CHAPITRE YI
EXOnDES. — PÉRORAISONS. — TRANSITIONS.
Quand on aura étudié ainsi que je viens de l'indiquer le plan et Tordre de l'ouvrage, on n'aura pas à s'embarrasser de mettre en pratique toutes ces recettes érigées jadis en règles par les rhéteurs, et qui de leurs cahiers ont passé dans presque tous les traités sur la composition littéraire. Quand on domine une matière et qu'on lui donne sa forme, on se trouve appliquer ces préceptes dans ce qu'ils ont de juste et d'utile : il n'y a pas lieu de pousser plus loin le scrupule et de se piquer là-dessus d'une exactitude entière et littérale. On n'y verra pas surtout des secrets merveilleux, qui opèrent par une sorte de vertu magique, pour donner sans aucune autre condition une perfection accomplie à ce qu'on fait.
Ainsi l'on ne traitera point Vexor de ou \a. péroi^aison avec une sollicitude superstitieuse. On se proposera, en commençant ou en finissant, d'exposer son sujet ou de faire ressortir sa conclusion, non pas de manifester qj'on s'est conformé à de certains procédés et qu'on connaît les règles. II n'y a pas à chercher finesse, et le soin qu'on met souvent à inventer un exorde, à trouver une entrée en
loO PRINCIPES DE COMPOSITION ET DE STYLE
matière, à hausser le ton dans la pérorahon, et à finir par un mot fort ou fin, par un effets ce soin est une puérilité. On s'imagine volontiers qu'il faut de toute nécessité pour le début une idée ingénieuse, un tour saisissant, et l'on va au besoin chercher hors du sujet. A ce jeu-là, on risque de dérouter d'abord son lecteur et de le lancer sur une fausse piste, d'où on le ramènera dans la vraie voie, déjà fatigué et de mauvaise humeur. Ou bien l'on conte une anecdo! amusante ou singulière, et on ne s'aperçoit pas qu'on allonge outre mesure son début, et que, perdant son temps à ces bagatelles extérieures, l'on n'en aura plus guère pour I ■ développement sérieux et essentiel. De cette persuasion encore, où l'on est que l'cxorde doit être rare et surprenant, viennent ces exordes à ricochets, comme on pourrait les appeler, qui visent une idée très étrangère au sujet, pour rebondir brusquement vers lui par un retour inattendu : ces exordes en cascade, où d'une idée très génér.i' on descend à une autre, et de celle-ci à une autre encoi jusqu'à ce qu'au dernier degré on rencontre celle qui ouvi le sujet, comme dans les jardins français une eau, tombant de vasque en vasque et de marche en marche, s'arrête onlin et se repose dans le bassin inférieur. N'y faites point tani de façons : dites bonnement ce que vous vous proposez di* faire ; si c'est clair, précis, exact, ce ne sera jamais un mauvais début. Pareillement ne croyez pas qu'il faille se guindcr à la fin : point de grands mots, point d'emphase, point de tragédie : exj)osez votre coticlusion; si elle sort nécessairement de ce qui précède, si elle est mise dans tout son jour, il n'en faut pas davantage. A chercher une tirade à eiï( l vous risqueriez d»; ne trouver qu'une platitude ambitieuse N'afTeclcz pas non plus, dans le cours du développemeni des transitions trop rigoureuses. C'est là encore une supi i slilion un peu puérile. Si vous avez bien ordonné voti matière, les idées sorlenl les unes des autres, une partie
entraîne l'autre, il n'y a pas de transitions à chercher : tout se tient d'une suite continue; nulle part on ne voit de rupture, de bâillement, d'hiatus. Ce qu'on appelle souvent une transition est une chose factice et plutôt mauvaise que bonne : c'est une liaison ingénieuse entre deux idées qui n'en sont pas susceptibles et qui ne doivent point en avoir. Certains écrivains médiocres et patients triomphent dans cette partie : c'est un mince succès et un art inférieur. Mieux vaut laisser séparé ce qui n'est pas logiquement et naturellement lié.
Faute d'avoir pris ce parti, dans le second chant de son Art poétique, BoUeau. a sué pour trouver des transitions, et elles sont telles, qu'il vaudrait mieux qu'il n'y en eût pas. Elles lui ont coûté infiniment de travail, et elles sont détestables, parfois ridicules.
1. Telle est de ce poème (l'églogue) et la force et la grâce. D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace, La plaintive élégie
2. Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie. L'ode avec plus d'éclat, et non moins d'énergie