CHAPITRE LU , ET DERNIER
L'amour de la patrie est un devoir commun à tous les états*
Aucun état , aucune condition , n'est méprisable ; tous , sous un rapport quelconque ,
(%9) concournet au bien de la société , à l'ordre
qui y règne ; mais chaque individu peut devenir un fléau pour cette même société : c'est lorsqu'il se retranche , lorsqu'il s'isole dans le poste qu'il occupe , et que de là , il ne cherche point à servir l'intérêt général , autant que ses moyens le lui permettent. Le sentiment qui nous porte à aimer le sol sur lequel nous avons pris naissance , à aider, à secourir chacun de ceux qui, comme nous , y sont nés, à supporter leurs injustices , à les défendre après qu'ils nous ont abandonnés , persécutés même , est ce qu'on nomme amour de la patrie. L'amour de la patrie est de même nature que l'amour filial ; il ne connaît point de bornes., n'admet pas de restrictions , et ne doit s'éteindre chez nous qu'avec le souffle qni nous anime. L'enfant baise la main de l'auteur de ses jours à l'instant même où elle vient de s'appesantir sur lui ; de même le bon citoyen ne se croit jamais en droit de chercher à se venger de sa patrie , et il s'occupe de l'idée de la sauver , de la rendre heureuse , au moment où elle le frappe d'une condamnation injuste, d'une proscription illégale et non méritée. Camille quitta le lieu de son exil pour voler au
( 58o ) Secours de sa patrie , aussitôt qu'il la sut près de succomber sous les efforts de l'ennemi , et, malgré la rigueur des circonstances, il ne voulut cependant prendre le commandement de l'armée, qu'après que le corps de magistrature dans lequel résidait la puissance publique l'y eut autorisé par un décret formel. Rome n'existe plus, lui criait-on pour l'affranchir de ce scrupule , l'ennemi en est maître. — Oui, répondit-il, mais le Capitule est e?icoredei?out, et le Sénat y siège.
Phocion, illustre général athénien, ne put échapper aux traits de la calomnie; il fut accusé d'avoir eu des intelligences avec l'ennemi, et condamné à mort. Il marcha vers le lieu du supplice avec le même visage et la même grandeur d'âme que lorsqu'ayant été choisi pour commander les armées , le peuple en foule raccompagna chez lui. Un de ses amis étant venu lui dire , les larmes aux yeux , ô mon cher Phocion , que vous souffrez là un traitement injuste ! Oui , lui répondit-il , mais je m'y attendais ; c'est te sort qu'ont essuyé les plus illustres citoyens d'Athènes , et mon devoir m'ordonnait cependant de m'il lustrer en servant mapatrie* Ses ennemis, dans
(3Ôi ) !a marche , l'accablaient d'insultes et d'outrages : un d'eux eut même la cruauté de lui cracher au visage. Phocion , se tournant tranquillement vers les magistrats , se contenta de dire avec douceur : Quelqu'un ne peut-il pas empêcher cet insoient de commettre des actions si indignes ? L'un de ses amis lui demanda s'il n'avait aucun ordre à laisser pour son fils. Oui , certes , dit-il , c'est de ne se souvenir jamais de l'injustice que les Athéniens commettent à mon égard.
Un officier romain ayant été dangereusement blessé et fait prisonnier , fut amené à Mithridate. Ce prince lui demanda si, en lui sauvant la vie , il pourrait compter l'avoir pour ami. Oui , répondit le prisonnier, si vous faites la paix avec tes Romains; sinon, je n'ai pas même à délibérer. Ceux qui étaient présens , irrités de cette réponse , excitaient Mithridate à le faire mourir; mais le roi re-« jeta ce lâche conseil , en leur disant : Respectez ta vertu malheureuse.
Ce Phocion , que nous avons vu tout-à- Theure faire une fin si belle et si bien faite pour montrer jusqu'où doit aller l'amour de îa patrie , avait toujours 5 avec soin ? gardé ss
vertu des pièges que pouvait lui tendre la corruption. A une certaine époque , il avait dissuadé Alexandre de faire la guerre aux Grecs , parce que c'était sa patrie, et lui avait conseillé , sous l'apparence de ses intérêts , de tourner plutôt ses armes contre les Perses. Cette dernière guerre réussit au roi de Macédoine; il lui envoya alors un présent de cent talens. Phocion demanda à ceux qui les lui apportaient, pourquoi Alexandre le choisissait lui seul parmi tant d'Athéniens, pour lui faire une si grande libéralité. C'est, répondirentils , un gage de son estime , et parce qu'il vous juge, avec raison, le plus vertueux des Athéniens. Qu'il me laisse donc 9 reprit-il , être vertueux et mériter son estime. Cependant les députés entrèrent avec lui dans son logis ; n'y voyant de tous côtés que des meubles de vil prix, et sa femme qui pilait au mortier, ils le pressèrent encore davantage; mais il persévéra toujours à refuser le présent , et celui qui sut s'en priver avec tant de gloire, fut jugé plus riche que celui qui l'offrit. Alexandre lui écrivit qu'il ne mettait point au nombre de ses amis ceux qui ne voulaient rien recevoir de lui. Eh bien, dit-il, je veux recevoir quel-
( 585 ) que chose d* Alexandre; et il lui demanda la liberté de quatre de ses compatriotes , prisonniers des Macédoniens.
