‹ Conseils du R. P. OlivaintChapitre 2 sur 16 · AYONS LE COURAGE DE NOTRE OPINION · texte numérisé non relu

AYONS LE COURAGE DE NOTRE OPINION

QUE de fois n'avez-vous pas entendu dire cette parole :

Il faut avoir le courage de son opinion ! Ne lavez-vous pas répétée vous-même? Précisons bien le sens de cette maxime, pour en apprécier la valeur.

Une opinion n'est pas une certitude, mais une manière de voir, plus ou moins probable, qui permet un sentiment contraire. Si l'on a conscience de la part de doute que cette opinion renferme, n'y a-t-il pas plus de légèreté que de courage à la soutenir quand même, comme une vérité évidente

et absolue? Ne conviendrait-il pas plutôt d'étudier attentivement, de peser le pour et le contre, avant de se prononcer ? Le courage ne consisterait-il pas à confesser son ignorance et son hésitation , au lieu de défendre à outrance une chose douteuse?

Mais encore, si cette opinion est mauvaise, quel courage y a-t-il à la produire ? Triste audace que d'oser se faire le champion de l'erreur et du mal !

N'importe; malgré tout on répète : Il faut avoir le courage de son opinion. C'est comme un axiome dont l'orgueil s'empare pour gouverner la vie d'un grand nombre d'hommes. On croirait même, en agissant autrement, n'être plus homme, c'est-à-dire manquer de caractère, de fermeté.

Je ne vous dirai pas : voyez ce protestant qui ose bien s'élever,

sous ce prétexte, contre l'autorité de l'Église et la parole de Jésus- Christ ; voyez ce faux philosophe qui, au nom de la raison, se révolte contre la foi ; mais voyez ce matérialiste, comme il affirme carrément que l'esprit n'est rien.

que la matière est tout ; cet athée, comme il se pavane dans la négation audacieuse de l'existence de Dieu ! Eh bien, de ce matérialiste, de cet athée, on dit aussi : Au moins, il a le courage de son opinion. .. Et cette formule est tellement passée dans les idées et dans les mœurs, que même cet impie est respecté. Il semble qu'on le mépriserait s'il n'avait pas cet o lieux courage; on l'estime presque de ce qu'il ne rougit pas de son erreur; la soutenir, c'est, paraît-il, son devoir, aussi bien que son droit.

Cette tolérance universelle, qui

est un des caractères du siècle présent, suppose qu'il faut respecter toutes les opinions d'autrui, et avoir le courage de toutes les siennes, quelles qu'elles soient- Votre bon sens fait facilement justice de ce qu'il y a de faux et d'inique dans cette prétention ; pour moi, prenant ce phénomène social tel qu'il estj'en tire à votre profit une conséquence importante. Puisque tout le monde veut avoir le courage de ses opinions, nous, catholiques, ayons donc le courage des nôtres , d'autant plus qu'il ne s'agit pas pour nous seulement d'opinions incertaines, variables, mais de convictions immuables, mais de principes contre lesquels rien ne prescrit. Nous avons la vérité, et par conséquent le droit, réel et non seulement apparent, de la produire au grand jour et de dé-

fendre ce que nous croyons. Ayons donc le courage de la vérité. La conclusion est si naturelle et si simple, que pour confesser la vérité, dans ce temps de libre opinion et de libre examen, il semble qu'il ne faut pas grand courage.

Mais voici un autre phénomène social. Tandis qu'on a de la tolérance pour toutes les erreurs, on n'en a pas pour la vérité catholique : celle-ci est mise en quelque sorte hors la loi, hors le droit commun, et je vois toutes les erreurs et toutes les opinions se liguer contre elle. — Le catholicisme n'a plus aujourd'hui qu'un seul privilège : celui d'une universelle tolérance.

Si du moins les catholiques, au nom de la liberté laissée à tous, relevaient la tète! Combien la courbent, au contraire, et se font, par faiblesse et lâcheté, complices

de l'erreur ! Voyez ce chrétien qui, un jour d'abstinence, vient s'asseoir à une table couverte d'aliments gras. Dieu lui commande de professer sa foi aux yeux du monde; mais comme les usages ne tiennent plus compte des préceptes de l'Église, il trahit la vérité pour une bouchée de pain :

pro buccella panis deserit reritatem; ou plutôt, pour une côtelette, il met son drapeau dans la poche. — Il n'a pas le courage de la vérité (i).

(i) Pierre Olivaint, âgé de vingtquatre ans et encore dans le monde, écrivait sur ce même sujet à un ami : « Le maigre te fait de la peine. Irastu pour un plat de lentilles sacrifier ton éternité ?... Conviens-en, mon cher ami, l'orgueil, la chair, le respect humain, voilà les vrais ennemis de cette pratique du maigre, et la tactique est assez habile de mettre le bon sens seul en avant. Si quelque chose à mes yeux justifie l'institution

Voyez cet autre, muet dans un cercle où l'on discute quelqu'une des graves questions philosophiques et religieuses du jour : on le sait catholique ; aussi c'est un assaut général dirigé contre sa foi ; il est là seul pour la défendre.

Comme on le respecte peu !...

Mais lui, comme il respecte les opinions de tous les autres !

Comme il se montre tolérant, lui qu'on accuse d'intolérance! Non

des jours maigres, c'est la répulsion qu'elle rencontre, c'est la guerre que l'on nous fait sur ce point. Eh bien, je suis enchanté quand on se moque de moi, à cause de mon plat de lentilles! Dieu merci, j'espère ne rougir jamais de Jésus-Christ, mon divin Maître, et si la nature, trahissant en moi la foi et la grâce, faisait monter à mon front une honteuse rougeur, j'espère bien, en la méprisant, en m'humiliant au fond du cœur, passer outre bravement. »

(Pierre Olivaint, ch. vu, p. |63.)

seulement il supporte avec patience les outrages qni lui sont faits, mais il s'incline comme le roseau au souffle du vent : Arundinem vetito agitatam. Bien plus, pour se faire pardonner d'être catholique, le voilà qui risque son mot contre l'Église, contre Rome, contre le pouvoir temporel, contre le Sy Habits.... — Il n'a pas le courage de la vérité.

Jetons un coup d'oeil plus général. Combien ne sont catholiques que pour eux-mêmes, au foyer, et non au dehors, dans les affaires publiques ! Comme ils craignent d'agir, de réclamer, et, s'ils osent quelques protestations, qu'elles sont timides! Ils s'inquiètent bien de l'influence que la vérité a droit d'exercer sur le monde, des malheurs qu'entraînent pour la société le progrès du mal et l'absence du Lien ! Uu'ils appellent, si bon leur

semble, cette conduite humilité, modestie, patience, charité chrétienne; au fond, ils agissent de la sorte, parce qu'ils n'ont pas le courage de la vérité. Un dirait qu'ils s'avouent taillables à merci, qu'ils n'ont point de droits à faire valoir, qu'ils se reconnaissent incapables d'être citoyens.

On laisse faire.... Mais c'est chose funeste que les bons se cachent ainsi. Dans les mauvais jours, la lâcheté des honnêtes gens, spécialement des catholiques, ne cause pas moins de désastres que la rage des méchants, dont elle fait la force. — C"est l'histoire de la première Révolution.

Nos ennemis le savent bien, et ils y comptent. « Osez, disent-ils, osez! avec les catholiques on peut oser toujours ! »

Nous ne sommes plus au temps des ligueurs, se levant en armes

5rJ AYONS LE COURAGE

pour défendre la constitution du pays; moins encore au temps des maryrs, sachant dire, devant la mort : iVon possumus! Il n'y a plus d'hommes ayant le courage de leurs convictions, mais une race abâtardie, incapable de résistance. Pour la déconcerter, les railleries suffisent; à ces parias qui ne comptent pas, on ne doit, paraît-il. que le mépris, sinon l'expulsion.

Il est temps que cela finisse; il est temps que les catholiques renoncent à ces habitudes de faiblesse et de lâcheté ; il est temps qu'ils se lèvent, qu'ils réclament le droit commun, et que, sous un régime de tolérance universelle, ils revendiquent avec courage la liberté pour la vérité.

Il le faut pour la liberté ellemême; car, si la liberté est une grande et noble chose, c'est assu-

rément à la condition que le vrai et le bien soient libres; autrement, sous le nom de liberté, ce serait la plus odieuse servitude.

Il le faut pour la vérité, mal défendue si on l'enferme dans le cœur, et qui réclame le témoignage de la parole, parfois celui du sang.

