SE LEVER
de si peu de chose ? — Je vous indique le mal et ses extrêmes conséquences; tous n'en viennent pas là, mais tous s'y exposent. Si la paresse n'est pas l'unique cause de nos maux, elle en est l'ordinaire occasion. Cela suffit pour me donner le droit de vous répéter encore : Adolescens, surge !
Voulez-vous remporter, chaque matin, sur vous la victoire? Ayez une idée qui vous absorbe, un projet qui vous presse, quelque chose à cœur que vous vous proposiez de faire le jour même.
Prenez votre parti aussitôt ; sans hésiter, élancez-vous hors du lit, Si vous commencez par discuter, par capituler tant soit peu, vous êtes perdu.
Ne vous couchez pas trop tard, serait-ce pour travailler. Contentez-vous d'un nombre d'heures de sommeil sagement mesurées sur
le besoin réel. Il est bon de rester un peu sur le sommeil, comme sur l'appétit; autrement on s'épaissit, on s'abêtit.
Le coq placé sur le clocher de l'église est un symbole tout à fait chrétien. Il figure la vigilance, sans laquelle la piété et la vertu sont en péril.
Vous aussi sachez dire : Deus, Deus meus, ai te de luce vigilo (1).
(1) Psaume lxii. i.
IL FAUT TOUT CONNAÎTRE (l)
Saint Paul disait : « A)'ez soin de marcher avec circonspection, non pas comme des insensés, mais comme des sages (2). »
Le conseil de TApôtre est important pour tous les fidèles ; mais combien plus pour les jeunes gens !
(1) Cette conférence aux jeunes gens a été donnée, par le R. P. Olivaint, à Vaugirard, à Poitiers, à Metz, à Amiens.
12) Videte fratres, quomodo caute cunbuletis, non quasi insipientes, sed ut sapientes. Epitre aux Ephésiens, v. i5.
La jeunesse n'est-elle pas l'âge de l'imprévoyance, de l'imprudence, de la présomption ? Et combien le conseil est-il plus important pour vous, mon cher ami, qui vivez dans cette grande ville, si pleine de séductions, de mauvais exemple;, de pièges et d'entraînements !
pour vous qui trouvez peut-être dans la position même de votre famille un danger de plus, par la facilité qu'elle vous donne de saisir les occasions dangereuses ; pour vous qui devez à l'éducation chrétienne d'avoir plus à perdre que les autres, sinon plus d'argent, certainement plus d'honneur ; car vous portez dans votre cœur le trésor sacré de la foi, de la grâce, de la pureté, de la vertu.
Ah ! mon cher ami, c'est le cœur surtout que tant d'ennemis menacent! c'est le cœur surtout que la prudence doit défendre ! Et
c'est le cœur surtout que les jeunes gens compromettent par leur imprévoyance et leur légèreté. Combien en est-il, autour de vous, qui ne craignent pas de tout lire, de tout voir, de tout entendre!
Combien qui prétendent même justifier leur conduite en alléguant ce double prétexte :
10 Qu'il est nécessaire de tout connaître; 2° qu'ils sauront bien s'arrêter a temps, parce qu'ils sont sur leurs gardes.
Illusions funestes, dont beauconp sont victimes, et contre lesquelles je voudrais vous prémunir.
Thésaurus desiderabilis , oleum in habitaculo justi : homo imprudens dissipabit illud (l).« L'huile dans la maison du juste, dit la sainte Écriture, c'est le trésor enviable:
l'homme imprudent le dissipera. »
(1) Livre des Proverbes, m, 20.
Ne dissipez pas, mon ami, ce trésor de la grâce, de la pureté, de la vertu, qui est dans votre cœur. Vous n'êtes pas de ceux dont le Seigneur a dit : Serpentes tollent , et si mortiferum quid biberint, non eis nocebit (1).
Jeune homme, pourquoi cette lecture immorale, cette compagnie suspecte, cette visite à ce bal public, rendez -vous de toutes les hontes, où les mauvais sujets euxmêmes sont scandalisés de vous voir ?
Et ce jeune homme répond, vous l'avez entendu comme moi :
C'est qu'il est nécessaire de tout connaître.
