Métonymie, synecdoclie, antonomase
convient qu'elles sont le siège; l'espèce pour le genre; le genre ou l'individu pour l'espèce; la matière pour l'objet qui en est fait; la partie pour le tout ; le fleuve pour le pays qu'il arrose ou pour le peuple qui vit sur ses bords. De ces figures les unes contiennent une comparaison :
Devant ce grand Dandin l'innocence est hardie : Oui, devant ce Caton de basse Normandie, Ce soled d'équité qui n'a jamais terni.
(Racine.) Ne les raillez pas, camarade :
Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas.
(Th. Gautier.)
Mais le plus grand nombre ne renferme point de comparaison. Elles substituent au nom propre de l'objet le mot qui fait ressortir un attribut, une propriété, un caractère, sur lequel le mol propre n'appellerait pas suftisament l'attention : ainsi lorsqu'Alfrcu de Musset représente les paysans de la Forél-Noire qui viennent perdre leur argent à la roulette de Bade, il ne nomme pas Vargenty mais la sueur qu'il leur a coûtée, le pain qu'il leur donnerait :
Je les ai vus, debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands cliapeaux entre leurs doigts cnlloux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année, VA là, muets d'horreur devant la destinée. Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.
On ne s'inquiète plus guère aujourd'hui de la noblesse de la figure, et on ne lui demande que la justesse et la convenance. Au reste le vieux Malherbe ni Corneille ne faisaient pas tant de façon, ni Pascal, ni Bossuct; et ils ont plus d'une fois scandalisé la dclicalcssc grimacière de La
Harpe et de ses pareils. La liberté de prendre ses métaphores dans la réalité familière, triviale même, a été reconquise avec le droit d'employer le mot propre, et nul ne s'étonne plus, quand V. Hugo, montrant l'armée de Sennaehérib miraculeusement anéantie, écrit :
Mais le ciel eut pitié de vingt peuples tremblants, Dieu souffla sur cet astre aux crius étincelaats, Et soudain s'éteignit l'effrayante merveille, Comme une lampe aux mains d'une veuve qui veille.
La préoccupation de la noblesse des métaphores mène souvent à la banalité. H faut s'en garder soigneusement, repousser la tentation facile des images que dix généralions se sont léguées pour décorer le discours. Le poison de la flatterie, le flambeau de la sédition, le tondent de la démocratie, la hache du despotisme, le bandeau de la superstition, les ténèbres de l'ignorance, le glaive de la loi, la balance de la justice, Yhermine du magistrat, Vaigle de Meaux, le cygne de Cambrai, la perfide Albion et la moderne Babylone, l'Athènes de la Champagne ou l'Athènes du Midi, Vesclavage ou la tyrannie des passions, les foudres de l'élo' quence ou de la vengeance divine, et les lions, les lauriers, les astres, les trésors métaphoriques qui depuis trois cents ans ont régné, débordé, fleuri dan^ la littérature ; etc. , etc. : autant de vieilleries, dont on ne saurait trop sévèrement s'interdire l'usage. Ce n'est pas à dire qu'on ne puisse renouveler ces mêmes images; si ce n'était trop long, il me serait aisé de les signaler presque toutes dans les plus beaux vers de nos poètes contemporains. Mais il ne faut pas les prendre comme usitées et traditionnelles; il ne faut pas y être conduit par l'opération mécanique de la mémoire : il faut qu'elles jaillissent, créées à nouveau pour un besoin nouveau, du sentiment intime et de l'imagination personnelle. Alors
elles seront fraîches, sincères, originales, bien que vieille* comme le monde.
On ne saurait aussi se mettre trop en garde contre les métaphores qui n'ont pour effet que de provoquer le lecteur à la recherche du terme propre qu'elles cachent. Si la figure n'est qu'un rébus^ si ce n'est qu'un mot à deviner, elle est mauvaise, et il faut la supprimer. Un bon nombre de métaphores qui appartiennent aux catégories que j'ai énumérées en dernier lieu et qu'on appelle proprement métonynies et synecdoches, seront dans ce cas. Aussi, à moins qu'elles n'aient acquis par l'usage la force des termes propres, et que se suffisant comme eux à ellesmêmes elles n'aient plus besoin d'être traduites, elles nuisent plus qu'elles ne servent ; elles détournent l'esprit sur une étude purement verbale, et affaiblissent par là l'effet de la pensée qu'elles sont chargées d'exprimer. C'est pourquoi nos écrivains ne se soucient plus guère de les employer, et l'on a renoncé à dire Cérès pour du pain, A<ptu ie pour la mer, et Bellone, pour la guerre. On aime mieux dire la tragédie que Melpomènc, et la Justice que Thémis, un homme qu'un mortel, Vépée que le fer, la cloche que Vairain. Mieux vaut appeler la chose par son nom, qui évoquera mieux les idées et les images qui s'y sont associées : à cet égard, le mot mer est plus expressif, traîne un plus riche cortège d'impressions, que le mot Thélis. Pour que la figure soit bonne, il faut qu'éveillant instantanément l'idée de l'objet sans que l'esprit sente le besoin de repasser par le mot propre qui le désigne, elle le présente accompagné et comme enrichi de tout ce que peuvent suggérer el l'objeA signifié el l'expression figurée.
Delille traduit ainsi un vers de Virgile :
Et Mars forge ses dards des armes de Cérès.