Le christianisme repose sur le témoignage, c'est-à-dire sur le courage de ceux qui le professent. Il le faut d'autant plus pour la vérité, que nous devrions être ses témoins, quand même chacun ne se ferait pas honneur de témoigner pour ses idées et ses opinions. Au fond, la vérité seule a tous les droits, droits imprescriptibles, inaliénables, qui subsistent même, alors que les peuples refusent de les reconnaître.

Ouant à vous, mon cher ami, vous avez des raisons spéciales de vous dévouer à la vérité. Vous

êtes à l'âge de la générosité et du courage. Vous avez reçu une éducation chrétienne, et vous ne l'avez pas reçue pour vous seul : vous avez une mission à remplir, mission d'autant plus urgente, que moins nombreux sont ceux qui la comprennent ; que plus nombreux sont ceux qui se donnent une mission contraire; que les vérités sont plus obscurcies aux yeux des hommes ; que tout est ébranlé, jusqu'aux fondements de la société, de la famille, de la morale, jusqu'à la croyance en Dieu. Chez les uns, quelle décadence du caractère !

Chez les autres, quelle haine de la vérité! Ouel déchaînement général des passions dans toutes les classes, à ce point qu'une crise, une catastrophe semble inévitable....

Il n'y a de salut pour la société que du côté des hommes de conviction, des hommes de courage

et d'énergie. Quoique vous soyez jeune encore, vous le comprenez.

Dieu soit béni ! Vous allez donc rendre témoignage à Jésus-Christ, à son Église, aux principes sauveurs.

Mais écoutez quelques conseils pratiques. Méditez bien le : Civis romanus sum, de saint Paul (1).

(1) « Le tribun fit conduire Pau] dans la forteresse et commanda qu'il fût flagellé et mis à la torture.... Paul, étant déjà garrotté, dit au centurion présent devant lui : Vous est-il permis de flageller un citoyen romain qui n'a pas été condamné ? — Le centurion, à ces paroles, s'approcha du tribun, et lui annonça la nouvelle : Qu'allez-vous faire? lui dit-il, cet homme est citoyen romain ! Le tribun vint aussitôt vers Paul et lui demanda : Dis-moi si tu es citoyen romain ? — Je le suis, dit Paul. — J'ai acheté ce droit-là fort cher, ajouta le tribun. — Et moi. répliqua Paul, je suis citoyen romain de naissance.»

(Actes des Apôtres, xxvi, 24-28.)

Soyez un chrétien qui ne se cache pas, qui use de ses droits de citoyen, qui ose se produire en public, qui ne renonce nullement à l'influence ou politique ou sociale.

Ne vous étonnez pas des résistances : soyez soldat. Évitez les violences, évitez les bassesses. Les unes ne nuisent pas moins que les autres. — Défiez-vous du zèle inconsidéré qui prétend justifier les exagérations et les colères. 11 ne fait que provoquer d'autres colères, d'autres exagérations en sens opposé. De combien de ménagements, nous qui possédons la vérité, ne devons-nous pas user envers des hommes qui, par suite d'une mauvaise éducation, gardent une certaine bonne foi , fruit de l'ignorance ! Mais prenez garde que, sous prétexte de charité, les ménagements pour les personnes

ne tournent au détriment de la vérité. Pus d'exagérations, mais pas de concessions. Une attitude digne entre ces deux excès :

CIVIS ! Réclamez la liberté qu'on laisse à tous; sachez, au besoin, la prendre; trouvez le mot pour répondre; aux intolérants adversaires demandez compte de leurs opinions. Ils ne sont pas si forts, et il n'est pas si difficile de défendre contre eux l'Eglise !

Si vous faites ainsi, vous serez homme devant les hommes, vous serez chrétien devant Dieu ; et parce que vous n'aurez pas rougi de Jésus-Christ, il ne rougira pas de vous et il vous rendra, à son tour, témoignage.

LA VERITE (il

IL n'est pas de plus noble passion que la passion de la vérité. Vous l'avez encore au cœur, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce que la l 'évité ?

Pilate posa la question à Notre- Seigneur : OniJ est veritasî... (2) Et, sans attendre la réponse, il fit la pirouette et s'en alla. Combien imitent Pilate : hommes de plaisir qui, dans la jeunesse surtout, vivent sans s'inquiéter de la vérité; hommes de systèmes, qui se contentent d'un fragment de vé-

(1) Aux jeune? gens de la Conférence Pie IX.

2 Évangile de saint Jean. xvin,3S.

rite ou s'engouent d'opinions que le temps modifie ou emporte !

Vous, mon ami, vous voulez la vérité entière, la vérité certaine, la vérité supérieure à l'homme telle que Dieu l'a révélée au monde par son Fils, telle que Jésus -Christ l'a confiée à son Église, telle qu'elle nous apparaît, vivante et personnifiée dans le Vicaire du Christ, dans le Pape, docteur infaillible, successeur de celui à qui il a été dit : Tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesïam meant.... Rogavi pro te, ut non deficiat fides tua (1).

Tenez-vous donc ferme sur la Pierre; ayez les yeux toujours fixés sur elle : Attendue ad Petram unde excisi estis (2).

Le conseil est d'autant plus

(1) Évangile de S. Matthieu, xn, 18.

(2) Isaïe, li. 1.

important, que c'est la question du jour; que, pour les catholiques, tout est là ; que la foi au Pape infaillible est la solution des principales difficultés philosophiques, politiques et sociales ; que, pour nos ennemis aussi , tout est là ; que c'est le point où commencent les défections, le signe, par conséquent, où se reconnaît le fidèle.

Ah! sans la Pierre, que serionsnous?... Fluctuantes omni vente doctrine* (1). Au contraire, la foi catholique fait de nous tous autant de pierres vivantes, entrées dans l'édifice de l'Eglise et participant à sa solidité.

Ne vous laissez pas arracher de là ; ce n'est pas assez, vous avez

1 Ut jam non simus parvuli fluctuantes et circumferamur omni vento doctrine? in nequitia hominum,

inastutia ad circumventionem erroris. (Eph., iv. 1 \.)

une mission à remplir : cette vérité, que vous avez le bonheur de croire et de posséder, il faut la propager et la défendre.

Affirmez hautement votre foi ; c'est nécessaire, surtout aujourd'hui; mais cela ne suffit pas : il importe de pouvoir l'expliquer, en fournir les preuves, résoudre les difficultés.

Vous dites : « J'ai la foi aveugle ; Dieu a parlé, Rome a parlé.... Il suffit. Causa finita est.

Je crois blanc ce qui est noir, avec la simple soumission d'un enfant. »

Ce serait bien commode ; pas ne sera besoin de travailler. Il n'en va pas ainsi ; il vous faut.

pour vous et pour les autres, une foi éclairée. 11 le faut, parce que la foi est la science des sciences, qui mérite bien qu'on 1 étudie sérieusement ; parce que les catholiques,

en général, ne sont pas suffisamment instruits ; parce que nos adversaires prétendent au monopole de la science et font de nous des ignorants; que, par suite, les sciences qu'ils cultivent, tournent au profit de l'erreur.

Si nous n'avons pas la science, nous compromettrons la vérité par notre ignorance ; si nous n'avons pas la science, nous nous exposerons à un double écueil, à des exagérations ou à des concessions également funestes à la cause que nous défendons.

Ouelles que soient les bonnes intentions, l'exagération est mauvaise, qu'elle porte sur les principes, ou sur les applications pratiques, ou sur les formes de la polémique; elle nuit à la vérité et la fausse ; elle empêche les adversaires de la reconnaître et de l'accepter ; elle justifie en partie leur

opposition, ou du moins lui fournit un prétexte ; elle les pousse enfin à exagérer en sens contraire.

L'exagération est la source de bien des jugements erronés ; on s'aveugle, on prête aux adversaires des sentiments qu'ils n'ont pas, et l'on soulève ainsi les passions contre la vérité. L'exagération a sa source dans l'amourpropre, dans l'ignorance, dans l'esprit de système, dans l'influence de telle ou telle personne, comme si le catholicisme était une coterie ! Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « On m'apprend, mes frères, qu'il y a des disputes parmi vous.... L'un dit : Je suis du parti de Paul ; l'autre : Je suis du parti d'Apollon ou de Céphas ; moi, je suis du parti du Christ....

Eh quoi ! Le Christ est divisé ?

Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? Est-ce au nom de Paul

que vous avez été baptisés (1). »

Non, non ; amicus Plato, magis arnica veritas. Imitez Rome dans son esprit de modération, Rome toujours inaccessible à toute coupable concession, comme à toute exagération. Dans toutes les difficultés soulevées, Rome demeure, comme la vérité et la vertu, in medio, laissant les choses douteuses à la liberté de chacun : In dubiis liber tas.

Donc, pas d'exagération. Mais, en même temps, pas de concession, pas de faiblesse. Votre dévouement à la vérité doit avoir pour caractère une ardeur militante, intrépide, unie à une prudence douce et pacifiante. La guerre est déclarée contre l'Eglise et contre vous, et la plume fait des blessures plus terribles que

(1) Ire Epitre aux Corinthiens, 1 12. i3.

le canon rayé. En avant ! allez au combat de tout l'élan de votre jeunesse, avec un saint enthousiasme, comme un chevalier. Rien n'est plus digne de votre âge ; il est impossible de trouver une plus belle cause à servir. Ah !

point de respect humain ! Sachez dire : Non embesco Evangelium (i).

Je ne rougis pas de l'Evangile, je ne rougis pas de la foi catholique, non plus que de la Pierre....

Pour la sainte Eglise, pour la Vérité, mon sang est prêt à couler de toutes mes veines; je le verserai volontiers, comme d'autres ont fait à Mentana....

C'est bien ; mais cependant pas de Don Quichotisme, pas de Chauvinisme catholique. Evitez la forfanterie, comme le respect humain, et gardez la vérité dans la cha-

(j) Epitre de saint Paul aux Romains, i, 16.

rite. — Ne soyez pas violent, pour rester fort. Eclairez sans brûler, éclairez l'esprit et réchauffez le cœur pour convaincre l'un et convertir l'autre. Ainsi la charité guérira elle-même les blessures qu'elle aura été forcée de faire.

Et si vous devez agir de la sorte avec des ennemis déclarés, a bien plus forte raison avec des catholiques qui, sur certains points, auraient des opinions divergentes.

Prenez garde à montrer plus d'hostilité contre ceux-là que contre tous les autres. Les guerres civiles sont les plus acharnées, nous ne le voyons que trop ! Ne tombez pas dans ce travers, d'autant plus commun qu'on y trouve plus d'excuses. « C'est toujours comme cela, » dit-on. — Eh! tant pis; nous devons travailler à changer cet état de choses. On ajoute :

« L'union est une chimère ; que

chacun suive sa voie. » — Mais ce serait de l'égoïsme, ce serait un sentiment de personnalité déplorable !

Non ; ayez dans le cœur la charité et l'humilité, pour être un digne soldat de la vérité. Il n'est pas question de tuer la brebis errante, mais de la ramener au bon Pasteur.

LA LIBERTE (i)

OU S commencez à jouir de votre liberté ; à ce sujet, vos parents ont des craintes.... N'en avez-vous pas vous-même ? Vous la désirez et vous la redoutez tout ensemble. C'est que la liberté est parfois un dangereux bienfait, funeste à un grand nombre de jeunes gens. Je voudrais vous prémunir contre ce péril, en vous disant comment il faut user de votre liberté et quels sont les moyens d'en bien user.

Comment faut-il en user? — Écoutez ce jeune homme saluer

(i) A des élèves de Vaugirard, sur le point de quitter le collège.

sa liberté nouvelle : « Quel bonheur! désormais plus de maître, plus de règles, plus de cloche, comme au collège. Je rais m en donner... je vais faire enfin ce que je voudrai ! »

Singulière manière d'user de sa liberté! Ce n'est certainement pas en user en chrétien, en homme de foi, que de mettre si facilement et si vite de côté le devoir, la volonté de Dieu, le service de Dieu, la fin dernière. Ce n'est certainement pas en user en homme raisonnable, puisque l'on va contre la raison, en donnant carrière à des passions qui l'outragent. Ce n'est certainement pas en user en homme bien élevé, que de fouler aux pieds tous les égards dus à la famille, toutes les convenancesdu monde. Le dirai-je ?

C'est user de sa liberté, comme le sauvage qui n'a pas de loi,

comme la bête qui n'a pas de raison : Pullus onagri (i).... Ah!

mon ami, user ainsi de la liberté, c'est en abuser, c'est s'en rendre indigne, c'est la déshonorer. Une pareille liberté n'est plus que la révolte contre l'autorité légitime de Dieu ; liberté des pécheurs , liberté du mal, de la chair, des passions; liberté stupide et menteuse qui, bien plutôt, est l'esclavage même : Qui J'acit peccatum , servus est peccati (2). L'homme ivre agit à sa guise ; mais est-il libre, sait-il, veut-il ce qu'il fait?

Toute passion est plus ou moins une ivresse qui dégrade l'homme et tue la liberté.

Ah ! ce n'était pas la peine qu'on vous donnât une éducation

(i) Vir vanus in superbiam eri^itur, et tanquam pullum onagri se libéra mnalum putat. (Job., xi, 12.)

(2) Évangile de saint Jean, vm, 34.

si chrétienne, pour aboutir à de tels résultats ! ÇJu'avez-vous appris, si vous n'avez pas appris à bien user de votre liberté? C'est une des fins principales de l'éducation. L'enfant ne peut-il marcher droit, on lui met des lisières; quand il sait se tenir debout, quand il sait marcher seul autrement qu'à quatre pattes, on le laisse aller en liberté.

Le jeune homme qui, pour la première fois, monte à cheval, a auprès de lui un écuyer pour le former, pour le retenir s'il tombe; mais, dès qu'il est ferme sur les étriers, qu'il est maître de sa monture et ne risque plus d'être emporté par elle, lui aussi, on le laisse aller. Il en est de même pour l'éducation morale. Au début, il faut des lisières; il faut des maîtres qui conduisent l'enfant, mais pour lui apprendre à se con

duire lui-même ; qui soutiennent sa marche, mais pour lui apprendre à marcher seul ; qui lui montrent le but, mais pour lui apprendre à y viser.

Le jeune homme bien élevé est celui qui a l'esprit de conduite. 11 est libre de choisir entre le bien et le mal; mais, habitué à choisir le bien, il persévère, loin de ses parents et de ses maîtres, dans ce bienheureux choix ; il sait que la liberté ne détruit pas les devoirs ; qu'elle n'est pas le droit de tout faire ; qu'elle doit tendre à Dieu, notre fin dernière, et que, chez l'homme libre, l'esprit doit l'emporter sur la chair, la raison sur la passion.

Son âme est toujours dans sa main et ne lui échappe pas :

Anima inea in manibus ineis semper (i). 11 est libre, puisqu'il sait

(i) Psaume cxxm, ioq.

bien user de sa liberté, libre de la liberté des enfants de Dieu.

C'est la vraie liberté que vous allez choisir : celle que Jésus, l'unique Libérateur, vous a méritée par son sang; celle qu'il vous a donnée avec sa vérité : Veritas liberabit vos (i) ; celle qui se confond avec son amour : Ama, et fac ijuod vis ! (2)

Votre avenir sera ce que sera votre liberté : l'abus mène à la honte, le bon usage à l'honneur, à la gloire éternelle. Choisissez !

(1) Evangile de saint Jean, vnr, 32-

(2) Saint Augustin.

LE PROGRES (i)

LE vrai progrès est celui que Jésus, enfant et jeune homme, vous enseigne par son exemple :

Et Jésus proficiebat sapientia et œtate et gratta apud Deum et afiiui hommes (2). Voilà mon vœu pour vous. Avancez, montez! En avant toujours, toujours plus haut ! allez de progrès en progrès !

C'est la loi de la vie, c'est la loi de l'éducation chrétienne que Jésus jeune homme vous enseigne.

Pour bien des raisons, il a daigné se faire enfant, mais spéciale-

(1) A une congrégation du collège de Vaugirard, janvier i865.

(2) Evangile de saint Luc, 11, 52.

8o LE PROGRÈS

ment pour vous apprendre la loi de progrès qui régit votre jeunesse.

Votre nature est perfectible ; votre esprit, votre cœur sont capables de se perfectionner jusqu'à un degré incommensurable, car l'un et l'autre ont des rapports avec l'Infini.

Le progrès ! le siècle où nous sommes le réclame, c'est son grand mot. Prenez-le dans le bon sens.

Le siècle éternel, votre Fin dernière, le demande bien plus !