Tout connaître? Quel goût pour la science! En vérité, je vous félicite. Le champ est vaste; l'horizon
(1) Evangile de S. Matthieu, xvr,
recule chaque jour; que de connaissances précieuses pour vous et pour les autres vous pouvez acquérir, vous qui désirez tout connaître !... Hélas ! ce pauvre jeune homme ne songe guère à ces études trop sérieuses pour lui, où il ne trouve qu'ennui et dégoût. Il néglige même celles qui sont de son état, de son devoir.
Oue de temps peut-être il a déjà perdu !
Lui aussi, il est tenté auprès de l'arbre de la science du bien et du mal, et, comme il croit connaître assez le bien, c'est le mal qu'il veut maintenant savoir. Il veut tout connaître, c'est-à-dire même le mal, surtout le mal.
Non pas tout le mal, il est vrai.
Proposez-lui d'étudier la puissance fatale de ce poison qui tue le corps, d'en approcher ses lèvres.
Oh ! alors, il n'est pas si pressé de
tout connaître; il est assez prudent pour sauvegarder la vie du corps. Mais, ce qui l'attire, c'est le poison qui tue l'âme. Il faut qu'il lise ce livre où la foi est scandaleusement attaquée, et bientôt peut-être, parce qu'il n'est pas en état de résoudre les difficultés par lui-même, il s'abandonne au trouble, au doute, au lieu de consulter les docteurs et d'entreprendre une étude sérieuse.
Mais je veux surtout parler d'un autre poison de lame que ce malheureux jeune homme poursuit en quelque sorte partout, dans les romans, dans les spectacles, dans les bals scandaleux, dans les compagnies douteuses, dans les visites clandestines. C'est celui-là surtout que, suivant lui, il est nécessaire de connaître. Quel est ce poison, quel est ce mal?
Vous le savez bien, c'est celui
qu'on appelle le mal, celui qui menace, qui flétrit la pureté du cœur, celui qu'on peut regarder comme le centre des passions, des agitations, des égarements de la jeunesse, centre d'où tout part et où tout revient.
Voilà ce qu'il est nécessaire de connaître? Et pourquoi? — Pour achever votre éducation , pour consolider votre foi ? Mais la foi, l'éducation, sont par là compromises.
Pour assurer votre bonne conduite et le succès de vos études?
Mais études et conduite sont par là compromises.
Pour conserver votre honneur, votre dignité, vos relations? Mais relations, dignité, honneur, tout est par là compromis.
Pour avancer votre fortune , vous ouvrir une carrière ? Mais, encore une fois, carrière et for-
tune, par là tout est compromis.
Je cherche en vain cette nécessité prétendue. — C'est, reprend ce jeune homme, pour mieux se garantir du mal qu'il est nécessaire de le connaître.
Cependant, vous ne laisseriez pas lire ces livres, vous ne conduiriez pas à ces bals ce frère bien-aimé que vous voulez préserver! N'est-ce donc pas en vous en privant que vous vous préserverez vous-même ?
Je l'avoue, cependant, il est bon de connaître le mal jusqiïa un certain point et d'une certaine manière. Vous savez que le poison est là, que Dieu vous défend d'y toucher, et sous vos yeux une multitude de jeunes gens sont victimes de leur désobéissance.
Que voulez-vous de plus? Si, en effet, des conseils pratiques vous sont utiles, vous trouverez facile-
ment des hommes assez expérimentes et des livres assez sûrs pour vous instruire sans péril. — Profitez de l'expérience des autres.
Mais non, ce jeune homme ne veut croire qu'à sa propre expérience ; la science spéculative est trop peu pour lui. Il faut, en quelque sorte, que le mal lui soit inoculé.
Ne le portons-nous pas tout inoculé en nous par le péché originel ?
Oh ! ce n'est pas assez ; nous en avons, il est vrai, par le péché originel, l'instinct, la concupiscence, mais non la science expérimentale ; et ce jeune homme veut tout connaître. Prenez garde, vous mourrez : morte morieris. — Nequaqnam, reprend le tentateur :
vous serez, au contraire, comme des dieux (1) ; vous serez du
(i)Genèse, in, 4, 6.
moins comme des hommes ; oui, vraiment des hommes, et vous ne serez pas des hommes sans cela; il faut... vous déniaiser, et par conséquent il faut tout connaître.
Mon cher ami, sous ce rapport, nous ne sommes pas dans le siècle des niais; quoi que fassent des parents et des maîtres chrétiens, vons avez bien assez cette triste connaissance du mal en sortant du collège, pour n'avoir pas droit à ce brevet de niaiserie. Mais le monde vous trouve encore trop modeste. Il dira bien, avec Jean- Jacques Rousseau, que rien n'est beau comme un jeune homme de dix-huit ans resté pur; mais, tout en l'admirant, il se moque de cette pureté où il voit sa condamnation, et il cherche à la détruire.
