‹ Conseils d'un père à ses enfansChapitre 8 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Méprenez sans aigreur , et aimez à être j%epris quand vous avez tort.

Une personne privée se trouve rarement dans la position d'en reprendre une autre. On doit se tenir en garde contre le violent désir qu'on se sent quelquefois de relever une erreur avancée par quelqu'un de ceux avec lesquels on se rencontre : c'est humilier l'amour propre d'une personne, qui fort souvent le trouve très-mauvais. Il est cependant des occasions où l'on ne peut éviter de le faire : notre devoir est

(58} de rétablir la vérité , quand nous la voyons attaquée d'une manière injurieuse pour un absent ? ou préjudiciable à la société entière ; mais dans ce moment encore nous devons user de beaucoup de ménagement , et tâcher de ne point offenser celui que nous reprenons. Quant à ceux qui 5 se déclarant en société les apôtres sévères du bon goût et de la grammaire , arrêtent les convives sur chacun de leurs mots, et contestent avec acharnement leurs moindres propositions, il faut avec soin se garder de les imiter : ce sont des pédans que tout le monde déteste avec raison ? et que chacun se fait un plaisir de mortifier aussitôt que l'occasion s'en présente.

La pédanterie n'est rien moins qu'une marque certaine de science ; et les véritables savans sont ordinairement ceux qui aiment le moins à le paraître. Loin qu'ils cherchent à prouver leur supériorité sur les autres ? il faut trèssouvent les deviner , pour ne pas croire , à leur conduite ? qu'ils sont en génie et en mérite , les inférieurs de ceux au milieu desquels on les trouve.

Le célèbre Gassendi était en société l'homme le plus modeste de son temps. Il ne cherchait

point l'occasion d'y briller : lorsqu'on le priait de dire son avis sur une question , il s'excusait ; et quand il était obligé d'expliquer son sentiment , c'était toujours avec la sage retenue d'un homme qui paraît plutôt désirer de recevoir des lumières que d'en donner. Il était parti pour la Provence avec un conseiller qui ne le connaissait que de réputation . Lorsqu'ils furent arrivés à Grenoble, le conseiller rencontra dans la rue un de ses amis, qui, après les civilités ordinaires , lui dit qu'il allait rendre visite à un grand et célèbre philosophe , dont il venait d'apprendre l'arrivée , et qui s'appelait Gassendi. A ce nom , le conseiller pria son amt de souffrir qu'il l'accompagnât. J'en ai entendu parler avec tant d'éloges , ajouta-t-il , et ily a si long-temps que je désire le voir , que je ne laisserai pas échapper cette occasion ^ Combien il fut étonné quand il reconnut Gassendi dans l'homme simple et modeste avec lequel il avait voyagé jusque-là !

Si l'on doit se montrer très-peu porté à reprendre les autres, on ne doit pas se fâcher d'être repris par eux: il n'y a que les sots qui voient avec chagrin ceux qui les avertissent des erreurs qu'ils commettent , et l'homme

(6o) d'esprit $ quand il craint de se tromper ,- consulte de lui-même la personne qu'il croit, par sa science , en état de résoudre ses doutes. Henri IV ayant dit un cuiller d'argent, tous ses courtisans le regardèrent. Le prince consulta Malherbe , qui se trouvait là, et lui demanda si cuiller était masculin. Ce mot, répondit Malherbe , sera féminin jusqu'à ce que votre majesté ait fait un èdit qui ordonna sous peinejde ia vie, qu'il devienne masculin. Henri IV sourit et remercia le poète, sans s'offenser de la manière un peu brusque dont celui-ci avait répondu à sa question.

M. Helvétius , résolu de quitter la riche place de financier, se maria et se retira dans une de ses terres. îl y mena deux secrétaires, qui lui étaient inutiles depuis qu'il n'était plus fermier-général , mais à qui il était nécessaire. L'un d'eux, nommé Baudot, était d'un caractère chagrin , caustique et inquiet. Sous le prétexte qu'il avait vu M. Helvétius dans son enfance, il se permettait de le traiter toujours comme un précepteur brutal traite un enfant. Un des plaisirs de ce Baudot , qu'il ne faudrait pas, à coup sûr, se proposer pour exemple, était de discuter avec son maître la conduite ,

(6i ) l'esprit , le caractère de ce maître indulgent. La discussion ne finissait jamais que parla plus violente satire. M. Helvétius Fecoutait avec patience ; et quelquefois en le quittant , il disait à madame Helvétius; Mais est-il possible que j'aie tous les défauts et tous les torts qu'il me trouve? Non, sans doute ; mais enfin , j'en ai un peu : et qui m9 en parlerait, si je n'avais pas Baudot ?

Le dauphin , père de Louis XTI , encore jeune , était lié d'une étroite amitié avec Madame Henriette , sa sœur aînée ; elle avait su gagner toute sa confiance , pour le porter au bien et lui inspirer le goût de la vertu. Dans un de ces momens où ils s'ouvraient leurs cœurs avec un épanchement réciproque : Mon frère, ditla jeune princesse au dauphin , nous sommes environnés de flatteurs intéressés à nous déguiser la vérité ; notre intérêt pourtant est de la connaître : convenons d'une chose ; vous m' avertirez de mes défauts, et je vuos avertirai des vôtres. La proposition fut acceptée. Il était bien rare que le dauphin trouvât matière à sa censure dans la conduite de cette princesse, mais cette régularité même qu'il remarquait en elle le disposait de plus e$î

plus à la confiance , et ajoutait un nouveau poids aux avis qu'elle lui donnait.

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