Ces métaphores ne nous proposent rien que la recherche des deux mots : guerre et agriculture : là s'arrête leur énergie. Virgile avait dit : « Des faux recourbées on forge de dures épées »; et les mots propres, par leur force d'attraction, nous mettaient sous les yeux le paysan qui fauche et le soldat qui tue. Le mot propre surpasse donc ici la métaphore. Mais quand V. Hugo écrit :
Vos régiments, pareils à l'hydre qui serpente, Vos Austerlitz tonnants, vos Lutzen, vos Lépante^
Vos lena sonnant du clairon, Vos camps pleins de tambours que la mort pâle éveille Passent pendant qu'il (Dieu) songe, et font à son oreille
Le même bruit qu'un moucheron ;
l'esprit, n'ayant besoin d'aucun effort pour ramener l'idée du mot propre, les batailles et les victoires, n'ayant même pas à repasser par ce mot propre, s'abandonne tout entier à l'impression de la figure, et l'imagination voit défiler toutes les scènes terribles ou glorieuses que ces grands noms font surgir de la mémoire.
Je n'ai pas besoin de dire que les métaphores doivent être claires : cela va de soi. On condamne les métaphores forcées, et l'on a raison, mais il est bon de dire qu'une métaphore forcée est une métaphore qui n'est pas suffisamment claire. Tout peut se comparer à tout : mais il faut bien saisir et bien montrer le rapport. Que de métaphores hardies passeraient pour forcées, si l'auteur ne les avait pas éclairées précisément comme il fallait. Montrer des canons accroupis à la porte des Invalides peut paraître bizarre : la figure cependant est d'une justesse saisissante dans le vers de V. Hugo :
Les canons monstrueux à la porte accroupis.
C'est que l'adjectif monstrueux a jeté un rayon de lumière sur le participe accroupis, et l'on saisit immédiatement la comparaison de ces canons aux monstres que les Égyptiens et les Assyriens plaçaient aux portes de leurs palais.
On s'est souvent préoccupé chez nous de l'incohérence, de la préparation et de la suite des métaphores : et la question ne laisse pas d'être embarrassante.
On blâme l'incohérence des métaphores : tout le monde connaît la fameuse phrase : « Le char de l'État navigue sur un volcan. » Corneille a été censuré par l'Académie pour avoir écrit :
Malgré des feux si beaux qui rompent ma colère.
Et ces vers de J.-B. Rousseau ont été tournés en ridicule :
Et les jeunes zépbirs, de leurs cbaudes haleioes, Ont fondu l'écorce des eaux.
Cependant l'incohérence des images ne di'plail ni dans Eschyle ou Aristophane, ni dans Sliakespeare ou Shellcy. Et chez nous c'est chicane de grammairien que de ne paa goûter ce fier début d'une ode de Malherbe :
Donc un nouveau labour à les armes s'apprête ; Prends ta foudre, Louis, et va comnae un lion Donner le dernier coup à la dcruicrc t(He De la rébellion.
De même, dans ces strophes de V. Hugo, les métaphores ■e grefTent l'une sur Taulre :
L'Angleterre prit Vaigle, et l'AulriclK* l'aijjlon. Vous savez ce qu'on Ht du géant bistoriquc.
Pendant six uns on vit, loin d«'rrit^re l'Afrique
Cette grande figure en sa cngc accroupie, Plo}ée, cl les genoux aux defUs.
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !... Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur.
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur.
On veut que les métaphores soient préparées. Ainsi , dans ce couplet de Corneille, tout aboutit à l'image hardie du dernier vers et en fait le couronnement logique et nécessaire de la pensée.
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux;
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux.
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,
Et suis assez connu sans les faire connaître.
Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois,
Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits;
Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
D'autre part, il arrive souvent que rien n'annonce la métaphore : elle se présente toute seule, et si elle est claire et juste, elle n'a pas besoin d'introducteur; on ne lui demande pas de passeport. Même parfois elle est d'autant plus expressive qu'elle est plus inattendue, et la brusquerie en double Téncrgie. Voici une période de V. Hugo oîi, faisant succéder les images et les groupes d'images sans les préparer, il nous ménage pour finir une surprise saisissante ; il peint l'enfance du roi de Rome, fils de Napoléon :
0 revers, ô leçon ! Quand l'enfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome ; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu'on puisse tout ensemble Être si grand et si petit ;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles. Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles
Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait ;
Quand tout fut préparé parles mains paternelles Pour doter l'humble enfant des splendeurs éternelles; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais; Quand, pour loger un jour ce maître héréditaire, On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la Franco Un vase tout rempli du vin de l'espérance ; Avant qu'il eût goûté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût louché la coupe, Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe, Et l'emporta tout effaré.
On loue les métaphores bien soutenues comme dans ces vers de Boileau :
A peine du limon où le vice m'engage J'arrache un pied timide, et sors en m'agilant, Que l'autre m'y reporte et s'embourbe à l'instant.
Mais écoutons un peu les Précieuses :
Mascarille. — Le mérite a pour moi des charmes si puissm que je cours partout après lui.
Madelon. — Si vous poursuivci le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.
Catbos. — Mais, de grâce, Monsieur, no soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tund les bras il y a un quart d'heure ; contentez un peu l'cnvte qu'il a do vous embrasser.
JoDELET. — Je me trouve un peu incommodé de la veine pc tique, pour la quantité des saignées que j'y ai faite» ces joui s passés.
Et les Femmes savantes avec leur poète :
PHILAMINTK
Servez-nous promptement votre aimable repas.