Ah ! si vous ne voulez pas passer pour un niais aux yeux des
hommes perdus, il faut aller jusqu'au bout; il faut non seulement connaître le mal, mais le faire.
Pour eux, vous resterez niais tant que vous serez encore modeste, tant que vous saurez rougir, tant que vous n'aurez pas fait le dernier pas, tant que vous ne leur aurez pas donné le droit de s'écrier : Sicut unus ex nobis '. Voilà ce chrétien devenu comme un d'entre nous!
Non, non, vous ne voulez pas leur donner ce droit-là ; plutôt être assailli de leurs sarcasmes.
Vous ne voulez pas faire le mal.
Et vous voulez le connaître ?
Je vous le demande encore, ne le connaissez-vous pas assez ? Que trop, peut-être ! Rappelez-vous la première faute que cette triste révélation du mal vous fit commettre; alors vous êtes entré, non dans la lumière, mais dans les
ténèbres. Comme si la tête de la Méduse vous avez été montrée, d'abord vous avez éprouvé de l'effroi, vous avez été triste de savoir ce que vous deviez ignorer.
Cependant, même après cette première épreuve, vous avez ressenti le même attrait funeste, la même curiosité malheureuse. Et quand, par imprudence ou par accident, vous avez appris quelque chose de plus, le cœur plein d'un nouveau trouble, d'un nouveau chagrin, vous vous êtes dit : Pourquoi ai-je appris cela ? — Mais déjà l'horreur pour le mal était moins grande, tandis que vous pressait avec plus de violence le même besoin de connaître.... Ah !
cet attrait persévérant de la mauvaise nature qui veut se satisfaire, c'est, au fond, la seule et vraie nécessité que ce pauvre jeune homme puisse invoquer.
nécessité non de raison, mais de passion; illusion qui le domine et qui le conduit, comme fatalement, à une autre illusion que je voudrais aussi dissiper en vous.
Ah! jeune homme, votre âme est en jeu, pensez-y donc! Elle n'est pas une âme vile pour que vous fassiez sur elle la triste expérience du mal, expérimentant in anima vili.... Votre âme, elle vaut ce qu'elle a coûté, le sang d'un Dieu!
Oui, votre âme est en jeu, car cette témérité de tout lire, de tout voir, de tout entendre, pour connaître le mal , conduit presque inévitablemeut à faire le mal.
Que se passe-t-il, en effet, tous les jours sous vos yeux ? Sur cinquante jeunes gens, par exemple, appliqués à l'étude du droit, combien font naufrage la première année, combien la deuxième, com-
IÔO FAUSSES MAXIMES
bien la troisième, et combien échappent ?
Or quelle est la cause du malheur de ceux qui succombent ?
Perversité ? Corruption ? Non, non, curiosité, imprudence, illusion : ils ont voulu tout connaître, et bientôt, pris de vertige, ils ont été entraînés dans l'abîme.
Et vous prétendriez, vous, vous exposer au même péril impunément? Avez-vous donc une autre nature ? Mais la nature humaine est comme magnétisée, électrisée.
Le feu appelle le feu. Il est impossible que ces lectures, ces conversations, ces spectacles n'aient pas sur vos yeux, votre imagination, votre cœur, quelque influence fâcheuse.
Ne dites pas : Cela ne me fait rien. — Cela ne vous fait rien?
Comment priez-vous ensuite, comment travaillez-vous? D'où vous
FAUSSES MAXIMES l6l
vient ce dégoût des choses sérieuses, cet affaiblissement de la volonté, ces rêveries, cette exaltation de l'imagination ? Si cela ne vous faisait rien, vous ne seriez pas dans cet état ; si cela ne vous faisait rien , vous ne seriez pas si impatient de tout connaître. Non, cela vous fait quelque chose, et vous aimez ce quelque chose.
Soit, direz-vous, cela me fait quelque chose, mais seulement quelque chose , pas assez pour m'inquiéter. Je sais me conduire»
je suis sur mes gardes, je m'arrêterai à temps.
— Ne comedas... morte morieris.
— Je ne veux que voir et non goûter le fruit défendu.
