Conseils du R. P. Olivaint
C'est à vous que j'écris, jeunes gens, parce que vous êtes courageux, que le Verbe de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu l'esprit du mal.
For ti ter vita txcedendo, adoUscentibus
exempîum forte relinquam, si promfto animo ac fortiter fro gravissimis ac sanctissimis legibus honesta morte perfangar. (Libr. II. Machab., vi, 28. )
En quittant généreusemen! la vie, je laisserai aux jeunes gens l'exemple du courage, si, d'un cœur ardent et fort, je souffre une mort glorieuse pour nos vénérables et très saintes Lois.
C'est a vous, mon cher ami, qui vous disposez à quitter le collège ou qui déjà vivez dans le monde , que j'offre et dédie ce livre. Vous y trouverez des conseils précis , pratiques, fermes et affectueux , qui vous apprendront a réprouver le mal et à choisir le bien (i).
Le P. Olivaint , qui vous les donne, fut avant tout, vous le savez, l'homme des jeunes gens. Il n ignorait pas leurs besoins , leurs dangers, leurs faiblesses ; il connaissait aussi la pente de leur cœur vers la générosité et vers le dévouement, et
(i) Isaïe, vu. 17.
c'était par les nobles sentiments , par les meilleurs côtés de leur nature, qu'il aimait a les prendre pour les pousser vers Dieu. La vivacité de son esprit les charmait, l'exemple de son énergie leur enseignait le grand art de vouloir. Rien de banal ni de vague dans sa direction, rien qui sentît le rigorisme ou la molle complaisance. Il exigeait que le bon sens s'unit a la foi , l effort a la prière , la bonne humeur au sacrifice, et c'est tout cela qu'il résumait en son mot d'ordre : Confiance et courage.
Il se plaisait h grouper autour de lui ses « chers jeunes gens, » à leur adresser des exhortations fortes et chaleureuses, que ses auditeurs n oubliaient plus, car tout saisissait en lui : l'expression du visage, le regard, le geste, et tout ce qu'il
disait jaillissait du cœur. Sur de sa parole abondante et facile, cependant il n improvisait pas : ce qu'il prêchait a ses enfants , il l'avait médité longuement et rapidement écrit.
Ce sont ces notes que j'ai recueillies pour vous, mon cher ami, dans les manuscrits du P. Olivaint ; vous les avez dans leur concision et leur simplicité. Ce n'est plus le tableau peint de vives couleurs; il vous reste le premier croquis et la vigoureuse esquisse du Maître. Les paroles de l' Apôtre « vous arriveront froides et décolorées; mais quand , au soir de l'automne , les feuilles tombent et gisent a terre , plus d'un regard et plus d'une main les cherchent encore, et le vent peut les emporter et en préparer une couche à quelque pauvre dont la
Providence se souvient du haut du ciel (i). »
Prenez donc, mon cher ami, et lisez sous le regard de Dieu ces mâles leçons ; elles ont pour objet* ce qu'il vous importe le plus de bien savoir : l'horreur du vice, l'application au travail, le mépris de la mollesse, le zèle des bonnes œuvres, et surtout l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère.
Ce sont les reliques d'un martyr :
chajue parcelle pieusement recueillie vous vaudra une grâce.
Ch. Clair, s. j.
(i) L.e P. Lacordaire, Préface aux Conférences de Notre-Dame.
B. P. OLIYAINT
L'AVENIR
L'avenir se dresse devant vous. Qu'en sera-t-il de votre jeunesse , de votre vie , de votre éternité? A ces questions, les plus légers eux-mêmes se prennent à réfléchir.
L'avenir ! Vous devez en avoir la prévoyance et vous initier à cette haute sagesse louée dans la sainte Ecriture par cette surprenante parole : « Mieux vaut un enfant pauvre, mais prudent, qu'un
L AV ENIR
roi déjà vieillard, assez insensé pour ne pas prévoir l'avenir :
Melior est puer pauper et sapiens rege sene et stulto gui nescit providere in poste ru m (i). •>•>
Qu'il est grand le nombre des jeunes gens qui ne pensent point à l'avenir! En vain la religion leur prêche la fin dernière de l'homme, en vain leurs parents parlent d'une carrière à choisir.
Leur insouciance ne se fixe à rien et ne se préoccupe pas plus de l'avenir que l'oiseau qui vole de branche en branche et vit au jour le jour.
