OU IL Y A DE LA GÊNE, POINT DE PLAISIR
LE plaisir, voilà l'ennemi de votre travail, de vos succès, de votre carrière, de votre avenir dans ce monde et dans l'autre. Il en coûte, n'est-ce pas? de quitter le plaisir pour trouver la gêne, et volontiers peut-être répéteriez-
(,) Conférence donnée à l'Ecole Sainte-Geneviève (rue des Postes), octobre i858.
vous le vieux proverbe, bien rajeuni de nos jours : Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.
C'est un des adages les plus universellement admis aujourd'hui ; l'horreur de la gêne et de tout frein, en grandissant parmi nous, donne plus de force à la tentation du plaisir. Que de jeunes gens qui prennent déjà le proverbe cité pour mot d'ordre, et qui n'attendent pas les années de liberté complète pour s'écrier : Venite , fritamur bonis quœ sunt , coron emus nos rosis! (1).... Où il y a de la gêne, point de plaisir ! C'est en cela qu'ils semblent résumer toute leur existence. — Mais quelle erreur !
Ainsi, selon eux, la fin de l'homme serait le plaisir ? Non , non, mon cher ami, vous le savez
(1) Livre de la Sagesse, 11, 8.
bien, vous dont l'enfance a été' chrétienne. L'homme a été créé pour connaître Dieu, l'aimer et le servir. C'est là sa grandeur. Pour vous, après tant de grâces reçues, votre fin est en outre de contribuer à faire connaître Dieu, à le faire aimer, à le faire servir.
L'Eglise, la société elle-même, sortant de tant de ruines et menacée de tant de dangers, ont les yeux fixés sur vous pour vous rappeler cette noble fin. Il me semble aussi que Jésus-Christ lui-même se présente à vous : Sequere me, vous dit-il. Mais, quelle que soit la carrière où vous deviez le suivre, c'est à vous qu'il dit encore : Si quis vult venir e post me , abneget semetipsum et tollat cracem suam quotidie (1). — C'est la gêne, et non le plaisir. Comprenez-le bien,
( 1) Évangile de S. Matthieu, xvi, 24.
le plaisir ne suffit pas à votre cœur. Il lui faut bien plus; il lui faut le bonheur, un bonheur immense, inamissible. Le bonheur est votre fin, comme la gloire de Dieu qui en est inséparable ; on peut bien accepter quelque gêne, se priver de quelque plaisir pour acquérir un tel bonheur.
Cette fausse maxime ne détruit pas seulement la fin dernière, elle pervertit aussi, en écartant toute gêne, la vraie notion de la liberté cette faculté si noble que Dieu nous a donnée précisément pour tendre à notre fin.
Ma chère liberté] s'écrient tant de jeunes gens de votre âge. Pour eux, liberté signifie : plus de loi, plus de frein ; liberté est synonyme de plaisir. Non, la liberté ne consiste pas à être débarrassé de tout frein, de toute loi. Constitue, Domine, legislaiorem super eos..., quo-
niam hommes suni (1). Il faut aux hommes une loi, un législateur, parce qu'ils ne sont pas des êtres sans raison, parce qu'ils sont créés pour tendre, par le bon usage de leur liberté, vers le souverain Bien ; parce que la loi est nécessaire pour contenir les passions qui mettent obstacle à la liberté de cette tendance, pour servir de digue au fleuve et diriger son cours.
Voilà la vraie notion de la liberté.
S'abandonner sans gêne au plaisir, c'est donc détruire la liberté, se faire l'esclave des passions, se détourner de sa fin, se ravaler audessous de la brute. Voyez où conduit cette fausse maxime.
Aussi bien , l'expérience lui donne chaque jour le démenti. La loi.de la souffrance est inévitable, mon enfant. La sentence en fut
(i) Psaume, ix, 21.
portée contre nos premiers parents, et tous nous sommes venus au monde en versant des larmes.