Hélas ! la première faiblesse de votre mère Eve fut aussi de voir, et bientôt elle étendit la main et mangea le fruit (i).
| 1 Vidit igitur millier quod bonum 1 1
David eut le malheur de voir, et bientôt ce cœur généreux fut vaincu. — Êtes- vous plus fort que David ?
Mais j'aime mieux choisir un exemple plus rapproché de vous.
Voilà un pauvre jeune homme, — vous l'avez connu peut-être, — jusque-là si bon, si pieux, si pur! Un jour, il fait une rencontre funeste.
Une de ces sauterelles sorties du puits de l'abîme, qui ont la puissance des scorpions et dont le venin donne la mort, se trouve sur son chemin. Il regarde, il écoute.... La tête lui tourne....
Hélas! quel désespoir bientôt!
Il savait se conduire, il était sur ses gardes, il voulait s'arrêter
esset ligneum ad vescendum. et pulchrum oculis aspectuque deleclabile.
et tulit de fnictu illius et comedit- (Genèse, m, 6.)
MUSSES MAXIMES 163
à temps ... — Êtes-vous plus fort que lui ?
Vous arrêter à temps, quand tant de séductions vous environnent et parlent à vos sens, quand la voix de la sirène maudite se fait entendre à vos oreilles, quand l'entraînement de l'exemple s'impose à vous, quand des âmes faibles comme la vôtre vous pressent, que les ténèbres vous favorisent, que la concupiscence frémit au dedans, que le respect humain et la vanité vous persuadent qu'il est de votre honneur de ne pas rester en arrière, que le démon s'agite autour de vous et répète incessamment : Jette-toi en bas, mitte te deorsum !
Vous espérez vous arrêter à temps ! Si vous aviez quelque défiance de vous même, peut-être ; mais vous comptez sur vous-même, vous prétendez savoir vous coq-
duire.... Non, vous ne vous arrêterez pas ; non, vous ne vous garderez pas du péché ; votre illusion sera bientôt détruite, votre présomption bientôt punie. Vous ne ferez pas mentir le Saint-Esprit, qui a dit : Oui atnat periciilum, m Mo peribit (1). Vous dites peutêtre : La Sainte Vierge me sauvera des rigueurs de cet arrêt.
J'ai confiance en elle ; il est impossible qu'elle m'abandonne : je la prie même en ces rencontres, et surtout en ces rencontres.
Ah! la Sainte Vierge est si bonne qu'elle est capable, même alors, de protéger l'imprudent qui s'égare. Mais cela doit-il vous encourager au péché ? Voyez combien tombent malgré cette étrange confiance ! Mais vous aimera-t-elle plus qu'eux ? Avez-vous fait plus
(1) Ecclésiaste, m, 27.
FAUSSES MAXIMES l6$
sant plus témérairement, aux dépens de son honneur, ne méritezvous pas qu'elle vous délaisse ? Ne doit-elle pas même , en quelque sorte, vous délaisser pour son honneur?
Rappelez-vous donc quelle est la loi qui régit, si j'ose ainsi dire, ies secours providentiels au milieu des dangers que nos âmes peuvent courir. Là où nous avons un devoir à accomplir, c'est-à-dire la où nous conduit la volonté de Dieu, sa grâce nous est assurée. Ainsi en est-il du médecin, du prêtre.
Et encore, là où le danger s offre à nous, sans que nous l'ayons cherché, si nous nous défions de nous-mêmes, si nous avons confiance en Dieu, sa grâce est prête à nous secourir.
Je sais tel jeune homme, exposé dans cette grande ville à bien des
l66 FAUSSES MAXIMES
pièges , mais qui se défie de sa faiblesse et ne compte que sur Dieu et sur Marie ; il ne tente pas Marie, il ne tente pas Dieu; si, malgré les précautions de la prudence , il se trouve en face d'un danger, si quelque flèche est décochée contre lui durant le jour, si quelque embûche lui est tendue pendant la nuit, il en verra tomber mille à sa droite et dix mille à sa gauche, et cependant il restera debout, invulnérable au mal (i).
C'est que Dieu a la main étendue pour le protéger; c*est que les anges ont reçu l'ordre de veiller sur lui, de le porter dans leurs mains, de peur que son pied ne heurte la pierre, angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibus viis tuis. Les anges, observe saint
(i) Psaume xc.