Fâcheuse disposition d'esprit , qui produit les effets les plus déplorables. Le présent est perdu : point d'études sérieuses; point d'efforts vers la vraie piété et la vertu solide; point de caractère.
(i) VEcclésiaste, iv, i3.
L'AVE NI R
Par suite, l'avenir, à son tour, est compromis; l'éternité elle-même ne le sera-t-elle pas?
Ne dites plus : J'ai bien le temps d'y penser.
— Non, vous ri avez pas le temps, il ne vous appartient pas ; l'avenir n'est pas à vous; car la veille est le tyran du lendemain. On ne refait pas sa vie ; l'avenir dépend des années où vous êtes, et c'est pour faire votre avenir que le présent vous est donné. Pensez donc à l'avenir.
Mais n'y pensez pas trop : c'est un autre excès où l'on tombe aisément à votre âge. Voyez ce jeune homme de dix-huit ou vingt ans; que fait-il? Il rêve, il rêve de l'avenir. Est-ce un ambitieux ?
Non ; l'ambitieux d'ordinaire travaille plus qu'il ne rêve. Ce jeune homme, lui, songe aux plaisirs qu'il se promet. Que de châteaux
L AVENIR
en Espagne il bâtit ! Dans quel monde chimérique il habite!... Ivresse funeste! Le présent est sacrifié à des fantômes. On se dégoûte du travail ; tout ce qui gêne est en horreur. La foi va s'affaiblissant, l'intelligence s'obscurcit, la volonté s'énerve. Et l'avenir est sacrifié lui-même, l'avenir réel, à cet avenir imaginaire. De quoi ce jeune homme sera-t-il capable ? Quels services pourra-t-il rendre à l'Eglise, à son pays? Il continuera de rêver toujours ; il ira de déception en déception et, pour avoir trop pensé à l'avenir, il ne se trouvera pas plus avancé que ceux qui n'y pensent pas.
Voulez-vous éviter ce double écueil? Mettez en pratique cette sainte parole : « Dum tempas habemus, operemur bonum : Pendant que nous avons le temps,
L AVENIR 15
faisons le bien (1). » Vous ignorez même s'il y a un avenir pour vous, si la mort n'est pas proche !... Ne vous laissez pas prendre au dépourvu; sauvez l'avenir éternel.
Peut-être ne savez -vous pas encore quelle carrière vous devez parcourir, quels desseins Dieu a sur vous : tenez-vous prêt à tout :
operemur ! Travaillez pour acquérir la science ; travaillez pour acquérir la vertu. Employez le temps présent, l'œil fixé sur l'éternité, et répétez à chaque instant avec saint Louis de Gonzague : Ouid hœc ad œternitatem ?
Comment, direz -vous, porter ses regards si haut et si loin ? — L'habitude en est douce et facile.
Pour l'acquérir peu à peu, en ménageant votre faiblesse, pro-
( i)Epitre de saint Paul aux Galates.
vr, 10.
i6 l'avenir
posez-vous d'abord une perspective plus rapprochée, la perspective d'une année, par exemple, ou même, si vous voulez, d'une semaine, d'un jour : à chaque jour suffit sa peine. A mesure que Dieu vous donne le- temps, faites le bien, sans jamais remettre à plus tard. Xe dites pas : J'en viendrai à faire ceci ou cela. Faites-le à l'heure même. Ne pas rejeter à demain ce qui est possible aujourd'hui , c'est une loi féconde ; l'œuvre bien commencée est à moitié faite :
Dimidium facti, qui bene cœpit, habet.
LA CARRIÈRE
L n'est pas pour vous de choix plus important. II s'agit, en effet, de connaître et d'embrasser l'état où Dieu, votre Seigneur et votre Père, a résolu de vous sauver.
Dans cette recherche il est plus d'une illusion à craindre.
« Mes parents ont des projets... » — Mais Dieu? « Dans telle position on est bien vu du monde, les hommes vous ont en grande estime. .. » — Mais Dieu ?
« Mon goût naturel m'y pousse.... »
— Mais Dieu ? « Je pourrai me sauver là.... » Soit; mais Dieu veut-il vous sauver là ? C'est toute la question.