Ceux dont la vie est assaillie de plus de peines, sont d'ordinaire ceux-là qui s'efforcent le plus de se soustraire, en épicuriens, à la loi de la douleur. La Providence sait y pourvoir.
La peine est tellement liée à notre vie, qu'elle est même le plus souvent la condition du plaisir. Je ne parle pas du service de Dieu, qui a mis dans la conscience, après le sacrifice, après l'accomplissement de la loi, le sentiment ineffable et l'avant-goût du vrai bonheur. J'en appelle au monde même : Point de plaisir sans peine.
Voyez à quel prix s'acquièrent les honneurs, les richesses, la science, la réputation. .. Quel plaisir en tout cela, selon le monde ; mais qu'il en coûte ! Et l'on ne voudrait
pas qu'il n'en eût rien coûté : le plaisir en est plus grand. Un soldat couvert de cicatrices voudrait-il ne pas avoir souffert ? Il en est fier et heureux. Tout le monde doit servir aujourd'hui.
Ah ! ce n'est pas en repoussant toute gêne qu'on se prépare aux devoirs de la vie militaire. La vie militaire, c'est l'ordre, la discipline , c'est-à-dire le frein de la liberté, la gène. Rappelez-vous bien qu'on ne se prépare pas à l'ordre par le désordre, à la discipline par l'insubordination, au dévouement par l'égoïsme.
Mais peut-être avez-vous connu des jeunes gens qui proclamaient la fausse maxime que je combats, et qui cependant ont fait des prodiges.... A la bonne heure ! c'est que la pratique a démenti la théorie, et que, malgré ce qu'ils disaient, ils ont montré du dévouement.
Ah ! le dévouement, mon ami, voilà le grand principe de la vie chrétienne comme de la vie sociale. Le dévouement rapproche, le dévouement élève, le dévouement donne à la liberté son plus noble exercice ; il met l'homme à la hauteur de la plus sublime mission, il le conduit noblement à sa fin dernière, il lui fait goûter les plus vives joies qui soient au monde. A vous le dévouement !
Voilà ce qu'il est beau de comprendre, d'accepter à votre âge.
Là est l'honneur !
Au contraire, voyez où en vient le jeune homme sans gêne, qui ne cherche que le plaisir. Les attentions délicates, les services rendus à la famille sont une gêne : arrière la vie de famille !
Le respect envers les supérieurs, bien plus le respect envers Dieu même, l'obéissance à ses comman-
déments, les devoirs de lu picte chrétienne, tout cela est une gêne :
arrière donc tout cela !
En vérité, vous n'y songez pas!
Oui donc ne s'est gêné pour vous?
Vos parents... vos maîtres.... Et Jésus sur sa croix , quelle gêne n'a-t-il pas acceptée? A-t-il reculé devant un seul sacrifice ? — Ne soyez pas ingrat !
Ne vivez donc pas pour le plaisir, car vous y trouveriez la mort avant la tombe, la mort du péché qui mène à l'enfer. Aimez le devoir, le travail, le dévouement, la peine : par cette voie étroite et rude on parvient à l'éternel bonheur.
LA VERTU EST AFFAIRE DE TEMPERAMENT (i)
LA lutte contre les passions, contre les sens , contre le corps est la condition de la vertu ; mais telle est l'horreur que nous avons de la lutte, que, pour nous en dispenser, en nous faisant illusion , nous disons de la vertu qu'elle est affaire de tempérament, et que ceux-là qui se gardent purs, sont ceux qui n'ont pas besoin de se combattre et de se faire violence.
Qui parle ainsi ? un commis voyageur? Non, un jeune homme bien élevé, pour rire, au commen-
(i) A la Réunion des jeunes gens de la ruedeSèvres, le ierdOcembi £
cernent, sans trop y croire, pour s'amuser peut-être de l'embarras de sa mère , quand elle cite tel qui se conduit bien : « Il est si froid ! » Tel autre qui se conduit mal : « Il est si ardent! »
Peu à peu on se persuade qu'il est impossible de se vaincre quand on a certaine nature, et que ceux qui se comportent mieux, ou bien sont des hypocrites qui sauvent les apparences, ou bien des enfants ou non pas des hommes, et que chez eux la vertu est affaire de tempérament.
