'on ne me distinguât dans aucun.

« Si mon opulence m'avait laissé quelque humanité , j'étendrais au loin mes services et

(373) mes bienfaits ; mais je voudrais avoir autour de moi une société et non une cour, des amis et non des protégés; je ne serais point le patron de mes convives , je serais leur hôte. L'indépendance et l'égalité laisseraient à mes liaisons toute la candeur et la bienveillance : le plaisir et l'amitié feraient seuls la loi. Je ne voudrais jamais que leur charme fût empoisonné par l'intérêt.

«Si j'étais riche, je n'emploierais pas mes trésors à me procurer des plaisirs aussi honteux que criminels. Pourquoi cette barbare avidité de corrompre l'innocence ?

« Si j'étais riche , je ne voudrais point avoir un palais pour demeure; car dans ce palais je n'habiterais qu'une chambre. D'ailleurs , que me sert un logement vaste , ayant si peu de quoi le peupler, et moins de quoi le remplir ? Mes meubles seraient simples comme mes goûts ; je n'aurais ni galerie de tableaux ni bibliothèque, surtout si j'aimais la lecture , et que je me connusse en tableaux. Je saurais alors que telles collections ne sont jamais complètes , et que le défaut de ce qui leur manque donne plus de chagrin que de n'avoir rien. En ceci l'abondance fait la misère ; il n'y a pas

( 3;4 ) un faiseur de collections qui ne l'ait éprouvé,

« Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne 5 et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien om< bragée, j'aurais une petite maison champêtre. J'aurais un potager pour jardin , et pour parc un joli verger. Les fruits , à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier; et mon avare magnificence n'étalerait point aux* yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher.

« Là ? je rassemblerais une société d'amis plus choisie que nombreuse : le seul lien de cette société serait l'attachement mutuel , la conformité des goûts , la convenance des caractères. L'exercice et la vie active aiguiseraient notre appétit ., et apprêteraient nos festins* La giu é et les travaux rustiques sont les premiers cuisiniers du monde : et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Les mets seraient servis sans ordre , l'appétit dispenserait des façons. Point d'importuns laquais, épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens 9 comptant nos morceaux d'un œil avide, s'a-

(375) musant à nous faire attendre à boire , et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets , pour être nos maîtres.

« Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables ; voilà dans quel esprit Ton jouit : tout le reste n'est qu'illusion , chimères, sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles , quelque riche qu'il puisse être , mangera son or en fumée , et ne connaîtra jamais le prix de la vie.

« On m'objectera , sans doute , que de tels amusemens sont à la portée de tous les hommes , et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter. C'est précisément à quoi j'en voulais venir. On a du plaisir, quand on en veut avoir : c'est l'opinion seule qui rend tout difficile , qui chasse le bonheur devant nous ; et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de leparaître. L'homme modéré et vraiment philosophe, n'a que faire de richesses, il lui suffit d'être libre et maître de soi ; quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s'il arrache de son cœur les biens de ^'opinion, est assez riche. Gens à coffre-fort, cherchez donc quelque autre emploi de votre

- (576) opulence; car pour le vrai bonheur, elle n'est bonne à rien.

Les danses et les iïals. « Les danses et les bals , dit Saint-François-de-Sales , sont des choses indifférentes de leur nature ; mais de la manière dont cet exercice se fait ordinairement , il est fort déterminé du côté du mal, et par conséquent plein de danger et de péril; il se fait la nuit et dans les ténèbres, parmi lesquelles il est très -facile de faire glisser beaucoup de choses vicieuses dans un divertissement qui , de soi-même, est si susceptible de mal. Chacun porte au bal la vanité et le désir de plaire à l'envi ; et cette inclination dispose si naturellement aux amours dangereuses et blâmables , qu'elles y prennent aisément naissance.

« Je vous dis des danses ce que certains médecins disent des champignons ; les meilleurs n'en valent rien , disent-ils, et je vous dis que les meilleurs bals ne sont guère bons. S'il faut manger des champignons, prenez garde qu'ils soient bien apprêtés : mangez-en peu , et peu souvent, disent les médecins; car quelque bien apprêtés qu'ils soient, leur quantité

( ^77 ) est un poison. De même , si par quelque retscontre dont vous ne puissiez bien vous dégager , il faut aller au bal , que votre danse soit bien apprêtée 9 c'est-à-dire accompagnée de modestie , de dignité et de bonne intention. Dansez peu , et peu souvent , car sans cela vous vous mettrez en danger de vous y affectionner.

« D'ailleurs l'appareil de ces assemblées , le tumulte , l'enjouement , l'air de liberté qui y règne, agitent l'imagination et ouvrent le cœur au plaisir ; il ne faut qu'une parole libre 9 une cajolerie, un regard, pour souiller l'âme, qui dans ces occasions , est toute disposée à en recevoir les funestes impressions : c'est pourquoi il faut en user avec une grande prudence» ►

Au reste, pour danser comme pour jouer licitement, il faut que ce soit par récréation, et non par affection, pour peu de temps , et non jusqu'à se fatiguer, rarement et non par occupation. Mais en quelle occasion peut-on jouer ou danser ? On peut sans doute danser et jouer quand, pour condescendre et complaire à une compagnie honnête avec laquelle on se trouve , la politesse et la bienséance le conseillent

( M ) « C'est là, dit un auteur moraliste en parlant

des danses, que se commencent et se nouent ces intrigues funestes qui jettent tant de jeunes gens dans le précipice du crime et du déshonneur; c'est là que se forment les projets de tant d'actions honteuses, que naissent ces amitiés secrètes , souvent terminées pa la perte de l'innocence et par des mariages malheureux Il faudrait au moins que les pères et

les mères y assistassent, pour veiller sur leurs enfans,pour être témoins de leur décence; il faudrait encore qu'une personne respectable par son âge , ou par son rang , ne dédaignât pas d'y présider , afin d'imposer , par sa présence, aux acteurs trop enclins à s'échapper, une gravité convenable et une joie modeste, dont il g n'oseraient sortir un instant. »

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