Votre famille le veut aussi. Il faut , dit-elle , que vous soyez quelque chose, que vous fassiez quelque chose, non pas n'importe quoi, mais quelque chose de digne d'elle et de vous. Enfin , c'est le vœu du pays et de l'Église, l'un et l'autre si éprouvés, ayant l'un et l'autre si grand besoin d'hommes de foi et de cœur. Que le talent et

le courage ne soient pas le privilège des méchants !

Vous avez tant de ressources, tant de secours, tant de grâces spéciales de Dieu ! Vous savez mieux que beaucoup d'autres que vous êtes créé pour procurer à Dieu une gloire toujours plus grande : Ad majorent Dei gîoriaml Vous ne la lui rendrez que par vos progrès.

Mais de quels progrès s'agit-il pour vous? Interrogez Jésus. Il avançait en âge : vous aussi ; ce progrès-là pourtant ne dépend pas de vous ; le temps va vite, la jeunesse s'enfuit.... Raison de plus de faire effort, de ne pas perdre un moment, pour que les autres progrès aillent de pair avec le progrès de 1 âge, et que vous soyez en peu de temps d'une perfection consommée : Consummatus in brevil

Perfection de la taille, de la force,

Zi LE PROGRÈS

de la santé, de tous les avantages physiques, est-ce là le progrès?

— Progrès secondaire, dont l'homme peut facilement abuser, important toutefois, et qu'il ne faut pas négliger. Oui, soignez convenablement votre santé, développez vos forces par l'exercice.

Mais, comprenez-le bien, c'est en grâce qu'il vous faut grandir :

Proficiebat in gratta.

Je n'entends point cette grâce extérieure et mondaine que cultivent les arts d'agrément, qui nourrit la vanité et qui souvent est funeste; non, mais la vraie grâce, la grâce intérieure et divine, la vie surnaturelle de l'âme, la solide piété, l'amour de Dieu ; cette grâce qui de plus en plus se manifestait en Jésus jeune homme ; cette grâce à laquelle votre mère tient par-dessus tout, et de laquelle, en effet, tout découle.

Le progrès dans la grâce assure le progrès dans la sagesse : Sapientia et grat'ui, c'est-à-dire dans l'ordre, le devoir, la bonne conduite, la vertu ; dans l'étude, le travail, la science. Et qu'est-ce que la vraie science, sinon la sagesse ? Qu'est-ce que la sagesse, sinon la plus excellente de toutes les sciences?

Jésus, à douze ans, étonne, dans le temple, les docteurs qui l'interrogent, par le développement » simultané d'une grâce et d'une sagesse au-dessus de son âge. — Vous, mon ami, ne restez pas au-dessous de votre âge ; ne vous attardez pas : toujours en progrès !

Et comment avancerez - vous ainsi sans cesse? Vous avancerez ( si vous avez le regard fixé au terme ; si vous tendez en tout vers Dieu, à l'exemple de Jésus, sous le regard de Marie ; si vous

vivez de la foi, vous éclairant de sa lumière, vous animant de son esprit; si vous obéissez, comme Jésus enfant, à l'autorité divinei partout où elle se révèle à vous :

Erat subditus Mis; si vous contractez la généreuse habitude de vous faire violence ; si vous surveillez et combattez votre défaut dominant par l'examen particulier ; si vous ne vous laissez jamais abattre par le découragement, quoi qu'il arrive ; si vous avez une tendre dévotion pour Marie, qui vous aidera à grandir comme Jésus.

A ces conditions, votre progrès est assuré ; et à mesure que vous avancerez, que vous monterez, vous glorifierez Dieu davantage, vous consolerez davantage l'Église, la France, vos parents, tous ceux qui vous aiment : Proficiebat... apnd Deum et a/>urf hommes.

LA LUMIERE (i)

QUE f signifie le cierge que l'Eglise, au jour de la Chandeleur, place dans la main des fidèles ? Il nous rappelle que nous sommes les enfants de la Lumière, et que nous nous sommes engagés à demeurer tels :

Utfilii Lucis ambulate (2).

Il est vrai que nous étions nés enfants des ténèbres ; mais Dieu nous a arrachés à la puissance des

(1) Aux jeunes gens de la Réunion de la rue de Sèvres, fête de la Purification de la Sainte Vierge, 1868.

(2) Epitre de saint Paul aux F.phésiens, v. 8.

ténèbres, et il nous a appelés à son admirable Lumière (i).

Cette Lumière, ce n'est pas seulement la raison, ni même seulement la parole des saints Livres, qui nous éclaire comme une lampe allumée dans un lieu obscur (2) ; c'est Jésus-Christ, qui porte avec lui la lumière, qui luimême est le plein jour, le r.oleil se levant dans nos cœurs. Au baptême, le cierge qui brillait près de nous signifiait déjà Celui qui éclaire tout homme venant en ce monde (3). Toute votre éducation chrétienne n'a été que cette Lumière divine, incessamment entretenue ; et c'est elle encore que

(i) Épitre de saint Paul aux Colossiens, 1. i3. — Ire Epitre de saint Pierre, 11, 9.

(2) II" Épitre de saint Pierre, 1, 19.

(3) Évangile de saint Jean, 1, g.

vous rallumez par les Sacrements, si, par malheur, elle vient a s'éteindre.

A chaque instant, Marie veille sur vous, afin que vous demeuriez toujours dans la lumière : Lucerua ardens et lucens , en vous identifiant de plus en plus avec Jésus- Christ.

Saint Anselme, au sujet du cierge que l'Église nous fait porter aujourd'hui, exprime cette belle pensée. Trois éléments le composent, dit-il : la mèche, la cire et la flamme. La mèche, c'est notre âme; la cire, l'humanité, la chair virginale de Jésus-Christ; la flamme, sa divinité. Or Jésus et Marie font tout pour que ce pieux symbole se réalise en vous, pour que votre union avec Notre - Seigneur soit si étroite, que sa chair eucharistique divinise, pour ainsi dire, la vôtre, et que sa divi-

nité elle-même vous pénètre et vous embrase de son amour.

Et de là cette conséquence pratique : Puisque vous êtes fils de la Lumière et lumière vous-même, fuyez les ténèbres : Abjicite opéra tenebrarum (i).

Les ténèbres, que sont-elles ? — L ignorance , d'abord.

On prétend que l'ignorance est notre privilège : travaillez pour convaincre cette accusation de calomnie. Faites briller en vous la science humaine, pour mieux faire briller la science divine.

Mais en étudiant, défiez-vous de l'erreur, plus funeste encore que l'ignorance. Ah! que d'erreurs, que d'absurdités se parent du nom de science ! Tout système qu'on invente pour attaquer l'Eglise, la

(i) Épitre de saint Paul aux Rumains, XIII. 2.

divinité de Jésus-Christ , l'existence de Dieu, c'est de la science aujourd'hui ! Prenez garde : le vertige s'empare de celui qui lit tout sans précaution et sans guide ; sa vue se trouble, et la vraie Lumière s'affaiblit à ses yeux.

Hélas! l'erreur et l'ignorance ne vont pas seules ; d'ordinaire le péché les suit. Error et tenebrce peccatoribm concreata snnt (1). Défiez-vous des passions comme des sophismes. Rappelez-vous que quiconque agit mal hait la lumière (2), et qu'il y aurait moins d'impies s'il n'y avait pas tant de libertins.

C'est que les pécheurs ont intérêt à nier la vérité divine qui les gêne; et les ténèbres sont leur châtiment : luimicos ej'its perse-

(1) VEcclésiaste, xi, 16.

(2i Évangile de saint Jean. xx.

quentur tenebrœ (i). Pour vous, rejetez les ténèbres de l'ignorance, de l'erreur, du péché, et marchez dans la lumière, c'est-à-dire dans la vérité, dans la pureté, dans la charité. Mais cette marche est un combat; revêtez-vous donc des armes de la lumière (2), qui sont la prière et la foi.

A vous aussi Jésus-Christ a dit) dans une certaine mesure : Vous êtes la lumière du monde (3).

Enfant de Dieu et de Marie, vous faites partie d'Israël ; or il est encore écrit : Que partout où passaient, dans le désert, les fils d'Israël , la lumière de Dieu était là (4). — Qu'il en soit ainsi de vous. Que votre lumière brille de telle sorte aux yeux des hommes ;

(1) Nahum, 1, 8.

(2) Epitre aux Romains, xm. 12.

(3) Evangile de S. Matthieu, v. 20.