18 LA CARRIÈRE
Xe vous dites pas non plus :
« J'attends et laisse aux événements, à la Providence d'en décider.... » Ou bien : « J'y songerai plus tard. » — Non, si votre choix n'est pas encore fait, il faut 5' réfléchir dès cette heure ; et puisque c'est votre affaire , vous devez .
tout en comptant sur le secours de la grâce, vous en occuper sérieusement vous-même.
Que faire donc? — Tout d'abord, apportez à cette étude une parfaite pureté d'intention, ne désirant qu'une chose, l'accomplissement du bon plaisir de Dieu sur vous.
Puis, recourez à la prière, à la fréquentation fervente des Sacrements.
Consultez la mort ; dites-vous :
Si j'étais aux portes de l'éternité, que voudrais-je avoir fait?
Consultez votre conscience :
LA CARRIERE I9
donnez-vous à vous-même le conseil que, tout bien considéré, vous croiriez devoir donner à un autre.
Consultez Dieu; prêtez l'oreille à la voix intérieure de la grâce.
J'ajouterai : Consultez le démon... rendez-vous compte de ce qu'il vous inspire, afin de prendre le parti contraire. Il sait bien qu'il s'agit de votre salut. Aussi avec quel acharnement ne s'oppose-t-il pas à tout ce que Dieu vous demande! Comme il saisit les occasions et fait habilement agir les personnes , pour vous tromper, pour vous troubler, pour vous fausser l'esprit et la conscience; pour vous décourager, pour vous fermer la bouche et vous empêcher de vous ouvrir ; pour vous persuader que telle voie plus parfaite serait trop difficile et telle autre sans danger !
Profitez de ses attaques mêmes.
LA CARRIERE
et si le résultat n'est pas encore assez clair, continuez de vous étudier vous-même, et consultez plus attentivement la raison. Pesez les motifs pour ou contre telle carrière : v< Qu'est-ce qui est le plus agréable à Dieu ? — Qu'est-ce qui est le plus sûr pour moi ? — Qu'est-ce qui est le plus conforme aux exemples de Jésus-Christ ? » Et quand Dieu, la raison, la conscience auront parlé, pas de lâcheté. N'imitez pas le jeune homme dont parle le saint Evangile (i), qui, après avoir demandé à Notre-Seigneur le chemin de la vie éternelle, se décourage et se retire tristement, sans répondre au bienheureux appel.
fi) Évangile de saint Matthieu, xix.
L'ENTREE DANS LE MONDE (i)
MON Père, au collège, beaucoup fréquentent les Sacrements tous les huit jours : doit-on continuer ainsi dans le monde ?
— Il y en a, mon ami, qui vous diront : c'est impossible, c'est ridicule. Moi, je vous dirai : c'est une question relative ; c'est pour cela qu'il faut être soutenu et guidé.
(i| Dialogue entre le P. Olivaint, alors recteur de Vaugirard, et l'un de ses enfants les plus dévoués. C'est l'interlocuteur qui, aussitôt après l'entretien, le reproduisit textuellement. (Pierre Olivaint, prêtre de la Co m pa gn i e de Jés us, ch. ziu.)
Tel jeune homme qui est fort, pourra attendre quinze jours; tel autre, s'il ne se confesse et ne communie pas tous les huit jours, tombera dans le péché mortel et fera naufrage. On ne peut poser un principe absolu : tous les jeunes gens portent-ils des vêtements de même longueur? Non, puisqu'ils ne sont pas de même taille.
— Mon Père, c'est bien difficile de communier tous les huit jours.
— Il s'agit de le vouloir. Je connais tel jeune homme qui ne s'est sauvé que parce qu'il a pris cette résolution et qu'il l'a suivie.
— Il est, mon Père, une autre chose qui m'embarrasse. On arrive dans le monde, et tout à coup on se trouve en contradiction perpétuelle avec la plupart, pour les idées, les opinions, les principes....
— Rappelez-vous, mon enfant, ce que je vous ai dit. Primo, le
DANS LE MONDE
plus souvent ne discutez pas ; vous ne ramènerez personne par la discussion. Exposez la vérité clairement, simplement; dites : Voilà ce que je pense, jugez. Secundo, s'il faut discuter, eh bien, prenez l'offensive, ne vous laissez pas toujours attaquer; interrogez à votre tour.
Dans un duel, quand il y a soleil et poussière, on tire du moins au sort pour savoir qui aura la mauvaise place; on ne dit pas : A vous d'avoir le soleil dans les yeux; mettez-vous là que je vous envoie une balle dans le cœur. Et dans ce duel d'idées, il y a quarante-neuf catholiques sur cinquante qui accepteront la mauvaise place. Mais attaquez donc !
