FIN
imRE AlIMNIIQUE
A SOUÏ ÉPITEVR.
Monsieur,
Vous êtes trop bon catholique, tous savez trop bien votre catéchisme pour ignorer que je suis un esprit impur, chassé du ciel à perpétuité à cause de mes idées républicaines, ou plutôt à cause de cette velléité que j ai eue d'usurper le trône du roi légi<« time dû paradis.
Vous savez sans doute aussi que ^ moins heureux
que le Maître-d*École, Pique-Vînaigre et le Gros- Boiteux de M. Eugène Sue, je n^ai jamais pu rompre mon ban, quoi qu'en disent les prétres,et autres gens, sur le pouvoir que j*ai de tenter les fils d*Âdam, et surtout les filles d'Eve.
Vous devez dès lors comprendre combien je m'ennuie depuis tant de siècles dans mon enfer, où, toujours /agot 72072 a^ranchi , comme dirait Tillustre auteur des Mystères de Pairs , je n'ai autre cbose à faire qu'à me brûler la peau et à tourmenter les damnés ni plus ni mûinis que les gouvernements tourmentent les peuples, avec cette différence pourtant que je nourris et je loge les damnés pour les tourmenter, tandis que les gouvernements tourmentent les peuples pour les affamer : différence qui tient sans doute à ce que nous autres diables sommées des gens bien r^us et remplis de probité, tandis que les gouvernements de votre moncfe sont généralement composés de gens affiunés et qudque peu fripons.
Je vous dirai pourtant que je m^cnnuie un peu moins depuis que je me suis abonné au Constitu--
tîbmttf^-Yérop 9 ^ surtout depuU que }'ai lu les œuvres de M* Eugène Sue et de M. George Saud^ , les deux plus grands écrivains de la terre et deVenfer.«*f Le second, surtout, m'a paru grand philo* sopbe et hardi réformateur \ quant au premier, c^est un polyglotte très-distingué* Mais je me suis aperçu que depuis que j'ai permis à mes sujets la lecture de leurs chefs«d'œuvre , toute ma noblesse parle argot et joue de la savate, et pas une de mes diablesses ne veut plus se marier légitimement^ vous voyez que nous sommes en progrès»*..» Pourtant , mes académiciens poussent d'affreux hurlements et mes maîtres d'escrime meurent de faim*«>**« Puis,, toute la jeunesse infernale est bâtarde ! Mais n'im<portel voilà assea^ de temps que nous parlons français et qu'on se tue en gentilhomme ; et voilà assej^ long-temps aussi que les pauvres diablesses étaient obligées de mourir demoiselles^ si elles n'avaient assei de qwbus pour acheter un mari.
G>mme vous le voyez, la lecture des œuvres de M. Eugène Sué etde M* George Sand ont bouleversé tout ici Mais le plus grand mal n'est
pas là. Vous n^arez pas une idëe du souci que me donnent les Jésuites et autres gros bonnets du clergé
que nous avons ici Les uns crient au scandale
en lisant Lélia, les autres me demandent la tête de Fauteur ànJu^^ Errant^ d*autres, à la tête desquels est Dominique de Guzman, saint Pierre martyr et autres saints inquisiteurs, viennent chaque matin me prier de mettre en jugement Tauteur des Mystères de î Inquisition , et de faire assassiner Tannotateur des dits mystères..... Et en même temps^ tous mes diables dévorent ces livres, et moi aussi*. • et la littérature devient tellement à la mode chez nous , que nous aurions autant d'auteurs que de démons, si nous jouissions de la liberté dé la presse, (ut-ce avec les lois de septembre et la censure: théâtrale comme dans votre beau pays de France , où TOUS êtes libres de faire ce que vous voulez pourvu que vous ne fassiez rien.
Mais cela n^est pas tout, monsieur ; ce goût pour la littérature et cette fureur d'écrire se sont emparés de moi aussi ^ de moi, diable grave et pétri de raison ; de moi , président d'une académie littéraire et mem-
bre correspondant de toutes les sociétés saTanies du monde et autres lieux..... Je me dois pourtant la justice de déclarer ici que la manie d'écrire ne m'a pas aveuglé au point de me faire penser que je fusse capable de faire un journal et encore moins une gazette ; quoique plusieurs personnages, voulant me flatter sans doute, m'aient offert des fonds pour créer un recueil catholique y j'ai compris qu*un honnête diable ne devait jamais compromettre sa réputation et j'ai refusé net. Cependant^ cédant aux prières de mon fils Loyola, je me suis enfin décidé à écrire un livre, de ma compétence, un livre moral, utile surtout : ce livre, qui, j'ose le croire, est un petit chef-d'œuvre, est intitulé Conseils aux Je" suites *••: Cest la morale en action de la Compas gnie de Jésus. Je vous l'envoie par mon intime ami avec cette lettre que je vous prie de faire im* primer en guise de préface ( la lettre s'entend).
Veuillez aussi imprimer, publier et vendre mon livre, après toutefois que vous me l'aurez acheté et
payé car je ne suis pas en état de vous faire cré-
dit.ti.» ce qui ne m'empêchera pas de vous recevoir
•0 vieille oonnaissance, lor$qu'aprè;i une longue vie de bonheur sur la terre» il plaira à votre oonfesseur de vous melire en pension chez Vptre
Tout dévoué
Notez^ benêt, que si je n'ai pas envoyé mon manuscrit à Tédîteur de la Compagnie de Jésus , ce n*est pas que je vous sois plus attaché qu'à lui; c*est parce qu'en lui donnant mon manuscrit, il me l'eût payé en reliques ou en messes au rabais, tandis que vous me paierez en bons écus comptant; puis, l'éditeur de la Compagnie de Jésus m'aurait fait imprimer /arfre/ne/if, ce qui n'eût convenu ni à ma vanité ni au mérite de mon œuvre destinée à obtenir un immense succès*
(QDsraiit^s