(4) Livre de YExoie, x, 23.

LA LUMIERE fjl

que, voyant vos bonnes œuvres»

ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (i).

Quand vient la mort, on place un cierge auprès du lit funèbre ; c'est afin de nous avertir que, pour les enfants de la Lumière, tout ne s'éteint pas avec la vie du corps :

l'âme immortelle monte alors vers Dieu pour briller plus que jamais en Lui, au milieu des splendeurs éternelles : Et erit tibi Dominus in lucem sempiternam (2).

(1) Évangile de S. Matthieu, v, 16. (2 Isaie, lx, iy.

EST- IL besoin de vous adresser, mon cher ami, le conseil de Notre-Seigneur à son disciple Thomas : Noix esse incredulus, sed fidelis (i)? Pareille recommandation n'est -elle pas superflue ?

N'êtes-vous pas du camp d'Israël?

de l'armée des croyants ? — Pas d'illusion : à vous aussi cet avis est grandement nécessaire. Vous savez bien à quel point la nature humaine est portée à l'incrédulité, combien le découragement est prompt et le doute facile, quand la preuve ne frappe pas les sens.

Dire que saint Thomas, après trois

(i) Evangile de saint Jean, xx, 27.

ans passés dans l'intimité de Notre -Seigneur, après tant de prodiges opérés à ses yeux, devient un incrédule! Il est vrai qu'il répare admirablement sa faute par une confession publique de sa foi : Dominas meus et Deus meus]...

et par un glorieux apostolat, que le martyre achève et couronne; il n'en reste pas moins, pour ainsi dire, F apôtre des incrédules. Que d'imitateurs n'a-t-il pas aujourd'hui, non de son repentir, mais de sa faute !

Malgré le réveil de la foi chez plusieurs, jamais peut-être, parmi le plus grand nombre, l'incrédulité ne fut poussée plus loin. Thomas demande à voir, et il croit après avoir vu ; pour eux, ils voient et ils ne croient pas; ils voient l'Église et ils ne croient pas à son divin auteur; que dis-je ? ils voient le monde et ils ne reconnaissent

pas son créateur ; ils préfèrent décapiter la science, que de lire le Nom de Dieu écrit sur chacune de ses œuvres. Voyez quel immense effort on tente pour déraciner la foi : on l'attaque partout, au berceau de l'enfant, sur le cercueil des morts, dans le mariage, dans l'éducation, dans l'enseignement public, dans les livres. Tout principe surnaturel est, a priori, déclaré inadmissible, au nom de la raison ; le luxe, le confortable, la mollesse développent la vie purement sensuelle ; l'homme de notre génération est pris de tous les côtés. Aussi l'incrédulité célèbre déjà son triomphe et raille amèrement les arriérés qui s'obstinent dans la foi catholique.

Combien de jeunes gens sont entraînés autour de vous!... Mon cher ami, nous sommes à l'un de ces moments dont Jésus-Christ a

dit dans l'Évangile : Et tune scandalizabnntur viulti (i).

Et vous-même, n'avez-vous pas en quelque manière payé tribut à cet esprit d'incrédulité ? Votre adhésion à la vérité catholique est-elle entière, absolue, inébranlable ? Croyez-vous de toute votre âme au divin Révélateur, et, d'une égale foi, à l'autorité infaillible de son Vicaire? Jusqu'à quelles profondeurs la foi pénètret-elle dans votre intelligence?

Pour quels motifs croyez-vous?

La foi que vous avez ne seraitelle pas un peu humaine, philosophique, politique, au lieu d'être purement divine ? Est-elle vraiment romaine ? Est-elle suffisamment éclairée ? Est-elle enfin pratique . vivante ? Avez-vous bien l'esprit de foi ?

i Evangile de S. Mattli., xxiv. 10.

Fidèle aujourd'hui, vous voyez avec frayeur les nuages s'amonceler a l'horizon, et vous vous dites peut-être : « Qu'en sera-t-il de l"Église demain? » Homme de peu de foi, que craignez-vous ? Le Maître n'a-t-il pas dit : Les portes de V enfer ne prévaudront jamais contre elle ? Hâtez- vous de protester, avec saint Pierre : Seigneur, vous seul avez les paroles de la vie éternelle. Ranimez, affermissez votre foi. Vous le devez à Jésus- Christ, qui a tant fait pour vous ; à son Cœur sacré, qui vous aime tant et daigne avoir avec vous des rapports si intimes. Plus éclairé, vous seriez plus coupable, si vous n'étiez pas fidèle.

Vous le devez à la Très Sainte Vierge, dont vous êtes l'enfant de prédilection ; elle vous convie à partager son bonheur, en imitant sa foi : Beata quœ credidisti !

Vous le devez à votre âme, que Dieu appelle à une vie parfaitement chrétienne, à la pratique de ces fortes et généreuses vertus dont la foi est le fondement.

Vous le devez à d'autres que vous : à des membres de votre famille peut-être, auprès desquels votre action sera plus efficace que l'action même du prêtre ; à ce monde dans lequel vous vivez ; à cette société qui se meurt, parce qu'elle n'a pas la foi. Il en est qui se donnent la mission de perdre :

à vous Dieu confie la mission de sauver ! Ne trahissez pas de telles obligations : Nok esse incredulus.

Demeurez invulnérable à cetattrait malsain de faire « l'esprit fort; » laissez ce triste privilège à ces pauvres gens que l'ignorance aveugle au moins autant que l'orgueil. Aspirez à la foi, à l'esprit de foi, comme à la vie, comme à la lumière.

Ah ! mon ami , quel don précieux que la foi ! Elle est le gage du salut éternel et de la vision bienheureuse ; elle est l'aurore de ce plein jour où nous contemplerons Dieu face à face ; elle est l'aliment et comme la substance de notre esprit. Quel bonheur, en un temps comme le nôtre, d'avoir la foi ! Au milieu des calamités qui nous accablent, combien sont à plaindre ceux qui ne l'ont pas !

Appréciez bien cet immense bienfait et remerciez-en Dieu dans un transport de reconnaissance. Plus que jamais soyez dévoué au service, à la défense de la foi, prêt à mourir pour elle, au besoin, et si Dieu ne vous fait pas cette grâce, prêt à vivre et pour elle et par elle !

Mais que faire pour obtenir et sauvegarder ce don surnaturel de la foi? — Voici, mon cher ami, quelques conseils pratiques.

IOO LA FOI

Si vous êtes troublé de quelques tentations contre la foi, si le doute vient solliciter votre esprit, méprisez tout cela : c'est l'effet de l'orgueil, c'est l'action du démon.

Mais, de plus, instruisez-v- us a fond des vérités de la religion ; étudiez-les avec humilité, avec sincérité; insistez sur le motif àç.

votre foi : vous croyez, parce que Dieu a parlé ; si ce qu'il dit n'était pas vrai, c'est que Lui, la vérité infinie, se tromperait ou vous tromperait.

N'imitez pas ceux qui , sous prétexte de mieux se rendre compte de leur croyance, ne consultent que les livres qui l'attaquent, et ne lisent que les objections, sans se soucier des réponses. Prenez garde à perdre ainsi la légitime indépendance de votre jugement, à penser d'après autrui, d'après votre journal. Conservez égale-

LA FOI IOI

ment l'indépendance de votre cœur, ne vous inféodez à personne, mais dépendez absolument de Dieu et de son Église. L'Eglise est la colonne de la vérité (i), non pas l'Eglise abstraite, mais l'Eglise vivante, qui a pour chef notre Saint-Père le Pape, l'Eglise bâtie sur la Pierre inébranlable, contre laquelle l'enfer ne prévaudra jamais.

Renouvelez souvent l'acte de foi ; que votre foi passe dans votre vie, inspire vos discours et rayonne autour de vous, comme un flambeau qui communique sa lumière de proche en proche.

Priez, afin que Dieu même entretienne en vous cette lampe qui brille au milieu d'épaisses ténèbres. Enfin, pour mieux croire, aimez; aimez Jésus, aimez Marie,

(i) II* Épître de saint Paul àTimotliée. ni, i5.

et puisez dans leurs cœurs, comme Thomas dans les plaies sacrées , avec un amour plus généreux, une foi plus vive.

