CHAPITRE VII
Ne dites jamais de mal des absens.
Badinez prudemment les personnes présentes. Ne raillez pas d'une mœt ni ère offensante, et entendez la raillerie.
ombien de fois la conversation languissant dans la société , on la relève en médisant des absens , ou en les calomniant ! La calomnie est plus qu'un défaut ; on peut la considérer comme un véritable crime. Par les effets qu'elle produit 9 calomnier un homme et l'assassiner sont quelquefois même chose. Combien de pères de famille ont perdu leur état ? et sont allés mourir de faim et de douleur au fond de quelque retraite obscure , eux et leurs enlans, parce que la malignité des calomniateurs s'était exercée à leurs dépens ! La médisance a produit des malheurs aussi grands , et bien qu'elle ne soit qu'une révélation indis-
(63) Crète de la vérité , il faut également se l'interdire. Attaquer la réputation d'une personne absente est, en général, une lâcheté qui doit révolter tout homme juste et sensible. Le juge qui condamne un accusé sans l'entendre, n'est pas plus coupable que l'homme du monde qui se laisse prévenir contre un absent , par le mal qu'il en entend dire. Une suffit donc pas, mes enfans, que l'on s'abstienne de calomnier et de médire , il faut encore fermer l'oreille à la calomnie et à la médisance : prendre avec modération la défense des absens est une vertu que tous les honnêtes gens devraient pratiquer.
Une personne voulant dire à une autre quelque chose au désavantage d'un ami commun , celle-ci lui fit ce compliment qui la surprit , et qui ne lui plut guère \ Il y a déjà long -temps que je me suis mis en possession de n'entendre jamais parler mal de qui que ce soit. Si vous avez quelque chose de bon à me dire de la personne en question 9 je l' écouterai avec plaisir ; sinon je vous prie de me dispenser d'une audience qui me ferait peine.
M. de Chaufeuil de Grandpré se trouva un
(64) {our dans une maison respectable > où un lieutenant de roi d'une ville de province 5 homme caustique et fort médisant ^ parlait très-désavantageusement de son gouverneur avec qui il était brouillé ; Monsieur , lui dit M. de Grandpré , vous déchirez à tort une personne que j'estime, et à gui j'ai initie obligations : vous me faites l'honneur d'avoir quelque bonté pour moi ; si vous avez bien résolu do briller à ses dépens, vous m'obligerez beaucoup de ne pas m'en rendre témoin. Le lieutenant de roi ? confus et charmé de la manière honnête de M. de Grandpré , lui dit que puisque le gouverneur était de ses amis , il changerait de ton et d'entretien , et qu'il y avait tant de plaisir à être dans son amitié 5 qu'il le priait de lui accorder cette grâce. Je vous l'offre, lui répondit M. de Grandpré , mais à condition que les aêsens ne seront jamais déchirés en ma présence.
On doit toujours plaisanter de manière à n^offenser personne. La raillerie doit tomber sur dés défauts si légers > que celui aux dépens duquel on badine puisse être le premier à en rire. Une raillerie piquante nous fait quelquefois un cnnçmi mortel de l'homme qui était
(65) auparavant notre meilleur ami 9 et on a va souvent sur ce point la méchanceté , ou l'indiscrétion punie d'une manière bien terrible»
Un Anglais de beaucoup d'esprit, nommé Thomas Fuller , et de ces hommes qui aiment mieux perdre vingt amis qu'un- bonmof , avait fait quelque vers sur une femme grondeuse. Le docteur Cousins, son bienfaiteur, les ajant ouï réciter, lui en demanda une copie. Rien de plus juste , lui dit Fuller , puisque vous avez V original. Le decteur fut d'autantplus piqué de l'épigramme , que sa femme ne passait pas pour être douce : il cessa de protéger Fuller , et chercha même à lui nuire.
Philippe , roi de Macédoine, faisant ïe siège de Méthonte, un homme extrêmement adroit à tirer de l'arc vint s'offrir à lui. Ce prince lui répondit qu'il le prendrait à son service lorsqu'il ferait la guerre aux hirondelles. L'archer , piqué de cette raillerie, se jeta dans la ville assiégée , et tira une flèche portant cette devise : A l'œil droit de Philippe. Effectivement la flèche atteignit le roi de Macédoine à l'œil droit et le lui creva.
Guillaume -le- Conquérant , duc de Nor«
(66) mandie et roi d'Angleterre, était excessivement gros et replet. Quand donc accouchera-t-il? dit Philippe , roi de France , en plaisantant : il n'en fallut pas davantage pour allumer la guerre. Guillaume fit répondre à Philippe, que quand il serait accouche , il irait faire ses reiev ailles à Sainte-Geneviève avec dix mille lances* en guise de cierges; et l'effet suivit de près la menace : il entra dans le Vexin-Français , y commit d'horribles ravages, ? assiégea et prit la ville de Mantes qu'il réduisit en cendres, et dont il fit passer au fil de i'épée tous les habitans, On ne sait où se serait arrêtée sa vengeance, si la mort n'était venue le frapper.
Sans avoir des conséquences aussi funestes > un bon mot, ou une observation désagréable pour quelqu'un , peut attirer une répartie tout-à-fait chagrinante.
On admirait dans une compagnie l'esprit vif et le mérite prématuré du jeune Pic de la Mirandole. Un cardinal dit indiscrètement que plus les enfans avaient d'esprit dans leur première jeunesse, moins ils en avaient ordinairement dans un âge plus avancé. Si ce que vous dites est vrai* répartit aussitôt l'enfant >
il faut que votre éminence en ait eu beaucoup étant jeune.
Un seigneur de la cour de France , chevalier de l'ordre du roi , passait pour avoir peu d'esprit. Voyant un jour briller un gros diamant au doigt d'une dame qui n'était pas belle , et qui avait la main assez maigre et assez décharnée, il dit en riant, à un de ceux qui étaient avec lui, j'aimerais mieux la bague que la main ; et moi, répartit la dame qui l'avait entendu , j'aimerais mieux le licou que ta bête.
Un sot raillait un homme d'esprit sur la longueur de ses oreilles: Il est vrai , lui répondit la personne raillée , j'ai des oreilles trop grandes pour un homme ; mais convenez aussi que vous en avez de trop petites pour un âne*
Se montrant très-réservé sur l'usage et la manière de plaisanter les autres, il faut soimême savoir se prêter au badinage , et entendre la raillerie ; c'est de cette sorte qu'un homme d'esprit prouve qu'il a encore reçu de la nature un bon caractère. Bien prendre la raillerie est d'ailleurs posséder le secret de l'arrêter : le moyen qu'un méchant s'occupe
(63) long-temps à badiner une personne qui est la première à rire de ses défauts ou de ses difformités !
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