Bernard, vous garderont dans les voies où vous devez marcher et non pas dans les précipices où vous iriez vous jeter : Bene in viis, et non in prœcipitiis. Ni Dieu, ni Marie, ne donnent la main à l'imprudent qui, présumant de sa force, court follement à l'abîme.
« Seigneur, s'écriait Judith , montrez comment vous n'abandonnez pas ceux qui comptent sur vous, et comment vous humiliez les présomptueux qui se glorifient dans leur propre force (1). »
Et c'est ce que Dieu montre encore tous les jours. Oui, on voit des jeunes gens qui résistent au feu, comme les trois enfants dans la fournaise; mais, pour un très grand nombre, cette parole s'ac-
(i) O Domine, ostende quoniam non derelinquis prœsumentes de te.et prœsumentes de te et de sua virtute gloriantes humilias. (Judith, ti, i5.)
coraplit : Juvenes eorum comedit ignis (i). Des générations entières sont emportées, et vous pouvez entendre les cris de ces pauvres victimes : « Ah ! si c'était à recommencer.... » Mais on ne refait pas sa vie !
Cependant les méchants triomphent contre Dieu et son Église- Voilà donc, disent-ils, les fruits de l'éducation chrétienne. Moloch dévore aussi vos enfants. C'était bien la peine de tant le maudire.
La grâce est un vain mot : la nature l'emporte....
Ah ! vous, du moins, prouvez que la grâce de Dieu n'est pas impuissante; répondez-y par votre fidélité. Soyez prudent ! Défiezvous de vous-même, défiez-vous des illusions que je vous ai signalées. Craignez le serpent, craignez
( i) Psaume lxxvii, 63.
celle qui a chassé le premier homme du paradis. Gardez votre cœur, gardez vos sens. Il ne s'agit pas de fermer les yeux, de vous boucher les oreilles, mais souvent de voir sans regarder, de ne pas écouter la voix de la tentation, de fuir le mal, en vous tenant en dehors de sa sphère d'action.
Et si vous voulez, sans péril et avec profit, connaître tout le mystère d'iniquité, savoir enfin ce que le péché est en lui-même et dans ses conséquences, eh bien, contemplez Jésus mourant en croix pour l'expier.
iL FAUT FAIRE COMME TOUT LE MONDE
Qu E signifie cette prétendue maxime ? Est-ce à dire qu'il faut faire comme ceux qui font
bien, comme Notre- Seigneur, comme les saints, qui nousdonnent le bon exemple : Non poteris qnod isti et istœ? — Ce n'est pas cela qu'on veut dire. Faire comme tout le monde, c'est faire comme ceux qui font mal. On se persuade qu'agir autrement est impossible, et l'on calomnie Dieu, sa providence, sa justice, sa grâce, comme si ses commandements étaient impraticables, si impraticables que tout le monde les néglige.... Et l'on calomnie les hommes, en les proclamant tous également mauvais.
Si tout le monde fait mal, pourquoi pas moi aussi ? — Et l'on réclame la liberté du mal, pour faire comme tout le monde.
Vous l'avez entendue, cette parole; peut-être l'avez-vous dite vous-même. — Jeune homme, pourquoi ces propos inconvenants,
FAUSSES MAXF5IES
ces lectures, ces danses, ces relations, cet oubli des lois de l'Eglise ? — Eh quoi ? n'est-ce pas légitime, n'est-ce pas du moins excusable ?
Je fais comme tout le monde.
Ah ! que j'aime mieux ce cri d'une âme fière : Etiamsi omnes, ego non (i) !
Etudions cependant cette maxime, et jugeons-la. — A la réflexion elle est toute jugée. Non.
le mauvais exemple, quelque général qu'on le suppose, ne saurait justifier le mal, ni le rendre légi-
(i) On connaît la lettre écrite par l'illustre cardinal de Clermont-Tonnerre, en 1828, à un ministre qui l'engageait à faire comme tout le monde, aux dépens de l'honneur et du devoir. 1 Monseigneur, répliqua le noble vieillard, la devise de ma famille, qui lui a été donnée par Callixte II, en 1120, est celle-ci:
Etiamsi omnes, ego non. C est aussi celle de ma conscience. »
time. La simple raison le dit assez. S'il s'agissait, par exemple, d'improbité, d'indélicatesse, accepteriez-vous cette justification?
Ne serait-il pas absurde de l'invoquer? Et parce que la vertu, la pureté du cœur est en jeu, l'excuse serait valable? L'honneur de votre vie vous est-il moins précieux que le bien d'autrui.