Dites : Vous qui voulez me prouver que j'ai tort, voyons; enseignez-moi la vérité que vous prétendez tenir. Expliquez-moi ceci, définissez-moi cela.... Vous voyez
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un homme qui bat en retraite, qui se trouble, qui vous répond :
Bah! bah! bah ! qui se fâche et se dit à lui-même : On me demande des définitions : sauvons-nous !
— Mon Père, cela est bon pour un homme instruit, prêt à répondre à tout ; il peut se risquer ; mais pour moi qui sort du collège, n'ayant qu'une notion superficielle de toute chose....
— D'abord, mon cher ami, avec l'instruction catholique que vous avez reçue, il est bien peu de cas où vous ne puissiez vous tirer à peu près d'affaire. Mais vous aurez été embarrassé, vous aurez senti au dedans de vous-même que vous n'étiez pas bien fort : notez la question, puis étudiez-la. En six mois, on vous aura porté toutes les bottes qu'on vous portera jamais; car les objections qu'on fait contre la religion sont ressassées.
DANS LE MONDE
— Mais ce n'est pas tant les objections contre la religion que je crains. Dieu merci, j'ai la foi» je veux défendre l'Église; lors même que je ne pourrais résoudre une difficulté, je me dirais : Je ne comprends pas, mais je crois. Là où je crains , c'est dès qu'il s'agit de ce qu'on appelle les idées modernes, les principes nouveaux, idées et principes que je n'ai pas, mais que j'ai peur en six mois d'avoir.
— .Mon enfant, vous serez toujours libre, quand on vous aura exposé une théorie, d'aller écouter un homme mûr et instruit, qui vous donnera la solution contraire : comparez et jugez.
— Mais on me dira : Au collège, on ne vous a pas présenté la question sous ce jour; si on l'eût fait, vous penseriez autrement....
— Dites, mon ami, à ceux qui vous parleront d'idées modernes,
dites-leur : Vos idées, que vous faites dater de 89, dans ce qu'elles ont de bon, sont fort anciennes.
Car c'est l'Église qui a apporté la liberté au monde; lisez l'histoire. L'Eglise, loin d'être une école d'absolutisme, est une école de liberté : tout bon catholique est un sincère ami de la liberté; mais il ne s'intitule pas libéral :
ce serait faire injure à l'Église que de prendre aujourd'hui ce titre ; ce serait faire entendre que l'Église, jusqu'à ce jour, n'a pas connu la liberté.
Maintenant, dans les idées modernes sont comprises les idées révolutionnaires. Celles-là sont neuves, et si vous êtes un argumentateur un peu serré, vous amènerez votre adversaire logiquement à la révolution , de la révolution au socialisme, c'est-à-dire à la destruction de la société,
DANS LE MONDE 27
de la famille et de la propriété.
— Il est aussi, mon Père, une question bien difficile, c'est de savoir comment se conduire dans les conversations entre jeunesgens, jusqu'où l'on peut aller.
— Mon enfant, un principe :
évitez toujours les conversations légères (1).
— Mais les conversations sont les mêmes chez presque tous les jeunes gens....
— Mon enfant, faites bien attention à ce que je vais vous dire. 11 y a trois classes de jeunes gens.
Les premiers, sans être bigots, sans dire toujours des patenôtres, ont une piété solide ; ils veulent se consacrer au service de la religion, de la vérité : ceux-là n'ont point de ces conversations légères.
(1) Voir plus loin : Les mauvaises paroles.
Les seconds, eux aussi , sont sérieux , aiment le travail ; mais ils ont peu de religion. Néanmoins ils parlent encore peu de pareilles choses ; l'ambition les pousse, des théories les occupent ; ce ne sont plus, comme les premiers , des hommes de dévouement; ils sont bons encore. Les troisièmes, ce sont les fainéants, ce sont ces jeunes gens qui passent leur vie sur le pavé de Paris ; qui, le soir surtout, dans leurs promenades, sont assaillis par de continuelles tentations. Et vous voulez que, lorsqu'ils auront le cœur souillé, la liberté dans les paroles n'entraîne pas la liberté dans les pensées, dans les regards, dans la tenue, dans les actions?