LE soir du jour où Jésus multiplia miraculeusement les pains dans le désert, il se retira seul sur la montagne pour y passer la nuit en prière. Cependant la barque des apôtres voguait sur le lac de Tibériade et gagnait la rive opposée. Tout à coup le vent leur devient contraire, les flots se soulèvent, la tempête éclate, et le trouble en même temps s'empare de leurs cœurs.... « Hommes de peu de foi.

leur dit le Maître, venu sur les eaux pour les sauver, pourquoi donc avez -vous douté de mon amour ? (i) »

(i) Evangile de saint Jean, vi, 18.

Peut-être, mon cher ami, accusez-vous les apôtres. Ne connaissaient-ils pas le Sauveur?

N'avaient-ils pas été l'objet de ses soins les plus tendres et de ses faveurs les plus insignes ? Et les voilà qui tremblent, s'inquiètent, se plaignent comme s'ils étaient abandonnés ! Leur défiance est grandement coupable, puisqu'elle dépouille Jésus, en quelque sorte, de sa puissance et de sa bonté.

Rentrez un instant en vousmême. Quand vous y réfléchissez, la défiance envers Dieu vous paraît souverainement déraisonnable ; mais , dans la pratique .

malgré tant de bienfaits que vous avez reçus, malgré les signes admirables dont la Providence marque tous les jours de votre vie, malgré les promesses de Jésus- Christ et malgré les vôtres, qu'il faut peu de chose pour vous dé-

concerter! Le plus petit nuage à l'horizon assombrit votre âme ; le plus léger coup de vent suffit à renverser vos résolutions, à éteindre les ardeurs de votre courage.

Hélas! vous vous imaginiez avoir mis toute votre confiance en Dieu; dans le fait, vous comptiez beaucoup trop sur vous-même, et, ce fragile échafaudage de l'orgueil s'ébranlant à la moindre secousse, il vous semble que tout est perdu.

Et pourtant, plus que jamais, il importe d'affermir en votre cœur l'empire de la confiance. Une tempête bien autrement terrible que celle du lac de Tibériade nous enveloppe : l'Europe frémit jusqu'en ses entrailles; les flots emportent les trônes et les couronnes ; les Etats sont comme de grands vaisseaux qui s'en vont à la dérive ; ceux qui les montent cherchent en vain le pilote qui

Io6 LA CONFIANCE

doit les conduire au port. En vain des rêveurs viennent offrir à l'envi leurs systèmes, comme des barques de salut , tout s'abîme dans le naufrage, et, comme au temps des grandes invasions barbares, il en est qui croient déjà reconnaître les signes avant-coureurs de la fin des temps. Tout périt... mais l'Église demeure ; et de même qu'autrefois naissait à sa parole un monde nouveau, maintenant encore elle peut, au milieu des ruines amoncelées, renouveler la merveille de ce grand enfantement.

La barque de Pierre, il est vrai, n'est pas épargnée dans la tourmente ; elle semble même en recevoir les plus rudes coups; mais ne craignez point, vous que l'Arche sainte porte sur les grandes eaux :

depuis dix-huit siècles, l'Eglise a traversé bien d'autres orages, et si nous comprenons son histoire

et le secret de ses destinées, notre confiance s'accroîtra en raison même de ses années, en raison même de ses dangers et de ses revers.

Chose étonnante! il est des hommes qui , pendant que tout tremble autour d'eux, semblent inaccessibles à la crainte. Qui sont-ils , ceux-là ? Les méchants !

Oui. les méchants osent tout, et cependant ils n'ont pas d'espérance (I), eux dont les regards ne vont pas au delà de la terre et qui attendent tout de leur audace et du hasard. C'est un véritable mystère que leur assurance, quand le sol croule sous leurs pas; mais un mystère plus incompréhensible encore, c'est la timidité des bons.

Ils voient l'ancre du divin Navire fixée dans le roc immuable, et ils

( 1 1 Épitre de saint Paul auxThessalonissiens. iv. 12.

ont peur ! Eperdus, ils ne savent ni se montrer, ni s'entendre.

Confiance ! on ne perd la bataille qu'au moment où on la croit perdue. Ne trahissons pas notre sainte cause par un lâche découragement. Confiance ! « La confiance de mes serviteurs m'est si agréable, disait un jour Notre- Seigneur à une âme fidèle, que, pour en jouir, je voudrais prolonger leurs épreuves; mais, en même temps, elle me touche si vivement que je ne puis différer de les secourir. »

Quoi qu'il arrive, Jésus veille sur nous, comme il veillait sur la barque de ses apôtres du haut de la montagne; il viendra bientôt :

déjà même il apparaît au loin, marchant sur les eaux qui nous apportent ainsi la paix sur l'aile de la tempête.

Est-ce que, nous aussi, nous

allons le prendre pour un fantôme? Les apôtres, voyant leur Maître qui s'avance sur les eaux, s'écrient, épouvantés : Phantasma est !... La défiance ne voit partout que des fantômes; elle fait de Dieu même un fantôme ! Non seulement elle le dépouille de ses attributs essentiels , de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté, mais elle Lui inflige cette nouvelle injure de Lui prêter précisément ce qui répugne le plus à ses perfections infinies; elle le travestit indignement selon les caprices d'une imagination malade ; elle met en Lui nos vues si courtes, nos sentiments si étroits, nos susceptibilités et nos rancunes. Les païens ne faisaient pas autre chose : c'est en habillant l'idée de Dieu restée dans nos cœurs de toutes les passions de l'humanité, qu'ils peuplaient d'idoles le ciel,

la terre et l'enfer, et tremblaient devant leur propre ouvrage.

Vous, mon ami, qui connaissez Jésus, que ne vous livrez-vous à Lui avec la simplicité et la sainte liberté d'un enfant? Pourquoi le servez-vous avec l'inquiétude de l'esclave, avec une sorte de dévotion raide et sévère qui éloigne de vous et de Lui ceux qui vous entourent ? C'est que vous vous êtes fait de Lui une image qui vous effraie. Phantasma est!

Vous trouvez la persévérance difficile, vous vous découragez à la vue de tant de fatigues et de dangers qui vous attendent ; pourquoi donc ne vous approchez-vous pas plus souvent de la table sainte où Jésus vous attend sans se lasser de vos retards ? Cependant, c'est pour se rendre plus accessible qu'il se cache; c'est pour être votre familière nourriture qu'il se

fait votre pain; et vous lui fermez l'accès de votre cœur. Ou'a-t-il donc de terrible , dites-moi ? Vous me répondez : Je suis trop indigne. — Phantasma!... Rejetez ces défiances d'une humilité superbe ; s'il avait voulu permettre aux anges seuls de s'approcher de Lui, il serait resté dans le ciel.

Vous êtes pécheur, vous cherchez la paix, vous enviez le courage de ces chrétiens qui puisent la joie avec la pureté dans le sacrement de la Pénitence. Qui vous arrête ?

Craignez - vous que Dieu vous impose quelque sacrifice intolérable? — Phantasma est!

Dans les bouleversements dont le monde est aujourd'hui le théâtre, vous ne voyez que la justice armée des fléaux : Phantasma ! Apprenez à mieux connaître le Père que nous avons aux cieux; s'il frappe ces grands coups, c'est moins pour

punir que pour sauver. Que d'âmes perdues sans ces calamités bienheureuses qui les ont enfin arrachées a leur lâcheté, à leur opiniâtre résistance ! Dieu, par la voix des révolutions, rappelle à Lui des enfants égarés; partout, sur cette mer soulevée au souffle de sa colère, sont tendus les filets de sa vérité et de son amour. Dans ces flots troublés, il fait la pêche miraculeuse de élus. Qu'ils sont à plaindre ceux que la défiance pousse dans les rets de la justice ! Quoi qu'il arrive, mon cher ami, n'ayez pas peur de Jésus. C'est Lui dont le prophète a prédit la bonté :

« On n'entendra pas l'éclat de sa voix, tant elle sera douce ; il ne foulera pas le roseau brisé, il n'étouffera pas la mèche qui fume encore (i)... » Voilà Jésus; re-

(i) Isaïe. xx u, 2, 3.

gardez-le bien, afin de le reconnaître toujours, et surtout à votre dernière heure. Vous le savez, nous sommes en un temps où la vie d'un homme peut, d'un jour à l'autre, être comptée pour rien ; il faut être prêt au grand passage :

la confiance est le grand moyen qui confère son efficacité à tous les autres. Familiarisez-vous donc avec Jésus, habituez-vous au son de sa voix, écoutez-le vous dire, comme à ses apôtres pendant la tempête :

Habete fiduciam, ego sum; nolite timere. C'est moi ! moi qui permets le soulèvement des flots pour vous donner une nouvelle preuve de ma providence; moi qui commande aux flots et à la mer, et à toute cette agitation fais succéder un grand calme.