Philippe , père d'Alexandre , avait déjà vu Phocion montrer cette même grandeur d'âme . Ce prince , lui ayant fait offrir de grosses sommes d'argent, l'Athénien les refusa, et comme les députés lui représentaient que , s'il n'en voulait point pour lui , il devait du moins les accepter pour ses enfans : Si mes enfans sont sages , répondit-il, ils auront assez de ce qui me suffit à moi-înême, et s'ils ne le sont pas, ils en auront trop.
Aristide , après avoir commandé les armées et administré les finances des Athéniens , demeura tellement pauvre, tant il avait été fidèle et désintéressé, que la république fit les frais de ses funérailles, dota ses filles et se chargea de nourrir son fils. Ce grand homme avait aussi eu à souffrir de l'injustice de ses concitoyens; il avait été banni quelque temps. Tout le monde admira la grandeur et la résignation qu'il fit paraître dans cette triste circonstance. La coutume était d'écrire sur une coquille le nom de celui contre lequel on donnait sa voix dansun jugement du peuple : lorsqu'il fut question de
(584) prononcer sur le sort d'Aristide , un homme de la campagne , qui ne savait point écrire et qui ne connaissait pas l'illustre accusé , vint le prier de tracer sur sa coquille le nom d'Aristide. Que vous a fait cet homme ? lui dit le sage. Je suis las de l'entendre appeler le juste , répondit le paysan : Aristide ne répliqua pas, et écrivit son nom sur la coquille.
Ce n'est cependant point un crime dese défendre de l'injustice, et l'homme qui a rendu des services à sa patrie doit, lorsqu'il est accusé injustement , rappeler fièrement ces services, et en faire comme un rempart à sa personne , qui ne peut être condamnée sans que ce triomphe des méchans ne porte un coup funeste aux intérêts de l'Etat.
Epaminondas et Pélopidas , généraux thébains , ayant , pour achever de vaincre , retenu le commandement plus Ion g- temps qu'ils ne le devaient, furent cités devant le peuple. Le courage intrépide qui signalait Pélopidas dans les combats, l'abandonna devant le tribunal ; il se défendit en homme qui craint la mort et qui demande grâce. Epaminondas, le plus modeste des hommes en toute autre occasion, 4ans celle-ci dédaigna de se justifierai! fit son
( 3S5 ) propre éloge ; il raconta ce qu'il avait fait, exposa ses succès , ses triomphes , étala tous les détails brillans de la campagne qu'il venait de terminer. Vous désavouez ces succès, ajouta-t-il, vous désapprouvez qu'on nous les ait procurés s eh bien ! je les prends pour mon compte, etj9 en réctamela gloire. Condamnez le général qui vous a trop servis, mais que le jugement fasse mention de mes crimes. Qu'il soit dit que je péris pour avoir ravagé ta Laconie , fait trembler Sparte pour ses onurs, mis en liberté ta Messénie et l'Arcadie entière, et donné à ma patrie, malgré elle, V empire de la Grèce. Pélopidas fut absous comme un accusé ordinaire : Epaminondas fut ramené chez lui en triomphe au bruit des applaudissemens et des acclamations.
Les temps modernes ont aussi eu leurs traits de dévouement à la patrie. Lors du siège de Calais par Edouard III, roi d'Angleterre, les hahitans, réduits h la dernière extrémité, demandèrent à capituler. Le roi déclara qu'il ne les recevrait à composition, qu'autant qu'ils lui livreraient six de leurs principaux citoyens la corde au cou , et prêts à subir tel châtiment qu'il lui plairait de leur infliger : on se disputa.
( 3S6 ) dans Calais l'honneur de ce glorieux sacrifice, et au lieu de six victimes , on en aurait trouvé cent.
Le plus beau trait d'amour de la patrie que rapporte notre histoire , si féconde en récits de ce genre , se trouve dans la personne de Jeanne d'Arc, si connue sous le nom de laPucelle d'Orléans. Abandonnée par celui qu'elle avait , en quelque sorte , replacé sur le trône , elle était à la merci des Anglais. Déjà sur le bûcher qui devait être son tombeau > elle voyait les apprêts de son supplice avec une mâle constance 3 et dédaignait de répondre aux invectives qu'on lui prodiguait de toutes parts. Celui qui lui avait lu son arrêt, se répand en injures contre le roi de France : aussitôt Jeanne d'Are élève la voix, et, oubliant le sort cruel auquel on l'avait condamnée, défend son pays dans la personne du prince qui le gouverne.
Ce n'est pas seulement à ceux que leur situation met dans une glorieuse évidence , qu'il est donné de servir la patrie ; on trouve des occasions d'exercer son patriotisme dans les états les moins relevés , dans les conditions les plus humbles. Le marchand prouve son amour pour la patrie 3 en se conformant fidè-
(3S7 ) lement aux lois , en payant avec exactitude les taxes imposées sur ses marchandises, en ne gardant jamais chez lui que les objets qu'il lui est permis d'y avoir; en ne se prêtant pas à la contrebande > et en cherchant sans cesse ies'Tmoyens de donner aux fabriques de son pays , l'avantage sur les fabriques étrangères. Enfin , tout homme prouve qu'il aime sa patrie , en élevant ses enfans dans les principes de la vertu et de l'honneur; car faire de ses enfans des hommes vertueux , c'est en faire de bons citoyens.