Veillez bien surtout sur la liberté des regards. Vous me direz : Je suis là, dans un bal, je ne peux pas mettre mes yeux dans ma
PANS LE MONDE
poche.... — Voyez et ne regardez pas. Le bon Dieu est là ; il vous avertira secrètement qu'il y a quelque chose à faire. Encore une fois, détournez les yeux ; voyez et ne regardez pas ; voyez tout bonnement, et le bon Dieu vous soutiendra.
Il est bien d'autres occasions périlleuses auxquelles vous n'échapperez que par la prudence et la générosité. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le détail ; pour vous décider dans les cas particuliers, ayez un directeur ferme, d'un certain âge, plein d'expérience, en qui vous aurez toute confiance, et écoutez-le.
— Une dernière question, mon Père. Doit-on rester avec un jeune homme pour le sauver?
— Si vous êtes assez fort, oui ; sinon, dites-lui : Je ne suis pas ton ami pour souiller mon cœur.
3o l'entrée
Et tenez : l'amitié doit être une influence réciproque. Vous vous liez, mais vous devez garder votre indépendance, votre individualité.
Si vous vous apercevez que votre ami va mal et que, d'autre part, il acquiert sur vous un ascendant toujours plus grand, rompez. En deux mots, le tout c'est d'être homme de caractère, et c'est là ce qui manque aujourd'hui. Un homme ne domine pas par l'intelligence, et le mot volonté n'indique pas assez l'homme supérieur. L'homme supérieur, c'est l'homme de caractère.
Le tout encore, c'est de se bien poser dans les quinze premiers jours. Ne pas se fâcher, ne pas baisser les yeux comme une religieuse : on rendrait la piété ridicule ; mais avoir le mot pour rire.
se compromettre pour le bien, se poser franchement, à la parisienne ,
DANS LE MONDE
on dira : Oh ! il est crâne, celui-ià ! Et on l'acceptera tel quel, parce qu'il se donne tel quel. On l'aimera et on le respectera.
DE toutes parts on gémit sur rabaissement du caractère.
Ce n'est que trop vrai ; il est peu d'hommes de caractère aujourd'hui. Dans la vie publique, comme dans la vie privée , le caractère, avant tout, fait défaut.
En politique, bien rares sont ceux qui ne sacrifient pas leurs principes à leurs intérêts, qui n'abdiquent pas leurs opinions pour garder leur place, et ne descendent pas jusqu'à la servilité.
Valet ou rebelle; ni sujet, ni citoyen. On réclame des droits, et, par un coupable système d'abs-
tention, on les néglige comme les devoirs. La mollesse ne veut se gêner en rien ; la légèreté se rit de tout.
Il en va de même dans la vie privée et dans la famille. Plus de traditions, nul plan de conduite :
c'est l'inconstance et l'inconsistance ; c'est le laisser-aller sur toute la ligne. Ainsi élevé, le jeune homme n'a pas de caractère, pas de sang. Il juge de tout, mais sans critérium, suivant l'impression, le caprice, sans s'inquiéter des contradictions où il tombe. — C'est une girouette.
Jamais eut-on moins d'idées à soi , avec une pareille prétention de penser par soi-même ? Point de résolution, même quand les principes sont en cause ; point de patience dans l'adversité ; point d'énergie en face de l'obstacle.
Des hommes qui ne sont pas des
hommes ! Quasi non sint, sic sunt, et quasi nihilum et inane ! (1)
Mais, sans doute, il n'en est pas ainsi des catholiques? A en croire le monde, ils auraient moins de caractère que tous les autres, et la foi les rendrait timides. Calomnie ! ici comme partout, l'iniquité se contredit elle-même. Est-ce qu'on ne poursuit pas les catholiques comme la race invincible.
héritière du non possumus, c'està-dire du vigoureux et indomptable caractère ? Au fond, ce sont les seuls que l'on craigne.
Toutefois . combien de catholiques semblent n'avoir accepté ce noble héritage que sous bénéfice d'inventaire! Combien ne sont pas de la race gui doit sauver Israël/ Combien poussent le respect, la tolérance pour les opinions d'au-
(1) Isaïe. xr. 10.
trui, jusqu'à mettre leur propre drapeau dans la poche ! Combien font des concessions à l'erreur, parlent eux-mêmes contre la vérité, comme pour se faire pardonner d'être encore catholiques! Caractères timides et faibles, semblables au verre qui se brise, à la cire qui se fond, au roseau que le moindre souffle fait plier. — Des moutons, des exploités....