J'ai rencontré des incrédules qui ne pouvaient entendre sans émotion cet Ego sum de l'Evan-

gile. C'est bien ainsi que parle un ami, un père; c'est bien ainsi que doit parler un Dieu fait homme pour notre amour.

En toute rencontre, dites donc avec saint Pierre : « Seigneur, faites-moi venir à vous en marchant sur les eaux, en foulant aux pieds mes préjugés, mon orgueil, ma défiance : Juhe me vetiire aJ te super açuas. »

Criez vers Lui, puisque, sans Lui, vous ne pouvez absolument rien dans l'ordre du salut. Kt n'oubliez pas, mon cher auii, que vous avez aussi besoin du divin secours dans l'ordre naturel. Dieu, en nous créant, n'a point fait comme un père de famille qui renverrait un jour ses enfants et leur dirait : « Allez, maintenant; vous avez reçu de moi la vie, c'est à vous de vous pourvoir de tout le reste. » Non , Dieu est

le meilleur des pères, Dieu est plus tendre pour nous qu'une mère : il nous porte dans ses bras et veille sur chacun de nous avec une infatigable sollicitude. S'il retirait un instant sa main, votre cœur cesserait de battre, votre corps tomberait en poussière, ou plutôt il ne vous resterait plus que ce qui vient de vous, le néant.

Mais ne craignez pas; Dieu vous conserve, il vous protège, et seule la défiance peut vous priver de son appui.

Est-ce à dire que, en vous confiant en Dieu, vous puissiez vous abandonner vous-même ? Nullement. La règle de la vraie confiance se formule ainsi : Fiez-vous à Dieu dans vos entreprises, comme si tout le succès dépendait de vous et non pas de Lui ; et mettez-y tous vos soins, comme si Dieu seul devait tout faire et

Il6 LA CONFIANCE

vous rien. Sic Deo fide quasi rerum successus oniuis a te, nihil a Deo penderet; ita tamen Us operam omnem admove, quasi tu nihil, Deus omuia solus sit facturus (i).

(i) SelecLv. S. P. N. Ignatii $en-

te?ilii.T.

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POUR être vraiment chrétien, mon cher ami, il faut sortir de ce naturalisme funeste, où les sens et la chair vous entraînent, et vous maintenir dans l'élément surnaturel et divin ; il faut appeler en vous la grâce et vous rendre docile à sa céleste influence ; il faut vous unir indissolublement au Saint-Esprit, de qui nous vient la grâce et qui vit avec elle en nous.

Le Saint-Esprit ! comme il est ignoré, comme il est méconnu des chrétiens eux-mêmes ! Et cependant, indispensable est le secours que nous devons attendre de Lui,

Il8 LE SAINT-ESPRIT

indispensable aussi le concours qu'il daigne attendre de nous.

Outre cette vie extérieure qui se révèle d'elle-même et malgré nous au regard des hommes, il y a en chacun de nous, vous le savez, une vie intime, qui est comme le secret de notre pensée et de notre cœur. Il nous semble que nul, excepté Dieu, n'a le droit de pénétrer dans ce sanctuaire de notre indépendance, et les amis choisis que nous y admettons par privilège, nous les appelons intimes a cause de cela. — Puisqu'il en est ainsi de nous-mêmes vous comprenez sans peine que pour Dieu cette vie intime soit aussi et nécessairement le sanctuaire inviolable de sa souveraine indépendance, en sorte qu'aucune créature n'ait le droit essentiel et naturel d'y pénétrer d'elle-même

et ne puisse jouir de cette intimité de Dieu sans une communication spéciale et libre de Dieu même.

(Jr c'est à cette ineffable intimité, c'est à ce secret de sa pensée et de son cœur, c'est à cette connaissance, à cet amour qu'il a de Lui-même et qui est sa vie, que Dieu vous a miséricordieusement appelé. Voila votre fin dernière, fin sublime, supérieure essentiellement à toute nature créée et qui, pour cette raison, se nomme surnaturelle. Oui, il est de foi que la fin dernière de l'homme est surnaturelle, que nous sommes destinés, par Celui qui nous créa, à jouir éternellement de la Vision béatifique, éclairés par la Lumière de la gloire, vivant de la vie intime de Dieu.

Mais comment atteindre cette fin surnaturelle, sinon par des

moyens qui lui soient proportionnés, c'est-à-dire par des moyens également surnaturels, par un commencement de participation à cette vie divine dont, le Ciel nous réserve la plénitude? De là, vous le voyez, il suit que nous ne pouvons rien, absolument rien tout seuls , par les forces de notre nature dans l'ordre surnaturel ; nous ne pouvons rien, pas même accomplir une seule œuvre de salut, pas même avoir une seule pensée de salut, pas même le commencement de cette bonne pensée. Les affirmations contradictoires sont autant d'hérésies formellement condamnées. Il est de foi qu'il nous faut, pour agir surnaturellement, un secours surnaturel, don tout gratuit et qui, pour cela, est bien nommé la grâce.

Mais la grâce, mon cher ami, c'est le Saint-Esprit qui la répand

dans nos cœurs où il vient Luimême avec elle, pour nous rendre justes, saints, amis et enfants de Dieu, agents surnaturels de sa gloire (i). Comme au Fils appartient l'œuvre de la rédemption, au Saint-Esprit appartient l'œuvre de la sanctification des âmes....

Et voyez maintenant les conséquences.

Sans le Saint-Esprit, sans sa grâce, nous ne pouvons atteindre notre fin dernière, la possession intime de Dieu. Sans le Saint- Esprit, nous ne pouvons avoir la justice habituelle qui nous pénètre, nous transforme et nous sanctifie, ni persévérer quand une fois nous l'avons reçue.

Sans le Saint-Esprit, nous ne

( i ) Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanction qui datus est nobis. Epitre aux Romains, v. 5i

pouvons ni surmonter aucune tentation, ni acquérir aucun mérite, ni même prononcer utilement le nom de Jésus. Sans lui, toutes nos œuvres sont mortes devant Dieu ; sans lui, nous ne sommes rien nous-mêmes, que les fils d'Adam, héritiers de sa faute et jetés avec leur père en dehors de la voie surnaturelle; sans lui, les mérites de Jésus-Christ nous sont inutiles ; sans lui, point d'union avec le Fils, point d'adoption avec le Père, point de vie surnaturelle, en un mot, pas de chrétien. Car un chrétien, selon la magnifique expression d'un Père de l'Eglise, ce n'est pas seulement comme l'homme ordinaire, un corps et une âme :

c 'est un corps, une âme et le Saint- Espt it.

Vous comprenez mieux maintenant, je l'espère, le besoin que vous avez du Saint-Esprit : besoin

premier, radical, essentiel, incessant. La grâce du Saint-Esprit est aussi nécessaire à la vie surnaturelle de votre âme, que l'air qui nous environne est nécessaire à ta vie naturelle du corps.

Ce malheureux qui étouffe, a qui l'air commence à manquer, comme il souffre! comme il s'agite! comme il fait effort pour aspirer l'élément sans lequel il va mourir et qui est comme sa vie elle-même! Ouvrez, vous aussi, la bouche pour aspirer l'Esprit; imitez le roi-prophète : Os meut* opérai et attraxi Spiritum ( i), c'està-dire, priez l'Esprit-Saint. Que vous le priez peu, que vous le priez mal peut-être! Et voilà pourquoi vous vous agitez dans une perpétuelle défaillance. Quand vous êtes affligé de doutes pé-

(i ) Psaume cxui. i3i.

nibles, pourquoi ne vous adressezvous pas au céleste Illuminateur ?

Quand votre cœur est comme un vase débordant d'amertume, pourquoi ne vous retournez-vous pas vers le suprême Consolateur?

Quand vous avez à soutenir de si rudes combats contre tant d'ennemis acharnés à votre perte, pourquoi n'implorez -vous pas Celui que la sainte Ecriture appelle la force et le bras de Dieu ? Vous rougissez peut-être de cette misère intérieure, de cette habitude déplorable que la grâce peut seule guérir; que n'appelez - vous le Saint-Esprit à votre aide, pour vous purifier, vous raffermir.

Lava quod est sordidum, Riga quod est aridum, Sana quod est saucium.