Aussi bien, la foi parle comme la raison. Ayez des idées larges, tant que vous voudrez; il n'en reste pas moins qu'il n'y a que deux voies, l'une bonne, l'autre mauvaise; deux maîtres entre lesquels il faut choisir. Il est toujours vrai que celui qui n'est pas avec Jésus-Christ, est contre lui.
et que nous ne serons pas jugés selon les opinions du monde, mais d'après les préceptes de l'Evangile.
Figurez-vous un pécheur appor-
tant cette excuse au tribunal de Dieu : J'ai fait comme tout le monde ! L'autorité de Dieu ne dépend pas encore du suffrage universel. C'était bien la peine que Jésus-Christ vînt sur la terre et nous offrît dans sa personne le modèle de toutes les vertus, si l'exemple de la multitude a seul empire sur nous !
Mais, en fait, est-il vrai que tout le monde suive la voie du mal? N< n, cela est faux.
Combien d*âmes sont encore à Jésus-Christ! S'il est une foule qui s'éloigne, il est aussi une sainte phalange qui se groupe autour de sa croix. Les méchants triomphent trop vite, ils se vantent trop haut.
Sans doute , les deux camps sont plus marqués que jamais ; mais quel progrès dans le bien ! que de belles œuvres, inconnues il y a cinquante ans! Combien déjeunes
gens donnent un généreux démenti à ceux qui prétendent que tout le monde est prosterné devant le veau d'or !
Non, la loi divine n'est pas impraticable, et quand Jésus-Christ se retourne vers les siens pour leur dire : Numquid et vos vultis abiref grâce à Dieu, le nombre est grand de ceux qui s'écrient, comme saint Pierre : Domine, ad quem ibimus?
Verba vitœ œternœ habes ! (i)
A qui donc irons-nous ? Sans Jésus-Christ, tout est perdu, la raison comme la foi , la vertu comme le bonheur.
Supposez un instant que la fausse maxime que je combats demeure l'unique règle de la morale. Que devient la raison ? Le mal serait-il le bien, parce que tout le monde négligerait le bien
(i) Évangile de saint Jean, vi. 6;>.
pour le mal? Que devient la vertu ? La loi de la vertu n'estelle pas éternelle ?
Vous n'auriez plus qu'une morale flottante qui se démentirait à chaque instant, une morale indépendante de Dieu, dépendante de la foule qui la ferait et la déferait à son gré, c'est-à-dire une morale qui ne serait que l'immoralité.
Dès lors, le scandale serait aboli, ou plutôt glorifié, érigé en principe, en règle de vie.
La loi du nombre abrogerait la loi de Dieu, le respect humain deviendrait le premier devoir, et la lâcheté seule serait à l'ordre du jour. Toute personnalité, toute dignité, toute liberté seraient sacrifiées en même temps que le courage et la conscience, et le genre humain ne serait plus qu'un troupeau de moutons.
Vous voyez bien que cette prétendue maxime est absurde. — Au fond, personne n'y croit.
L'homme qui, sous ce vain prétexte, se livre au libertinage, est-il estimé de ceux mêmes qu'il imite?
Non; après l'avoir entraîné, on se détourne de lui. on le méprise.
Et lui-même se reproche sa lâcheté, il y trouve son châtiment, et un jour vient où il entend ses propres enfants, — des enfants qui chassent de race, — lui redire : Nous faisons comme tout le monde.
Cette maxime est donc funeste, menteuse, insensée, impie. Rejetez-la bien loin : c'est la loi des esclaves. Réagissez contre elle; sachez dire, sans colère comme sans timidité : Etiamsi omnes, ego non !
IL FAUT QUE JEUNESSE SE PASSE (i)
LE temps passe, profitez de vos premières années, qui sont les plus précieuses : In bono sit cor tuum in diebus juventutis tuœ (2).
A ce conseil de la Sagesse, plusieurs opposent une sorte de proverbe, accrédité dans un certain monde comme un axiome : Il faut que jeunesse se passe ! Et ils rient de cette jolie chose....
Cette maxime commode, qui chatouille le cœur, à laquelle cèdent tant de jeunes gens, au
(1) Conférence donnée à Vaugirard, à Amiens, à Metz, an Cercle de la Jeunesse (Paris, rue des Francs- Bourgeois).