Aussi, sur plusieurs de ceux qui s'avouent les enfants de l'Église, qui est-ce qui règne ? — Les influences et non Jésus- Christ; la mode et non la vérité ; les journaux et non l'Evangile.
A ce mal si grand il est des causes nombreuses. — D'abord, l'affaiblissement de la foi. Vous me dites : Eh quoi ? n'y a-t-il pas un progrès marqué ? — Sans doute, on voit aujourd'hui plus d'hommes dans les églises qu'il y
a cinquante ans. Mais où en est V esprit de foi, la soumission en matière de foi, la vie selon la foi ? Quelle différence entre les catholiques de nos jours et ceux du xvne siècle, par exemple! C'est que l'instruction religieuse fait défaut; on connaît trop peu l'Évangile, on le lit à peine, tandis qu'on lit sans scrupule tout ce qui lui est le plus contraire.
Aussi bien, parmi ceux qui ne sont pas catholiques, l'ignorance est incomparablement plus profonde. Plus de philosophie ; des négations qu'en appelle la science.
Par suite, plus de convictions, plus de caractère. Grâce à l'influence du journalisme, on n'a plus que des opinions flottantes. La presse quotidienne n'est que le tohu-bohu de toutes les incohérences. Tandis que le feuilleton glorifie les passions mauvaises, le récit des
crimes les plus abominables hâte le travail de démoralisation.
Pour tout cela, tolérance universelle, absolue, qui ne se dément que lorsqu'il s'agit de l'autorité.
de la vérité, du catholicisme surtout qui est la vérité et l'autorité par excellence.
Et puis, quelles mœurs énervées! quel débordement inouï du luxe et du plaisir! quel besoin de jouir, développé dès l'enfance !
Le travail, la carrière, la vie n'ont plus d'autre but.
De cet état des doctrines et des mœurs résulte un état politique et social qui devient cause, à son tour, de l'abaissement des caractères. Les partis spéculent sur cet amour des jouissances et flattent les plus grossiers instincts pour triompher les uns des autres. C'est l'exploitation en grand de l'espèce humaine. On ne croit plus à la
conscience , au devoir ; les faits accomplis constituent le droit nouveau. On achète, on est acheté ; c'est, avec le plus étrange mépris de l'humanité, le plus vaste système de corruption politique et sociale qui fût jamais.
L'incertitudedu lendemain augmente le mal. On se cramponne à ce qu'on tient : on sacrifie les principes à la position, à la vie matérielle, à la jouissance, puisque tout est là.
Mais non, me dites-vous : il y a de l'exagération dans ce tableau ; vous calomniez notre état social.
Le suffrage universel, la propagande des idées de liberté, le socialisme lui-même, malgré ses erreurs, tout concourt, au contraire, à relever les caractères.
L'individu retrouve sa dignité et le sentiment de sa valeur personnelle , avec sa part d'influence dans les affaires publiques.
— Hélas! l'individu est aujourd'hui comme déraciné, désagrégé.
Le système du suffrage universel, loin d'éclairer le peuple, n'est qu'un habile moyen de mettre à profit l'ignorance de la foule, sa mobilité et sa faiblesse. L'orgueil peut y trouver son compte, l'égoïsme aussi ; mais l'abaissement du caractère marche très bien avec le développement de l'égoïsme et de l'orgueil. Exaltez, si bon vous semble, l'énergie sauvage qui grandit, au sein de cette populace, sous l'influence des mauvaises doctri nés; surexcitez encore l'ardeur infatigable avec laquelle elle poursuit l'objet de ses convoitises, et cette violence brutale capable des plus terribles excès pour briser toutes les résistances; il n'en est pas moins vrai que l'abaissement du caractère se retrouve là même, et que le déchaînement de ces pas-
sions ne sert qu'à en précipiter la décadence.
C'est que l'esprit de révolte n'est pas plus le caractère que la soumission aveugle et lâche. C'est que la violence n'est pas plus le caractère que la timidité et la peur.
C'est que l'opiniâtreté n'est pas plus le caractère que la faiblesse et l'indécision. Non, ni le scepticisme, ni le fanatisme , ni l'égoisme , ni l'orgueil ne sont le caractère. Qu'est-il donc? — C'est une volonté vraie , une volonté forte et suivie, allant au but avec pastience et courage, malgré les épreuves, les dangers, les artifices, les passions; c'est le Justum ac tenacem propositi virttm des anciens, mais une force, une fermeté uniquement mise au service du vrai et du bien.