Désormais, suppliez Jésus de vous l'envoyer; appelez le Saint-

Esprit à votre aide par l'entremise de Marie. Il est déjà en vous avant toute prière, pour que vous puissiez toujours le prier : soyez sûr que, si vous faites ce que vous pouvez avec le secours qu'il vous donne déjà, il vous accordera un secours plus abondant pour faire encore davantage.

Car il ne suffit pas de l'invoquer; il faut lui obéir, il faut, par le libre consentement de votre volonté, correspondre fidèlement a sa divine influence. Vous restez libre sous l'action de la grâce ; ce n'est point par violence et malgré vous, comme une machine ou comme un esclave, que le Saint- Esprit vous pousse à faire l'œuvre de Dieu; hélas! vous ne le savez que trop, vous pouvez lui résister'.

Dieu cependant ne dépend point de l'homme, ni la grâce de notre

liberté; car notre liberté ellemême, l'usage surnaturel que nous en faisons pour le bien, est un don de sa bonté. Nos bonnes œuvres nous appartiennent sans doute, mais elles appartiennent d'abord et principalement à la grâce divine, sans laquelle nous ne pouvons rien.

Ouand vous étiez petit enfant, vous n'auriez pu tout seul avancer d'un pas ; votre mère vous prévenait, vous soulevait, vous soutenait, vous conduisait ; et vous, docile à cette douce influence, joyeux d'y répondre, vous tentiez de généreux efforts, vous agitiez vos pieds débiles et mal affermis.... Vous avanciez ; chaque pas était votre œuvre, mais plus encore l'œuvre de votre mère à qui vous rapportiez ce petit succès et votre reconnaissance.

Voilà comment l'Esprit-Saint

nous conduit pas à pas dans le service de Dieu et la voie du salut : il nous fait agir, nous agissons nous-mêmes; l'œuvre est à nous, elle est surtout à Lui. En un mot, nous sommes les coopérateurs de Dieu : Dei enim sumus adjutores (O.

Coopérateurs de Dieu ! Quelle dignité est la nôtre, et quel honneur le Saint-Esprit n'a-t-il pas fait à sa créature ! Ne refusez pas, mon cher ami, la gloire de cette collaboration ; l'Esprit-Saint vous cherche, vous poursuit, vous appelle, vous sollicite ; ne le fuyez pas, ne le contristez pas. Sa charité vous presse : il veut vous arracher à la vie des sens, il veut vous emporter dans le monde surnaturel.... Laissez-vous faire; par

(i) 1'- F. pitre aux Corinthien s. m, m.

un concours généreux répondez à son généreux secours, alors et quelle joie! vous aurez déjà le roj-aume des ci eux sur U terre : RegHum Dei..., pax et gaudium :h Spiritu Samcio (l).

(i) Epitre aax Romains, x . . 17,

LE TRAVAIL (i

COMPRENEZ-VOUS bien quelle est pour vous la nécessité du travail, au point de vue de cette influence que, par votre éducation chrétienne et votre position sociale, vous avez mission d'exercer? Rien ne vous dispense du travail, ni la fortune, ni le rang, ni les bonnes œuvres elle--mémes auxquelles vous avez raison de vous livrer ; parce que seul le travail, en achevant de vous former, vous prépare une plus grande influence.

De quelle influence est-il ques-

i A la Réunion des jeunes cens de la rue de Sevrés, févuer i

tion ? Est-ce que j'entends vous parler d'influence politique \ Oui et non. Si vous êtes :

vers la carrière politique, il importe que vous y teniez un des premiers rangs, car un chrétien doit se distinguer" partout. Dans un temps de révolution, il faut, par le savoir, le caractère, l'indépendance , s'élever au-dessus de tous les partis, pour ne voir que les intérêts du pays et se dévouer à son salut ; il faut tâcher d'être ce que O'Connel fut pour 1" Irlande.

Mais peut-être serez-vous éloigné de la politique par vos traditions de famille, par des scrupules de conscience, par la crainte de vous compromettre.... Certes, ces motifs sont trop respectables pour qu'il y ait lieu d'insister. Mais vous avez à exercer une autre influence, l'influence sociale, dont

nul n'est dispensé à quelque parti politique qu'il appartienne, influence qui s'exerce en dehors de la politique, et même d'autant mieux qu'on est plus dégagé.

Cette influence sociale, qui part des classes de la société où vous avez votre place, a pour objet les idées, et par conséquent elle a pour instrument la plume et la parole.

Faut-il donc que vous deveniez nécessairement un écrivain , un orateur, et que toutes vos études prennent cette direction? Non, tous ne sont pas appelés à être orateurs ou écrivains; si la plume et la parole sont les plus puissants auxiliaires, il en est bien d'autres encore.

L'influence est chose qui ne se définit guère. C'est une sorte de fluide magnétique qui se répand autour d'un homme. La fortune, la position y contribuent, mais

surtout les principes, dont la manifestation aura d'autant plus d'efficacité que la fortune sera plus brillante, la position plus élevée.

Si les principes sont mauvais et que l'homme ait du talent, de la valeur personnelle, quel mal ne fera-t-il pas? Si, avec le même talent et la même valeur, il a de bons principes et donne de bons exemples, le bien qu'il opère es:

incalculable.

Cela posé, vous voyez, le travail vous est indispensable pour acquérir cette valeur personnelle d'où l'influence dépend. Que vous so)-ez magistrat, ingénieur, militaire, agriculteur, artiste, vous devez être tellement distingué, que grâce à vos principes supérieurs et à vos généreux exemples, votre influence rayonne au loin autour de vous.

J'ai parlé de la plume et de la

Lfc TRAVAIL 133

parole. Eh bien, il est bon, dans un temps comme le nôtre, où tout le monde se mêle d'écrire et de parler, où les intérêts les plus graves peuvent vous forcer au premier jour de prendre part aux affaires publiques, il est bon aujourd'hui en France, comme jadis à Athènes ou à Rome, que tous, ingénieurs, magistrats, militaires..., soient capables de manier, au besoin, la parole et la plume aussi bien que le fusil et l'épée. Mais cette recommandation est particulièrement importante pour une certaine catégorie de jeunes gens, pour ceux qui étudient le droit ou se préparent aux carrières qui tiennent le plus aux lettres. Pour eux, voici quelques conseils :

i° Ne pas trop compter sur sa facilité ou sur son aplomb, pour se dispenser d'un travail sérieux ;

et d'un autre côté , par timidité, par pusillanimité, ne pas s'exagérer les difficultés : Labor otnnia vincit Improbus ;

2° S'essayer, s'exercer à parler dans les petites conférences, a écrire dans les journaux ou des revues ;

3° Se tenir au courant des questions du jour, de la marche des idées;

4° Avoir pour critérium l'enseignement de l'Eglise; suivre, non un homme, mais l'Eglise;

5° Chercher une direction sûre et des conseils ;

6° Se tracer une méthode, sans quoi l'on avance à rien ;

7° Enfin choisir la matière de ses études selon son caractère, sa position, ses aptitudes, sa veine.

La plupart de ceux qui ont percé , l'ont dû à cela. A l'œuvre !

aidez -vous, excitez -vous. Vous

n'avez pas moins de talent naturel que bien d'autres; n'ayez pas moins d'énergie, d'application, et vous soutiendrez la lutte.

Maintenant, quelques autres conseils qui s'adressent à tous.

Ouand même vous ne seriez pas appelé à écrire et à parler, pour que votre travail développe votre valeur personnelle et assure votre influence, sachez écarter les occupations inutiles ; spécialisez vos études; restez indépendant des flâneurs et des viveurs ; préférez le travail du matin; distribuez sagement les heures du jour : tant pour le travail, tant pour les relations, tant pour le repos.

Ne croyez pas que je veuille supprimer les moments donnés à d'honnêtes délassements; non, il faut détendre l'arc, si l'on veut ne le pas briser.

Mais, pour travailler ainsi, quelle

énergie est nécessaire! quelle patience infatigable! Voilà le secret de tout : Labor, methodus, constantia, — constantia surtout. La constance fait plus que la facilité pour le succès. Que d'exemples à citer :

Lincoln, Jackson, Cuvier...

Tout est là, ai-je dit, à condition néanmoins que la bénédiction de Dieu féconde le labeur de l'homme; attirez-la sur votre travail par la prière. Prier et vouloir!... Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde. — Avec Dieu pour point d'appui, la volonté, le travail pour levier, que de grandes choses deviennent possibles; il n'en faut pas davantage pour que le monde soit changé !

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