(2) Ecclésiaste, xi. 9.
fond, que signifie-t-elle ? Elle signifie que le plaisir mauvais est la loi de la jeunesse, que la jeunesse a droit au libertinage. C'est la charte d'affranchissement des passions; c'est la justification, presque l'apologie des jouissances les plus honteuses ; c'est le désordre érigé en principe de conduite pour les jeunes gens.
En voilà bien assez pour vous faire mépriser cette immorale et grossière maxime. Insistons cependant, et voyons tous les faux supposés de cet axiome prétendu.
Il suppose, en premier lieu, que la jeunesse est l'âge du vice et de toutes les folies, qu'on peut, à vingt ans, jouir de la vie, c'est-àdire la traîner dans la fange. Non, la jeunesse ne vous est pas donnée pour cela ; c'est, au contraire, le temps des nobles passions, des généreux efforts, de l'ardeur à
poursuivre tout ce qui est beau, tout ce qui est grand. — Xe calomnions pas la jeunesse.
Ce faux axiome suppose en outre qu'une fois la jeunesse passée le désordre cesse par enchantement, comme si l'on avait quelque certitude de se convertir dans ses vieux jours ! Mais les vieux jours peuvent manquer ; la mort souvent frappe dans la jeunesse.
Et puis, il est, hélas ! des vieillards chez qui le désordre règne encore; par la nécessité de l'habitude, les folies de jeunesse se poursuivent sous les cheveux blancs.
D'autres fois, ce sont des rides précoces sur un front dépouillé, h vingt-cinq ans! Le vice reste, et la jeunesse est passée avant l'âge....
Troisièmement, on suppose que le désordre est inévitable, fatal
dans les premières années de la vie. — Mais, au contraire, que de vertus chez plusieurs ! que d'éclatantes protestations contre cette injure gratuite ! Même chez ceux qui tombent, la conscience rappelle, avec la loi de Dieu, la possibilité de l'accomplir. En vain les lèvres disent : Il faut... ou bien :
Je ne puis pas. La raison réclame :
L'homme est libre ; le jeune homme est libre; il peut, il doit vouloir. — Ne niez pas la liberté, la liberté du bien, de la vertu.
On suppose enfin que le mal est tellement invétéré dans la jeunesse que Dieu même n'y peut rien.
Quoi ! les Sacrements seraient sans efficacité, la grâce une chimère, la Sainte Vierge impuissante ! — Oh ! non ; la Sainte Vierge offre au jeune homme un idéal de pureté qui le ravit et l'élève au-dessus des sens ; la foi
FAUSSES MAXIMES l8l
l'arrache aux illusions grossières et l'emporte dans le monde des réalités supérieures ; la grâce, plus forte que la nature, triomphe, et sa victoire est d'autant plus éclatante que la jeunesse est plus fougueuse et plus indomptée.
La sainteté n'est pas le privilège des faibles et des lâches ; elle ne suppose pas un sang appauvri ; elle exige des cœurs de héros. Et voilà pourquoi la jeunesse est le plus bel âge pour la sainteté, pourquoi Jésus-Christ aime tant les jeunes gens et leur donne place, comme à saint Jean, sur son cœur.
La maxime est donc fausse ; réfléchissez à quel point elle est funeste.
// faut que jeunesse se passe...
dans le désordre, — c'est comme si l'on disait : il faut que la fleur soit gâtée pour que le fruit mû-
risse ; il faut que le matin soit pluvieux pour que la journée soit belle ; il faut que le tempérament du jeune homme s'altère pour que l'homme fait soit robuste; il faut commencer par la ruine pour arriver à la fortune ; il faut semer la honte pour récolter l'honneur.
77 faut que jeunesse se passe , c'est-à-dire il faut perdre le meilleur de son temps, il faut compromettre sa santé, il faut, avec son corps, ruiner son esprit, son cœur, son honneur, sa foi.... Ah !
que de mal on se donne pour s'amuser ! N'est-il pas vrai qu'il en coûte plus à un jeune homme pour se damner que pour se sauver ?
Heureux encore si, la triste expérience faite, celui qui échappe au naufrage peut recueillir quelques débris et, en se convertissant, offrir ces restes à Dieu !
Si jeunesse savait, si vieillesse
pouvait ! Vous pouvez maintenant, croyez-en ceux qui savent. N'attendez pas que votre vie soit au soir, ni même au midi : commencez à bénir Dieu, à servir Dieu dès l'aurore.