« Qui n'est pas maître de ses passions, dit Bossuet, n'a rien de
fort, car il est faible dans le principe. Toujours la loi de Dieu devant les yeux, dit-il encore ; on n'est ferme que quand on la suit. »
Le caractère , c'est donc le non possumus dans le devoir et la vérité; c'est le Plutôt obéir à Dieu quaux hommes; c'est la possession de soi-même dans la volonté de Dieu, sans défaillance, sans découragement, avec énergie et constance, pour agir ou souffrir, pour entreprendre ou résister, quels que soient les obstacles. « Tout le monde me voulait intimider, disait Néhémias (i), espérant que nous cesserions de travailler aux murailles de Jérusalem. Et moi je m'affermissais davantage. >
« Séméias me disait : Enfermons-nous dans la maison de Dieu, au milieu du temple, car on viendra cette nuit pour vous tuer.
(1) IIe Livre d'Esdras. vi, 9-1 1.
Et je lui répondis : Est-ce que mes semblables fuient jamais :
Num quisquam similis mei fugit t »
— Voilà le caractère.
Les paroles le révèlent; mais aussi la voix, le geste, le regard, l'attitude, l'expression même du visage. Quand une volonté est forte , résolue , elle met sur tout cela son empreinte. C'est le mot du poète réalisé :
Si forte virum quem Conspexere, silent.
L'homme de caractère n'a qu'a se montrer ; on le reconnaît aussitôt, et son seul aspect impose à tous silence.
Examinez-vous maintenant ; où en êtes-vous ? Que disent de vous les autres? Quelle est votre réputation ? Êtes - vous violent ': — Quand même on vous craindrait, ce n'est point la du caractère.
Êtes -vous indécis, flottant r — Quand même on vous aimerait, vous manquez de caractère. Prétendez-vous ne relever que de vous? — C'est de l'orgueil; ce n'est point du caractère.
Vous avez du caractère, si vous accomplissez tout ce que vous avez promis à Dieu, si vous ne manquez de parole ni à Dieu ni aux hommes, si vous êtes quelqu'un sur qui l'on puisse toujours compter.
Courage! Il est temps encore d'acquérir ce que vous avez reconnu vous manquer. En cela est toute la valeur de l'homme. Elle ne dépend pas de l'intelligence, moins encore de la sensibilité.
Supposez une belle intelligence avec une faible volonté : pauvre homme ! Au contraire, donnez-moi un esprit ordinaire avec une volonté forte, voilà un homme digne
de ce nom ! voilà un chrétien , c'est-à-dire l'homme à son plus haut degré d'honneur, l'homme d'autant plus près de Dieu qu'il est plus semblable au Dieu fait homme !
Exercez -vous donc à vouloir.
Rien n'est plus facile, ce semble; car rien n'est plus à nous que notre volonté, rien n'est plus nousmêmes. Cependant, comme elle nous trahit, comme elle est mobile et faible !
Il faut, pour fortifier la volonté, comme pour fortifier le corps, un exercice méthodique, une gymnastique. Exercez -la à lutter contre les événements, quels qu'ils soient, contre la prospérité qui énerve, contre les épreuves et les peines.
Profitez de tout pour devenir fort, des échecs eux-mêmes.
Les hommes sont plus à craindre que les événements ; luttez contre
les hommes, c'est-à-dire contre leurs préventions, contre leurs menaces, contre leurs sarcasmes, contre le respect humain, contre l'opinion tyrannique.
Far-dessus tout, luttez contre vous-même : contre le corps pour le soumettre à l'esprit ; contre les sens et les appétits grossiers par la vigilance, la sobriété, la mortification; luttez contre l'impression, contre l'imagination ardente ou rêveuse, contre votre cœur.
Unissez votre volonté à la volonté de Dieu par la soumission, par la prière, par les Sacrements, afin qu'elle soit heureusement transformée. Votre faiblesse alors se changera en force : Omtiia possum in Eo qui me confortât (1); et non seulement vous acquerrez du caractère, mais vous aurez un caractère grand, noble et généreux.
(1) Epître de saim Paul aux Philippiens, iv. i3.