Voix intérieurtê
pavés; la rivière luisait doucement dans une brame naissante; on apercevait de grands bateaux qui se laissaient couler au fil du courant, deux ou trois attelages sur la ploge nue, une grue qui profilait son mât oblique sur l'air gris de l'orient. Une demi-heure après tout s'éteignait; il ne restait plus qu'un pan du ciel clair derrière le Panthéon ; des fumées roussâtres tournoyaient dans la pourpre mourante du soir et fondaient les unes dans les autres leur couleur vague. Une vapeur bleuâtre noyait les rondeurs des ponts et les arêtes des toits. Le chevet de la cathédrale avec ses aiguilles et ses contreforts articulés, tout petit, en un seul tas, semblait la carapace vide d'un crabe. Les choses tout à l'heure saillantes n'étaient plus que des esquisses ébauchées sur un papier terne. Des becs de gaz s'allumaient çà et là comme des étoiles isolées ; dans l'effacement universel ils prenaient tout le regard. Bientôt des cordons de lumière se sont allongés à perte de vue, et le flamboiement indistinct, fourmillant du Paris populeux a surgi vers l'ouest, tandis qu'au pied des arches, le long des quais, dans les remous, le fleuve, toujours froissé, continuait son chuchotemeot nocturne. »
Chaque fois que j'ai relu cette page, une vision se formait en moi dès les premières lignes, qui allait sans cesse se précisant et s'agrandissant, jusqu'à ce qu'au milieu j'arrivais au mot plage : alors dans ce tableau parisien surgissait soudain, crevant, déchiquetant les premières images, un paysage maritime, comme les Flamands et les Hollandais en ont tant peint, une mer houleuse el jaune, une côte basse et large, presque du même ton que la mer, de lourds bateaux, des charrettes, des moulins, un clocher lointain. Le malheur était que la phrase précédente : de grands bateaux qui se laissaient couler au fil du courant, ne contenait rien qui fût trop caractéristique et s'opposât absolument à la nouvelle vision, que ne détruisait pas assez vite le profil tout parisien de la grue au mât oblique. Il me fallait un effort ensuite pour rappeler le premier tableau et en continuer le développement.
Il arrivera souvent que du même mot pourront dépendre
diverses séries d'idées et d'images comme dans une forêt de longues percées convergent au même carrefour. Là, il faudra prendre garde de bien lancer le lecteur dans l'association qui convient au sujet : il faudra entourer le mol de termes qui l'étranglent et ne laissent passer que le groupe qu'il s'agit d'évoquer, barrant la route à toutes autres impressions. Les adjectifs surtout y peuvent servir. Voyez ces deux vers, l'un de La Fontaine :
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée;
l'autre de V. Hugo :
D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.
Au premier vers, l'adjectif n'admet, parmi les idées que peut éveiller le mot bûcheron, que celles qui se rapportent à l'aspect physique, le visage tanné et ridé, le dos voûté, les jambes pliantes, les vêtements noircis et usés. Au second, l'adjectif n'évoque que la silhouette, qui se découpe en noir et fantastiquement agrandie, le geste, le mouvement, la cognée qui se lève et s'abat, le groupe s'agitant entre les troncs svelles et droits sous la haute futaie. Quand M. SuUy-Prudhomme écrit :
Les villages sont pleins de ces petites filles Roses avec des yeux rafraîchissants & voir, Qui jasent en courant sous le toit du lavoir; Leur enfance joyeuse cinichil leurs guenilles,
il exclut, par le choix et la combinaison des mots, loulea les images désagréables ou répugnantes que la misère «t les guenilles peuvent suggérer : s'il en surgissait une seule, tout lo morceau en serait gAlé et manquerait son effet.