C'est là une philosophie de mauvais sujet qui dispense de tout effort, encourage tous les entraînements , absout de toutes les fautes. Plus on se précipite, plus on se trouve excusable ; on se pavane même de ses excès, on est fier de sa nature ardente, on propage sa maxime favorite.
Cependant il n'y a pas lieu d'être si fier : l'animal a des instincts plus violents que les vôtres ; mais lui peut suivre son tempérament sans éprouver de remords.
L'homme qui s'y abandonne, passe toutes les bornes, se souille, se déshonore : Pessima pœ?ia peccati, peccasse.
C'est que la vertu n'est point l'affaire de l'animal , mais de l'homme ; elle n'est point affaire de tempérament, mais de volonté ; elle ne dépend pas du corps, mais de l'âme. La vertu, comme le vice, se rencontre avec tous les tempéraments.
Consultez l'histoire : ici, vous trouvez des peuples au corps vigoureux et aux mœurs pures ; là, des peuples énervés, affaiblis, et en même temps corrompus.
Parcourez nos grandes villes :
voyez-vous ces êtres rachitiques,
HAUSSES MAXIMES rg5
épuisés par des passions factices avant même l'éveil des passions?
Sans doute, très grande est l'influence du physique sur le moral ; mais ne l'exagérons pas.
Il est aussi des causes morales qui agissent, à leur tour, sur le physique, par exemple, les lectures, les conversations, les compagnies; et le tempérament devient plus ou moins exigeant, selon que ces causes sont plus ou moins agissantes ; il est vainqueur ou vaincu, selon qu'elles sont écartées ou recherchées. Ainsi, il y a action réciproque du corps sur l'âme, de l'âme sur le corps, et l'honneur de l'homme, c'est de maintenir, par la vertu qui est sa Force (vis, virtus), la chair sous la domination de l'esprit. C'est aussi l'honneur de Dieu, car c'est à cette fin qu'il vous donne sa grâce,
après vous avoir donné son sang.
Et, par conséquent, défendre cette odieuse maxime, dire que la vertu est affaire de tempérament, c'est faire injure à l'homme en niant sa liberté, c'est faire injure à Dieu en niant l'efficacité de sa grâce et de son sang. C'est outrager, avec la vertu , le bon sens lui-même. Qui oserait dire : la probité est affaire de tempérament, et les voleurs sont des malheureux et non des coupables ? Ce qui est absurde quand il s'agit du vol, l'est-il moins quand il s'agit du vice ?
Ah ! combien cette maxime est funeste au tempérament lui-même !
Le corps se vicie, gangrené par le ferment d'un nouveau péché originel. Parfois, toute une génération se flétrit, tout un peuple s'abaisse et tombe en décadence.
Vous, mon ami, n'écoutez pas
Dalila... gardez vos cheveux (1).
Sauvez votre vigueur morale, pour sauver votre vigueur physique, et pour cela ne dites jamais :
La vertu est affaire de tempérament.
Ou bien dites-le dans un autre sens, en ce sens que le tempérament, quel qu'il soit, est le danger des dangers, et que, par conséquent, là doit être dirigé l'effort des efforts, pour sauver la vertu
(1) Samson, étant Nazaréen, c'està-dire consacré à Dieu par un vœu spécial, devait selon la loi ne point couper sa chevelure : de cette condition le Seigneur avait fait dépendre la force miraculeuse du héros, pour nous montrer combien l'homme est faible delui-mëme. Séduit par Dalila, Samson lui livra son secret, et, durant son lâche sommeil, par la trahison de cette fe.nme, il perdit, avec sa chevelure, toute sa vigueur. (Judic, xvi, i5-20.) — Hélas! notre persévérance ne tient souvent aussi qu'à un cheveu.