‹ Conseils sur l'art d'écrire; principes de composition et de style a l'usage des éleves des lycées et colleges, et de l'enseignement primaire supérieurChapitre 42 sur 53 · TRISSOTIN · texte numérisé non relu

TRISSOTIN

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose,

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose.

Et je pense qu'ici je ne ferais pas mal

De joindre à l'épigrarame ou bien au madrigal

Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse.

Il est de sel attique assaisonné partout,

Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

Qu'y a-t-il de ridicule dans ce langage? C'est précisément l'exacte précision avec laquelle chaque métaphore est suivie et développée.

Comment ménager le passage des expressions métaphoriques aux termes propres? Peuvent-ils se mêler dans la même phrase? Tout réduire à la métaphore, c'est le procédé des précieux : mais jeter la métaphore au milieu des termes propres, n'est-ce pas scabreux aussi, et souvent ridicule? J'ai lu quelque part cette phrase : « Le sabre gui gouvernait (Napoléon I") ne s'inquiétait guère de Galderon ni de Schiller. »

Et cependant nul ne s'étonne ni n'est choqué des ver3 suivants :

Borne buvait, gaie, ivre, et la face rougie

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes, Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois. Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix

(V. Hugo.) Je ne suis qu'un limon par lestnces noirci

(V. Hugo.) Ainsi le grand vieillard en images hardies Déployait le tissu des saintes mélodies.

(A. Chénier.)

Pourquoi cite-t-on ce vers comme burlesque :

Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime ?

et pourquoi admet-on celui-ci :

. L'herbe que je voulais arracher de ce lien, C'est ton oisiveté ?

(A. de Musset.)

Cette confusion des métaphores et des termes propres n'est pas propre aux écrivains de notre siècle. On la rencontre dans Bossuet, paraphasant Ézéchiel. « Assur, dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme le cèdre de Liban : le ciel l'a nourri de sa rosée, la terre l'a engraissé de sa substance; les puissances Vont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple. C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons; les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches; les familles de ses domestiques, les peuples se niellaient à couvert sous son ombre. »

Ailleurs Bossuet compare l'homme à un édifice ruiné, et ajoute : « Il est tombé en ruine par sa volonté dépravée », ce qui ne peut se dire d'un édillce et déplaît à Condillac.

Voilà bien des contradictions. Où est la vérité? où c?t la règle? La règle de Condillac, « ne rien ajouter qui ne soit dans l'analogie du premier trope », ne subsiste pas, après les exemples que j'ai donnés ; et d'autre part, toutes les discordances no sont point acceptables; il y a une certaine harmonie dont il faut observer la secrète (inessc. Si l'on regarde les exemples contradictoires que j'ai rassembles, on verra peut-être surgir quelques indications. Voici ce que l'on en pourra conclure. Les métaphores n'ont pas bcsci d'être préparées, ni annoncées par l'écrivain, mais cou prises par le public ; et elles sont suffisamment amenées, d qu'on les rend claires et justes. L'incohérence des meta-

phores n'est guère choquante que quand les mots qui les expriment sont étroitement subordonnés entre eux par des rapports de dépendance grammaticale, et cesse de provoquer les objections, dès qu'elles sont contenues dans des expressions juxtaposées et des propositions parallèles; alors l'esprit voit sans chagrin défiler devant lui les images les plus différentes , dont chacune brille un moment, s'éclipse et fait place aux autres, et il n'y a à craindre de sa part que la fatigue et l'éblouissement de tant d'éclairs successifs, non la révolte du goût offensé. La métaphore soutenue plaît ou déplaît, selon que dans cette continuité l'on sent une rencontre naturelle ou une recherche laborieuse; elle est de bon goût, quand les expressions figurées qui font cortège à la figure initiale naissent d'une création incessante de l'imagination, qui garde l'image comme elle la changerait, par la découverte instantanée et toujours renaissante de ressemblances successives; elle est de mauvais goût, quand, par un renversement des rôles, l'esprit sacrifie la pensée à la figure, quand celle-ci, devenant tyrannique en cessant d'être dépendante, avide de durer, ne laisse plus pénétrer dans la phrase que les idées qu'elle peut absorber et amalgamer. Il y a une grande différence entre un groupe d'images homogènes exprimant des idées connexes, et la dislocation d'une image unique dont on présente successivement tous les membres. Pour le mélange des termes propres et des expressions métaphoriques, il est indispensable pour maintenir la rigueur du sens, la précision de la pensée et la justesse de la figure, et il faut seulement éviter d'établir entre des mots qui jurent une dépendance grammaticale qui surchargerait la figure d'une autre figure *. Enfin il ne faut jamais oublier que la

1. Comme lorsqu'on dit : Ce sabre ne s'inquiétait pas ; il y a là 1° une mélonymic, le sabre pour Napoléon; 2° une autre figure qui personnifie le sabre, l'anime et le dote d'intelligence et de passiua.

métaphore a pour objet d'indiquer à l'esprit une comparaison possible, et non d'instituer une comparaison formelle : le point de contact du mot propre et du terme figuré doit être indiqué avec une précision rigoureuse, mais rien de plus. Le charme s'évanouit, si le développement de la métaphore emprisonne l'imagination : il ne faut pas tracer des sentiers, ni planter des jalons et des piquets dans le champ où on l'introduit. C'est une porte qu'on lui ouvre sur des espaces illimités dont elle visitera ce qu'elle voudra, selon son humeur paresseuse ou vagabonde. Etudiez l'incomparable style de Bossuet; prenez le Sermon sut la mort^ et tous ces conseils s'éclairciront; vous y verrez la métaphore brusque ou préparée, suivie ou abandonnée, plongée au milieu des termes propres ou de métaphores dissemblables, lâchée dès qu'elle ne serait plus qu'une curiosité ou un obstacle, avec une souplesse et une fortune merveilleuses, sans autre règle apparente que l'universelle et l'infaillible règle de donner à la pensée l'expression adéquate, transparente, qui n'y ajoute rien et n'en r. tranche rien :

Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature f;iit vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez, dans cet espace qui parait immense, honneurs, rirhesso, plaisir: que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle do la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe, avec la mèiiui facilité qu'un chAteau de cartes, vain amusement des ciifanls? Que vous servira d'avoir tant <*crit dans ce Ihri', d'en avoir rempli toutes les pages de beancaractércs, puisque, enfin, une seule rature doit tout efTacti encore une rature laisserail-ello quelque trace, du moins d'clleniAme ; au lieu <jue ce dernier moment, qui effacera d'un seul trait tout notre vie, s'ira jxrdrc lui-même avec tout le reste dan ce grand gouffre du néant

Qu'est-ce donc que ma substance, 6 grand Dieu ? J'entre dam

la Tie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort; la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce; elle en a besoin pour dautres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.

Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de Vépaule et nous dire : Retirezvous, c'est maintenant notre tour. Ainsi comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu ! encore une fois qu'est-ce que nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j'occupe peu de place dans cet abime immense du temps ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m'a envoyé que pour faire nombre, encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas moins été jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Au lieu de remplacer le mot propre par un autre mot qu'on détourne de son sens habituel, on peut lui donner pour équivalent un groupe de mots dont l'ensemble éveille l'idée que le mot propre exprime. On peut se servir d'une périphrase. Le pas est facile à franchir de la métaphore à la périphrase : souvent, pour être comprise et trouver son application, la métaphore a besoin de s'allonger en périphrase. On le voit par ces vieilles et ridicules locutions : Vaiglc de Meaux, le Térence français. Aussi tout ce qu'on a dit de la métaphore s'applique à la périphrase : elle contient aussi tantôt une comparaison plus ou moins marquée, tantôt une définition plus ou moins complète ou une classification plus ou moins superficielle. Ce Caton de basse Normandie^ est une comparaison; ranimai qui s'en-

graisse de glands, est une définition; ce grand eynpereur, est une classification.

La périphrase qui n'a d'autre but que d'éviter le mot propre, ou d'amuser à sa recherche la curiosité du lecteur, la périphrase qui n'est qu'un masque ou une charade, ne saurait être trop rigoureusement condamnée. C'est celle di Delille et de ses contemporains. Alors on ne disait pas : « Mon père labourait son champ; un soldat est venu lui saisir ses bœufs », on disait noblement :

Mon père, au pied des monts Qui bordent Unterwald et que nous habitons, Ouvrait avec le soc son antique héritage ; Un soldat se présente avide de pillage, Et d'un bras forcené saisit les animaux Qui servaient à pas lents ses rustiques travaux.

(Lemierre, Guillaume Tell.)

J'ai regret qu'André Chénier ait dit dans ses admirables ïambes :

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa course est bornée,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Mais on est toujours de son siècle par quoique endroit. Le romantisme, en brisant la hiérarchie des mots qui faisait les uns éternellement nobles et les autres à tout Jamais bas, a mis fin à ces périphrases ingénieuses et froides, qui faisaient dévier la poésie de sa véritable voie et l'amusaient à des jeux d'enfants :

Je nommai le cocbon par son nom : pourquoi pas?... J'ai do In périphrase écrasé les spirales... J'ai dit au long fruit d'ur : Mais tu n'es qu'une poire.

(V. Hugo.)

Toutes les périphrases ne sont pas des rébus, qui ne donnent qu'un mot à découvrir. Il y en a qui sont bonnes, fécondes, nécessaires, et la même change de valeur selon l'occasion. « Il y a des lieux, dit Pascal, où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler capitale du royaume. » La condition essentielle sans laquelle la périphrase n'est pas recevable, c'est qu'elle désigne si vivement l'objet qu'on ne s'aperçoive même pas de l'absence du mot propre. Mais cela ne suffît pas : si elle ne contenait rien de plus, elle serait inutile, et dans tous les arts, ce qui ne sert pas nuit; ce qui n'est pas bon est mauvais. Il faut donc que la périphrase à cette parfaite transparence ajoute quelques avantages positifs, qu'elle présente des idées et des images intéressantes, convenables, et dont le retranchement mutilerait la pensée de l'écrivain. Voltaire écrit quelque part :

Bellone va réduire en cendres Les courtines de Philipsbourg Par cinquante mille Alexandres Payés à quatre sous par jour.

S'il eût dit sans périphrase, cinquante mille soldats, qui ne sent ce que la pensée eût perdu? Précisément toute sa poésie, ce qui fait rêver, cette pointe de philosophie railleuse et désabusée, qui ouvre un jour soudain sur les grandeurs et les petitesses de la vie militaire. Et quand Gilbert attaque la coterie encylopédique :

Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre, en corps, commenter l'alphabet, Grammairiens jurés, immortels par brevet :

s'il eût dit simplement le privilège d'entrer à l'Académie, la moitié de sa pensée fût restée au bout de sa plume. Quand Racine fait dire à Joad :

Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots,

la périphrase contient la preuve de l'idée exprimée ensuite. Et de même dans la fameuse période par où Bossuet commence l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, la périphrase par laquelle il désigne Dieu rend tout croyable de sa puissance, et dispose à voir sa main dans les malheurs des rois. Voilà la périphrase excellente, parfaite, qui, étant partie intégrante de la pensée, n'a que l'apparence de l'ornement, et n'est pas moins nécessaire en paraissant plus libre.

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